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LES MAITRES PRIMITIFS

France, ne font aucune mention de phenomenes semblables. »

L’argument n’est pas fort ; s’il sert a quelque chose, c’est surtout a prouver que notre historien etait vaguement teinte de ces idees que Ton appelle avancees, sans doute par ce qu’elles retardent beaucoup. Mais l’originalite de Bibaud, laquelle eclate dans ses tomes deuxieme et troisieme, est d’avoir erige en systeme le point de vue deja emis par Joseph-Frangois Perrault, a savoir que l’Angleterre etant devenue notre souveraine, et nous ses sujets, elle a tous les droits et nous tous les devoirs. C’est sur ce principe que son oeuvre repose. Aussi, les reclamations, les griefs de nos peres, leurs luttes constitutionnelles ardentes, ne trouvent pas en lui d’echo favorable. Son tome deuxieme conserve cependant une moderation relative a cet egard. C’est dans le tome troisieme que 1’historien prend violemment parti, et transforme son oeuvre en plaidoyer pour l’autorite, ou plutot en pamphlet, ou ses adversaires sont 1’objet d’une critique sans nuance. Pierre Bedard, Louis Bourdages, Auguste- Norbert Morin, Papineau surtout ont tous les torts : la raison est de l’autre cote. Rien de moins serein ni de moins digne de la gravite de 1’histoire, que cette derniere partie, embrassant les annees durant lesquelles a fermente le mouvement qui devait aboutir a la rebellion de 1837-38. Ce furent des annees brulantes de vie. Et si l’insurrection meme doit etre jugee a la lumiere des directions emanees de l’autorite religieuse, il est

incontestable d’autre part que le plus pur patriotisme animait nos hommes politiques d’alors, et que leurs luttes parlementaires, leurs resistances ont eu des repercussions avantageuses sur notre avenir. Et cependant, Bibaud les condamne en bloc. II etait bureaucrate lui-meme, comme Perrault. Apres avoir occupe diverses positions officielles, il fut nomme magistrat en 1837. Je ne veux pas douter le moins du monde de sa sincerity Je veux croire que la position tranchee qu’il a prise fut l’effet de son tour d’esprit plutot que d’une servilite a l’egard du gouvernement. Mais le veritable historien s’eleve a des hauteurs ou les passions personnelles se taisent, pour faire place au calme inalterable qui laisse au jugement toute sa liberte d’action, a l’esprit son acuite de vision. Michel Bibaud avait, sur la question de nos rapports avec l’Angleterre, des idees tres arretees ; d’autre part, il etait trop proche des hommes et des evenements qu’il decrivait. Ce manque de recul dans l’espace et dans le temps, n’etait pas propre a attenuer la rigueur de ses principes de loyalisme, ni a favoriser une appreciation plus impartiale d’une epoque dont toutes les tendances contrecarraient ses sentiments les plus profonds. Car l’on « n’observe bien que ce qui est hors de soi. »

Il y a cependant quelques pages, que j’ose qualifier d’admirables, au point de vue de la pensde, dans ces deux derniers volumes de Bibaud ; et il y en a d’admirables au point de vue de l’art, de la facture. Si notre historien ignore l’art de

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la construction, il sait cependant resumer en une synthese vigoureuse et pleine ses idees eparses, et les mettre en un extraordinaire relief. A cet egard, les pages 306 a 308 de son tome deuxieme sont des modeles de concision et d’eloquence concentree. Egalement la page 505 de son tome troisieme. A tout prendre, et puisqu’il est prouve que son tome premier lui appartient peu, c’est son tome deuxieme qui me parait le meilleur de son oeuvre. Michel Bibaud a des parties de grand ecrivain. Le milieu ou il a vecu, les difficultes materielles auxquelles se sont heurtees ses diverses entreprises intellectuelles, expliquent que ses qualites latentes n’aient pu atteindre a leur complet developpement. Il avait une belle culture, mais pas assez disciplinee. Aussi son Histoire a-t-elle, dans 1’ensemble, quelque chose de chaotique : si 1’on y decouvre des beautes reelles, ces beautes ne sont pas essez soutenues par la condition generale de Ieurs entours ; elles font un peu I’effet de diamants auxquels manque une sertissure. Leur valeur est comme amoindrie, du fait que le milieu ou elles se trouvent n’est pas dans un plus juste equilibre, et que leur voisinage immediat n’est pas mieux assorti a leur qualite. Selon le mot de M. Charles Maurras, « la reflexion, la reverie sont les deux muses de 1’histoire ; nulle archive ne les remplace. » En general, et tout particulierement pour la periode ecoulee de 1830 a 1837, Michel Bibaud n’a pas sufflsamment prete 1’oreille a la voix de ces muses ; s’il se fut montre plus attentif a recueillir leurs inspirations, il nous

aurait legue quelque chose de moins diffus, de moins apre, de moins violent, de moins etroit, une oeuvre ou le raisonnement, fonde sur les preuves, eut mis en presence les deux doctrines, les deux majestes, la majeste du gouvernement et la majeste populaire, et expose tour a tour la source et les developpements de leurs conflits. Au lieu de cela, il nous jette en quelque sorte les documents par la tete, les uns toujours epingles d’epithetes pejoratives, et les autres presentes d’une main respectueuse. II semble que parfois hauteur fasse effort pour se degager de l’emprise de son determinisme, soit lorsqu’il promene son regard sur ce qui se passe ailleurs que dans le Bas-Canada, soit pour signaler les apparences d’eveil de vie intellectuelle au sein de la nation. Ces dernieres notations sont rapides, mais tres curieuses. L’esprit de finesse n’est pas absent de son oeuvre. A certains indices, Ton juge que l’historien aurait pu exceller dans l’art du portrait historique. Haldimand est tres-bien vu, par exemple ; et l’attitude de Lord Gosford me semble analysee avec une grande penetration.

Qu’il me soit permis maintenant de resumer toutes mes considerations sur le premier de nos grands historiens. L’ensemble de l’oeuvre de Michel Bibaud est regi par la methode chronologique, qui ne constitue pas une fagon superieure de traiter Thistoire. II semble bien, au contraire, qu’elle interdise les vastes conceptions personnelles, et qu’elle empeche l’artiste de modeler les evenements selon les affinites de leur nature.

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Celui-ci devient alors un patient enqueteur, notant au jour le jour les faits varies qui se deroulent devant son regard observateur. Si ingrate qu’elle soit, il est possible a un talent original d’en tirer un chef-d’oeuvre, a la condition de suppleer par l’ampleur et l’exactitude de Information, le charme, la grace, la nouveaute de l’expression, a ce qui peut manquer du cote de l’architecture. II est d’autant moins dispense de manifester richesse d’erudition et tour personnel du recit, de jeter au creuset les multiples contingences pour les fondre harmonieusement, que ces qualites sont seules capables de relever ce que le genre offre de terne et de plat.

Or, dans son premier ouvrage, Bibaud s’en tient etroitement a Charlevoix ; il l’utilise en le reduisant et en l’amputant. L’Histoire du Jesuite est nombreuse, surchargee de details, peu facile a trouver, meme de nos jours. Il pouvait y avoir merite a l’emonder, a en extraire le sue, a nous en presenter un vigoureux raccourci. Mais autre chose est de prendre un grand livre comme base de son travail, et de le repenser en quelque sorte, de lui infuser un jeune sang, et autre chose d’en saccager la floraison mystique, et, pour le reste, de lui emprunter tout, ordre, matiere, redaction meme, sauf des variantes, generalement pas heureuses, et qui ne suffisent pas a exonerer de l’accusation de plagiat. Ceci est pourtant ce qu’a fait Michel Bibaud. Son imitation de Charlevoix est si servile qu’elle n’en est qu’une copie. Ce dont il faut le blamer, e’est moins d’avoir accepte cet

esclavage, que de n’en avoir pas loyalement prevent! le public. Car sa Preface nous laisse sous l’impression tres nette, non, certes, qu’il s’affuble de la peau d’un autre, mais qu’il apporte figure et accent personnels. Aussi, tout le monde s’y est-il trompe, faute d’y avoir regarde d’assez pres, et meme M. l’abbe Camille Roy, dans son Manuel d’Histoire de la Litterature Canadienne, et specialement dans sa longue etude sur Bibaud ; il y est si bien pris que, remarquant que l’histoire de la domination anglaise, de ce dernier, n’est pas aussi fondue, aussi artistement composee que sa domination frangaise, il ne soupgonne pas du tout la cause reelle de cette difference et de cet ecart, et qui est qu’ici 1’auteur s’est approprie une composition toute faite, et par un maitre, tandis que dans 1’autre cas il a du batir de toutes pieces, alors que sa formation a l’histoire avait ete trop incomplete pour qu’il possedat tous les secrets de cet art. Aussi, quand Bibaud se trouve en face de lui-meme, et livre a ses propres efforts, et oblige de def richer un terrain j usque-la inexplore, oh ! alors, sa maniere change. Et ce n’est plus le bruit d’une riviere coulant harmonieusement que l’on pergoit, mais des coups de hache taillant un chemin dans la foret ; et ce que Ton voit, ce sont des abatis, un entassement de troncs, un fouillis de branchages ; parfois, une eclaircie soudaine ; ou bien le bucheron s’arrete, et il nous detaille la nature du sol qu’il essouche, il dit ses esperances ou ses craintes ; mais ces monologues sont plutot courts, presse qu’il est de faire de la terre. Il est

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parti cependant avant d’avoir deblaye le sol. Les grandes surfaces unies, ou poussent les moissons harmonieuses, ce n’est pas un tel caract^re qu’offre son oeuvre. Elle ressemble plutot a un chantier ou toutes les pieces sont reunies, attendant la main qui les assortira. Bibaud fut un pionnier. Sa realisation est defectueuse, mais elle n’est pas negligeable, et elle est si touchante. Nos premiers colons ont prepare les domaines que nos habitants accroissent et embellissent. Bibaud fut ainsi un precurseur. Son bras nerveux a f raye la voie ; et si nous avons eu depuis tant d’historiens, et de si remarquables, ses travaux d’approches n’ont pas ete sans leur faciliter 1’acces de la carriere. L’Histoire de Labrie n’etant plus qu’un souvenir, celle de Joseph-Frangois Perrault ne depassant pas les limites du manuel elementaire, le travail de Michel Bibaud est l’essai le plus considerable qui ait signale nos origines litteraires, le premier elan de notre pensee nationale vers le grand art, elan gauche, irregulier, vigoureux toutefois, et dont les imperfections ne doivent pas faire oublier la hardiesse et le merite. Cette realisation porte la marque des choses primitives. Et cependant, l’esprit qui l’anime est-il mort parmi nous ? N’est-ce pas a cette histoire qu’il faut remonter, et par de-la a celle meme de Perrault, pour trouver les premiers signes et meme, chez Bibaud, la cristallisation d’un etat d’ame qui est devenu chronique dans notre race ? Avoir enonce des idees destinees a pareille fortune, et adopts une attitude qui devait tant se generalise^ n’est sans

doute pas un supreme titre de gloire, car ces idees sent extremement contestables, et plusieurs deplorent le servilisme de cette attitude. Mais il faut reconnaitre, chez ceux qui en furent les veritables initiateurs, une personnalite puissante, une maniere de genie, malfaisant peut-etre, mais veritable. Et Ton ne peut se defendre de regarder l’oeuvre de Bibaud avec curiosite, avec sympathie, avec admiration parfois, et plus souvent avec angoisse.

Francois-Xavier Garneau

J’aborde, ce soir, l’etude de celui que la reconnaissance populaire appelle notre Historien National. Frangois-Xavier Garneau est Tun des grands norns de notre litterature. II semble que la posterity n’ait meconnu aucun de ses devoirs de justice envers ce grand travailleur, mort a la tache. Chauveau et Casgrain ont pieusement ecrit sa vie. Supreme gloire, il a meme sa legende ; et « une legende, c’est plus qu’un reve, c’est une persistance qui se protege en s’enveloppant de vapeurs dignes de la faire aimer. »' Des 1867, c’est-a-dire l’annee qui a suivi son deces, par un beau soir doucement melancolique de septembre, Ton erigeait sur sa tombe, dans le cimetiere Belmont, tout pres de ce champ de bataille de Sainte- Foye, theatre de la derniere bataille qui fut aussi une victoire francaise, — victoire sans influence, helas ! sur le cours fatal de nos destinees, — une pierre commemorative : a 1’occasion de l’inauguration de ce monument, presidee par notre premier lieutenant - gouverneur canadien - frangais, Pierre Chauveau prononga un discours qui est Tun des beaux que j’aie lus. Et voici neuf ou dix ans, sur le terrain de l'Hotel du Gouvernement, a

1 Maurice Barres. Le Genie du Rhin. Revue des Deux Mondes du 15 decembre 1920, p. 605.

Quebec, l’on devoilait sa statue, un bronze, oeuvre du sculpteur Paul Chevre.

Les temoignages de gratitude n’ont done pas manque a Garneau. Sa memoire est l’objet d’une sorte de culte chez notre peuple. Ce n’est pas a dire toutefois que Ton ne puisse toucher a son oeuvre pour en faire la critique et pour tacher de la « situer » exactement. Quant elle serait transcendante, Ton aurait le droit d’y porter une main respectueuse. Gardons-nous de ces admirations vagues qui ont peur de se definir a ellesmemes. Elies ont leur source dans l’ignorance reelle de ce dont on parle. Garneau n’est pas tellement majestueux qu’il ne puisse etre atteint et domine par le jugement de l’esprit. Pour combien des notres il n’est qu’un nom, nom grave et respecte, mais un nom ! Nous frequentons si peu nos auteurs, nous lisons si peu nos grands ouvrages serieux. Ce soir, ouvrons Garneau largement, et faisons-nous une idee bien nette de son Histoire du Canada. Mieux que les pierres tombales ou que les monuments de bronze, e’est la forme d’hommage qu’il convient surtout de rendre a l’ombre d’un ecrivain.

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