II. Structure de son Histoire
II y a quelques semaines, je causais de Garneau avec un maitre historien que vous connaissez et que je sais que vous appreciez a sa tres grande valeur. II me disait : « Ce fut un constructeur. » Parole extremement juste. Examinons done comment le genie de Garneau a construit ; etudions le^eadre, l’architecture de son oeuvre ; voyons comment il a dresse cet edifice, quelles proportions, quelles lignes, quelle ampleur il lui a donne.
Sa premiere edition s’ouvre par un avantpropos ou l’auteur constate d’abord qu’il a ete beaucoup ecrit sur les commencements du Canada, et toutefois qu’il y a peu de pays si pauvres en histoires. Dans cette pleiade d’ouvrages, il met a part Charlevoix ; il lui reproche sans doute une pieuse credulite et aussi d’etre soumis aux influences de ses affections (jesuitiques ;) mais il lui rend hommage ; il affirme que ses rapports intimes avec la Cour de France lui ont procure l’avantage de puiser a des sources precieuses. Notre Histoire, qui n’etait jusqu’a lui qu’un squelette informe, a pris sous sa plume les proportions et le developpement d’un ouvrage complet. « C’est a ce titre que cet auteur doit etre appele le createur de 1 Histoire du Canada. » Mais l’Histoire de la Nouvelle-France ne convient plus a notre etat politique, 1° parce qu’elle a ete dcrite principalement au point de vue religieux ; 2° parce qu’elle
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s adressait surtout a la France. D’ailleurs, des documents decouverts depuis permettent de combler ses lacunes et de rectifier certains faits demeures obscurs. Garneau enonce ensuite le plan qu il va suivre : son Histoire contiendra celle de toutes les colonies franqaises de l’Amerique du Nord, jusqu’a la Paix de 1763, a cause de 1’unite de gouvernement et des rapports intirnes qui existaient entre ces diverses provinces. Mais, au lieu de mener de front les evenements de ces differents lieux, il rapportera separement ceux qui se passaient dans chaque colonie, « autant que cela pouira se faire sans nuire a l’enchainement et a la clarte. » Il presentera les faits « comme par tableaux », et c est ainsi que nous aurons autant de chapitres ou de groupes contenant des considerations sur les moeurs des Indiens, sur le regime civil et ecclesiastique du Canada, sur les Decouvertes dans 1’interieur du continent. Puis, il appelle memorable 1’etablissement du regime constitutionnel en ce pays, il note que c’est a la race normande, de laquelle nous descendons, que l’Angleterre doit la Charte de ses libertes ; et il ajoute : « Notre histoire redouble d’interet a partir de ce moment, parce que le peuple entre en scene pour revendiquer, en face du gouvernement, ses droits et ses privileges. »
Au lieu d’un Avant-Propos, la deuxieme edition a une Preface, ou Garneau dit d’abord qu’il mene son Histoire jusqu’a L’Union, en 1840. Et il avertit que, grace a la correspondance officielle des gouverneurs franqais depuis la fondation de
Quebec jusqu’a la Conquete, il a pu rectifier certains faits, parler plus sciemment sur d’autres, et aj outer des details necessaires ou interessants. Meme jugement sur Charlevoix que dans l’Avant- Propos, mais la redaction en est un peu differente. II ne l’appelle plus « le createur » de l’histoire du Canada, et il constate que Charlevoix n’embrasse que la moitie des temps ecoules depuis la fondation de Quebec jusqu’a nos jours. Sa troisieme edition s’ouvre egalement par une Preface. Il n’avait mentionne que la Correspondance Officielle des Gouverneurs Franqais. Ici il ajoute qu’il ne possedait qu’un petit nombre de documents sur la domination anglaise, mais que, pour cette troisieme edition, il a pu utiliser la collection d’Albany, celle de la bibliotheque du parlement canadien, les pieces publiees dans les deux derniers volumes de l’Histoire du Canada de Christie, enfin les documents apportes de Paris ou trouves dans nos Archives par l’abbe Ferland. Pour le reste, tout est comme dans la Preface de la deuxieme edition, si ce n’est, et c’est nouveau et tres-beau, une declaration finale et en quelque sorte testamentaire, profession de foi patriotique qui a comme un accent religieux, ou l’Historien, prematurement vieilli, assombri par 1’ombre de la mort qu’il sent venir, plus encore par le regime politique dans lequel Ton a voulu etouffer les aspirations de sa race, affirme hautement l’esprit qui l’a anime au cours de son oeuvre, et son esperance invincible en 1 avenir de sa nationality Nous aurons l’occasion de revenir sur cette magnifique page.
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J’ai tenu a reproduire Ies traits essentiels de ces diverses prefaces, parce que l’on suit, de l’une a autre, les progres qu’une documentation plus licLe a permis a 1’auteur de faire subir a son ouvrage. Garneau a commis cependant un oubli assez grave : s’il n’a pas omis de dire ce qu’il ajoutait a son Histoire, grace a la decouverte de nouvelles pieces d’archives, il s’est tu sur ce qu’il en reti anchait, et sur les modifications considerables qu il ayait apportees a sa pensee, dans sa troisieme edition. S’il se fut clairement explique ladessus, et qu il eut avoue tout simplement que ses premiers jugements lui avaient paru avoir besoin d’importants correctifs, il aurait ainsi mis son oeuvre a l’abri des indiscretes entreprises de sa posterity II me semble regrettable qu’il n’ait pas eu cette prudence elementaire.
L on se souvient des termes en lesquels il a formule son plan : il s’occupera de l’histoire de
toutes les colonies frangaises du continent il
auiait du ajouter : et de celle des colonies anglaises, qui a eu tant de repercussion sur nos destinees, car c est de la que sont partis tous les grands mouvements d attaque contre nous ; ces colonies royales n’ont pas cesse de nous harceler ; meme quand nous eumes change de domination, les Etats-Unis n’ont-ils pas essaye de nous ranger sous leur drapeau, tantot par d’hypocrites blandices, et tantot par le fer et le feu ? Effectivement, Garneau fera la part tres large a cet aspect de notre vie. — Mais, au lieu, de mener de front les divers evenements qui se sont deroules
sur cet immense theatre, il presentera les faits comme par tableaux ; il va serier les questions. Or, je crois que c’est en ceci surtout que consiste sa grande originalite, la superiority de son plan sur celui de Charlevoix. Car ce dernier a embrasse aussi toutes les colonies frangaises, depuis la Baie d’Hudson jusqu’au Golfe du Mexique, que Joliet, sur la carte geographique qu’il a dessinee de sa propre main, et qui est parmi les tresors de Y Americana de Providence, appelle d’un si joli mot tire directement du latin Sinus : « le sein du Mexique. » Tandis que l’historien de la Nouvelle France suit simplement l’ordre chronologique, et se tient pour ainsi dire a la remorque des contingences, se laissant entrainer par elles d’un bout a l’autre du continent, Garneau divise, il ramasse, il repare, il modele, il classifie sa matiere. Et cela donne a son ouvrage un air majestueux. « Dans « cette force architectonique qui cree, qui coordonne et qui construit, » Goethe voyait la faculte artiste par excellence et le signe le plus certain du genie. »' L’Histoire de Garneau presente ce rare exemple de coordination et de construction qui la range parmi les grands monuments de l’esprit humain. Elle s’ouvre, a la mode antique, par un Discours Pr eliminate. Cela est vieillot,'et n’est pas en usage aujourd’hui. Mais c’etait la coutume autrefois. Je n’aurais aucun reproche a faire a l’auteur de ce chef, s’il avait su y mettre des idees plus justes. Car ces pages sont entachees
1 Louis Bertrand. L’ oeuvre de Paul Bourget. Revue des Deux Mondes du 15 decembre 1920. P. 733.
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d erreurs. Je n’en suis pas surpris, quand je vois qu’il prend pour guide Michelet et Niebuhr. Si Dante avait pris pareils compagnons de voyage, il fut surement reste au fin fond des enfers. Mais il avait Virgile, le grand poete intuitif :
« dieu tout pres d’etre un ange » 1
et c’est pourquoi, de cercle en cercle, le florentin « se purifiait et s’elevait jusqu’aux etoiles. »2 Que pouvait-il advenir d’heureux a notre Garneau en se confiant a cet illumine de Michelet ? Et done, notre historien, s’inspirant de son maitre, ne nous presente le moyen-age, « l’ordre feodal, tant admire de Comte, et que le sage et profond Cournot proclame, par rapport aux circonstances de temps, une merveille politique, que sous les especes de paysans battus et pilles, levant les mains au ciel.»3 Tout n’est que tenebres et abrutissement social dans cette epoque. Mais le « lion populaire »4 s’agite, et les rois n’ont qu’a se bien tenir. Les premiers coups portes a 1’autorite absolue le furent par un italien, Laurent Valla, et par un suisse, Glareanus, natif de Glaris. Et savez-vous pourquoi la Suisse, par l’intermediaire de Glareanus, devait etre la premiere a foncer sur les trones et a declancher ce grand mouvement, qui devait aboutir a la liberation universelle de l’humanite par la revolution francaise ? Michelet va nous le
1 Hugo.
2 Puro e disposto a salire alle stelle. Purg. XXXIII,
6 Lasserre. Le Romantisme. P. 379.
4 Discours Prel. P. 12.
dire. Ecoutons bien ceci, ou plutot, enchassons ces mots comme on fait une perle : « La Suisse est un pays de raisonneurs. Malgre cette gigantesque poesie des Alpes, le vent des glaciers est prosaique ; il souffle le doute. »* N’est-ce pas que c’est trouve ? La Suisse etant un pays de hautes montagnes couronnees de glaces eternelles, il fallait qu’elle enfantat Giareanus, par qui le monde enchaine a commence de secouer ses fers. 0 Montesquieu ! que diriez-vous de cette application assez inattendue de votre fameuse theorie des climats et des milieux ? C’est bien le cas de repeter, avec M. Pierre Lasserre : « Michelet s’en remet a une image de nous faire entendre les generality qu’il ne debrouille pas. »1 2 Garneau continue sa marche et il aborde la question du progres, ou l’on voit qu’il confond l’identite d’objet et d’esprit de la Reforme et de la Renaissance. « Il affirme que les progres de la civilisation, depuis trois ou quatre siecles, sont dus, en partie, a l’esprit de ce livre sublime, la Bible »,3 c’est-a-dire evidemment, d’apres le contexte de l’edition primitive, au protestantisme, lequel, en remettant en honneur le livre Sacre, en aurait fait sortir toutes les decouvertes et finalement toutes les libertes modernes. Or, tout le monde sait que la Reforme « reduction rigoureuse du christianisme a ses elements hebra'iques, elimination intransigeante de tout ce que 1’Eglise avait introduit de
1 Ibid. p. 13.
2 Le Romantisme. P. 372.
e Discours, p. 15.
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plastique dans le culte, de rationnel dans la dogmatique », fut avant tout demolisseuse. Nous concedons que la Revolution fut son supreme aboutissement. Mais il faut etre aveugle pour soutenir que la Revolution fut l’ere generate de la liberte et que 1 univers doit quelque avancement aux idees qu’elle a repandues. « La Renaissance est un reveil de 1’esprit greco-latin et du paganisme.»2 L’on doit beaucoup a ce mouvement, encore que Ton ne puisse 1’approuver en tous points. Mais la Reforme fut une monstruosite. Quant au Progres, la truculente facetie du Progres, » comme disait Flaubert, la religion du Progres « qui est moins une doctrine qu’un vertige de l’esprit »,3 « il n’y a progres que dans le sens du parfait. »4 Et alors est-il permis de soutenir que le monde soit en marche « vers l’idee aristotelicienne de perfection ? »B Y a-t-il eu, depuis quelques siecles, progres veritable par le christianisme ? N’est-ce pas plutot une regression qui continue de s’operer ? La grandeur materielle s’est developpee mais au detriment de la grandeur morale et intellectuelle. La machine a supplante l’esprit. Cela est de toute evidence. Le progres des sciences physiques a tue les recherches fines. La matiere regne en maitresse dans tous les domaines. L’on n’a plus le temps de causer, de consacrer des heures a ces plaisirs delicats qui faisaient le charme des socie-
1 Le Romantisme. P. 409.
2 Le Romantisme. P. 409.
3 Ibid. p. 419.
4 L. Bertrand, loc. cit., p. 743.
6 Ibid.
tes antiques ; Ton ne va plus entendre les grands drames, mais Ton court au cinema. En quel siecle nous vivons ! Oil est la douceur de vivre ? Si c’est la ce qu’on entend par progres, vivent les barbares ! Toute la premiere partie du Discours Preliminaire est done entachee de faux principes. Quand Garneau quitte Michelet et consorts pour mettre pied sur le sol canadien, quand, des astres errants parmi lesquels l’avait promene son guide, il redescend parmi nous, alors, tout comme pour Chanteclerc, le contact avec la terre natale lui redonne son genie; et les considerations qui suivent sont pleines de bon sens, elles sont meme penetrantes, et peut-etre prophetiques.
J’ai dit que son plan etait bien ordonne. II y a d’abord une introduction en trois chapitres, consacres l’un a la decouverte de l’Amerique, l’autre a la decouverte du Canada, et le troisieme a l’abandon temporaire du Canada. Puis, c’est une serie de livres, douze dans la premiere edition, et seize dans les editions subsequentes, sous lesquels se rangent tantot deux, tantot trois ou quatre chapitres. Le livre deuxieme est seul a ne compter qu’un chapitre consacre a la Description du Canada. Peut-etre cette description aurait-elle pu venir un peu plus tot. II pourra sembler que 1 auteur a un peu tarde a nous faire faire connaissance avec cette terre, dont l’histoire est deja assez avancee quand il nous la presente enfin, et qu’il nous donne ces belles pages de geographie humaine. C’est la seule petite reserve que se permet mon admiration devant l’architecture regu-
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liere et comprehensive de cette histoire, laquelle nous donne ce « ce plaisir veritable qui nait d’un rapport de convenance et d’harmonie. » 1 2