‹ Nos grands médecins d'aujourd'huiChapitre 42 sur 51 · DOCTEUR PH. RICORD · texte numérisé non relu

DOCTEUR PH. RICORD

RICORD (Philippe), né le lo décembre iSoo. Interne des hôpitaux en 1822.

Docteur en Médecine en 1826.

Chirurgien des hôpitaux en 1828.

Membre de V Académie.

Grand-Officier de la Légion d’ Honneur.

Décédé en i8ço.

Non certes, il n’a pas cessé d’exercer ! (i) Pour quiconque le connaît un peu, il est tout à fait inadmissible qu’un pareil homme, en dépit de ses quatre-vingt-neuf ans, puisse jamais se résigner au repos, et renoncer, alors qu’il est encore plein d’énergie vitale, à cet extraordinaire déploiement d’activité qui est la caractéristique de son illustre personnalité.

(1) Bien que Ricord soit mort depuis un an, nous croyons intéressant de reproduire cet article, en raison des documents curieux qu'il contient.

Non-seulement il donne chez lui chaque jour de nombreuses consultations, mais il va voir des malades chez eux (avec une légitime préférence pour les maisons à ascenseurs) et retrouve, pour opérer, la plus invraisemblable sûreté demain. La semaine dernière, il allait en soirée. " Seulement,,, a-t-il coutume de dire, " je ne peux plus faire de longues marches : aussi, me suis-je décidé à ne plus suivre d’enterrement... pas même le mien, puisque je tiendrai la tête du cortège. „

Qui ne connaît l’hôtel de la rue de Tournon : la vieille et solennelle cour pavée ; l’escalier monumental et sa rampe forgée ; l’antichambre où, depuis trente ans, le même valet de chambre a introduit tant de milliers de patients; le grand salon si superbement suranné, si différent des bibelots et des peluches en honneur chez nos médecins d’à présent, haut de plafond comme un musée, tout vêtu de tableaux noircis, peuplé de marbres nus, ayant, à droite de la cheminée, le buste d’Esculape, à gauche, le buste de Ricord — le dieu d’Epidaure faisant le pendant au demi-dieu de la rue de Tournon ; — et le cabinet du docteur, avec la vieille ampleur de ses fenêtres donnant sur un charmant jardin provincial, sa vaste bibliothèque aux jaunes reliures d’autrefois, couronnée de

bustes en bronze, et les murs tapissés des innombrables portraits du Maître ?...

C’est dans cette pièce qu’il reçoit. Frileusement assis près de la cheminée, dans un fauteuil empire à cuivres qui tient du trône et de la chaise curule, une main s’appuyant à la table, l’autre main frictionnant un genou, Ricord accueille le visiteur avec le plus charmant sourire, en s’excusant de ne point se lever.

Puis il écoute, les paupières mi-closes, les lèvres entr’ouvertes, les cheveux frisés, et grisonnants sous la calotte de soie noire ; sa pâle et grasse figure glabre s’immobilise inclinée en avant ; son triple menton rabelaisien s’écrase un peu sur sa cravate jusqu’à venir toucher la rouge rosette de sa boutonnière ; et il a l’air, ainsi, d’un vieux Silène aimable qui va dormir.

Mais, ne vous y trompez pas ; il n’a pas perdu la moindre de vos paroles, vous interroge avec la plus parfaite lucidité, et relève de temps à autre les paupières pour vous scruter très finement; puis il parle, évitant les gestes à ses membres rhumatisants, émaillant son discours de ses plus goguenardes plaisanteries sur la trop charmante déesse dont il a tant de fois conjuré les traîtrises ;

après quoi il vous congédie du même sourire inoubliable.

Il faudrait un bon gros volume pour raconter avec détails une existence aussi bien remplie. Je n’en veux retracer ici que les grandes lignes.

Né le lo décembre 1800, à Philadelphie, de parents français — français lui-même, tout ce qu’il y a de plus français — Ricord commença ses études médicales en Amérique, derrière le comptoir d’un chimiste-herboriste de là-bas. Mais au bout d’un an, il jugea prudent pour ses jeunes ambitions d’aller s’instruire à meilleure école, et, au commencement de l’année 1820, il se faisait inscrire à la Faculté de Paris, concourait huit mois plus tard pour l’externat, un an après pour l’internat où il était admis le treizième de sa promotion: il était de ceux à qui tout porte bonheur, même ce nombre-là.

Sa présence d’esprit dans les concours, l’acuité de son intelligence, la promptitude de son coup d’œil, la finesse de ses réparties, dont quelquesunes sont restées légendaires et se répètent de générations en générations, le firent remarquer de prime abord. Son internat fut très brillant; aussitôt sa thèse passée, il concourut pour une

place de chirurgien des hôpitaux, et fut nommé d’emblée.

Mais une irrégularité commise à propos d’un autre candidat fit casser le concours, et Ricord se trouva sur le pavé de Paris, ayant pour toute fortune, neuf francs en poche. Il comprit qu’il fallait partir, quitte à revenir triomphalement un jour ou l’autre, et il alla pratiquer la médecine à Croüy-sur-Ourq, dans un village où il n’avait pour rivaux que de piètres officiers de santé échoués là après la dislocation des armées impériales.

Ricord fit, d’abord, beaucoup de visites à dix sous, courut sous la pluie les chemins creux, montant un vieux cheval cosaque qu’il avait payé soixante francs ; peu à peu, il en vint à hausser le prix de ses honoraires, renonçant à la clientèle proprement dite, voyant surtout les malades des autres en consultations.

Si bien que, vingt mois après son départ de Paris, il y rentrait avec douze mille francs d’économies. Même dans ses plus durs moments, il n’avait pas oublié cette place de chirurgien des hôpitaux qu’il avait une fois gagnée et qu’il voulait reconquérir ; et dans ses tournées de médecin de village, il emportait ses notes et ses cahiers d’étude dans les fontes à pistolets de sa selle. Il

concourut pour la seconde fois, et fut nommé en tête de la liste.

Le hasard le désigna pour l’hôpital du Midi. Il y est resté jusqu’à sa retraite. C’est là qu’il fit les découvertes qui ont illustré son nom ; là que dans l’inextricable confusion qui régnait avant lui, il sut faire la lumière, classer les faits, grouper les symptômes, enseigner aux médecins du monde entier les lois du diagnostic et la manière de traiter des maux vraiment terribles dans la première moitié de ce siècle, et plus violents alors qu’aujour d’hui.

II. importe de bien le dire, les inventions de Ricord en syphiliographie sont capitales et lui valent un nom, plus que fameux : historique. Il est juste aussi de répéter ce que récemment je disais ici même : depuis que le vieux Maître, plein de gloire et d’années, délaisse un peu les luttes intellectuelles, et les recherches théoriques, la science n’a pas cessé d’évoluer, et de très grands progrès nouveaux, dans la voie inaugurée par lui, ont été réalisés par ses élèves, notamment par M. Fournier, qui est le plus illustre d’entre eux.

La renommée de Ricord fut, on le sait, promptement européenne. Très conscient de sa valeur — avec cet amour de la conquête et ce

besoin d’emplir le monde qu’ont les hommes à qui tout réüssit, et qui est bien plutôt une forme de l’optimisme qu’une manifestation d’orgueil vulgaire — il a toujours soigné sa gloire très tendrement ; et même aujourd’hui, si quelqu’un pouvait être tenté de la lui contester, le vieux futé, qui l’a si fièrement gagnée, saurait encore la défendre le plus galamment du monde, je vous prie de le croire ! Il est membre d’honneur de plusieurs centaines de sociétés savantes, de toutes les sociétés savantes du globe, je crois bien, et décoré d’un si grand nombre d’ordres, que M. Thiers luimême ou M. de Bismarck n’ont jamais pu en aligner davantage.

C’est sur le champ de bataille du Bourget qu’il a gagné sa croix de grand-officier de la Légion d’Honneur. Tout jeune, puisqu’il n’avait alors que soixante-dix ans, chef des ambulances du siège, il pansait fort tranquillement les blessés sous une grêle de balles, assisté seulement de son valet de chambre. Vint à passer un officier d’ordonnance, lequel cria au domestique : “ Dites au docteur de s’en aller de là, s’il ne veut pas recevoir un mauvais coup !... „ Ricord avait entendu : paisible et gouailleur comme Gavroche à la barricade, il répliqua, dans- le tapage des

mitrailleuses : “ Répondez que je ne reçois pas ; je ne suis pas ici chez moi !... „ puis se remit à la besogne. A lui seul, le mot vaut la décoration.

S’il garde bien sa gloire, s’il soigne avec amour sa popularité, il n’est point jaloux de celle des autres, une seule, pourtant, l’obsède et, pour un peu plus, l’empêcherait de dormir : la longévité de Chevreul... que je lui souhaite, que tout le monde lui souhaite. Ainsi soit-il.

Docteur A. ROBIN

Page 1