IV. — ADOLPHE THIERS, 1797-1877. De
mes maîtres, celui dont les destinées ont été le plus mêlées avec les miennes, c'est de beaucoup Thiers. En effetvaux élections générales de 1863, de 1869, de 1871, nous avons trois fois été élus ensemble, et pendant treize années nous avons siégé sur les mêmes bancs parlementaires. Parmi nos nombreux entretiens, nos nombreuses en-
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trevues, une surtout nie paraît d'une haute importance, et j'en donnerai tout le récit :
Le lundi 8 août 1870 au soir, je cherchais une place dans le chemin de fer à Trouville, lorsque Thiers, qui occupait un compartiment réservé, m'ayant reconnu, m'appela et m'invita à monter. Je me plaçai donc auprès de lui dans le wagon où se trouvaient déjà, avec les personnes de sa famille, MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Ernest Duvergier de Hauranne. La conversation s'engagea presque immédiatement; elle ne cessa qu'à Mantes au petit jour, et eut lieu exclusivement entre Thiers et moi. Je crois pouvoir la résumer exactement par les paroles qu'avant la séance du î) août, vers une heure, Thiers adressait en ma présence, dans une de nps salles d'at-
tente, à M. Le Joindre, député de la Moselle: « Il y a un mot que j'ai déjà prononcé à une autre époque et que je commence à répéter: La République est le gou- .
vernement qui nous divise le moins. » Le matin même, et en prenant congé à la gare Saint-Lazare, j'avais dîfè Thiers sur le marchepied de notre wagon : « Pour moi,, je demeure fidèle à vos enseignements et je respecte le gouvernement légal de mon pays. » A quoi il avait répondu: « Mais vous ne voyez donc pas que votre gouvernement légal est le gouvernement illégal? »
Je reprends et je dis que ces deux citations v^
rendent un compte vrai de l'attitude et de la politique de Thiers dès le 8 août et la première nouvelle de nos désastres. Immédiatement il préparait sa complicité avec le
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4 septembre, et par cette complicité sa présidence de la République que déjà il avait convoitée en 1 848. Dans cette nuit donc du 8 août, il voyait avec Tinvasion, la chute de TEmpire, la Révolution, son propre avènement comme chef du pouvoir, et lorsque, dans tout ce long entretien, revenaient sans cesse les paroles : « Nous allons assister à des événements déplorables, vous entendez bien, déplorables », il était évident, à cette vivacité qui ne lui laissa pas un seul instant de silence et de sommeil, à un je ne sais quoi répandu dans toute sa personne, qu'il éprouvait ce qu'a si bien exprimé notre grand tragique.
Quelque maligne joie en son cœur s'élevait, Dont sa gloire indignée ;\ peine le sauvait.
L'homme est là tout entier; il est pris sur
le vîf, dans l'une des crises les plus graves, la plus grave peut-être de son existence : le succès, le pouvoir, le gouvernement, par tous les moyens et à tout prix; je le dirai résolument, et il est temps, joer fas et nefas. Parlons de ses livres, parlons de ses travaux, puisque aussi bien je les admire. Je distingue trois phases, trois périodes : avant 1830, journaliste, mais un journaliste comme si Guichardin, Commines ou Tacite l'avaient été. Depuis 1863,. jusqu'en 1870, ses discours; ils sont de beaucoup les premiers, les meilleurs, parce qu'il avait à cette époque tout le loisir de lès bien préparer, de les conduire jusqu'à la perfection. Un matin que je me trouvais dans son cabinet, après quelques courts instants d'entretien : « Lais-sez-moi, me dit-il ; je travaille depuis le point ^
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du jour et il est midi; je suis à jeun, mais ma besogne est achevée. Voici la troisième rédaction de mon discours. » Et il en jeta les pages au feu, car je n'ai pas besoin de dire qu'il était trop grand orateur pour jamais lire. Mais voyez à quel point il poussait le soin, l'attention, le dévouement inépuisable. Toutefois, le chef-d'œuvre c'est VHistoire du Consulat et de l'Empire faisant suite à la Révolution française, 20 volumes 1842- 1802. Napoléon, guerrier et conquérant, politique; diplomate : le Concordat; législateur : le code civil; administrateur : le Conseil d'État. Quel héros, quelle épopée!
Une épopée aussi belle que celle des Croisades ou d'Homère! Après l'œuvre, considérons l'ouvrier, et cette préparation inouïe, unique, ces procédés sublimes et magni-