DOCTEUR PÉAN
PEAN (Jules-Emile), né le 2g novembre iSjo, à Châteaudun.
Interne des hôpitaux, le 20 décembre i8pp.
Médecin du Bureau central, le 7 juin i86j.
Médecin des hôpitaux, le janvier i86j.
Membre de F Académie de Médecine, en novembre i88j.
Lorsque — voici bien des années — je débarquai de ma province pour venir achever à Paris mes études médicales, mon premier soin fut d’aller voir opérer Péan. A cette époque, il était à peu près seul en France à oser ces opérations abdominales, ces ovariotomies, aujourd’hui si vulgarisées et si peu redoutables ; on discutait beaucoup, de par le monde, l’extrême hardiesse de ses tentatives^, presque toujours heureuses, grâce à sa prodigieuse habileté : je me joignis, un samedi matin, à la foule d’étudiants
et de praticiens qui encombrait l’amphithéâtre de l’hôpital Saint-Louis. J’ai gardé de cette matinée une très vive impression.
Debout, dépassant ses aides de la tête, en habit, le blanc pastron de sa chemise largement étalé sur la carrure de sa poitrine, Péan m’est apparu magnifique, imposant et puissant comme la force même, avec sa grande figure pâle, impassible, presque sacerdotale et sacrée, d’une sérénité inaltérable d’olympien. Tandis qu’un interne donnait du chloroforme à la malade, il parlait, lourdement, sans vaine éloquence, pour nous conter brièvement ce qu’il allait faire tout à l’heure. Mais il jetait ses phrases avec une sorte d’ennui, comme si les minutieuses explications scientifiques n’étaient pas son affaire : et il les abrégeait, las de paroles, pressé d’agir. Peu lui importait d’être écouté: ce qu’il voulait, c’est qu’on le vît à l’œuvre. “ Ecartez-vous, messieurs, que tout le monde puisse voir !... „ Une serviette prestement nouée à son cou, ses manchettes blanches à peine retroussées, l’opération commença. Les opérations, plutôt, car il en fit cinq ou six à la suite, ce jour-là, laissant comme toujours à ses internes le soin des pansements. Je fus émerveillé. Je n’avais pas idée d’une pareille
dextérité, d’une telle rapidité, d’une sûreté de main si impeccable, d’une habileté si consommée. C’était plus étonnant qu’horrible, cette utile et bienfaisante boucherie, ce défilé de malades endormis, opérés, emportés en un clin d’œil, se succédant sur la table sanglante parmi tout un hérissement clair de lames et de pinces, d’instruments inventés par lui. Comme tous ceux qui ont vu ce spectacle, je fus émerveillé de son sang-froid que rien ne trouble, de son coup d’œil que rien ne trompe, de son incomparable dextérité manuelle que rien n’égare.
Opérés ainsi à la diable, et sans plus de minutie dans les précautions antiseptiques, les malades courraient grand risque entre les mains de tout autre chirurgien. M. Péan guérit les siens presque infailliblement ; on dirait qu’un sort bienheureux, c[u’une inlassable bonne fortune s’attache à tout ce qu’il fait.
Le fait est que tout lui réussit, comme aux conquérants, comme aux dominateurs de ce mondecar il est bien réellement de la race des forts et des triomphateurs.
On connaît son histoire : il se vante, très volontiers, d’être parti de bas. Son père, un très brave homme de meunier, je crois, vint un jour, du fond
de sa campagne, se faire extirper à Paris je ne sais quel bobo. Le chirurgien qui l’opéra se fit rémunérer très copieusement, et le bonhomme rentrant chez lui, guéri et mécontent, dit à son gamin : “ Tu devrais bien te faire médecin : il y a tout de même de bien beaux bénéfices dans ce métier-là. „ Il ne se doutait pas, le brave homme, que cette involontaire prophétie, son fils devait la réaliser un jour au delà de toute espérance. Car jamais, à Paris, chirurgien ne fit si superbe fortune, jamais, ou peu s’en faut, aucun ne gagna tant d’argent.
Cela suffit à expliquer le nombre exceptionnellement considérable de jaloux qu’il a faits. Il a des détracteurs dont quelques-uns, tout à fait honorables, lui reprochent d’avoir modifié certains usages surannés de la pratique médicale. M. Péan ne s’en alarme guère, car chaque jour il voit diminuer le nombre de ses adversaires d’hier, aujourd’hui ses amis.
D’ailleurs, tous ses confrères, sans exception, s’accordent à proclamer qu’il est prodigieusement habile, prodigieusement actif et vaillant à l’ouvrage, qu’il aime son métier par dessus toutes choses, qu’il travaille sans cesse, en courses du matin au soir, se multipliant sans fatigue, qu’il
aime ses malades et les soigne avec dévouement, que, maintes fois, il s’est laissé tenter par le désir d’être charitable et brave homme. Après cela, qu’il se fasse payer très cher des gens très riches, qu’il réclame des honoraires en proportion avec la situation de fortune de ses clients, c’est son affaire ; et j’ai idée que ses collègues qui le blâment à ce point de vue ne sont pas, au fond, bien fâchés de ces nouvelles mœurs chirurgicales qui leur permettent d’élever eux-mêmes leurs prix sans que le bon client s’en étonne.
Il faut le constater, ils sont bien rares, maintenant, les purs qui tiennent rigueur à Péan. Tout récemment, la scrupuleuse Académie, cette arche sainte, après s’être fait prier un peu, lui a ouvert à deux battants sa porte inviolée ; il y est entré glorieusement, avec une forte majorité, et sa bonhomie, sa simple franchise d’allures, sa loyauté peu raffinée mais très réelle, lui ont conquis le cœur de ceux-là mêmes dont il n’avait pas eu les suffrages. Au banquet que lui ont offert ses amis, à cette occasion, les meilleurs et les plus glorieux du monde médical se pressaient en foule, et ne lui ménageaient point leur cordialité.
Aux séances de l’Académie, Péan, qui les suit assidûment, parle peu. Il dit lui-même : " Je ne suis
pas un savant, moi, ni un faiseur de beaux discours ; „ il n’écrit pas beaucoup non plus, laissant le plus souvent à ses internes le soin de rédiger et de réunir en volumes les observations et les statistiques de son service. L’action, voilà son fait.
Tout récemment, je l’ai rencontré, sous le péristyle de la rue des Saints-Pères, causant de sa voix forte et rude avec Charcot. Il s’agissait d’un cas très curieux de trépanation : en proie à de terribles accès convulsifs, un jeune homme allait mourir ; Charcot, avec son infaillible science des localisations cérébrales, dont on lui doit la découverte, avait pu diagnostiquer une tumeur intra-crânienne, et en préciser le siège à un millimètre près. Péan, venant ensuite, avait appliqué le trépan à l’endroit indiqué, trouvé la tumeur, extirpé le mal, sauvé la vie au jeune malade qui se porte à présent très bien. Du savant qui a deviné la lésion, ou de l’opérateur qui l’a détruite, quel est le plus grand homme ? Le premier est plus haut, sans doute, plus intellectuêl, plus génial ; mais le second, avec sa merveilleuse habileté, est pratiquement aussi utile, et, pour qui veut être guéri, aussi digne d’admiration et de reconnaissance.
PRINCIPALES PUBLICATIONS
Diagnostic et traitement des tumeurs de l’abdomen. 3 forts vol. in-8.
Leçons de clinique chirurgicale^ professées à l’hôpital Saint-Louis, suivies des observations recueillies par l’auteur, et de la statistique des observations de gastrotomie pratiquées par lui. Six forts volumes in-8.
Éléments de pathologie de Nélaton (2‘ édition); etc., etc.