DE LYON
JE sais sur lui deux jugements, celui de ses amis, et celui du monde scientifique.
On sait, parmi les médecins, que le Renaut est l’un des plus éminents maîtres de la faculté de Lyon.
On sait qu’il fut autrefois l’élève de Ranvier et son préparateur au Collège de France; qu’il est professeur d’histologie, et qu’il enseigne l’anatomie générale d’une manière absolument supérieure, avec un grand succès, devant un auditoire toujours nombreux.
On sait qu’il a écrit un fort beau traité d’histologie, empli de découvertes partielles qui sont à lui, et précédé d’une magistrale préface où ses tendances philosophiques, son esprit généralisateur se donnent libre essor.
On sait qu’il est doué d’une intelligence très exceptionnelle, capable d’embrasser un vaste
horizon de pensées, et je ne sache pas qu’on lui ait jamais fait d’autre critique que celle d’être un peu aventureux peut-être dans ses rêves scientifiques, aussi amples, aussi peu terre-à-terre que possible.
Les mieux renseignés savent même qu’il prépare, en collaboration avec son grand ami le D‘‘ Albert Robin, une sorte ^Introduction à l’étude de la Médecine, qui promet de faire tapage dans le haut public médical.
On sait encore... qu’il boîte légèrement, des suites d’une paralysie infantile; qu’il a une superbe tête énergique, un peu sombre, à la façon d’un vieux portrait espagnol, qu’il porte les favoris courts et la moustache à coins tombants.
On sait qu’il travaille toujours, qu’il n’aime pas le monde, et l’on dit qu’il sera, d’ici quelques années, le consultant le plus consulté de Lyon.
Mais, ce que l’on sait moins, ce que savent seuls ses amis, c’est la profondeur et la sûreté de ses affections. C’est encore toutes les innombrables choses très diverses, dont ce vrai savant est capable.
Très au courant de l’histoire des religions et des philosophies, il est en même temps dénué de foi religieuse et légitimiste !
Nul ne sait mieux que lui les choses d’alchimie : il vit en comniunauté de pensées avec Paracelse et Albert le Grand.
Il peint sur porcelaine et reconstitue de vieux plats.
L’art du blason est sans secrets pour lui : il sait par cœur l’armorial de France.
Il suit avec un intérêt passionné toutes les manifestations de l’art moderne. Il aime la sculpture de Rodin, la peinture de Claude Monet. Il est l’abonné fidèle de toutes les revues indépendantes, modernistes, décadentes, symbolistes.
Grand admirateur de Baudelaire, de Flaubert, de Leconte de l’Isle, il sait par cœur des pages des Fleurs du Mal, des Poèmes Antiques et de la Tentation de saint Antoine. Je crois même. Dieu me pardonne ! qu’il est poète quelque peu.
Si, comme j’ai lieu de le croire, les vers que j’ai lus sont de lui, il est même un vrai poète, de très réel talent, habile aux rythmes les plus savants, initié aux plus secrets arcanes de l’art contemporain.
Je ne saurais mieux faire que d’en citer quelques strophes.