DOCTEUR LE DENTU
LE DENTU (Jean-François-Aiigiiste), né le 21 juin
Interne des hôpitaux en 1862.
Docteur en Médecine en i86j.
Agrégé le 14 octobre iSji.
Chirurgien des hôpitaux en 1842.
Membre de ! Académie en i88ç.
Professeur en i8go.
C’est “ professeur „ et non docteur que je voudrais pouvoir écrire en tête de cet article, auprès du nom de M. LeDentu; car je ne connais pas, parmi nos agrégés de chirurgie, d’esprit plus distingué, d’homme plus délicat, de jeune maître plus sympathique, ni plus digne, par son talent, d’occuper la première place. Je suis sûr, en parlant de la sorte, d’avoir l’approbation de tous, même de ses compétiteurs, et de
blesser seulement l’extrême modestie de celui dont je fais l’éloge.
On se juge sévèrement entre confrères, et les savants, au moins autant que les artistes, se plaisent d’ordinaire à’mettre en relief le côté faible du caractère de leurs rivaux en renommée. Les chirurgiens sont particulièrement habiles à ce jeu. On dit d’un tel qu’il aime trop l’argent, de tel autre qu’il opère mal, de celui-ci qu’il est uniquement théoricien, de celui-là qu’il est trop vaniteux, trop amoureux de la réclame, ou trop désagréable à vivre. Je n’ai trouvé personne pour déprécier le docteur Le Dentu, et les plus froids à son égard ne trouvent qu’un reproche à lui faire, celui de ne pas se mettre assez en avant et de ne pas assez attirer l’attention.
Sa figure est à la fois charmante et aussi peu banale que possible. Né à la Martinique, il est très brun, très grisonnant, avec les cheveux et la barbe qui frisottent, presque crépus ; de l’ensemble des traits, des lèvres un peu grosses, des yeux noirs et profonds, une impression se dégage d’intelligence vive et de douceur exquise. Il est fréquent qu’une physionomie bonne aitl’air un peu...bébête, et la finesse s’allie souvent à un peu de dureté sarcastique. Rien de pareil chez M. Le Dentu: sa
figure est en même temps intéressante par l’intelligence dont elle est pétrie, et presque touchante par la bonté dont elle rayonne. 11 est avec cela de taille ordinaire, assez trapu, avec l’embonpoint léger dont la quarantaine se pare volontiers. Assez coquet et très distingué de manières, il dissimule dans sa démarche une tendance de la poitrine à s’incliner du côté droit, tendance qui lui vient d’une longue maladie qui a donné des craintes un moment, qui certainement a retardé l’éclosion de sa fortune scientifique, et qui. Dieu merci, n’a laissé d’autres traces que cette insignifiante déformation.
Mais tout le charme de sa personne ne suffirait point à lui valoir d’aussi unanimes éloges, si le docteur Le Dentu n’était en même temps un des esprits supérieurs de notre monde médical. Fait extraordinaire dans les annales du concours, il était à vingt-huit ans agrégé à la Faculté ; un peu plus tard, en 1872, il était, après de très remarquables épreuves, nommé chirurgien des hôpitaux. C’est à Saint-Louis qu’il est chef de service. Là, trois fois par semaine, il opère et professe, avec la préoccupation constante de bien faire et de donner, aux très nombreux élèves qui suivent son enseignement, le bon exemple.
Il parle avec facilité, avec méthode, avec une grâce simple et charmante ; ennemi de l’inutile rhétorique et des effets d’érudition facile, il dit d’une voix claire, douce, un peu lente, d’excellentes choses toujours pratiques et profitables; convaincu des graves responsabilités qu’assume le chirurgien moderne, il s’applique à bien inculquer aux élèves des principes opératoires où se révèlent sa prudence, sa sagesse, son peu de goût pour l’aventure hasardée, sa hardiesse raisonnée, car il n’est point timide, ni timoré, avec cela. Les opérations les plus hardies, les plus récemment tentées, il les fait aussi énergiquement et habilement que quiconque; mais il les fait toujours à bon escient, après mûre réflexion, et lorsque sa conscience, qui est infiniment délicate et scrupuleuse, l’y autorise pleinement. Ce sont là des qualités rares et précieuses de nos jours.
Ceux qui lui font le reproche peu grave de ne pas oser assez en tant qu’opérateur, disent encore qu’il ne publie pas, à leur gré, un assez grand nombre de travaux. Il a pourtant, derrière lui, une œuvre déjà considérable, l’anatomie du système veineux, un volume de Voillemier, un récent et très bon traité des maladies chirurgicales du rein. Pourtant, il faut bien l’avouer, sa modestie
et la crainte qu’il a de parler pour ne rien dire le poussent à ne publier que les faits dont il est bien sûr, après les avoir soumis à un contrôle rigoureux. A ce système, qui, soit dit en passant, devrait être celui d’un grand nombre de ses confrères, il gagnera de n’avoir jamais signé que de très bonnes choses que le temps ne détruira pas, et qui demeureront à tout jamais des vérités. Il écrit bien, d’ailleurs très clairement, et d’un style ma foi très distingué; il est fier d’avoir eu jadis, au concours général, un prix de discours français.
Peut-être mérite-t-il davantage cette critique d’être de caractère un peu trop conciliant et de ne pas assez défendre ses élèves dans les concours où il est juge. Il a une telle peur d’être injuste, de favoriser ses amis au détriment d’un inconnu plus méritant, qu’il se laisse un peu trop aisément convaincre par ses collègues moins scrupuleux.
Mais, plus j’y songe, plus je m’aperçois que le docteur Le Dentu se rapproche, par les grandes qualités et les petits défauts de l’esprit et du caractère, d’un homme qui est, je pense, le plus vénérable et le plus admirable des médecins. J’ai nommé le docteur Potain.
Même délicatesse d’âme, même supériorité scientifique, même impeccabilité professionnelle,
mêmes scrupules de conscience, parfois exagérés jusqu’à la faiblesse conciliante. Plus jeune et par conséquent moins glorieux que le grand médecin de la Charité, le chirurgien de l’hôpital Saint-Louis semblé l’avoir pris pour modèle. C’est là le plus magnifique éloge qu’il soit possible de lui faire, et je ne peux rien lui souhaiter de plus enviable que d’être, parmi nos chirurgiens, ce qu’est M. Potain parmi nos médecins : le meilleur.
L’article sur le D' Le Dentu date d’un an avant sa nomination à la chaire de clinique.
PRINCIPALES PUBLICATIONS
Recherches sur la circulation veineuse de la jambe et du pied. Thèse de doctorat, prix Godard.
Des anomalies du testicule. Th. agrég.
Localisations cérébrales et trépanation, 1878. Nombreux articles in Dictionnaire de Jaccoud. Technique de la néphrectomie, 1880.
Traité des maladies chirurgicales du rein, 1889. Etc., etc .
PROFESSEUR
MAURICE LETULLE
LETULLE (Maurice), ne' le iç mars i8çj.
Interne des hôpitaux, en iSjj.
Me'daille d’or, en i8j8.
Me'decin des hôpitaux, en j88j.
Professeur agrège’ à la Eaculté de Médecine, le 24 mars i88ç).
Les qualités et les défauts qui font de lui l’une des personnalités les plus intéressantes du monde médical parisien, le D‘‘ Maurice Letulle les tient sans doute de son origine familiale moitié normande et mi-picarde — il est né à Mortagne, dans l’Orne.
Qualités dominantes, défauts très négligeables, puisqu’ils ne sont rien autre chose que la conséquence logique de ses dons naturels.
Supérieurement doué d’une intelligence très mâle, très volontaire et très tenace, âpre au travail, amoureux de la lutte, il s’est trouvé jusqu’à ces dernières années servi plus qu’à souhait par les circonstances, ayant eu à lutter et à travailler plus que personne.
Il est de ces hommes à principes, qui se trouvent, en entrant dans la vie active, une ligne de conduite dont ils ne se départent jamais.
Sans s’occuper des autres et sans vouloir juger personne, une fois pour toutes il a résolu d’arriver par lui-même, sans jamais faire une courbette, sans quémander une faveur, sans solliciter un suffrage. Il a trouvé plus honorable, plus digne de luimême, de triompher de tous les obstacles, sans les tourner, en les abordant bien en face ; il s’est peu soucié de plaire et de séduire les puissants.
Attitude à coup sûr digne de tous les respects, bien qu’elle lui ait valu un certain nombre d’ennemis, bien qu’elle l’ait fait accuser de raideur et d’orgueil.
Or, pour quiconque le connaît bien, ces apparences cachent une parfaite loyauté, une bonté très grande, une modestie très réelle ; et ce serait un homme sans défauts, s’il ne gardait encore, à
présent qu’il est arrivé, un peu trop de pessimisme, de défiance des hommes et d’inquiétude.
Il n’est personne, désormais, qui ne rende justice à sa haute valeur, à son infatigable vaillance, à son habileté de clinicien, à sa science d’anatomopathologiste. Car c’est cela qu’il est au premier chef, un excellent observateur, doublé d’un savant de laboratoire.
Il n’a guère eu qu’un maître : Vulpian. Or, Vulpian, qui fut un grand savant, un honnête homme, et un juste devant l’Éternel, fut en somme un maître médiocre et pas du tout un chef d’école, en ce sens qu’il ne sut jamais prêcher que d’exemple, qu’il ne groupa les gens autour de lui que par la vénération qu’il inspirait et non par les services rendus. Vulpian fut si bien un juste, que jamais il n’osa seconder ses élèves par crainte d’être accusé de partialité.
En outre, il ne leur inculquait aucune méthode, aucune doctrine générale : il n’avait point d’idée de ralliement. Tandis que son ami Charcot menait au bon combat une armée bien disciplinée, Vulpian ne savait point donner d’impulsion maîtresse aux forces qui se groupaient autour de lui : et ces forces pourtant se nommaient Landouzy, Déjerine, Coyne, Troisier, Merklen, Letulle...
Donc, le jeune savant, que sa médaille d’or avait mis en évidence, dut lutter longuement, et conquérir au prix de vigoureux efforts sa place d’agrégé à la Faculté de Médecine.
Ces efforts obstinés, ce travail acharné, le professeur Letulle est mieux que tout autre à même de ne pas trop les regretter. D’autres sont à jamais fatigués et fourbus après la course des concours. Il a su résister : plus que jamais il est vaillant et travailleur. Chose vraiment digne d’éloges et qui prouve à la fois sa grande modestie foncière et son grand amour du travail, on le voit tous les jours, jusqu’à ce que la nuit l’oblige à replier son microscope, s’enfermer dans le laboratoire d’anatomie pathologique et de bactériologie du professeur Cornil, en compagnie de cette élite de chercheurs qui se nomment Gombault, Brault, Sabourin, Balzer.
Si l’on excepte l’heure de sa consultation, c’est là toute sa vie : étudier ses bons malades d’hôpital, comparer leurs symptômes aux lésions trouvées au laboratoire ; et c’est là son idée : l’union féconde de la clinique et de l’anatomie pathologique. Pratiquement, c’est un bon médecin, doublé d’un bon hygiéniste. Il sait que l’homme est encore bien mal armé pour combattre la maladie. Mais il sait aussi qu’on peut souvent la prévenir.
et la prophylaxie, l’asepsie, chère aux chirurgiens, trop méconnue des médecins, le préoccupe constamment.
Il fait un cours, extrêmement suivi, où il expose ses idées d’une manière infiniment lucide et pratique, en montrant tout ce qu’il avance, en produisant des planches véridiques, dessinées par ses soins, à l’appui de son dire. Il parle bien, sans phrases inutiles, comme il écrit du reste, et l’on peut dire qu’il possède le vrai bon style scientifique, précis, lumineux, pénétrant, rehaussé d’une élégance discrète pleine de charme.
Il n’en abusera jamais pour écrire de bien gros livres, traités d’ensemble, bons surtout à la vulgarisation du moment.
Son œuvre est tout entière en articles et en brochures ; mais comme chacun de ces opuscules contient une vérité neuve, bien observée et bien viable, cela vaut mieux, à mon avis, pour la durée de sa bonne réputation scientifique.
Enfin, s’il est quelque peu défiant et par suite parfois un peu hautain, ce n’est point avec ses élèves, ni surtout avec ses internes, qui tous lui gardent une fidèle et reconnaissante amitié. Lorsque cette amitié les pousse à dire publiquement beaucoup de bien de lui, cela l’irrite fort.
J’en saurai bien sûr quelque chose quand il aura lu cet éloge écrit malgré lui. Mais j’avoue me soucier assez peu de lui plaire aujourd’hui, uniquement préoccupé de lui marquer la place qu’il mérite parmi les meilleurs agrégés d’à présent, parmi les meilleurs maîtres de demain.
PRINCIPALES PUBLICATIONS
Hypertrophies cardiaques secondaires. (Thèse inaugurale).
Hydrargyrisme chronique (recherches expérimentales et hygiène).
Hystérie saturnine.
Lymphadénome fibreux.
Cancers du médiastin.
Origine infectieuse de certains ulcères simples de l’estomac et du duodénum.
Guide pratique des sciences médicales, publié sous la direction du docteur Letulle par MM. Nicolle, Lesage, Demelin, Morax, Ch. Nicolle, Gascard, Winter, Viau. — ■ Année 1891 (Société d’éditions scientifiques). Excellente encyclopédie de poche pour le praticien.
Docteur LUCAS-CHAMPIONNIÈRE ^
DOCTEUR
LUCAS-CHAMPIONNIÈRE
LUCAS-CHAMPIONNIÈRE (Just), ne à Saint- Léonard, le IJ août 184J.
Interne des hôpitaux en i86j.
Docteur en Médecine, le j février i8jo.
Chirurgien des hôpitaux, en juillet 184 4.
CE serait une incontestable ingratitude que de ne pas faire figurer le nom du docteur Just Lucas-Championnière parmi les grands médecins d’aujourd’hui.
Il a été l’introducteur en France de la méthode antiseptique, du pansement de Lister, et cela suffirait à lui valoir la reconnaissance de tous les opérés et de tous les chirurgiens ses confrères.
Il était encore interne à la Pitié, en 1869, quand il publia son premier appel à la bonne doctrine, qui devait servir de point de départ au renouvellement de la chirurgie française.
En 1876, il publiait son premier ouvrage magistral sur la chirurgie antiseptique, dont la deuxième édition date de 1880.
En 1878, sitôt que Charcot eut définitivement révélé Thistoire des localisations cérébrales motrices, Lucas-Championnière comprit que, dirigée par des données anatomiques précises, la chirurgie antiseptique allait pouvoir attaquer hardiment les tumeurs, les exostoses, les épaississements des méninges, jusque dans leurs repaires intra-crâniens.
Et ses tentatives ont été couronnées de succès : il est désormais établi que plusieurs maladies des centres nerveux, celles surtout qui donnent lieu à des accès d’épilepsie partielle ou jacksonnienne, peuvent être radicalement guéries par l’intervention opératoire, par la trépanation désormais sans dangers.
Joignez à cela son étude de la cure radicale des hernies, et ses innovations plus récentes dans le traitement des fractures, et vous verrez que sa part est fort belle parmi les initiateurs d’aujourd’hui.
On a dit de lui qu’il était à la fois un emballé et un retardataire, qu’il s’était un peu avancé dans
ses espoirs de guérison des fractures par le massage, et qu’il se décidait malaisément à admettre l’évolution plus moderne de l’antisepsie vers l’asepsie, et les progrès faits depuis ses travaux, dans la voie de la simplification des méthodes.
Et quand cela serait?... Les plus mauvaises langues confraternelles reconnaissent qu’il y a, dans tout ce qu’il avance, une part de vérité vraie. Le reste importe peu.
Et ce chirurgien un peu nerveux et inquiet, peut-être par excès de modestie et par crainte d’être incompris, n’en reste pas moins un des bienfaiteurs de l’humanité souffrante et l’un des premiers chirurgiens de ce temps-ci, l’un des plus dignes de respect pour la conviction profonde et l’admirable probité.
PRINCIPALES PUBLICATIONS
Le Journal de médecine et de chirurgie pratiques.
Les b^mphatiques utérins, 1870.
Chirurgie antiseptique, 1876 et 1880.
Trépanation guidéeparleslocalisations cérébrales, 1878. Cure radicale des hernies, '1887.
Le massage et la mobilisation dans le traitement des fractures, 1886 et 1889.
Docteur MONOD