‹ Nos hommes de lettres [microforme]Chapitre 19 sur 40 · CORRE · texte numérisé non relu

CORRE

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de mettre en relief un échantillon pur et simple des mœurs canadiennes de nos jours, ce livre ne contient pas et certes ne peut contenir de ces scènes émouvantes, tragiques, étranges et à sensation qui font la vogue et le succès des romans étrangers et la fortune de leurs auteurs. Ilne faut pas, cependant, en conclure que les passions, les vices qui rongent les vieilles sociétés, n'existent pas aussi en Amérique. Hélas! nous pouvons malheureusement montrer trop de types qui ne le cèdent pas en scélératesse à ceux du vieux monde décrépit; mais ce dévergondage de mœurs, d'idées et d’allures qui est général dans les vieux pays et chez nos voisins, ne se rencontre qu’exceptionnellement dans nos mœurs; et quand il s’y trouve, ce n’est que d’une manière restreinte et accidentelle. Tous les caractères, bons où mauvais, se rencontrent, comme de raison, plus ou moins partout, selon le plus ou le moins de moralité des peuples. Le fond du cœur est le même, mais chaque pays a ses manières de vivre, ses usages, ses instincts, ses goûts, ses aspirations, ses penchants, ses intérêts, ses traditions qui agissent plus ou moins sur le tempérament, sur le caractère et partant sur les mœurs des populations. L'action atmosphérique même agit et se fait sentir. Notre climat rigoureux et sain ne produit certes pas comme celui des pays brülés du soleil, cette nonchalance, cette paresse et en même temps cette violence des sens et cet amour du pillage et du meurtre dont on est si fréquemment témoin ailleurs qu'ici. Notre état de société simple, monotone, le peu de densité relative de la population, nos idées économiques, nos tendances, notre éducation sociale et politique, poussent la masse de la population qui est

encore relativement saine et morale, à se contenter d'ambitionner une aisance honnête et paisible.

Une foule d’autres causes qui, ailleurs, fournissent un contingent toujours croissant de scélérats, et qui bouleversent des classes entières de la société, nous sont encore heureusement inconnues et ne viennent pas, comme en Europe, heurter et briser l'organisme social. Dans le vieux monde, toute la société, du sommet à la base, est plus ou moins profondément atteinte moralement d’une manière ou d’une autre ; les secousses morales sont en proportion avec les chocs révolutionnaires. Les rôles grandissent suivant la grandeur des crimes ou l'éclat des vertus que commettent ou pratiquent les hommes qui sont en cause. Ici, nous sommes encore un petit peuple, ou plutôt une grande famille. Nos mœurs, nos rôles nos actions se ressentent de cette position normale De sorte que, si dans l’ancien monde, les grands drames font la règle, chez nous ils forment l'exception.

Autrefois nous avions nos champs de bataille pour agrandir nos actions et les poëtiser. Depuis la conquête et depuis surtout un demi siècle, la charue à remplacé le mousquet. Fabius est détroné‘ par Cincinnatus et encore nous n'avons pas même ce dernier tel qu’il devrait être! Nos mœurs s’en ressentent, Les mœurs de famille sont à peu près les mêmes,mais les mœurs nationales sont bien changées!

Les mœurs de famille que Charles Guérin représensente sont loin de se prêter à la poësie, au pittoresque, à l'originalité, comme les mœurs de nos ateux qui vivaient il y a un siècle et plus. Nous n'avons pas aujourd'hui, pour théâtre, les champs de bataille, les expéditions lointaines, les luttes avec les sauvages :

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nos mœurs, surtout celles des villes, sont bien altérées, bien méconnaissables. De poétiques elles sont devenues prosaiques, monotones et d’un terre-àterre désespérant. Nous voyons, il est vrai, poindre un horizon, mais nous manquons de théâtre. Nous avons la liberté politique, mais sous d’autres rapports, le pays est encore emmaillotté dans les ténèbres. Nous avons l’espace, mais nous manquons d'air et nous étouffons ! Aussi, notre littérature s’en ressentelle. Pour lui donner de la vie, de l'originalité, il faut aller lui en chercher dans notre passé.

Voilà pourquoi, voyant l’action dramatique lui faire défaut, l’auteur de Charles Guérin s'est rejeté sur le style. Au lieu d'un tableau de scènes nationales émouvant, il a fait une peinture de mœurs de famille. C’est une œuvre d'imagination, mais ce n’est pas un roman dans le vrai sens du mot. |

Cependant Charles Guérin n’est pas un livre manqué, comme quelques critiques se sont plu à le dire. C’est plutôt un roman que l’auteur n’a pas voulu ou n’a pas pu terminer sans interruption. L'ouvrage semble avoir été trainé en langueur. Somme toute, l’agencement de l’œuvre n’est pas assez compliqué ; l'intrigue pas assez nouée. On admire parfois le style élégant, mais l'intérêt de l’action principale étant peu soutenu, ne captive pas. C’est un défaut grave, sans doute, mais qui cependant, ne suffit pas, en face des autres qualités du livre, pour endormir le lecteur, comme un mauvais plaisant l’a, un jour, affirmé, plutôt pour rire, pensons-nous, que d’une manière sérieuse.

Une belle page qu’il nous est impossible de ne pas citer, c’est la suivante que nous extrayons d’un ouvrage inédit de Chauveau sur l'Etat de la littérature

en France depuis la révolution. On y reconnait un maitre dissertateur aussi familier avec les événements historiques qu’'habile à distinguer et à apprécier les beautés littéraires des diverses époques :

“ La révolution française est non seulement une époque dans l’histoire de France, c'est une époque dans l'histoire universelle, c'est une des phases que l'humanité avait À subir dans unesmarche dont nous ignorons le terme, comme a dit madame de Staël, ceux qui la considèrent comme un accident, n’ont porté leurs regards ni dans le passé ni dans l'avenir, Ils ont pris les acteurs pour la pièce et afin de satisfaire leurs passions, ils ont attribué aux homines du moment ce que les siècles avaient préparé.

Un tel événement a dû laisser ses traces dans la littérature de tous les peuples qui en ont subi l'influence; car la littérature, vous le savez, c'est l’art d'exprimer la pensée, et il n'est pas besoin de vous dire que l’on pense à ce que l’on sent, à ce que l’on éprouve, enfin à ce qui nous arrive. La littérature est donc aux nations, ce que le style est à l’homme, s’il est vrai, comme on l'a dit, que le style soit l'homme, la littérature d’un peuple, c'est son histoire; c’est l'ensemble des écrits de ses concitoyens les plus distingués ; philosophes, savants, poëtes, romanciers, jurisconsultes, politiques, prédicateurs, et, à notre époque, journalistes, c’est-àdire, un peu, de tout cela. Elle renferme à peu près toutes choses, et c'est grâce à la précieuse qualité qu’elle a de survivre à tout, qu’il nous est donné de connaitre les sociétés qui nous ont précédés. Les monuments de pierre et de marbre sont rongés par le temps, les lois deviennent des lettres mortes, les mœurs quelque chose de fabuleux, les costumes de pures mascarades, les objets les plus ordinaires, les plus usuels, quelque chose de fantastique, les tableaux même des artistes descendent morceau à morceau de sur la toile où le génie les avait jetées; quelques écrits ou même quelque chants poëtiques répétés de bouche en bouche surnagent et nous disent ce qu'était tout le reste. C'est que d’un côté, l’on s'était fié à la matière qui a pour condition d'existence le temps et l’espace, et que, de l’autre côté, l’on s’est adressé à la pensée qui tient quelque chose de l'infini et de l'éternité, De toutes les fermentations politiques, la littérature est souvent le seul résidu qu’il soit possible d'analyser, Un météore a passé dans les airs, une lueur diversement colorée a brillé, une explosion s’est fait entendre; vous vous rendez sur les lieux, vous ramassez quelques pierres encore fumantes, vous les soumettez à l'analyse, et vous connaissez la nature de ce corps qui vous est venu de l'espace. Une révolution a passé sur un peuple, elle a jeté une clarté immense qui s’est éteinte avec elle,

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vous Ôtes resté étourdi du bruit qu'elle a fait, mais bientôt vous prenez quelque livres écrits sous son inspiration, vous les lisez, et si vous Ôtes observateur, vous savez à quoi vous en tenir. Ces livres ont beau vouloir mentir, si vous ne croyez pas ce qu'ils disent, la manière dont ils le disent, suffira pour vous éclairer: les pensées qu'ils soutiennent comme les pierres de l'atrolite sont incandescentes peut-ûtre, mais en elles est empreint l'esprit de l'époque. La révolution française, ainsi que la révolution américaine qui a reçu d'elle l'impulsion et la lui a rendue à son tour, sont considérées comme un des développements progressifs des sociétés chrétiennes ; par elles le gouvernement démocratique a envahi le nouveau-monde, et le gouvernement constitutionel a jeté de profondes racines dans l'ancien, Si l’on parcourait avec attention l’histoire du genre humain, on trouverait qu’il est en lui deux forces opposées et que l’on serait tenté de comparer à celles qui régissent le monde astronomique en particulier et le monde matériel en général : une force de concentration, et une force d'expansion, l’une qui tend à rassembler vers un foyer commun le pouvoir public, les richesses, les connaissances, à centupler pour certains individus et certaines classes toutes ces choses qui sont les.moyens d'action que l’homme a sur l'homme, et l’autre qui tend à répandre, à universaliser toutes ces choses, à les rendre autant que possible communes à tous et égales pour tous. De la combinaison de ces deux forces dans les proportions voulues,

résullerait l'ordre moral et l'état normal de la société, de même que les autres sont emportées dans la direction voulue par une force combinée que l’on appelle aussi résultante. Mais il n’en est pas de même, et les grandes révolutions naissent de l'abus de l’une ou de l’autre de ces forces. La France et tous les pays qui sont parvenus au mûme degré de civilisation, en sont maintenant à une époque d'expansion littéraire et scientifique, suite naturelle d’un grand mouvement d'expansion du pouvoir politique et de toutes les conséquences matérielles qui s'en

peuvent aisément déduire. La littérature, à l'exemple des institutiois

sociales, s'est démocratiste, s’est universalisée. Ne vous semble-t-il

pas, messieurs, qu'avec cette idée on se rendrait mieux compte des

changements étranges qui se sont opérés dans le style, et de la prédi-

lection accordée maintenant à certains genres, qu'en les attribuant

uniquement à l'amour de la variété, à la satiété du beau, et au déclin du bon goût? Parce qu'il est arrivé à Rome qu'après le siècle d'Auguste,

la littérature a décliné; parcequ’il est convenu de dire qu’elle a atteint

son apogée en France sous le siècle de Louis XIV; parce qu'il a plu

aux beaux esprits du 17me siècle de comparer sans cesse le monarque

français à l’empereur romain; s’en suit-il nécessairement que le 18me et

19me siécles soient deux périodes de décadence littéraire? Il ne faut pas

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pousser l'amour. de l’analogie aussi loin que cela. D'ailleurs y a-t-il même de la comparaison à faire entre les événements qui suivirent chacune de ces deux grandes époques? Après Auguste il n'y a eu rien d'aussi grand que lui jusqu'à l’écroulement de l'empire; mais après Louis XIV, l'Europe n’a-t-elle pas vu plusieurs choses plus grandes que lui et plus grandes qu'Auguste ? N’y a-t-il pas eu la révolution, Bonaparte et la monarchie constitutionelle, c’est-à-dire l'oräre uni à la liberté? Voilà de quoi inspirer bien des poëtes, et voilà ce qui les a inspirés en effet. Parceque la vrose et la poësie d’un siècle libre ne parlent pas exactement le même language que celles d’un siècle de despotisme, faut-il les traiter avec dédain, et dire qu’elles sont déchues? Non, messieurs, vous ne direz point cela; mais vous direz seulement qu'avec l’humanité entière elles sont entrées dans une voie nouvelle et que, s’il faut juger de leur succès par leur début dans la carrière, il n’y a pas lieu de désespérer.”

Pour trouver quelque chose qui égale ces pages aussi éloquentes que bien pensées et surtout bien écrites, il faut chercher dans les œuvres des grands maitres littéraires de la France.

Chauveau est un orateur académique plutôt qu’un tribun parlementaire, et si nous avions à faire une comparaison entre lui et quelqu'écrivain français, nous le comparerions volontiers à Villemain.

L’estrade du tribun ne va point à sa nature poetique, à ses goûts littéraires. Il s’y trouve trop près des orages et des tempêtes politiques qui le font vaciller et le rapetissent. Mais s’il était en France, il serait vraiment digne d'occuper un fauteuil à l’Académie.

Pour un homme littéraire, il s’est beaucoup trop prodigué comme orateur politique. Il n’est pas assez tribun pour haranguer les masses avec éclat, et surtout, avec succès. L’enceinte de l’ Ecole Normale ou une salle académique lui sont nécessaires pour qu'il soit à son aise et véritablement à sa place. Là

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et alors, on saisit toutes les beautés de son élocution riche et facile.

Deux fois, cependant, il a été éloquent en public. La première fois, à l’occasion de linauguration du monument des braves de 1760, et la seconde, le jour des obsèques de l'historien Garneau.

Qu'on veuille bien nous permettre de dire ici quelques mots du premier discours.

Quel beau jour doublement national et par les souvenirs glorieux qu'ilrappelait et par la signification de concorde et d'union des deux peuples qui prenaient part à la fête !

Il y avait là un auditoire d'environ dix mille personnes, peut-être plus. La France et l'Angleterre y étaient représentées, la première, dans la personne du commandant de Belvèze qui eut l’honneur de faire sillonner dans les eaux du Saint-Laurent le premier navire de guerre français que l’on eût vu depuis un siècle; la seconde par le gouverneurgénéral du Canada. Marins français et soldats anglais fraternisaient ensemble, préludant ainsi, dès ce jour, à l’alliance que fit éclore la guerre de Crimée ! Tout ce que le natriotisme et l’orgueil national du peuple canadien avait pu accomplir pour rendre la fête digne du but que l'on s'était proposé, avait été fait.

Chauveau fut chargé de faire le panégéryque des braves des deux nations dont les descendants voulaient couronner, ce jour là, la tombe commune pour cimenter une éternelle union.

Sa voix, d’abord faible et comme fatigute par les émotions de la fête, se perdait, en partie emportée par la brise qui se mêlait aux mille bruits confus de

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la foule immense et frémissante ; cependant, peu à peu, surmontant l'émotion et la fatigue, l’orateur s'éleva au-dessus des murmures du vent et des clameurs sympathiques de la foule.

Ce n'était pas encore le tribun dont les mâles accents électrisent les masses, non, mais on entendait comme une voix, —un écho du passé, —qui s'élevait du champ de bataille pour évoquer les mânes des braves dont on couronnait en ce moment, après un siècle d’oubli, l'endroit couvert de leurs ossements et de leurs lauriers! Chauveau eut de beaux mouvements oratoires, des entrainements d’éloquence vraiment remplis d'enthousiasme patriotique, des expressions sublimes, des images très bien appropriées, des comparaisons saisissantes, des tableaux parfaits des événements et des luttes qu’il rappelait à la mémoire et à l’admiration de ses auditeurs,

Comme morceau d’éloquence littéraire, ce discours est un chef-d'œuvre.

Revenons maintenant à l’homme politique.

Lorsque son ami Cauchon eùt abandonné, et pour cause, la tâche de former le premier ministère de la province de Québec, Chauveau fut chargé d'accomplir cette œuvre ingrate et difficile. Il garda les mêmes hommes que l’on avait choisis dont le but de mieux leurer Cauchon. En cela, il fit mal, croyons-nous. Il eût tort de se laisser imposer un ministère. Tel que constitué, son cabinet ressemblait à un Olimpe où il n’y avait que des dieux de paille et un seul Apollon véritable ! En s’entourant d'hommes capables et non de nullités ou de capacités secondaires il n'eut pas éclipsé ses collègues, même celui qui n’est inférieur à

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personne, c'est vrai, mais d’un autre côté, la province de Québec, aurait énormément gagné, si dans le choix de tous les ministres locaux, il eût considéré plus la qualité que le nombre, plus la véritable grandeur que la grosseur demeusurée! Aussi, son ministère, pour nous servir d’une expression familière, mais très juste, n’a-til jamais marché que sur trois pattes maloré une majorité plus que docile! Comme premier ministre local, Chauveau a gouverné sous l'œil de ses patrons fédéraux, le plus tranquillement du monde, mais la province de Québec a eu un sort bien pitoyable.

En sa qualité d'homme d'état, Chauveau n'a certainement pas atteint la hauteur où il est parvenu comme écrivain. La capacité politique ne lui fait pas défaut, au contraire, mais pour se maintenir au timon de l’état et diriger les affaires publiques, il faut plus que du talent, plus que de l'honnêteté même, il faut de la volonté, il faut surtout de l'énergie, si l'on veut mettre en pratique ce que l’on fait si bien en théorie.

Chauveau manque de cette énergie.

Poëte, il a le caractère de la plupart des poëtes. Nature impressionable et, partant, irritable mais en même temps sensible, la moindre contrariété le met hors de lui-même. Il se fâche ou il boude. Ce n’est pas un maitre despotique et hargneux comme Cartier, mais c’est un chef courtois et poli aui veut être obéi avec force salutations et calineries. Il se croit seul capable et seul digne d’être premier ministre. L’encens est son élément. On dirait que l’ancien président au Conseil-Législatif des Canadas- Unis--qui est revenu dernièrement sur la scène

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