IV. Son art
II me resterait encore beaucoup a dire. Garneau pourrait faire Fob jet de plusieurs legons. Je ne puis clore celle-ci sans signaler du moins son art. Garneau est un grand artiste. Ainsi que je l’ai remarque, d’une edition a 1’autre de son Histoire, il ne s’est pas contente d’ameliorer, a l’aide de documents nouveaux, le cote scientifique de son oeuvre, mais il l’a retouchee considerablement au point de vue de la forme. Combien le style de la troisieme est autrement harmonieux et frangais que celui de la premiere ! Tout est mieux fondu et plus delicatement nuance. Il y a meme des pages ou des morceaux d’une tres belle venue, et qui sont uniquement dans la troisieme. Par exemple, sa description des aurores boreales : «I1 est un phenomene que Ton peut placer au rang des beautes naturelles du Canada, ce sont les aurores boreales. Comme elles sont rares sous le ciel de l’Europe meridionale, elles exciterent vivement l’admiration des frangais. Rien d’aussi magnifique n’avait encore frappe leurs regards au milieu des nuits . . . Les aurores boreales, sans cesse en mouvement, prennent toutes les formes. Tantot elles s’elancent d’un point de 1’horizon, et s’elevent en se developpant jusqu’au sommet du ciel ; tantot elles fremissent et jaillissent de differents points des airs ; tantot elles serpentent et s’epanouissent en langant des jets de lumiere. Le plus souvent, c’est un voile immense qui semble suspendu dans l’espace, et qui flotte par grands plis avec mille reflets de diverses couleurs. Au milieu du silence,
ces meteores font entendre souvent un bruit qui ressemble au frolement de la soie ... On voit les etoiles etinceler a travers leur blancheur gazeuse . . . »1
II arrive, ga et la, mais rarement, que dans son effort de retouche, l’ecrivain laisse tomber une beaute qu’il avait trouvee dans le feu de la premiere composition. J’en veux donner un seul exemple, tire du chapitre premier du livre cinquieme, au tout commencement : l’auteur, apres avoir dit qu’a l’epoque ou les colonies de l’Amerique septentrionale naisssaient a peine, (1632), les combattants etaient tous des europeens, ajoute : « la terre qu’ils foulaient etait encore a leurs yeux une terre etrangere. Mais en 1689, les choses avaient bien change. 11 y avait alors des Canadiens, il y avait des Americains; il y avait une yatrie, ce mot si magique your le soldat. »2 Cet admirable membre de phrase a disparu par la suite, se transformant en ceci, qui me semble beaucoup plus terne : « Mais, en 1689, les choses avaient deja change : une generation nouvelle etait sortie du sol ; elle allait y attacher son honneur et son existence . . . »3 D’une fagon generale pourtant, les corrections sont heureuses. Ce sont plus que de simples corrections. L’auteur a comme jete au creuset la forme primitive, et il en a tire quelque chose de neuf et d’acheve. Les quatorze annees qui se sont ecoulees, entre la premiere
1 Livre II. Description du Canada, p. 83, de la 3e edit.
2 P. 2 du tome II de la prem. edit.
3 Tome I, p. 278 de la 3e.
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et la troisieme edition, furent evidemment remplies par ce labeur artiste, ou l’historien, tel qu’un peintre qui a ce que l’on nomme, en style d’atelier, des « repentirs », consentant a tous ces « sacrifices » en lesquels consiste, pour une grande part, l’art d’ecrire, a refondu toute sa matiere, l’a repetrie d’une main plus experte, en sorte que r oeuvre finalement sortie de ses doigts est d’une grande elegance, d’un rythme souple et varie. Voici, pris sur le vif, un exemple qui montrera le lent acherninement de son style vers une tenue toujours plus parfaite. Dans sa premiere edition, livre premier, chapitre deuxieme, page 129, il avait ecrit : « Les revolutions de cette nature n’etaient pas rares chez les nations indiennes, qui erraient dans leurs vastes forets, sans laisser ni monuments de leur existence, ni trace de leur passage. » La deuxieme edition porte : « qui erraient dans leurs vastes forets, comme les nuages dans les airs, sans laisser aucune trace de leur passage, ni aucun monument de leur existence. » Et enfin, dans la troisieme, il a mis : « comme les nuages dans le ciel. » C’est evidemment cette derniere formule qui est la bonne. Ne dites pas que c’est un detail. En art, le detail compte. Tout y est affaire de nuance subtile et d’exacte trouvaille verbale. Le procede de Garneau ne surprendra pas ceux qui sont du metier, et qui, apres avoir couche sur le papier l’essentiel de leur pensee, se remettent a leur manuscrit avec un cerveau repose et rafraichi, et font appel aux mysteres infinis du langage, pour tacher de decouvrir les com-
binaisons de sons, les alliances de mots qui leur paraissent s’adapter le mieux au verbe interieur, et le rendre le plus sensible et vivant. Je ne pretends pas qu’entre sa premiere et sa derniere manure il y a autant de difference qu’entre une esquisse et une oeuvre finie. Et pourtant, c’est presque cela. Si, peut-etre, le caractere plus spontane, la fruste poesie de l’ebauche en ont souffert, en revanche, l’art veritable y a gagne. L’Histoire de Garneau, dans sa forme definitive, n’a pas trop vieilli, ce qui est le signe inf aillible auquel on reconnait les grandes oeuvres. II y a tels episodes que Charlevoix avait en quelque sorte epuises, comme le massacre de Lachine, l’hero'isme de Dollard et de ses compagnons, et le sublime devouement de Madame de Vercheres et de sa fille Madeleine. Repassant apres l’artiste religieux, Garneau est incapable de nous le faire oublier. II donne toute sa mesure la ou personne avant lui n avait encore glane. Ainsi dans le recit de la bataille de Ste-Foye. Ah ! ce drame qui clot une ere, comme il est puissamment reconstitue ! Le sang de nos braves empourpre la neige de mars ; il semble que la prose de l’historien saigne egalement, que sa plume soit haletante, si je puis dire, secouee par les peripeties, merveilleuses et inutiles, de cette journee, la derniere de notre existence frangaise. A quoi tiennent les destinees des peuples ? Quelle est done la main invisible qui empeche les victoires, pourtant, d’etre fecondes ? Il s’en est fallu de si peu, d’un rien, et Quebec etait repris, la garnison anglaise culbutee en
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bas des remparts, et le drapeau blanc flottait a nouveau sur la patrie reconquise, ombrageant les ames liberees. Mais ce rien ne s’est pas accompli. Tant d’heroisme aevenait la matiere de l’histoire. Notre sort n’en serait pas change. Les peuples, comme les individus, doivent aller jusqu’au bout de la route que d’insondables desseins leur ont marquee . . .
Madame de Stael parle quelque part de ces artistes qui ont fait d’une seule oeuvre le but de toute leur existence, y consacrant les forces de leur esprit, concentrant sur cet unique objet toutes les ressources de leur pensee creatrice. Et c’est pourquoi les realisations nees d’un si perseverant effort ont merite de vivre. Franqois- Xavier Garneau peut prendre place parmi ce cortege auguste. II n’a guere fait autre chose, pendant toute sa carriere, que s’occuper de l’histoire de son pays. Car le reste de son labeur d’ecrivain, — poesies fugitives ou relation de son voyage en Angleterre, — n’est interessant qu’en ce qu’il nous renseigne sur sa formation intellectuelle. L’oeuvre historique qu’il a laissee ne perira pas. Ce n’est pas a dire qu’elle soit parfaite. Si son armature est a peu irreprochable de tenue et de proportion, les idees qui remplissent ce cadre ne sont pas, sur tous les points, d’une absolue justesse. La documentation en est plutot restreinte. L’on peut trouver aussi que 1’auteur fait trop souvent appel a des ecrivains qu’il y aurait quelque risque a invoquer aujourd’hui, tant la critique serieuse a montre le neant de leurs idees,
Raynal, par exemple, et bien d’autres. Pour etre pleinement equitable a 1’egard de Garneau, il faut faire entrer en ligne de compte ce manque de discipline intellectuelle que nous avons signale plus haut. Rien de plus dangereux que d’etre a soimerne son propre educateur. Et puis, les sources ou il pouvait puiser n’etaient pas largement ouvertes et abondantes, ainsi qu’a present. L’imprecision de ses references etait alors regue en histoire. Et sa tendance generale a ratiociner sur les moindres evenements est la caracteristique des historiens de son epoque. En y cedant, il obeissait a une mode que les progres scientifiques devaient abolir. En depit de ses lacunes en quelque sorte necessaires, son Histoire du Canada traversera les siecles. Je loue l’ampleur et l’unite de sa structure, la belle qualite de sa langue, sa forme bien frangaise, je loue aussi l’esprit qui a anime l’historien, specialement quand il traite de la domination anglaise, car c’est par la que Garneau demeure d’une grande opportunite. C’est par la aussi, je crois, qu’il a merite le beau titre d’historien national. Tout en etant impartial a 1’egard de la Grande Bretagne, il n’a jamais ete la dupe de sa diplomatic profondement egoiste; il a compris nos aspirations, et il les a incarnees, il leur a donne un corps et une voix. « A la cause que nous avons embrassee dans ce livre, disait-il dans sa derniere preface, — la conservation de notre religion, de notre langue et de nos lois, se rattache aujourd’hui notre propre destinee Nous n avons fait qu’ecouter les sympathies pro-
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fondes de notre coeur pour une cause qui s’appuie sur ce qu’il y a de plus saint et de plus venerable aux yeux de tous les peuples ... Si l’avenir des canadiens se trouve aujourd’hui menace, qui sait encore ce qu’il renferme dans ses entrailles ? » . . . C’est a cause de cela, de cet accent patriotique qui vibre dans son ouvrage, que Garneau est devenu comme un symbole. La voix populaire, qui si rarement se trompe, lui a decerne la plus magnifique des recompenses, en l’appelant d’un norn que la posterity la plus lointaine ratifiera : Frangois- Xavier Garneau, Historien National du Canada.
Louis-Philippe Turcotte
Rien de moins serein que l’histoire du Canada dans son ensemble, mais surtout a partir de la^ conquete anglaise. L’on n’y voit guere de ces periodes qui se deroulent sous les yeux comme un calme paysage. Tout est heurts, soubresauts, commotions. Sous la domination frangaise, il y a eu les incursions des sauvages, et les perpetuelles menaces venues des colonies voisines, pour tioubler cette paix a laquelle un peuple aspire legitimement, et qui seule peut lui permettre d’atteindre son developpement normal. Depuis que le sort nous a jetes entre des mains etrangeres, avons-nous goute, sous les divers regimes dont nous avons fait l'essai tour a tour, cette tranquillite feconde, mere des arts, necessaire au pi ogies dans tons les ordres ? Je ne le crois pas. II y a toujours eu quelque chose d’eminemment instable dans notre condition : notre vie presente manquait de veritable equilibre ; nos lendemains etaient enigmatiques. Ils le resteront sans doute, tant que nous n’aurons pas touche a cette forme definitive dans laquelle les energies de la race s’epanouiront librement. Car, de quelque nom ambitieux qu’on le decore, et quelque soin que Ton prenne de voiler de fleurs les liens
dont il charge l’arae d’un peuple, 1’etat colonial reserve a celui-ci des surprises desagreables.
C’est ainsi qu’en fevrier 1841 nous etait impose un gouvernement qui semblait aux meilleurs esprits une regression, l’aneantissement, par ordre officiel, de toutes ces franchises pour la conquete desquelles nos peres avaient tant lutte. II s’agit de 1’Union du Haut et du Bas-Canada. Des 1820, cette idee de la fusion des deux provinces, a 1’avantage de la race superieure, s’etait presentee a Tesprit des hommes d’Etat anglais. Mais la Grande-Bretagne precede rarement par a-coups. Elle laisse a ses projets, generalement ego'istes, le temps de murir, et les lance quand l’occasion lui semble favorable. L’on appelle cela, dit-on, de la haute diplomatic. C’est aux alentours de 1839 que le plan emis vingt ans plus tot fut repris serieusement, discute dans la 'Chambre des Communes et la Chambre des Lords, et finalement adopte. Les evenements qui s’etaient passes chez nous, les perpetuels conflits entre l’assernblee legislative et le conseil, le tour parfois violent et provocateur donne a nos legitimes revendications, les agitations partielles qui avaient eclate au sein de notre peuple, et qui etaient le fruit de 1’exasperation, mais ou il etait impossible de voir une revolte savamment menee, et organisee selon toutes les regies de l’art militaire, n’avaient pas ete sans influence sur la determination de la Metropole. L’Angleterre avait etouffe dans le sang et dans l’exil cette chouannerie, cette rebellion de paysans coupables d’avoir obei a la
LOUIS-PHILIPPE turcotte
generosite de leur coeur plutot qu’aux calculs de ia pi udence humaine. Non contente du grand n ombre de victimes que s’etait choisies sa sommaire justice, et qui durent payer de leur vie ou de leur liberte leur participation irraisonnee et si explicable a ce soulevement, elle voulut faire pesei sur touie Ia race le poids de sa rancune, en mstaurant une constitution destinee a nous broyer comme nationality distincte et a effacer nos traits eternels.
L equite, aussi bien que la gratitude, nous fait un devoir de noter que lorsque la question de changer notre gouvernement fut discutee au parlement britannique, il se trouva des hommes pour piotester contre cette mesure attentatoire aux droits politiques, civils, et naturels de la majorite. ^ Dans la Chambre des Communes, O’Connell, 0 Brien ei Hume eurent le courage de prendre notre defense, et de montrer que le plan propose par le ministere, avec son inegalite de representation et sa proscription de la langue francaise, etait un outrage a notre race et attaquait le principe meme de notre vie. C’est surtout dans la Charnbre des Lords que l’on entendit retentir des accents inspires par un sage esprit politique et de larges vues humaines. Le due de Wellington, lord Ellenborough, lord Brougham, le comte de Hardwicke, lord Gosford s’opposerent energiquement a ce projet pour des raisons fondees sur 1 honnstece et la justice. Rien n’y fit. Apres avoir ete vote dans la Chambre des Lords, Facte d’union recevait la sanction royale, le 23 juillet 1840.
L’on se rappelle que l’histoire de Garneau s’acheve au seuil de cette phase nouvelle de notre existence. L’avenir apparaissait bien sombre a notre historien national. Ses dernieres pages sont toutes teintees de la tristesse qui emplit son ame a l’espect du regime qui va etre inaugure, et dont le dessein evident parait etre « de nous noyer », selon 1’expression qu’avait employee lord Gosford. Cependant Garneau ne desespere pas : « Si Favenir des canadiens se trouve aujourd’hui menacee, qui sait encore ce qu’il renferme dans ses entrailles ? » Et en effet, la Providence devait encore line fois nous sauver. Le regime tyrannique dans lequel Ton nous enferma, en 1840, s’assouplit peu a peu sous la pression que lui firent subir ceux qui avaient alors la gloire d’incarner les aspirations de la race, et de reclamer la reconnaissance de nos droits. « Les circonstances ne font pas le genie, a dit Lamennais, elles donnent au genie Foccasion de se reveler. » Les dix-sept annees que FUnion des Canadas a dure furent pour un La Fontaine, un Morin, un Tache, un Cartier, Foccasion de deployer toutes les ressources de leur grande ame. C’est cette epoque curieuse et ardente de notre vie nationale que Louis-Philippe Turcotte a fixee dans son ouvrage : Le Canada sous V Union, ouvrage de grande valeur auquel nous voulons consacrer la presente legon.
I. Sa vocation historique Louis-Philippe Turcotte est ne a Saint-Jean de File d’Orleans, le 11 juillet 1842, d’une bonne
LOUIS-PHILIPPE TURCOTTE
famille de cultivateurs, et il est mort a Quebec, le 3 avril 1878. II n’a done vecu que trente-six ans. Apres avoir frequente la petite ecole de sa paroisse, et appris, au presbytere, les rudiments du latin, il entra, en 1855, au seminaire de Quebec. II n’y resta que trois ans. Nous ne savons exactement pour quelle raison il ne continua pas son cours classique. Il aimait pourtant l’etude. Son application au travail fut remarquee. Et ses parents avaient les moyens de le tenir au seminaire. Peut-etre fut-ce par une inconstance assez naturelle a la jeunesse qu’il abandonna ses classes ? Un cours classique, cela parait si long ! Combien le commencent avec enthousiasme, et qui se decouragent au milieu de la carriere ! Toujours est-il qu’en 1858, Turcotte disait adieu au grec et au latin, pour orienter sa vie dans un sens tout different. Il avait deux freres dans le commerce. L’un, Nazaire, faisait dans les epiceries. Il devait y reussir, et devenir l’un des plus gros negociants de Quebec. Je me rappelle l’avoir vu, alors que j’etais etudiant au seminaire de Quebec. J’en ai surtout entendu parler. Il attirait 1’attention, par sa belle fortune, qu’il avait batie lui-meme. Dans notre etat de civilisation, les belles fortunes sont plus admirees que les oeuvres d’art ; les bourgeois cossus sont des manieres de celebrites. Nazaire Turcotte, epicier en gros de la Basse-Ville, s’etait fait construire sur la Grande Allee, une espece de palais, tout pres de l’H6tel du Parlement. Cette residence passait pour la plus luxueuse de tout Quebec. Le luxe,
meme dans notre Athenes, n’est pas sans exercer son attrait. Si je ne me trompe, cette demeure, que Ton disait princiere, mais que je n’ai pu contempler que du dehors, est maintenant la propriety des Chevaliers de Colomb.
Or, est-ce un vague ennui qui porta Louis- Philippe Turcotte a renoncer a ses etudes ? Ou est-ce le desir de se rendre immediatement utile a son frere Nazaire, alors que celui-ci venait de lancer un commerce qui devait le mener si loin ? Ou encore, se jugeait-il plutot propre aux affaires qu’aux travaux de l’esprit ? Les speculations de la pensee lui semblaient-elles bien lentes, et d’un resultat fort problematique, a cote d’occupations qui etaient d’un rendement immediat, et qui permettaient d’entrevoir un avenir de richesse ? Nous sommes sans lumieres la-dessus. A defaut de renseignements certains, j’irai de ma conjecture. En entrant au service de son frere, et en se destinant lui aussi au negoce, Louis-Philippe Turcotte cedait a la tendance profonde de sa nature positive et realiste. Pourtant, cette voie meme dans laquelle il s’engageait, devait le conduire, par un detour tout-a-fait inattendu, a sa veritable vocation, qui etait d’etre historien. Le 31 decembre 1859, Turcotte s’en allait, avec deux compagnons, vers Saint-Jean, sa paroisse natale, pour passer le jour de Fan avec les siens. « Comme la glace n’etait prise que depuis la veille, ils faisaient le trajet a pied. Ils arrivent sans accident aux abords du Bout-de-l’Isle ; les « battures » sont dans un etat dangereux. L’un des voyageurs
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— c’etait Louis-Philippe — s’avance, sans precaution ; tout-a-coup, il sent la glace ceder et se briser sous ses pas ; il s’enfonce jusqu’aux bras. Effraye par cet accident, Tun des jeunes gens reprend aussitot le chemin de la ville, sans penser a son infortune compagnon. Le troisieme, plus humain, ou possedant du moins plus de sang froid, s’empresse de porter secours a son ami, et parvient, quoiqu’avec beaucoup de difficulty a le retirer de 1’eau. Glace jusqu’au coeur, transi dans tous ses membres, le jeune homme, victime de son imprudence, peut, a l’aide de son compagnon, se trainer jusqu’a l’hotel Trudel, ou il change de vetement. Dans l’apres-midi du meme jour, sans attendre que ses vetements soient entierement seches, il se rend en voiture, par un froid intense, a Saint-Jean, sa paroisse natale. » 1
Cet accident fit de Louis-Philippe Turcotte un invalide pour le reste de ses jours. Une grave maladie se declara bientot. Pendant les six annees qui suivirent, Turcotte endura un martyre qui ne lui laissa de repit ni de jour ni de nuit. Ses douleurs etaient atroces. Elies se calmerent enfin, mais apres avoir marque a jamais leur victime. Il resta infirme, perclus, aux trois-quarts paralyse, ne pouvant marcher un peu qu’avec des bequilles. Cependant, le cerveau du jeune homme etait intact. Il semblait que la vie qui avait quitte les membres s’etait refugiee dans la tete. Il ressentait un grand besoin d’activite. Mais que faire
1 J. P. Tardivel. Notice biographique sur L. P. Turcotte. Ann. de l’Ins. Can. de Quebec, 1878, No. 5, P. 75.
dans un pareil etat ? Comment s’employer a quelque chose d’utile ? Je me rappelle avoir lu, je ne sais plus ou, la parole suivante : « Mon ami, tu souffres ? Fais de ta douleur un poeme, et elle guerira. » Turcotte eut 1’idee, sinon de guerir, du moins de charmer et consoler sa douleur, en s’occupant d’histoire. II prepara d’abord, avec beaucoup de soin, celle de sa paroisse natale, puis le cadre s’elargissant comme a son insu, il etendit son travail a toute l’lsle d’Orleans. Cette histoire, que Ton dit « interessante et fidele », et qui parut en 1867, ayant ete bien regue du public, l’auteur fut engage a continuer dans cette voie. C’est alors qu’il se mit a composer Le Canada sous l’ Union, dont la premiere partie parut en 1871 et la deuxieme en 1872.
Representons-nous bien les circonstances, plutot defavorables, dans lesquelles l’auteur entreprit et mena a bonne fin son oeuvre. II est chez lui, dans son lie, et intellectuellement parlant, tout seul comme Robinson, loin de toute excitation cerebrale, et par dessus le marche, infirme et souffrant. Et il est jeune encore, il a a peine vingtcinq ans. Il n’a fait que trois ans de seminaire. Sa formation sous des maitres n’a done pas ete poussee tres-loin. Et puis, l’epoque qu’il tente de reconstituer est toute recente. Le Canada vient a peine d’en sortir. Elle n’a pas ete racontee encore. Sans doute les documents sont la, ils gisent epars, comme des materiaux sur le chantier. Mais quel parti cet historien en herbe pourra-t-il en tirer ? Il est sans guide immediat, pour le diriger
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a travers toutes ces masses informes, pour lui montrer comment les ordonner en un ensemble harmonieux. Certes, l’exemple qu’il donne est admirable. Cela est beau de le voir essayer de distraire en des occupations serieuses ses longues journees melancoliques, au lieu de gemir inutilement sur sa vie brisee. Le resultat, cependant, sera-t-il au niveau de sa bonne volonte ? L’oeuvre qui naitra dans des conditions si desavantageuses vaudra-t-elle l’effort qu’elle aura coute ? II manque a 1’auteur la perspective, ce recul dans le temps, qui apparait si necessaire a la saine appreciation des evenements du passe. II lui manque la maturite de l’esprit. Pascal nous dit que c’est a vingt-cinq ans que se fait « 1’ebranlement salutaire de la raison. » Louis-Philippe Turcotte a tout juste vingt-cinq ans. Serai t-il done pret a cueillir deja, et sitot, les fruits produits dans une intelligence humaine par cet eveil veritable a la pensee ? Ou bien, les lois qui president au developpement de l’esprit n’auraient-elles pas ete suspendues a son sujet ? Ne serait-il pas, par hasard, une exception a laquelle Ton ne doit pas appliquer les regies communes ? « L’homme n’enseigne pas ce qu’inspire le ciel », a ecrit Lamartine. Et peut-etre Turcotte avait-il re^u de telles intuitions qu’il a pu, hors de tous les secours ordinaires, et par le seul instinct de son genie, parvenir au rang de grand historien. Cela s’est vu deja. Et je me demande pourquoi notre litterature ne presenterait pas un pareil exemple. L’examen de son oeuvre nous dira ce qui en est.