PROFESSEUR PETER
PETER (Charles-Eéîix-Michcl) , ne le ^ novembre 1824. Interne des hôpitaux en 1844.
Docteur en Médecine en i8p<).
Agrégé en 1864.
Médecin des hôpitaux en 1866.
Professeur à la Faculté, le 14 janvier 18']'].
Membre de I Académie, en i8'j8.
Monsieur le professeur Peter a coutume de dire : “ Je suis un homme du monde égaré dans la médecine, „ et l’un de mes confrères le jugeait récemment en ces termes : “ C’est un homme de lettres égaré dans la médecine. „ Il y a du vrai dans l’une et l’autre de ces appréciations.
Non point que je veuille insinuer que le médecin de l’hôpital Necker soit un praticien de médiocre valeur : tous ceux dont il est question dans cette
série sont gens de grand talent, de notoriété méritée, et je ne me pardonnerais pas de porterie moindre préjudice, même à ceux que je me permets de critiquer sur quelques points. Le D'' Peter est, à n’en pas douter, l’une des intelligences les plus alertes que je sache; ayant commencé tard ses études médicales, après avoir été, dit-on, prote d’imprimerie, il a travaillé de la plus méritoire façon, a subi d’excellents concours, et rapidement a gagné le premier rang où il s’est toujours maintenu : seulement, sa caractéristique, ce qui constitue surtout son originalité, c’est précisément d’être un très séduisant homme, un très charmant causeur, un écrivain d’inflniment d’esprit, beaucoup plutôt qu’un savant méthodique, qu’un rigoureux observateur.
Pour le connaître bien, lisez seulement la préface dont il fait précéder les trois volumes de ses leçons cliniques : il a là, en phrases un peu cherchées, peut-être, mais spirituelles incontestablement, toute une profession de foi où l’homme se révèle. Les mots affirment brillamment un grand amour de la Vérité, mais on lit partout entre les lignes un incurable scepticisme, un manque total de foi en la science, un tel amour du paradoxe que rien ne tient devant la joie d’une ingénieuse
plaisanterie, devant la trouvaille d’un mot heureux.
Convaincu, dans l’intimité de lui-même, que les systèmes scientifiques sont affaire de mode, et qu’après être tombés en désuétude ce sont toujours les mêmes qui reviennent à flot, il prend invariablement parti pour les plus vieux, afin d’être en avance, dit-il, et d’avoir raison dans vingt ans, au risque d’être en désaccord avec les plus illustres de ses contemporains. A notre époque, on tend à faire de la médecine de moins en moins un art, de plus en plus une science, et chacun apporte, de son mieux, quantité d’observations positives pour la rendre plus méthodique, plus précise : de jour en jour plus défiants d’eux mêmes, nos médecins se mettent en garde contre les erreurs possibles de leur esprit ou de leurs sens, grâce à des appareils dont l’impartialité ne peut être suspectée, un sphgyuiographe ou un microscope n’étant guère susceptibles de se tromper. Tout naturellement, M. Peter s’insurge contre ces procédés nouveaux. Au fond, cela l’ennuie beaucoup, ce mondain, de se remettre à des travaux dont il n’a pas coutume et dont l’utilité pratique ne lui paraît pas évidente, au moment même où il pouvait espérer le repos après une jeunesse
et une maturité si laborieuses : la technique microscopique n’est point son fait, non plus que la recherche lente des microbes, si en faveur depuis dix ans. La vieille clinique, au contraire, qui se passe de ces minuties, qui fait du médecin quelque chose comme un devin inspiré, diagnostiquant du premier coup, guérissant sans tant de façons, devait lui plaire davantage. Esprit primesautier, fécond en idées préconçues, toujours ingénieuses, sans patience pour les vérifier, élève de Trousseau dont il a publié les leçons, il n’a point voulu suivre le mouvement contemporain.
Mais il est demeuré, spectateur ironique, les bras croisés et ricanant de temps à autre, devant les tentatives, malheureuses parfois, des novateurs et des chercheurs. Non pas qu’il soit méchant, certes! il n’est pas de plus aimable homme ; mais, que voulez-vous ? il lui est tout à fait impossible de croire " que c’est arrivé „, comme on dit. Ce qu’il admire sincèrement dans Charcot, par exemple, c’est non pas ses capitales découvertes, l’énorme importance de ses travaux, mais sa carrure de lutteur, sa force triomphante, l’admirable organisation de son "Ecole de la Salpêtrière,,.
En outre, puisqu’il a la répartie si prompte, la malice si aiguisée, les mots si abondants, il faut
bien, sous peine de se condamner au silence, qu’il exerce ses facultés, qu’il critique, à défaut d’œuvres personnelles, qu’il fasse de Y opposition, c’est là le mot qui lui convient ; car son attitude est semblable, en tous points, à celle de ces politiciens qui n’ont point foi aux progrès de la démocratie, qui croient à la fatalité d’une réaction, d’un recul, après tout mouvement en avant, et qui se délectent à cribler de railleries leurs adversaires au pouvoir. M. Peter est, à l’Académie, l’analogue de M. Andrieux à la Chambre : il n’a pas moins de parti-pris, mais il a tout autant d’esprit.
C’est ainsi qu’il a toujours décrié toute tentative révolutionnaire, qu’il a constamment combattu la doctrine microbienne, et tout particulièrement, avec le retentissement que l’on sait, le système des vaccinations antirabiques de Pasteur.
A cette occasion, Vulpian, Brouardel, Charcot lui donnèrent magistralement et rudement la réplique, ce que je me garderai bien de faire, à mon tour. Pourtant, je voudrais constater combien elle est avantageuse en ce pays, cette attitude de l’opposition à outrance.
Un homme arrive, qui pendant des années a travaillé silencieusement à parfaire une découverte d’importance capitale : il * accumule les
recherches, répète cent expériences, à grand’peine,très patiemment ; puis quand il croit tenir la vérité, il l’énonce devant ses pairs. Alors, invariablement, un homme lui succède à la tribune académique pour nier ce qui vient d’être affirmé r celui-là n’a point fait de travail comparable ; il a seulement l’esprit prompt à saisir le défaut d’une expérience, le point faible d’une argumentation. Et le voilà l’égal de l’autre ; il n’a qu’à nier avec violence, qu’à sauter fortement dans l’autre plateau de la balance pour être mis au même plan, pour devenir aussi célèbre, aussi grand aux yeux du public, qui hésite de l’un à l’autre, et qui ne sait se prononcer. Le vrai moyen de s’égaler à un grand homme, c’est de le nier avec bruit. Seul, l’avenir sait remettre en leur place le créateur dont l’œuvre est bonne, le négateur dont l’œuvre est nulle, et qui n’a que cela de bon de rappeler à plus d’humilité les triomphateurs orgueilleux.
Il est probable que les affirmations de notre grand Pasteur étaient un peu prématurées peutêtre, et comportaient encore, à cette époque, quelques objections. Il est certain aussi que M. Peter les a combattues avec un acharnement dont il est impossible de suspecter la bonne foi, dont il faut admirer la finesse avisée, mais qui.
vraiment, dépassait quelque peu les bornes d’une courtoise polémique. Au fond, je ne crois pas •qu’il faille trop se plaindre de cette discussion restée célèbre, puisqu’en somme Pasteur n’y a rien perdu, puisque, d’autre part, son adversaire y a gagné plus de notoriété publique.
Tout ce qu’il peut dire, d’ailleurs, n’empêchera pas M. Peter d’être un excellent praticien dont les conseils sont toujours précieux, et que ses confrères appellent volontiers en consultation. Il est très bon médecin : jugez un peu ce qu’il aurait pu être s’il avait obéi à sa véritable vocation.
Quel incomparable polémiste littéraire et politique il aurait fait !...
PRINCIPALES PUBLICATIONS
Leçons de clinique médicale, 1873, 3 volumes.
Traité clinique et pratique des maladies du cœur, 1877. 4' édition de la Clinique de^Trousseau, 1872.
Les angines, in Dictionnaire encyclopédique.
Leçon de clinique médicale, 1880, 2 volumes ; etc., etc.
Docteur PEYRON