‹ Nos historiens: Guizot, Tocqueville, ThiersChapitre 4 sur 17 · LA PSYCHOLOGIE DE L'HISTOIRE · texte numérisé non relu

LA PSYCHOLOGIE DE L'HISTOIRE

« Représentez-vous les Parques de Michel- Ange OU de Phidias; représentez-vous trois des Muses de Raphaël au Parnasse; mieux encore, dans une cathédrale du moyen âge, la Foi, TEspérance et la Charité. Ne modifiez pas ces effigies, n'altérez pas leurs traits et leurs visages; mais changez leurs noms; qu'elles se transposent, du christianisme et

du paganisme, dans la métaphysique. Considérez, étudiez ces puissances, ces forces, ces grâces, ces vertus, ces croyances dans leurs ressemblances et leurs diversités, dans leurs rapprochements et leurs séparations, dans leurs intimités surtout, dans leur indivision. Appelez la première l'idée de l'espace, ou la géographie; la seconde Fidée de la durée, ou l'histoire; la troisième, celle du centre, l'idée en soi, ou l'âme humaine ellemême. Elles vont vous donner, vous jouer toute la tragédie de la civilisation, le drame entier de l'humanité. »

On dit communément que dans l'Infini il n'y a point de durée; que pour l'éternel auteur des choses, leur passé, leur présent, leur avenir, ne se séparent pas, ne se distinguent pas;, qu'il les embrasse et les cou-

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temple d'un seul et unique regard tout-puissant, absolu, immuable.

Sous de certains rapports, et avec toute la distance qui sépare le ciel de la terre, la citation d'un auteur inconnu qui précède l'a indiqué, il s'effectue une vision pareille, il s'offre un ensemble analogue pour l'histoire. En effet, l'histoire n'est jamais unilatérale en quelque sorte et extérieure; elle s'accomplit, elle se produit aussi au dedans et d'une manière synallagmatique. Dans le contrat, il se présente constamment deux termes : les faits; et la connaissance des faits, les idées. Une bataille, un traité, la prise d'une ville, la promulgation d'un code, un poème d'une part; et d'autre part Timpression, le retentissement qui en résultent pour l'opinion, pour les intelligences et les âmes. De ces

deux données, l'une est fixe, invariable, c'est le fait lui-môme ou la matière de l'histoire; mais l'autre est dans un perpétuel mouvement, dans une évolution incessante et progressive. Il s'agit, après le spectacle, du spectateur; après les réalités, de leur interprétation, de leur commentaire . Ici interviennent l'esprit des lois, les corsi et les ricorsi^ les principes de la civilisation, les idées.

Le XIX* siècle a donc ses conceptions, son entente et sa narration du xviii% puis du xvii% du xvi% et de tous les siècles. Il s'arrête successivement au moyen âge, à Rome, à la Grèce, à la Judée, pour remonter jusqu'aux origines, parvenir enfin jusqu'aux âges du bronze, de la pierre polie et éclatée. Mais cette histoire, que fait ainsi le xix* siècle, diftere en plus d'un point de celle qui a été

écrite par le xviii% laquelle elle-môme ne ressemble point à celle que nous a laissée le xvii''; pas plus que Voltaire ne ressemble à Bossuet, Bossuet à Machiavel, Machiavel à Froissârt, Joinville, Grégoire de Tours, et ainsi de suite indéfiniment.

Prenons un seul exemple : les Gracques ont-ils été considérés de la même manière, et pouvaient-ils l'être, par Ïite-Live, Montesquieu, Mirabeau, Mommsen, ou encore le statuaire Guillaume au musée du Luxembourg? Il en sera de môme pour Annibal, pour Mithridate, pour Alexandre, pour tous les grands conquérants asiatiques, pour l'univers entier. Herder, Vico,Groot, Curtius, ont-ils les mêmes observatoires, les mêmes enregistrements qu'Hérodote, Thucydide, Ctésias, Bérose et Manéthon? .

l>0 INTRODUCTrON.

J'ai écrit : « Nous ne nous contentons pas dans ce pays de refaire, à des époques rapprochées, notre politique; nous refaisons en même temps notre histoire elle-même.

Nos jugements sur le passé se modifient avec les succès et les revers de nos diflFérents gouvernements , Monarchie , République, Empire. » J'attribuais ainsi à la furie française, à nos entraînements subits, à nos prompts découragements, à notre facilité pour tout entreprendre et tout abandonner, comme une idiosyncrasie. Eh bien, je me trompais; ce tempérament, ce caractère n'appartiennent nullement en propre à la France, maisàtoutes les nations ; ils forment le patrimoine commun du genre humain.

Le problème est obscur et difficile. Il semble cependant que je Tai, sinon mis en

pleine lumière, du moins suffisamment entrevu pour en faire comprendre toute l'importance, la haute valeur. Seules les sciences mathématiques et physiques ont une immutabilité qui participe de celle de leur objet, la matière. Il n'en va pas de même pour les sciences politiques et morales, pour les sciences de l'esprit. Elles subissent d'étonnantes transformations, une prodigieuse métempsycose, sur la base fixe, certaine et nécessaire de l'intelligible, de la substance humaine intimement unie à la substance divine. Les lois et les institutions, les gouvernements et les sociétés, les mœurs, les usages, les doctrines, les systèmes naissent, vivent et meurent. Dans leur cours perpétuel, dans leurs incessantes révolutions, ils entraînent les faits de l'histoire elle-même;

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sinon les faits, du moins ce qui leur est intimement associé, leurs interprétations, leurs images, leurs projections.

« Du haut de ces pyramides, quarante siècles vous contemplent. » Or, nous aussi nous les contemplons; nous contemplons, au-dessus de l'œuvre de Chéops, ce couronnement que lui a donné Napoléon, cette sublime prosopopée. Mais un Égyptien, un Juif, un Phénicien, un Assyrien, un Perse, un Mède, un Chaldéen, un Grec, un Romain, un Arabe, un croisé du moyen âge, un Turc, un humaniste de la Renaissance, un académicien du grand siècle, un encyclopédiste du xvni% un érudit d'Oxford, un critique de Kœnigsberg, ont tous vu et compris cette histoire de un, dix, quarante ou quatre-vingts siècles, avec des regards

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variables et modifiés, avec des àines renouvelées et changeantes. « Le mort saisit le vif, » disent les jurisconsultes; en histoire, c'est tout le contraire.

Veut-on me permettre une comparaison encore? L'œuvre qui s'impose à nos Fustel de Coulanges, nos Monod, nos Lavisse, en cet instant de la durée, en ce point de l'espace où ils se trouvent, paraît bien être de faire passer par le trou d'une aiguille le chameau de l'histoire universelle. Mais je réponds : L'àme est plus grande que le monde.

« Le spectacle est dans le spectateur; l'homme fait la beauté de ce qu'il aime et la sainteté de ce qu'il adore. » Il me plaît de reproduire ces paroles célèbres d'un ironique, d'un sceptique, car il me suffît d'y

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ajouter un seul mot « partiellement », pour les transposer dans Tordre de la croyance, les inscrire aux livres de la vérité. En eflet, il n'y a point un seul aliquid inconcussum^ il y en a plusieurs: Tâme, la substance, le Aoyo; divin et humain d'une part; d'autre part un spectacle, une beauté, une sainteté, qui se présentent et existent d'une manière relative et contingente, mais certaine et déterminée dans les faits, dans l'histoire. Enfm, nos investigations, notre étude, poursuivent et atteignent un dernier terme : la connaissance, la conscience pour l'humanité de ces réalités, de ces faits; leur vie non plus externe, mais interne : ce sont les idées. Or, ces idées, leurs changements, leurs transformations ne sont point incohérentes et confuses ; elles se succèdent et se dévelop-

INTUODUCTIOiN. 25

pent en une série croissante, en une évolution ascendante toute pareille à celle des nombres.

L'homme, sur la surface entière de la planète Terre, à chaque moment de la durée, fait et écrit l'histoire. Or, entre les actionset les narrations, il s'établit toujours des rapprochements, des liens; il s'établit comme une conjunctio individuam vitœ societatem conli- 7iens. Un Italien exposera toujours^ l'histoire du monde au point de vue de Rome; un Espagnol au point de vue de Madrid; un Anglais la décrira de son île, un Russe de cette steppe immense qui s'en va jusqu'aux pôles, un Américain du haut de la Maison-Blanche à Washington. Les naturalistes eux-mêmes, en leur contemplation, en leur étude de l'échelle des êtres, de leurs analogies, de

leurs rapports, prennent quelque disposition, comme une inclination à se classer dans Tordre des anthropoïdes , à se confondre dans un genre, une espèce, les primates.

« Les peuples sont pour nous des frères, »

dit une chanson. Xénophon nous a donné en grec la vie de Cyrus, et quoi qu^il en soit des hiéroglyphes et des cunéiformes, c'est en français que nous racontons la royauté des Toutmès, la politique des Téglat-Phalassar.

Le dedans est à la fois cause et effet du dehors, le dehors effet et cause du dedans.

L'un et l'autre forment une totalité : si je l'observe dans le présent, elle est la vie ; si je l'étudié dans le passé, elle est la mort. Mais cette mort ou l'histoire, nous lui donnons notre souffle, nos passions, nos croyances;

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nous ranimons, nous la ressuscitons ; j'allais dire nous la créons. Ces tissus de Tantique Orient, dans la cyropédie, Tégyptologie, Tassyriologie, sont déroulés, étendus, par des mains étrangères, grecques, celtiques ou germaines, et qu'elles l'aient voulu ou ignoré, elles y ont toujours mêlé leurs propres fils, ajouté leurs couleurs nationales. Il y a longtemps que je n'ai visité Pompéi ; mais la dernière fois, j'y étais arrivé par le chemin de fer, et on m'assure qu'aujourd'hui on s'y promène en tramway.

Je conclus : il y a trois termes : 1"* la substance, le A6yo;; 2"* la conscience, les idées, le spectateur, le subjectif; 3° les faits, le spectacle, l'objectif.

Or, il faut remarquer que le second et le troisième terme; que le subjectif et l'ob-

jectif, présentent une communauté, une indivision, des actions mutuelles et réciproques, des échanges incessants, continus, sous la loi d'une progression mathématique.

La loi elle-même n^est que la transmission souveraine du parfait dans l'imparfait, de l'absolu dans le relatif, de l'infini dans le fini, la création permanente, l'éternelle sanctification. La psychologie de l'histoire se démontre ainsi comme triple et une.

PosT-ScRiPTUM. — J'imagine Jules César à cheval; il passe le Rubicon, et une femme, une Muse, Clio, lui présente un miroir. Or, non point une seule, mais plusieurs effigies du héros s'y reproduisent, tout autant que

INTRODUCTION. î»!i

depuis sa mort il s'est écoulé de centenaires.

« Faciès non omnibus unn

Ncc diversa tmncn qunlem decet esse sorofum. »

:i féviior 1888.

GUIZOT, TOCÛUEVILLE, TfllERS *

Messieurs,

l. — J'ai eu souvent Toccasion de le dire, de l'exposer, l'histoire et la politique présentent un objet commun : les actions des hommes, leurs intérêts, leurs passions, leurs caractères, la paix et la guerre, les traités, les institutions, l'industrie, le commerce, en

!. Conférence faite û Thôtel de Condé, le vendixîdi 21 septembre 1888.

un mot tout ce qui constitue l'activité, le domaine du genre humain. Quelle est la différence? Elle est capitale, elle est décisive. La politique s'occupe du présent, l'histoire s'attache au passé ; la politique est la science de la vie, l'histoire est la science de la mort. Il y a une comparaison que je répète volontiers : lorsque je fais de la politique, je lutte contre les lions vivants et rugissants; quand je fais de l'histoire, ces lions sont empaillés, il est plus commode alors de s'asseoir sur leurs croupes et de tirer leurs crinières. De là ce choix que j'ai fait des historiens que j'appelle mes maîtres, parce qu'en ce siècle ils ont été, non seulement des historiens, mais aussi des politiques, des hommes d'action, de gouvernement. Je me propose d'examiner,, d'étudier dans leurs.

GUIZOT, TOCQUEVILLE, TIIÎERS. :u

actes, dans leurs œuvres, dans leurs travaux, surtout dans leurs travaux, Guizot, Tocqueville et Thiers.

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