‹ Nos historiens: Guizot, Tocqueville, ThiersChapitre 3 sur 17 · I. — Lorsque j'étudie l'histoire univer · texte numérisé non relu

I. — Lorsque j'étudie l'histoire univer

- selle (à la façon de Bossuet, je n'en étudie

jamais d'autre), je commence par établir un

] tableau d'ensemble que je divise en cinq

i parties. Elles forment les catégories, non

' plus de l'entendement, mais de l'activité du

genre humain, les chants de cette épopée, les actes de cette tragédie; car il y a un

<i PRÉFACK.

poète qui remporte et de beaucoup sur tous les autres, sur David, Homère, Eschyle, Dante, Shakspeare et Corneille, c'est l'humanité.

Voici les titres simples et élémentaires de cette division du travail : 1 — les dates; 2 — les lieux; 3 — les faits; 4 — les homnies; 5 — les institutions.

De mes cinq colonnes, les deux premières s'imposent immédiatement et sont en môme temps les plus faciles, les plus accessibles ; il s'agit de commencer en précisant exactement la durée, puis l'espace; la chronologie, puis la géographie.

La troisième colonne est au contraire très difficile à cause de ce qui la caractérise et la marque, l'innombrable. Il convient d'établir d'abord la nomenclature avec ses

répartitions. Les faits sont : politiques, administratifs, judiciaires, d'instruction publique, diplomatiques, militaires, maritimes, coloniaux, économiques; ils sont philosophiques, religieux, littéraires, scientifiques, artistiques.

Lorsque je passe des actes aux acteurs, la difficulté, pour être différente, n'en demeure pas moins considérable. 11 s'agit, en sens inverse, en face d'une numération immense, d'une dénomination restreinte et exclusive; il s'agit, après l'analyse, de la synthèse; il s'agit de choisir. En effet, de même que les phénomènes forment une foule, une multitude, une indéfînité; de même les hommes. Alors je distingue d'une part les nations dont j'ai précédemment étudié les territoires, les fleuves et les mon-

tagnes, les frontières, les cités, les capitales; et. d'autre part les chefs et les conducteurs de ces troupeaux, ainsi que dit Tlliade ; c'est |

à eux surtout que je m'attache; je recherche les papes qui ont été saints, les rois ou empereurs qui ont été grands, les ministres comme Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louvois, Turgot, pour l'ancien régime; le comte Mole et le duc de Richelieu pour le xix* siècle et son heureuse période 1816-1 847, J'appelle institutions, lato sensu, les faits (car en définitive, dans l'histoire, il n'y a d'une certaine manière que des faits, des phénomènes), non plus s'individualisant en de certains hommes, de certains personnages, des portraits, mais se généralisant au contraire, se perpétuant en de grands corps, de grandes masses. !

IMIÉFACE. «

Puis ces institutions m'apparaissent dans un rapport de succession, de transmission et d'hérédité, de causes et d'effets; les causes, comme toujours, sont plus importantes et plus profondes ; les effets plus saisissables et lumineux; et c'est par ces conséquences ultièmes que je termine mon tableau. J'en donnerai un seul exemple. Les communes, au XII* siècle, forment une institution que j'appelle une cause ; les Parlements du xix° forment une institution que j'appelle un effet. E^itre les communes et les Parlements, il y a un intermédiaire : la formation du Tiers-État, de la bourgeoisie, des classes moyennes. Pour assister à cette métempsycose, pour saisir ce Protée, il faut distinguer le fond et la forme. La civilisation, à la chute de Rome et au moment des

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invasions barbares, avait passé presque tout entière des villes dans les campagnes, puisque les vaincus étaient les hommes de la cité, les vainqueurs les habitants de la forêt, et que lorsqu'ils commencent à s'installer, ils ne le font qu'en conservant leurs habitudes, c'est-à-dire en s'isolant sur toute la surface du territoire, plus particulièrement sur les hauteurs où ils se fortifient.

Qu'est-ce que la commune? C'est la revanche de ce phénomène, c'est la réinstallation de la société humaine dans des centres, dans des villes. De telle sorte que le Tiers-ÉUit est la descendance directe et immédiate des communes. La commune naît au xi® siècle, elle meurt au xiv* ; mais le Tiers-État se développe de siècle en siècle, d'année en année, jusqu'à ce qu'il écrive enfin le manifeste de

PREFACE. ii

Sieyès. Peu importe la grandeur, i'eclat des républiques italiennes et des villes flamandes, ou bien encore de celle de la Hanse. C'est là une postérité célèbre ; mais elle a disparu, et c'est la lente génération obscure et confuse des Gaules, qui a réussi et triomphé.

II. — Je le répète, la durée et l'espace sont les deux termes faciles de l'histoire.

Avec les faits commencent immédiatement les difficultés.

« Paris, le 29 juillet 1888, Mon cher ami, » Voilà un fait simple et élémentaire; c'est l'atome, la cellule, la monade.

Mais on sait que la cellule. scientifique n'est point simple, elle est triple; et la cellule historique , le fait , est quintuple ; il comporte, iiiflépendamment de lui-même (dans

l'espèce une lettre missive), une date, un lieu, plusieurs personnes, et de plus des formes d'expression, un dictionnaire et une grammaire, la langue française. Or, qu'estce qu'une langue, sinon une institution? J'arrive ainsi au cinquième et dernier terme de ma cellule en histoire, la cellule du perpétuel devenir, aussi certaine et nécessaire que celle de Virchow pour la science.

Reprenons cette analyse. Ce qui en définitive peut caractériser, préciser, distinguer les faits, les hommes, les institutions, c'est leur durée, et aussi en quelque sorte, avec leur quantité de durée, leur quantité d'importance, de masse, d'espace. Un fait se compte plutôt par ses journées, un homme par ses années, une institution par ses siècles. Il y a telle institution, par exemple la

religion chrétienne, qui remplit l'univers ; le droit des gens, par définition, le remplit aussi. Ce qu'il y a ensuite de plus général et de plus vaste, c'est la langue, puis viennent les législations; mais la langue l'emporte comme amplitude ; elle est la même à Londres et à New-York, le droit y est différent. C'est ainsi que des institutions et du terme final, je rentre dans les deux termes primitifs, la durée et l'espace; c'est ainsi que revient et se replie sur elle-même, comme pour former un cercle, cette morphologie, cette histologie de l'histoire universelle.

Un mot encore sur les institutions . L'homme primitif se saisit tout d'abord d'une pierre ou d'un bâton, arme et outil; il prend une compagne, il reconnaît un maître, une toutepuissance, le soleil. Ces faits primordiaux,

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après d'ailleurs que par gestes ou par monosyllabes il aura parlé à sa compagne et à son chien, deviendront pour les générations successives, dans la suite des âges, la propriété, la famille, la religion, les langues et les littératures; de même que les déterminations et les réglementations de la propriété et de la famille constitueront l'État, les développements de l'adoration première formeront TÉglise. Lors donc qu'en histoire nous parlons des institutions qui en sont constamment le dernier mot, l'expression souveraine, il faut, dès le début, reconnaître et proclamer six institutions fondamentales : la propriété, la famille, la religion, le langage, l'État, l'Église.

1" soplembre i888.

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