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I. Sa formation

Francois-Xavier Garneau est ne d’une famille honorable, mais pauvre. La seule ecole a laquelle il ait eu 1’avantage d’aller fut la petite ecole, et encore pas longtemps. Le bon gentilhomme Joseph-Fran§ois Perrault s’interessa a cet enfant et le recueillit chez lui. Il lui donna

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quelques legons et l’initia sans doute a sa philosophie pratique ; il lui preta des livres. Quels livres ? Nous serions curieux de le savoir. Le premier aliment intellectuel dont on se nourrit exerce une telle action sur tout un avenir. C’est ici qu’il faut placer un incident relate avec un grand accent de naturel et de verite par l’honnete Chauveau :

« Un peu timide et reserve, comme il l’a toujours ete depuis, le jeune Garneau devait paraitre un bon sujet pour le sacerdoce. Mais lorsqu’on lui offrit de lui faire faire ses etudes au petit seminaire de Quebec, s’il avait l’intention de se destiner a l’etat ecclesiastique, il declara franchement qu’il ne s’y croyait pas appele. »* L’offre etait tout ce qu’il y avait de plus legitime. Un seminaire, le mot le dit : Semen, dans la pensee primitive, dans l’intention des fondateurs de ce genre d’institutions, c’etait avant tout une pepiniere de pretres, une maison destinee a preparer de longue main le recrutement a cette auguste carriere. Le cadre s’en est elargi depuis, et Ton y admet indifferemment quiconque veut faire des etudes classiques, quelque que soit la profession qu’il desire embrasser. Mais le dessein qui a donne naissance aux seminaires n’en est pas aboli. Ce sont toujours des maisons qui doivent favoriser les vocations au sacerdoce. Qu’un pretre, et la tradition nous dit que c’etait le superieur meme du petit seminaire, M. Signal, plus

1 F.-X. Garneau. Sa Vie et ses Oeuvres. P. XII, Montreal 1883.

tard archeveque de Quebec, ayant entendu parler des talents du jeune Garneau, de son gout tres vif pour l’etude, lui ait propose de lui faire faire gratuitement son cours classique, non pas a la condition qu’il devint pretre, mais au cas ou il se fut senti des dispositions pour l’etat ecclesiastique, cela, je le repete, etait legitime, et cela, au surplus, arrive tous les jours. Combien donnent leur protection a des enfants pauvres, parce qu’ils ont decouvert en eux les germes de cette noble vocation, lesquels eclatent et se manifestent d’ordinaire de bonne heure. Cela ne signifie nullement qu’il y ait contrat formel de part et d’autre, engagement reciproque absolu, ni surtout coercition chez le protecteur. Des deux cotes l’on reste libre, soumis aux contingences possibles ; et la decision finale est toujours entouree d’une sagesse qui premunit le jeune homme centre lui-meme, et qui l’empeche de ceder a la delicatesse de ses sentiments plutot qu’a la droite raison et a l’appel veritable d’en haut. Et done l’invitation faite par M. Signal etait tout-a-fait dans l’ordre. La reponse du jeune Garneau ne le fut pas moins. Ne se sentant pas appele au sacerdoce, il ne se crut pas le droit de profiter de l’offre gracieuse qu’on lui faisait. Et tout fut dit.

J’ai rappele cet incident, pour la raison qu’il me parait avoir ete denature par le plus recent editeur de Garneau. Voici ce que je trouve, en efitet, dans 1’ Introduction a cette nouvelle edition : « Frangois Garneau n’alla pas plus loin que l’ecole mutuelle. Et il avait douze ans. Il ne tenait qu’a

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lui d’entrer au college et de faire ses humanites. Le superieur du petit seminaire, M. Signal, le lui offrit gratuitement. II y mettait, toutefois, une condition : l’etudiant devait embrasser 1’etat ecclesiastique. L’ecolier s’excusa de refuser. Le prix dont il aurait fallu payer cette faveur contrariait ses gouts a la fois et choquait son humeur naturelle. Qui sait ? peut-etre couvaient deja, sous ce front neuf, le besoin passionne de liberte, l’instinct d’independance qui eclateront dans rhomme precocernent mur. »x Et voila ce ce qu’une imagination tendancieuse peut faire. Je regrette que M. Hector Garneau ait transforme en demande arbitraire, toute pleine d’influence indue, l’invitation la plus simple et la plus loyale du monde. Le point de vue sous lequel il s’est place pour envisager cet episode, le forgait a mettre sur les livres de son grand-pere une reponse qui est une sorte de protestation.

Frangois-Xavier Garneau ne fera done pas d’etudes classiques ; il ne subira pas cette lente et sure formation de l’esprit a laquelle rien ne supplee. Il y aura toujours une difference sensible entre le eerveau qui a ete rnodele par la discipline classique et le eerveau qui s’est forme luimeme, au hasard des lectures. Rien ne remplace la methode selon laquelle, dans la tradition frangaise ou plutot latine, 1’intelligence de l’enfant est ouverte peu a peu a la pensee, et regoit ce qu’elle peut porter et assimiler, au fur et a mesure de

1 Hist, du, Canada, 5e edition, publiee par Hector Garneau. Intr. P. XXVI.

son d6veloppement normal. Nos colleges classiques n’ont pas pour but de donner la science. Ce serait une grande erreur de s’imaginer que le cours classique doit faire d’un jeune homme un « chat savant. » II donne ce qui est beaucoup plus precieux, en soi, que la science : il donne la clef du savoir, il apprend a raisonner. Son role consiste en une initiation, dont l’importance est considerable. Les livres sont sans doute a la portee de tous, et chacun peut aller y puiser la connaissance. Est-ce tout, cela ? Suffit-il d’avoir en mains un tresor ? N’est-il pas, en outre, necessaire de savoir l’utiliser a bon escient ? N’est-ce pas en cela qu’est l’essentiel ? « Toute la dignite de l’homme est en la pensee », dit Pascal, et il ajoute : « Apprenons done a bien penser, — e’est le fondement de la morale. » Apprendre a bien penser ? Mais, cela vient-il tout seul ? Cela ne suppose-t-il pas, tout au contraire, une discipline de 1 esprit, et par consequent tout un systeme d education, par quoi l’intelligence sera assouplie et adaptee a exercer la fonction de penser, et de penser juste ? Mettons que la science, en soi, ne soit ni bonne ni mauvaise, et qu’elle soit indifferente. Elle cessera d’etre indifferente, elle prendra necessairement un caractere, elle s’individualisera en quelque sorte, le jour ou elle sera captee par une intelligence humaine. Que si cette intelligence manque d’equilibre, de ponderation, si le jeu delicat et complexe de ses facultes n’a pas subi cet entrainement prealable qui apprend a discerner, a juger, a choisir, la science pourra lui

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£tre fatale. Cette these a ete illustree superieurement par M. Paul Bourget, dans Le Disciple. Les pays les plus avances, et les plus vraiment civilises, ne sont pas ceux ou, dans les ecoles, Ton enseigne a la jeunesse le plus de choses, ni ceux ou l’instruction consiste en un veritable bourrage de cranes ; ce sont les pays ou la discipline intellectuelle est le plus rigoureuse et le plus rationnelle et tient le plus compte de la croissance naturelle de l’esprit. Qu’a fait Socrate ? Qu’a fait Platon ? Quelle etait la methode en honneur sous le Portique ou dans les jardins d’Academus ? Ces grands maitres se contentaient d’etre de sublimes initiateurs, ne croyant pas qu’il y eut plus belle fonction pour leur genie que d’apprendre a des disciples a penser. Or la grande valeur de la tradition classique en usage chez nous vient de la. Elle est d’inspiration greco-latine, et prolonge au sein de notre race le bienfait qui a cree les civilisations imperissables de l’antiquite. C’est une methode qui a fait ses preuves, qui est basee sur 1’experience. Elle est done tres sure. Qu’un esprit de la trempe de Garneau n’ait pas eu 1’avantage d’en profiter, ce fut un malheur pour lui et pour nous. Sa carriere d’historien en portera la peine. Et il faudra toujours se rappeler cette irreparable deficience, quand tout a l’heure son oeuvre se presentera a nous.

Et done, au lieu d’entrer au petit seminaire de Quebec, le jeune Garneau fut admis, a titre de clerc, chez un tabellion, le notaire Campbell. C’est la qu’aurait eu lieu l’incident que voici : Dans

l’etude de Maitre Campbell, Garneau venait souvent en contact avec des anglo-saxons qui ne pechaient pas par exces de courtoisie. D’ordinaire cependant les discussions entre ces camarades restaient dans les bornes. Mais un jour, le debat s’envenima, et suivant ce que raconte M. Hector Garneau, « nos imberbes anglo-saxons se mirent a railler leur confrere de son origine et a la traiter de fils de vaincus. Surs enfin de lui fermer la bouche, ils lui jeterent, en ricanant, cet argument supreme : « Apres tout, qu’etes-vous done, vous ; canadiens-frangais, vous n’avez meme pas d’histoire ! » « Ces mots, continue le narrateur, firent sur le jeune Garneau — car e’etait lui — l’effet d’un soufflet aux ancetres. Ils s’inscrusterent dans son cerveau. Ils y allumerent une flamme d’inspiration. « Quoi, repliqua-t-il, nous n’avons pas d’histoire ! Eh ! bien, pour vous confondre, je vais moi-meme la raconter ! » Ainsi, a seize ou dix-sept ans, Frangois Garneau avait trouve sa voie . . .»x

Mon Dieu, que cela est dramatiaue ! Je ne veux pas nier absolument l’authenticite de ce fait. Je m’etonne seulement que Chauveau, qui est un monographiste averti et prudent, et qui a vecu dans 1’intimite de son personnage, n’en souffle pas mot. Et je me demande egalement pourquoi M. Hector Garneau ne dit pas ou il a peche cela ? Dans ses souvenirs de famille probablement ? II auiait pu nous indiquer sa source. Pour exprimer tout mon sentiment, cette scene m’a tout

1 Ibid. Introd. P. XXVIII.

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Fair d’avoir ete inventee apres coup ; ce mot ressemble trop a tous les mots « historiques », pour que j’y croie beaucoup. Et d’abord, si ces jeunes gens de la race superieure ont dit que nous n’avions pas d’histoire, ils n’ont prouve qu’une chose, c’est qu’ils etaient des sots et des ignorants. Car, le travail de Charlevoix, c’est bien une Histoire de la Nouvelle France, je pense, et encore superbe. Et si Garneau leur a repondu de la fagon que Ton dit, il a eu une intuition extraordinaire, telle qu’on en voit dans la vie des enfants prodiges. Cela est possible, et je ne desire pas contester. Mais cornme il n’y a pas de preuve, le tour aramatique de 1’incident me rend tout reveur.

En juin 1831, Garneau s’embarquait pour l’Europe d’oii il revenait en juin 1833. Si je ne me trompe, cela fait deux ans. Chauveau donne exactement la date du depart, juin 1831, et la date du retour, juin 1833.1 M. l’abbe Roy egalement.2 Quant a M. Hector Garneau, il signale son depart en juin 1831, 3 et il ajoute : « le jeune hornme passa ainsi trois ans en Europe », — quand, un peu plus loin, il nous fait savoir qu’il se maria a son retour au Canada, et qu’il commenga des lors resolument a se mettre a son Histoire, et cela en 1833. Je veux croire a une distraction de la part de l’editeur. Garneau a passe juste deux ans en Europe, deux annees si bien employees qu’elles

1 Ibid. P.P. XIV et XXVI.

e Manuel de I’His. de la litt. can., P. 34. 8 Ibid. P. XXIX.

ont pu compter double. II sejourna quelques semaines h Paris, puis il alia a Londres ou il devait demeurer tout le reste de son voyage, sauf un conge qu’il vint prendre a Paris encore, en compagnie de Denis-Benjamin Viger, dont il etait devenu le secretaire.

Il est certain que Garneau a tire grand fruit de son sejour en Europe. Il y a fait des observations qui lui ont elargi 1’esprit. C’etait tout un monde nouveau qui s’ouvrait devant ses regards emerveilles. Une chose semble l’avoir surtout frappe, la-bas, le cas que Ton faisait de I’intelligence, l’estime, la faveur dont il voyait entoures les orateurs, les ecrivains, ceux que je pourrais appeler les princes de la pensee. Imaginez l’etonnement de ce provincial, tout frais debarque d’un pays qui non-seulement n’avait pas de litterature encore, mais ou les quelques lettres qu'il comptait, loin de jouir d’aucune influence ou consideration sociale, passaient pour des etres inutiles, pour de vains amuseurs, d’un pays ou l’on ne se faisait aucune idee de la carriere des lettres, imaginez son ravissement devant le spectacle qui lui etait offert : des hommes, n’ayant a leur credit que des oeuvres d art, traites a l’egal des souverains. Quelle revelation cela fut pour le jeune Garneau ! Enfin, il touchait une terre ou Ton respectait la hierarchie des valeurs. Et n’est-ce pas en cela que consiste la civilisation veritable ? Tant qu’une nation met ses epiciers et ses industriels au premier rang de ses admirations, et qu’elle relegue dans une ombre noire ceux qui croient lui rendre

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pourtant les plus beaux services, en cultivant la flamme du genie, en lui donnant des poemes, en burinant une prose immortelle, non, elle n’est pas sortie de la barbarie encore . . . Garneau se crea-til des relations litteraires en Angleterre ou en France ? J’incline plutot a penser qu’il eut une attitude d’humble disciple a 1’egard des gloires intellectuelles qui florissaient alors. Parmi ces gloires, il y en avait de tres-pures et qui epandaient des rayons bienfaisants a un jeune esprit qui cherche encore a s’orienter. D’autres etaient seulement eblouissantes : au fond de tout leur eclat, il n’y avait qu’un clinquant grossier. Je veux parler, par exemple, de Michelet. A cette epoque, ce dernier professait en Sorbonne ses le- 50ns celebres et deplorables sur l’Histoire de France. Tout Paris courait entendre cette parole tellement irnagee que l’on fin it par appeler Michelet « Monsieur Symbole. » Mais sous ces images il y avait une si complete absence d’idees que, dans tout le siecle, Victor Hugo seul manifesta une indigence aussi absolue et une egale incapacity a penser. Michelet devint pour Garneau une espece d’idole, ]’ ideal,. de l’historien. Son recent editeur Ten loue, tout autant que d’avoir pris Voltaire pour modele. Et moi, je declare malheureuse cette admiration. Michelet n’a pas le moindre titre a la reputation d’historien. Il fut un grand poete nevrose, qui se fourvoya dans les sentiers de l’histoire, et qui entraina a sa suite des generations que son sublime verbiage avait affol£es.

II a fini, d’ailleurs, dans le delire erotique.1 Mais toute son oeuvre est le produit d’une autre forrne de delire. Quand 1’on ferme Michelet, « Ton croit avoir lu l’Histoire de France, on n’en a lu que le songe. »2 Voltaire pensait mal ; du moins il pensait. Son Steele de Louis XIV , oeuvre classique, et relativement moderee, lui assigne un rang honnete parmi les historiens de second ordre. Et ici, je fais totalement abstraction de son tour d’esprit, generalement destructeur. Tandis que Michelet se perd dans le reve et les nuages. Quand, dans la France et 1’Europe, infeetee par le virus i omantique, tant d’espnts se sont laisses prendre aux theories de ce songe creux, il ne faut pas s’etonner que Garneau n’ait pas su s’en defendre. Sa formation premiere ayant ete nulle, s’etant instruit lui-meme a coups d’ouvrages disparates, et d autre part possedant ce que le dixhuitieme siecle appelait une « ame sensible », un temperament poetique, il etait une proie toute designee a tomber sous le charme nefaste de cet ensorceleur.

G est a partir de 1833 que Frangois-Xavier Gameau se mit a l’etude de notre histoire. Ah ! PciS entierement. Il lui fallait d’abord gagner sa vie dans un travail de bureau. Ni en ce temps-la, ni meme aujourd’hui, nos ecrivains ne pouvaient esperer tirer leur subsistance de leur labeur cere-

I£°Ur s’en conyaincre, 1'on n’a qu’a lire ses lettres a Mile Mane Mialaret, qu’il epousa. C’est de la folie toute pure, du sadisme de vieillard.

J Lasserre. Le Romantisme Frangais. P. 377.

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bral. Ce ne fut done que dans les loisirs de ses soirees, qu’il avait appris de bonne heure a prolonger bien avant dans la nuit — 1’on se rappelle la petite larnpe briilant a une mansarde, dont parle si joliment Casgrain, la mansarde du jeune Garneau 1 — que le futur historien s’initia aux choses de notre vie. Entre temps, il taquinait la muse. Ecrire en vers est une excellente preparation a manier la prose, « male outil. » La frontiere qui separe la prose des vers est d’ailleurs assez indecise, rime exceptee. Toute bonne prose a necessairement le nombre, la mesure, le rythme. Ainsi que l’a fait remarquer M. Henri Bremond, dans des articles que Le Correspondant du printemps dernier a publies, le vers octosyllabique particulierement se retrouve chez un grand nombre d’auteurs qui n’ont jamais ecrit qu’en prose.2 Si Garneau n'a guere laisse de poesies qui comptent beaucoup, il a rapporte de ses incursions dans le royaume d’Apollon un vocabulaire mieux nourri, une aptitude a derouler plus musicalernent les periodes. « Le journalisme mene a tout, a la condition d’en sortir. » Il en est peut-etre ainsi de la poesie. Felicitons Garneau d’avoir compris qu’apres que l’art des vers l’avait mene a mieux penetrer les secrets de la prose franeaise, il n’avait qu’a laisser tomber la lyre.

Enfin, en 1845, parut le tome premier de son Histoire du Canada, lequel va de 1492 a 1689.

1 Cite par Chauveau, Ibid., p. XIII.

2 Les vers dans la prose. Deux articles.

Le tome deuxieme est de 1846, et va de 1690 a 1755. Le tome troisieme est de 1848 et va de 1755 a 1792. La premiere edition s’arretait a cette derniere date. La rnatiere en etait partagee en douze livres, soit quatre pour chaque tome. En 1852, paraissait une seconde edition corrigee et augmentee, egalement en trois tomes. Elle comprenait quatre nouveaux livres, de treize a seize inclusivement, embrassant une periode de cinquante annees, de 1791 a 1840. Et enfin, en 1859, Garneau donnait une troisieme edition, revue et corrigee, qui ne va pas cependant au dela de 1840. Cette edition-ci est la derniere que Garneau devait publier. Elle est sensiblement plus complete que les precedentes, non par le cadre, qui est reste le meme, ni par le nombre des periodes qu’elle couvre, mais par les documents nouveaux que l’auteur y a fait entrer ; elle est surtout plus parfaite, tant au point de vue des correctifs considerables apportes aux idees qu’a celui de la forme. C’est la qu’il faut chercher la vraie pensee de l’historien. Recourir a la premiere edition sous pretexte d’y trouver sa « pensee integrate », ainsi que s’exprime M. Hector Garneau,1 est, selon nous, faire grand tort a sa memoire. Et j’ai entendu des hommes graves caracteriser tres severement le procede tout-a-fait arbitraire que son petit-fils a adopte, en re-inserant de longs passages que l’historien avait manifestement desavoues. C’est en pleine conscience, en toute liberty d’ame, sans subir de pression d’aucune

1 Ibid. Introd. P. XL.

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sorte, que Frangois-Xavier Garneau, mieux eclaire, guide par les judicieuses critiques dont ses deux premieres editions avaient ete l’objet, de la part d’hommes qui ne lui voulaient que du bien, avait reforme certaines theses risquees, elimine de son travail primitif des pages qui en amoindrissaient le merite. Et alors de quel droit venir retablir ces textes, comme si l’auteur, en les elaguant, eut cede a une contrainte, et que sa volonte eut ete violentee ? De quel droit, alors que c’est toujours la forme de cette troisieme edition que M. Hector Garneau prefere et suit, comme etant plus achevee, revient-il a la premiere chaque fois que des principes scabreux, mis de cote plus tard par 1’auteur meme, sont enonces ? Est-ce la faire oeuvre loyale d’editeur ? Et nonseulement ces textes repudies sont restitues, mais de copieuses notes, puisees dans des historiens libres-penseurs, viennent amplifier et corroborer ces opinions absolument inadmissibles en saine philosophie historique. II me resterait infiniment de choses a dire au sujet de la maniere dont cette cinquieme edition a ete concue et executee. Je n’en ai pas le temps. Je veux seulement faire remarquer qu’invite a y contribuer une longue Preface, M. Gabriel Hanotaux a realise ce tour de force, peu elegant, de ne pas parler, ou a peine, de Garneau et de son oeuvre, et de s’etendre, a perte de vue et d’haleine, en considerations sublimes sur la politique coloniale de Richelieu, de Louis XIV, et de la Troisieme Republique, nous promenant jusqu’a Madagascar et en Indo-Chine.

Mais revenons au Canada et a Frangois-Xavier Garneau.

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