‹ Nos grands médecins d'aujourd'huiChapitre 35 sur 51 · DOCTEUR PEYRON · texte numérisé non relu

DOCTEUR PEYRON

PEYRON (Élie), né en i8j6, à Marines.

Docteur en médecine en iS6o.

Directeur des Sourds-Muets en 1882.

Directeur général de l’ Assistance publique depuis j886.

AU mois de janvier 1886, certain jour de distribution des prix aux internes en Médecine et aux externes des hôpitaux, il y eut, à l’Assistance publique — à l’A. P., comme on dit dans les salles-de-garde — un infernal tapage. La jeunesse des écoles était en belle humeur, ce jour-là. Elle interrompit le discours du D" Peyron — nommé depuis un an à peine directeur général, et peu accoutumé encore à haranguer ce genre tout particulier d’auditoire — par de telles Vociférations, que tous ces beaux messieurs de dessus l’estrade furent contraints ^de lever prématurément la séance, et de se replier en

bon ordre dans la salle voisine. Quelques verres de lampes volèrent en éclats : on fit rafle de tous les balais, de tous les plumeaux, de toutes les sonnettes de l’administration, et deux ou trois centaines d’étudiants, emportant ces trophées, enchantés d’avoir fait pour cinquante francs de dégâts, s’organisèrent en longue théorie, sur deux rangs, comme à la procession. Partis de l’avenue Victoria, ils longèrent les murs du nouvel Hôtel- Dieu, suivirent le quai, puis le boulevard Saint- Michel, hurlant à pleines voix, sur un air de vieille mazurka, ces paroles improvisées :

Conspué Peyron!

Conspué Peyron !

Conspué...

Des agents, éperdus d’inquiétude, couraient tout au long du cortège, redoutant une émeute, s’ingéniant à discerner des cris séditieux parmi les paroles chantées qu’ils ne comprenaient pas. Chemin faisant, on décrocha quelques écriteaux d’appartements à louer, on décoiffa quelques cochers somnolents sur leur siège, puis les manifestants entassèrent toutes ces dépouilles, chapeaux de cuir bouilli, écriteaux et balais devant le Bichat de bronze qui s’obstine à croiser les bras d’un air méditatif sur son piédestal dans la cour

de l’École ; on dansa tout autour une ronde effrénée, et... ce fut tout. Plus d’un reporter, hâtivement informé ou trop oublieux des coutumes spéciales au quartier latin, crut à une imposante protestation d’où il fallait indubitablement conclure que le nouveau directeur général de l’Assistance publique était tout ce qui se fait de plus impopulaire.

Si je rappelle cet incident lointain, ce n’est certes pas pour être désagréable à l’excellent D'' Peyron, mais bien plutôt pour témoigner qu’il n’y eut là qu’une énorme farce de carabins, qu’une fumisterie, comme ils disent, sans aucune arrière-pensée. Tandis qu’il prononçait son discours, nos bons jeunes gens, énervés par les trois mois d’épreuves interminables du concours d’internat, trouvèrent tout simplement que le nouveau directeur parlait trop bas, d’une voix trop voilée qui ne parvenait pas jusqu’au fond de la salle. Ce fut là l’unique motif : il n’en fallut pas davantage pour provoquer ce mémorable boucan, et tout se termina par des éclats de rire dont le D'" Peyron eut l’esprit de donner le signal.

Impopulaire, il ne l’est bien certainement pas dans le monde médical parisien. C’est même parce qu’il est très aimé de nous tous, parce qu’il

rend de très réels services à renseignement dans les hôpitaux, que j’ai tenu à lui rendre justice en traçant son profil parmi ceux de tant de médecins beaucoup plus médecins que lui. Les cléricaux désapprouvent de tout leur cœur ses tendances laïcisatrices à outrance, et je ne le défendrai pas sur ce point, si ce n’est en disant que je le crois très loyalement convaincu, agissant en toute sincérité, non par mesquine rouerie politique, puisqu’il n’a accepté sa place qu’à la condition de remplacer les sœurs courtoisement, mais radicalement. Je ne peux ni ne veux rien cacher du rôle très franchement déterminé qu’il a joué à ce propos. Mais il serait injuste de juger l’homme avec sévérité, car je le crois très bon, très charitable, et très intelligent.

Il appartient à une très belle et vaillante famille de marins et de soldats dont plusieurs sont morts sur le champ de bataille. Son frère, l’amiral, est un brave, incontestablement. Lui-même, né à Marines en 1836, exerça modestement la médecine dans cette petite localité, de 1860 à 1880. Très populaire, très aimé des pauvres, il occupait ses loisirs à collectionner des bibelots du xviii® et des eaux-fortes de Rembrandt. Il ne quitta son poste qu’au moment du siège de Paris durant.

lequel il se battit en qualité de lieutenant au 6g^ bataillon de la garde nationale.

Sa grande amitié pour Gambetta date de leur enfance : il lui doit beaucoup à coup sûr, et certes, le culte qu’il n’a pas cessé de garder à son illustre camarade est sa grande religion. Grâce à lui, le D" Peyron fut, en 1882, nommé directeur de la maison des Sourds-Muets.

C’est là que, quatre ans plus tard, M. Waldeck- Rousseau, voulant faire une nomination hiérarchique, vint le prendre pour l’élever au poste important qu’il occupe aujourd’hui.

Je ne veux point juger son rôle politique sur lequel mes lecteurs ont une opinion toute faite. Mais au point de vue médical, le seul dont j’aie à m’occuper ici, je ne peux me dispenser d’avouer que le D'’ Peyron a rendu de très grands services. Il a comblé nos médecins de crédits pour des laboratoires, leur permettant ainsi de se tenir très au courant des progrès actuellement si importants de l’anatomie pathologique et de la thérapeutique. Il a donné largement, sans compter, aux chirurgiens et aux accoucheurs les moyens de faire de l’antisepsie presque parfaite, autrement dit de sauver dix fois plus d’opérés. Ce sont là des titres à la reconnaissance.

11 est, enfin, très paternel pour la corporation des internes, dont il se préoccupe avec la plus intelligente sollicitude. En ce moment même, il est sur le point de leur donner une fois de plus satisfaction, sur leur demande, en rendant plus difficiles encore les conditions d’admission au concours d’internat, et en permettant aux internes de passer leur thèse sans quitter l’internat, ce qui ne peut manquer de rehausser encore le prestige de ce corps d’élite. C’est, d’ailleurs, parmi les internes qu’il a récemment choisi son gendre, le D^' Lepage, jeune accoucheur de brillant avenir et de grande valeur.

Pour ces motifs, tous mes confrères — à l’exception peut-être du terrible D'’ Després — souhaitent que le D^' Peyron demeure le plus longtemps possible à la tête de l’Assistance publique, qu’il administre depuis cinq ans; c’est là un vœu dont je me fais, avec plaisir, l’écho.

Professeur A. PITRES

Page 1