DOCTEUR A. ROBIN
ROBIN (Albert-Édouard- Charles), ne le nj septembre
Interne des hôpitaux en 1872.
Docteur en Me'decine en i8jj.
Médecin des hôpitaux en 1881.
Professeur agre'gc' à la Faculté, le 20 mars i88j. Membre de I Académie en 1887.
Ah, celui-là n’est pas banal!... S’il m’est arrivé quelquefois de me répéter un peu trop au cours de cette longue série, ce n’est certes pas au présent chapitre de mon De medicis illustribus que je redoute d’être accusé de monotonie. La personnalité du docteur Albert Robin est, en effet, si peu commune, si exceptionnellement intéressante, que son original profil vient tout naturellement en lumière sur le fond plus uniforme et grisâtre des autres.
Il a pour caractéristique d’être un maître de la médecine contemporaine, et de ne pas être que cela : il 3^ a en lui un savant de premier ordre, mais il y a, en outre, un vaillant soldat, un parfait homme du monde, un diplomate heureux, et surtout l’un des dilettantes les plus fins, l’un des connaisseurs d’art les plus curieux que je sache. Depuis sa sortie du collège jusqu’à l’heure actuelle, voici quelques étapes de sa vie qui suffiront bien à montrer qu’il ne va point par les sentiers battus.
A dix-sept ans, il était préparateur de chimie à la faculté de Dijon, sa ville natale ; puis il vint à Paris travailler avec ardeur dans le laboratoire de Paul Thénard, en même temps qu’il commençait, assez distraitement, ses études médicales, qu’il abandonna volontiers et brusquement au moment de la guerre. Et le voici, dès les premiers mois de l’année 1871, lieutenant de dragons, chargeant, sabrant, électrisant ses hommes avec sa belle et juvénile fougue à la Murat : il fut fait prisonnier, s’évada, fut repris, s’évada de nouveau, fut mis deux fois à l’ordre du jour de l’armée, puis décoré sur le champ de bataille pour action d’éclat, un jour qu’il avait, en compagnie de quelques braves, encloué beaucoup de canons pour sa part.
Mais sitôt la paix conclue, converti, dit-on, par la lecture de Sœur Philomène, il revint à la médecine, et cette fois avec amour : au concours de 1872, on le nommait premier interne. Or, un vieux règlement, en usage aujourd’hui encore, oblige le premier de chaque promotion à prendre service pour un an à la clinique chirurgicale de la Charité : c’est ainsi que M. Robin fut l’interne de Gosselin. Il semblait que ce jeune chimiste et cet opérateur endurci ne fussent pas faits pour s’entendre : ils s’entendirent à merveille, au contraire; et ce fut l’élève qui déteignit sur le maître et qui le convertit à ses idées au point de lui faire signer en collaboration deux mémoires très importants, très remarqués, où il n’est question que de chimie biologique.
Il avait, en effet, trouvé sa voie dès cette époque. Pour mieux en connaître les lésions, chacun s’évertuait à scruter les tissus au microscope : M. Robin s’ennuya vite de faire comme tout le monde et chercha d’un autre côté. Il tenta d’appliquer à l’étude des maladies de l’homme les modernes conquêtes de la chimie organique, et ses premiers essais donnèrent d’emblée des résultats.
Il débuta par découvrir, à la fièvre typhoïde, un symptôme nouveau particulièrement précieux pour le diagnostic, et ce furent ensuite bon nombre
d’inventions partielles d’intérêt un peu trop technique pour qu’il en soit ici question plus amplement. Sa vraie gloire, d’ailleurs, sera d’avoir, sinon inventé, inauguré du moins une méthode générale permettant de pénétrer très avant dans l’intimité d’un organisme malade, capable de renseigner très sûrement sur la nature d’une affection pathologique ; ce nouveau moyen d’investigation donnant ses résultats en formules chimiques, a pour lui d’être précis, presque mathématique, de faire de la médecine de moins en moins un art, de plus en plus une science exacte, et je crois que dès maintenant il est piermis de présager qu’une thérapeutique nouvelle, moins empirique, plus logique, plus scientifique, en découlera, selon le vœu formulé par Claude Bernard. Dieu sait que le besoin s’en fait vivement sentir !
Il est, en général, assez peu prudent de se singulariser si jeune, de n’appartenir à aucune chapelle, d’inaugurer tout seul : les gens arrivés, installés dans leur gloire et puissants dans leurs places, n’aiment pas beaucoup ça. Pour ce motif le docteur Albert Robin eut quelque peine à forcer les portes : on lui a fait attendre jusqu’à trentequatre ans le titre de médecin des hôpitaux, jusqu’à trente-six ans le titre d’agrégé; mais ses
belles leçons de clinique et de thérapeutique médicales publiées en 1887, qui lui méritèrent un prix de dix mille francs à l’Institut, lui valurent en même temps beaucoup d’admirateurs, beaucoup d’amis, de très chauds partisans. A quarante ans à peine, il était académicien, et, ma foi, l’un des plus écoutés de l’auguste compagnie : la récente et célèbre discussion sur le diabète sucré a mis pleinement en lumière son fin talent d’orateur et de polémiste, et c’est lui qui est resté maître du terrain, alors qu’il avait pour adversaires des hommes de la taille de Germain Sée et de Charles Bouchard.
Alors que presque tous ses confrères se reposent de travaux savants dans la délassante activité de la pratique médicale, le D'’ Albert Robin, très demandé, très “ à la mode „, fuit de tout son pouvoir la clientèle et ne consent à soigner régulièrement que quelques rares privilégiés. Il évite de voir beaucoup de clients, tout bonnement, parce qu’il n’entend pas se priver des hautes joies chères à son exceptionnelle intelligence : il aime le monde, parce qu’il en est, parce qu’il y est charmant, parce qu’il est de ceux qui causent avec beaucoup d’esprit de sujets très divers. N’ai-je pas dit encore qu’il a fait acte de bon diplomate?...