II. — FRANÇOIS GUIZOT, 1787.1874. — J'ai
' eu souvent roccasion de voir Guizot et de m'entretenir avec lui ; mais certainement mon entrevue principale est celle que j'ai eue au Val-Richer, tout au commencement de septembre 1870. J'arrivais triste, découragé, disposé à ne plus faire de politique, et u ne pas me présenter aux prochaines élections. Le Val-Richer est une demeure grave, sévère : je fus introduit d'abord au rez-dephaussée, dans le grand salon. Les personnes de la famille me dirent que Guizot était souffrant, mais qu'il me recevrait cependant, 'et on me fit monter dans son ca-
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binet, au premier. Je lui exposai mes doutes, mes incertitudes, mes idées d'abstention et de retraite. Ce vieillard de 83 ans les repoussa avec beaucoup de décision et de hauteur; il m'amena à sa pensée, et, l'entretien terminé, il se leva. Voici ses dernières paroles :
« Je m'assure que vous allez partir pour votre département. » En les prononçant, il était debout, la main droite dans sa redingote, la main gauche appuyée sur son bureau de travail (qui, sans doute, avait précisément la même hauteur qxie le marbre de la tribune à la Chambre des députés), il reproduisait l'attitude, la pose du célèbre portrait par Paul Delaroche. Guizot est là tout entier, avec son ardeur indomptable, sa fierté, son courage, un peu d'appareil et de solennité.
r.UIZOT, TOCQUEVILI.E, THIERS. 3.»
Parlons de ses ouvrages; le nombre en est considérable. Il y en a un parmi eux que je préfère de beaucoup à tous les autres et que j'appelle « mon livre » ; je ne m'en sépare guère, même en voyage : ce sont les cinq volumes de VHistoire de la civilisation en Europe et en France. Dans ce grand et beau livre, l'auteur entrevoit dès l'origine les trois éléments constitutifs de la civilisation : le christianisme, les Romains, les Germains. Plus tard, dans leur évolution, dans leur développement, ils deviennent, particulièrement en France, qui est le centre môme et comme le foyer de toute l'histoire de l'Europe, l'Église, la féodalité, la royauté, les communes. Guizot tout de suite saisit d'une main ferme et vigoureuse ces sept éléments, ces sept principes; il les étreint, il ne les
lâchera plus, et au travers de toutes les vicissitudes de l'histoire, depuis la chute de Tempire romain jusqu'à la Révolution française, il éclairera par leurs flambeaux, il donnera rintelligence par leurs projections, pendant 1400 ans, des faits, des événements, des hommes, des institutions. Après cet ouvrage, celui que je retiens, ce sont les Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, une production de la vieillesse, mais d'une verte vieillesse. Il semble que dans cette période de la vie, lorsque les choses et les hommes nous échappent, se soustraient à notre atteinte, à nos efforts, les grands esprits ne puissent plus, repliés comme ils le sont sur eux-mêmes, qu'écrire leurs propres souvenirs, que reproduire au dehors et pour le public ce qu'ils retrouvent en eux-mêmes
GUIZOT, TOCQUEVILLi:, TIIÏEKS. 37
et au dedans. Je l'ai remarque pour plus d'un écrivain, et j'insiste sur Guizot.
En effet, après ces deux livres principaux, il y en a plusieurs autres que, malgré mon respect, mon admiration, j'apprécie beaucoup moins, je pense à V Histoire de la Révolution d Angleterre^ je pense aux publications, dont je ne me rappelle môme plus exactement les titres, sur les États-Unis d'Amérique. Selon moi, la pensée de Guizot embrassait surtout la France et [l'Europe, l'Europe dans son ensemble, dans ses généralités; mais les destinées particulières de l'Angleterre, la mission propre des États- Unis, il ne me paraît pas que Guizot les ait pénétrées intimement, saisies vigoureusement. Il y a là — comment dirai-je? — un peu de rhétorique, un peu d'Académie, presque
de la scoiastique,et les défauts apparaissent bien davantage, lorsque, frappé par les événements après février 1848v il veut inter-
venir encore dans nos affaireiâ par ;une série de petites brochures qui ont d'ailleurs «disparti. J*en relèverai line seule; En tHSSO, les vieux partis opposaient au chef de FÉtat un général ;^ de là cet opuscule, dont la* conclusion était : << Il nous faut ou Monk ou Washington, » A ce moment, j'étais un jeune' et ardent fonctionnaire du gouvernement d'alors et je répliquai vivement : « Pour Monk ' en -France , - il^'ièst ' trop tard ; pour Washington j -il est . trbp t6t ; Guizot ne côm-^ prend plus. "» A tinè autre époque, il *vait beaucoup^ il avait tout compris.
J'arrive à sa doctrine, puisqu'il est avant tout l'homme d'une doctrine et.sbn repré-
<;UIZOT, TOCQL'KVILLK, TIIIEUS. M)
sentant. Voici comment jo l'ai définie depuis longtemps : « La raison gouvernant le Tiers- État, le Tiers-État gouvernant la France et le monde. » Je crois qu'il n'est pas nécessaire d'insister longuement pour qu'on en aperçoive à la fois la hauteur et aussi le néant, mais plutôt la hauteur; j'y reviendrai d'ailleurs au cours de mon exposition.
Un dernier mot : mes jeunes et savants maîtres, auxquels je dois tant, me parlent volontiers et avec quelque insistance, un peu de dédain peut-être vis-à-vis des anciens, eux qui sont nouveaux, de l'analyse, des textes, des documents. Or, je voudrais bien savoir qui plus que Guizot, professeur d'histoire à la Sorbonne dès 1813, secrétaire général du ministère de Tlntérieur dès 1814, a manié des documents et des textes. Voyez
ses 31 volumes de * Mémoires pour servir à r Histoire de France ; voyez ses 26 volumes de Mémoires ^our servir à V Histoire de la Révolution d Angleterre ; comptez. Ah, irous
êtes des Bénédictins! Mabillon lui-même, pour le De re diplomaticd, a-t-il déchiffré plus de manuscrits et d'écritures?
m. — ALEXIS DE TOCaUEVILLE, 1805-1859.
— Dans une période de ma vie, qui a été comme un repos bien court entre ma carrière administrative et ma carrière parlementaire, j'avais projeté un voyage aux États- Unis. Par des circonstances indépendantes ;J de ma volonté, mon voyage a fini sans avoir commencé, par la visite de ma cabine dans le port de Liverpool, sur le navire VArabia.
J'ai conservé cependant plutôt un bon sou- •
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venir de ce mécompte, parce que je lui dois plusieurs entretiens en tete-à-tête avec Tocqueville. Il y a un détail qui présente quelque intérêt : à chaque fois il me plaçait en pleine lumière pour mieux observer sur mon visage l'effet de ses paroles, tandis que lui se retirait dans l'ombre, à la façon des oracles. Il avait donc eu la bonté de faciliter et de préparer tout ce voyage. Comment?
En me racontant de nouveau, a environ vingt-cinq années de date, le sien propre, et son livre de la Démocratie en Amériquey un de ces ouvrages encore dont je ne me sépare pas beaucoup plus que de V Histoire de la civilisation de Guizot.
Guizot avait pénétré dans la durée; Tocqueville a scruté l'espace. D'autres avant lui avaient longuement raconté la démo- ,
cratie d'Athènes, de. Rome ou de Florepce; il est le premier qui nous ait décrit l'égalité des conditions dans le Nouveau Monde -:
égalité des conditions, libertés publiques, indépendance du citoyen et dé* l'homme, autrement fortes et puissantes que toutes celles du monde ancien.
Là se trouve le principal titre de Tocqueville à ma louange, à mon affection. Il en a d'autres, à coup sûr, et cependant, si je suis exigeant et sévère (quelques juges dans lesquels j'ai confiance, me reprochent de rètre trop) je n'approuverai pas autant qu'on le fait en général V Ancien Régime et la Révolution. L'auteur à cette époque était mélancolique, affaibli, phtisique, et il semble en vérité que dans ce linceul dont il allait bientôt être enveloppé, lui-môme envelop-.
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pait et l'ancien Régime, et la Révolution, et TEmpire, et le passé'et le présent, presque l'avenir; alors ces élans désespérés, ces visions prophétiques et sombres, ces intuitions d'outre-tombe me fatiguent et me lassent, car je veux vivre, et je sais bien que ni la civilisation de la France, ni la civilisation du genre humain ne périront.
Tocquevillc non seulement a une doctrine de la démocratie, cela saute par trop aux yeux sur la couverture môme de son livre, mais il se confie, il croit à deux choses :
aux institutions et au bien ; il est à la fois moraliste et législateur. C'est un double et beau mérite dont les termes volontiers font bon commerce et s'entendent. En effet, le juste étant l'objet du droit, quel est son voisin immédiat et le plus rapproché, sinon le
bien, le devoir, la vertu du moraliste? Un souvenir de Tantiquité me traverse l'esprit.
Quels sont les deux représentants les plus éminents du droit romain, de ce qu'on a appelé la raison écrite? Ulpien et Papinien»
Or, l'un et l'autre méritent le beau nom de stoïciens; Tun et l'autre sont tombés comme des martyrs.