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III. Sa philosophic Historique

Lorsqu’un historien, et ce fut le cas de Garneau, n’a guere de materiaux de premiere main pour batir son travail, il est tout naturel qu’il s’appuie, dans une mesure ou dans une autre, sur les realisations accomplies par ses predecesseurs dans la carriere. II ne faut done pas etre surpris de voir Garneau utiliser frequemment Charlevoix, par exemple, dans la premiere partie de son histoire ; il s’en inspire, mais il le repense en quelque sorte ; il lui a ajoute aussi beaucoup, dans sa deuxieme edition notamment. Moreau, auteur d’une Histoire de VAcadie Francaise, un savant tres consciencieux auquel Garneau a rendu hommage, affirme meme ceci :

« Le premier qui ait ecrit sur l’Acadie est Denis. Il en a donne, en 1672, une description au travers de laquelle il a jete quelques recits historiques. Nous aurons occasion de dire quelle confiance il merite. Ici, il suffit de savoir que Garneau, l’historien moderne du Canada, n’a guere fait que le copier, aussi bien que notre vieil historien de la Nouvelle-France, le Pere Charlevoix. »3 Il est juste d’aj outer que Garneau a bien fondu cette matiere qui n’etait pas originale, et qu’il lui

1 Charles Maurras, Anthinea. Liv. I. c. III. La naissance de la raison. P. 85.

2 Hist, de VAcadie Frangaise. Preface. P. VI. Paris,

Leon Techener, 1873.

a donne un cachet personnel. II ne Test pas moins d’avouer qu’en entrant dans la domination anglaise, il se trouve presque totalement prive de ces secours sur lesquels il avait pu compter pour 1’autre, et qu’ainsi il doit se debrouiller tout seul. Il y a des parties qu’il a ete le premier a explorer. Je veux parler, par exemple, de son recit de la bataille de Sainte-Foye, qu’il a compose de toutes pieces. Meme quand il s’inspire d’historiens anterieurs a lui, il les revise. Que les documents dont il se sert soient neufs et inedits, ou qu’il s’en rapporte, pour la substance des faits, a des devanciers, il y a une chose qui appartient en propre a Garneau, abstraction faite de son plan si admirablement congu : et c’est sa philosophic ; ce sont les jugements que les evenements lui suggerent ; c’est le point de vue sous lequel il envisage la politique coloniale francaise ou britannique ; ce sont les impressions directes que lui font les hommes qui ont ete charges de l’appliquer ; et c’est enfin le sens patriotique qui 1 anime, et qui communique a son oeuvre une ardeur, un fremissement ou l’on sent passer un pur amour pour son pays et pour sa nationality. Dans son Journal d’un Poete, Alfred de Vigny ecrivait sous la date du 2 juillet 1830 : << J’ai congu 1’idee, ce matin, que 1’on devrait ecrire l’histoire d’un pays comme d’un homme. »* Pour Garneau, le Canada n’est pas une abstraction, un etre lointain qu’il considere avec une hautaine

’Fragments inedits, publies par Fernand Gregh. Revue des Deux-Mondes du 15 decembre 1920. P. 691.

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indifference : c’est une personne vivante dont les destinees l’interessent au supreme degre, dont il accompagne la fortune tantot avec joie, tantot avec melancolie, quand les heures sombres commencent pour son idole, mais sans jamais desesperer de l’avenir qui l’attend. L’on sait que son Histoire se ferme sur V Union des Deux-Canadas, c’est-a-dire sur une mesure longtemps couvee dans dans le mystere de la chancellerie anglaise — car la Grande Bretagne est lente dans ses calculs ; voyez la Deportation des Acadiens, dont 1’idee premiere a ete emise par les Lords en 1720, dans une depeche du 28 decembre, et qui n’a cependant abouti qu’en 1755, apres trente cinq annees de sournoise preparation, — et cette Union des Canadas apparaissait a notre historien sous les couleurs les plus tragiques ; il l’envisageait comme un coup porte a notre existence independante, a notre survivance ethnique. Et cependant, encore que notre horizon lui semblat bien noir a l’heure ou il abandonnait sa longue tache d’annaliste, il s’est refuse a croire que ce regime dut nous etre fatal, et que nous dussions etre aneantis par ce qu’il appeJait, apres Lord Gosford d’ailleurs, « un grand acte, acte d’in justice. » 1 Avant de deposer sa plume, resumant en quelques pages les motifs d’esperance tires des leqons de notre passe, il s’ecrie : « Quoique peu riches et peu favorises de leurs metropoles, les Canadiens ont montre qu’il conservent quelque chose de 1’illustre nation dont ils tirent leur origine . . . ils ont fonde

1 Troisieme edition, Liv. XVI, c. Ill, p. 357.

leur politique sur leur propre conservation, la seule base d’une politique recevable par un peuple . . / Ils se sont resserres en eux-memes, ils ont rallie tous leurs enfants autour d’eux, et ont tou jours craint de perdre un usage, une pensee, un prejuge de leurs peres, malgre les sarcasmes de leurs voisins. Le resultat, c’est que, jusqu’a ce jour, ils ont conserve leur religion et leur langue . . . Que les Can&diens soient fideles a euxmemes, qu’ils soient sages et perseverants, qu’ils ne se laissent pas seduire par le brillant des nouveautes sociales ou politiques ! . . . Une partie de notre force vient de nos traditions : ne nous en eloignons, ne les changeons que graduellement . . . Notre sagesse et notre ferme union adouciront beaucoup nos difficultes, et, en excitant leur interet, rendront notre cause plus sainte aux yeux des nations. » Ce ne sont pas la, certes, des paroles qui prechent la defaite.

Voici maintenant l’une des idees les plus cheres a Garneau, et qui fait en quelque sorte la base de sa philosophie historique, quand il traite de la domination frangaise. Cette idee a subi des attenuations dans sa troisieme edition 5 les termes vifs et apres dans lesquels il 1’avait exprimee ont ete adoucis ; mais elle n’a pas disparu, car avec elle se fut ecroule tout un systeme, et le sacrifice

En passant, je demande a M. Hector Garneau si soucieux^ de reproduire la « pensee integrale » de son giand-pere, pourquoi il a omis ce dernier membre de phrase, qui se trouve pourtant dans le texte de la 2e et de la 3e edition ?

! Conclusion.

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eut ete trop grand. Cette idee, e’est que la metropole a eu grand tort de ne pas ouvrir les portes du Canada aux Huguenots. Des le chapitre troisieme de son livre premier, il enonce son opinion, sur laquelle il reviendra a maintes reprises : « Si

Louis XIII et son successeur eussent ouvert l’Amerique a cette nombreuse classe d’hommes, le Nouveau Monde compterait aujourd’hui un empire de plus, un empire francais. Malheureusement, Ton adopta une politique contraire . . . Richelieu fit une grande faute, lorsqu’il consentit a ce que les protestants fussent exclus de la Nouvelle France; s’il fallait expulser une des deux religions, il aurait mieux valu, dans l’interet de la colonie, faire tomber cette exclusion sur les catholiques qui emigraient peu ; il portait un coup fatal au Canada en en refusant l’entree aux Huguenots d’une manure formelle ...» 1 Voila ce qu’il dit dans sa premiere edition. Et cela ne manque pas d’energie ; cela est meme radical. La formule est sensiblement differente dans la troisieme, ou tout ceci est retranche. Mais l’idee reste quand meme, discrete, voilee, et elle se fait jour chaque fois que l’occasion s’en presente. A chaque instant, Garneau fait un parallele entre le peuplement rapide des provinces anglaises et le lent accroissement de la notre, et il en est comme impatiente. Il semble aussi qu’il trouve l’ideal caresse par la France au Canada trop exclusivement religieux : la mere-patrie lui parait manquer d’esprit pratique et du sens des affaires de

1 le edit., liv. I, c. Ill, p. 155 et suiv.

ce monde. Fonde-t-on des colonies durables avec des prieres ? II dit, par exemple : « Ce qui frappait davantage, autrefois, l’etranger en arrivant sur ces bords, c’etaient nos institutions conventuelles, comme dans les provinces anglaises, c’etaient les monuments du commerce et de l’industrie . . . Tandis que nous erigions des monasteres, le Massachusetts contruisait des navires pour commercer avec toutes les nations. »" Et notre historien donne genereusement la palme aux futurs americains, qui, eux, ne s’attardaient pas aux patenotres qui n’avancent en rien les progres d’une nation. « L’influence de la raison athenienne crea et peut sans doute recreer 1’ordre de la civilisation veritable, partout ou l’on voudra comprendre que la quantite des choses produites, et la force des activites productrices, s’accroitraient jusqu’a l’infini sans rien nous procurer qui fut vraiment nouveau pour nous . . . Notre ame de desir, notre ame de labeur ne sera jamais satisfaite par un nombre quelconque d’oeuvres ou de travaux, tout nombre pouvant etre accru : c’est la qualite et la perfection de son oeuvre qui lui donnera le repos . . . Jusques a quand serons-nous dupes du nombre et de ce qu’il a de plus vil ? »* 2 En emettant les theories que nous venons de dire, l’ame, pourtant si noble, de Garneau, fut la dupe du nombre. « Pourquoi avoir ferme l’Amerique frangaise a ceux-la meme des Frangais qui avaient le plus d’interet a chercher outre mer une

2 3e edit., liv. I, c. II, p. 63.

2 Maurras. Antliinea, liv. I, c. Ill, p, 85-7.

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patrie nouvelle ? La question posee de la sorte, il est impossible de ne point se joindre a ceux qui blament le plus fortement . . . Mais il resterait a savoir si protestants et catholiques etaient capables de vivre cote a cote, en paix, si 1’on n’aurait pas ete oblige de les separer, de les cantonner, si surtout nos calvinistes auraient pu ne pas succomber a certaines tentations qu’eut multiplies le voisinage immediat de leur coreligionnaires de la Nouvelle Belgique et de la Nouvelle York. »’

Ce texte de Salone me parait la pure verite sur la question. La prise de Quebec par les freres Kertk venait donner raison a la politique de Ricnelieu, et, a la fin meme du chapitre que nous venons de citer Garneau admet, sans souci de se contredire, que l’attitude des huguenots frangais justifiait 1’ostracisme dont on les frappait au nom du catholicisme. Et alors, pourquoi tant reprocher a la France leur exclusion ? « L’anticlericalisme n’est pas un article d’exportation », selon le mot fameux de Gambetta. Richelieu et Louis XIV ont egalement pense que les querelles religieuses qui divisaient la partie frangaise n’etaient pas non plus articles d’exportation. Les laisser s’implanter dans une colonie naissante eut ete un moyen infaillible d’etouffer celle-ci au berceau. Ce qui divise, bien autrement que la langue, c’est la croyance. « De vous a moi, il n’y a pas tant de difference, » disait M. Raymond Poincare a M. Charles Benoist. Et celui-ci de repondre : « Il y

1 Emile Salone. La Colonisation fa la Nouvelle-France, p. 45.

a toute la question religieuse. » 1 2 Oui, certes, la question religieuse engendre les plus violents conflits, les plus irreconciliables inimities, au sein des nations homogenes. L’exemple de la France contemporaine est la pour le prouver. Richelieu et Louis XIV ont done agi le plus sagement en premunissant notre race centre ces elements de discorde eternelle, et en n’y laissant pas s’introduire ce que l’on appelle des « meteques », e’est-a-dire des demi-francais qui, au lieu de servir les interets de la rnere-patrie en ces milieux, se fussent tres probablement, et meme surement, ligues centre elle dans ses luttes avec l’Angleterre pour la possesion du Canada.

Garneau nous apparait aussi entache de gallicanisme. L’Eglise et l’Etat se sont plus d’une fois rencontrees dans notre histoire sur des questions mitoyennes, par exemple, a propos de la vente de l’eau-de-vie aux sauvages. II y a eu egalement des demeles regrettables entre l’autorite religieuse et M. Dupuy, sur le cadavre a peine refroidi de Mgr de Saint-Valier. Et l’historien penche tou jours du cote de l’autorite civile. Est-il, aussi, bien renseigne quand il oppose ce qu’il appelle « le caractere republicain de la primitive Eglise » a l’Eglise du dix-septieme siecle ? NJestil pas un peu empresse a absoudre M. de Frontenac de jansenisme, sous le pretexte que « Pascal est reclame aujourd’hui comme une des lumieres du catholicisme. » T Comprend-il quelque chose

1 Cite par Maurras dans sa Politique religieuse.

2 Liv. V, c. Ill, p. 149 de la lere edition.

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aux etats d ames surnaturels — efflorescence de la devotion — lorsqu’il accuse Madame d’Ailleboust et la Mere de 1’Incarnation d’avoir verse dans le delire religieux et lorsqu’il nous presente ces pures figures de notre Histoire comme des illuminees et des victimes du jansenisme ? II est beaucoup plus dans le vrai quand il reproche a la France de s’etre montree jalouse de son autorite au point d avoir tou jours donne a ses representants metropolitans la preference sur les hommes du pays meme ? C’etait regarder comme inferieurs ou comme dangeureux les produits de la race. Les Romains avaient pratique ce systems qui est inherent d’ailleurs a l’etat colonial. Je me demande aussi si Montcalm, dans sa derniere phase, ne nous apparait pas dans une attitude indolente et decouragee, effet de sa mesentente avec M. de Vaudreuil ?

La philosophie de Garneau est beaucoup plus sure quand il aborde la domination anglaise. La, il y a peu de chose a reprendre. Sans doute, son opinion morose sur le regime militaire est perimee. Et le mot de sa conclusion, a savoir que 1’une des causes de la revolution frangaise a ete la perte du Canada, est tres exagere. Mais, en general, il voit juste : son patriotisme l’eclaire dans toutes ses considerations sur la politique anglaise a notre egard. Le realisme brutal de cette politique, qui ne s’attendrit un peu, ne se relache de sa severite que sous le coup des menaces qui lui viennent des provinces royales en revolte ; les delegations envoyees par celles-ci en 1775,

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porteuses de messages doucereux ou s’expriment des opinions toutes contraires a celles qu’elles avaient fait entendre pour blamer l’Angleterre de nous accorder l’acte de 1774, tout cela est profondement analyse. Garneau ne croit pas que le changement d’allegeance ait ete pour nous un bien. J’en sais qui partagent cette opinion. Son mot piquant a 1’adresse de Monseigneur Plessis, sur ce sujet, est le reflet de la verite. Oh ! Garneau est impartial, serein meme. Mais son impartiality n’est pas aveugle; et sa severite ne l’empeche pas de vibrer sous les injustices faites a sa race. Chauveau estirne que la partie la plus faible de son immence travail est celle qui traite des evenements qui furent pour l’auteur des evenements contemporains. Tant il est vrai que « l’on n’observe bien que ce qui est hors de soi. » Loisqu il s agit d’apprecier ce qui nous entoure immediatement, les faits auxquels Ton a ete mele, 1 oeil manque de la perspective necessaire a la contemplation. Dans ce rapprochement, les details s exage rem, et les grandes lignes sont souvent perdues. Il y a cependant des choses precieuses, meme dans ces derniers livres. Et, en attendant un jugement definitif sur les evenements brulants qui ont abouti aux troubles de 37-38, c’est peutetre encore dans Garneau que Ton trouve la notion juste des fautes commises des deux cotes, la plus loyale exposition de nos griefs, le verdict le plus equitable touchant des repressions barbares qui furent sans mesure aucune avec les actes cornmis par nos patriotes.

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