‹ Nos hommes de lettres [microforme]Chapitre 21 sur 40 · CRÉMAZIE · texte numérisé non relu

CRÉMAZIE

Quelqu'un a dit, un jour, que le nom de ce poete ne devrait plus être prononcé en Canada. Nous ne sommes pas de cette opinion et nous croyons que beaucoup d’autres personnes pensent comme nous sous ce rapport.

Victor Hugo a laissé tomber de sa lyre, au sujet de la femme qui succombe comme Magdeleine la pêcheresse, deux vers admirables de mansuétude et de constante actualité, qui rappellent bien la divine réponse du Christ à ceux qui se montraient implacables envers la femme adultère :

“ Que celui d'entre vous qui n’est pas coupable, lui jette la première pierre !’’

a dit celui qui racheta les péchés du monde.

Voici maintenant les beaux vers de Victor Hugo :

& Oh! n’insultez jamais une femme qui tombe ! Qui sait sous quel fardeau la pauvre âme succombe !

De même aussi et à plus forte raison, encore, ne jetons jamais la pierre à l’homme de génie qu’un jour le malheur fait fléchir dans la voie ardue et douloureuse où il est quelquefois obligé de passer !

Il y a des criminels par habitude, par goût, par calcul, par intérêt, par passion, soit de haïne, de vengeance ou autre, il y en a aussi par accident. Des uns et des autres le repentir sincère purifie la faute si elle ne l’efface pas; mais souvent pour les seconds l’expiation devient, même ici-bas, une auréole sinon de martyr du moins de victime marquée du

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scéau de la fatalité. Tenons donc compte de la faute mais plaçons aussi dans la balance les circonstances atténuantes. Quand il s’agit de juger un accusé, ou même un coupable, tout juge doit demander à sa conscience comme Charlequint en face du tombeau de Charlemagne dans le beau drame d’Hernani par Victor Hugo : bé

es... (par où faut-il que je commence ?

Et la conscience répondra toujours :

ss... mOn fils par la clémence!”

Les poëtes sont comme les femmes, dignes de mensuétude et de pardon. Si, comme citoyen, Crémazie a failli à la voix de l'honneur et du devoir; s’il a manqué de courage au moment de la lutte et surtout au bord de l’abime, grace en grande partie à de misérables complices encore plus coupables que lui; on peut certainement apporter en sa faveur, que le poëte a racheté en grande partie les fautes de l’homme privé.

Oui, on peut encore se rappeler avec un noble et légitime orgueil, le nom du poëte qui a composé Le drapeau de Carillon, Le vieux soldat et La promenade de trois morts. Oui, quelque soit l'endroit lointain où il pleure dans l’exil son cher Canada, qu'il savait si bien chanter; quelque soit le ciel qui l’abrite et le sol qu'il foule ; si ce faible écho d'un compatriote frappe, par hasard, son oreille de poëte ; si ces humbles lignes tombent sous son regard attristé ; qu’il sache que, comme poête, comme littérateur, il a toujours sa place dans le cœur des Canadiens-Français qui eux, savent peut-être mieux et plus qu'aucun autre peuple, de ce temps-ci surtout, combien le pain de

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l'exilé est amer, comme le disait si souvent et ave tant de tristesse et de vérité, feu Emile de Fenouillet, l'ami de Crémazie.

Pauvre Crémazie ! comme il a été traitreusement circonvenu par de faux amis, et comme il a été ensuite lâchement äbandonné et sacrifié par eux! Ah ! si les murs pouvaient parler, qu’il s'en échapperalent des révélations surprenantes à travers les murailles d’une certaine maison de la rue Saint-Louis, en face de la Place d'Armes, à Québec! Elle dirait cette certaine maison, que la veille du départ de linfortuné fugitif,ses complices qui l'avaient conduit sur le bord de l’abime, en profitant de sa prodigalité imprévoyante, pour corrompre les électeurs au moyen de l'argent obtenu par lui, sur des bilkets promissoires qu’il faisait escompter à grands sacrifices dans le but de faire honneur à ses affaires commerciales ; elle dirait, répétons-nous, cette maison, que ces prétendus amis devinrent tout à coup de marbre devant son épouvantable malheur,etrestèrentpendant longtemps sourds à ses appels navrants et répétés ! Elle dirait de plus, cette maison, que quand le pauvre et malheureux poëte leur soumit son bilan, leur plaça devant les yeux, dans toute son horrible nudité, l’affreux état où ils l'avaient réduit par leurs conseils, leurs instances, leurs cajoleries et même leurs menaces, il ne s’en trouva pas un seul parmi eux qui eût l'honnête courage de lui offrir de lui tendre la main pour le retirer de cet abime! Elle ajouterait enfin, que finalement, lorsque fou de désespoir, il les eût menacés de les envelopper dans sa honte et son déshonneur comme ils le méritaient, ils lui laissèrent le choix entre un cachot pour la vie dans le pénitentier,

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ét la faculté de pouvoir gagner au plus vite la route de l'exil! Ces misérables qui étaient cent fois plus coupables que lui, se cotisèrent pour lui payer ses frais de voyage à condition qu’il les sauvat de la Justice, eux des hommes mariés et des pères de famille haut placés, en se se sacrifiant lui, célibataire mais grand poête !

Comme nous l’écrivait, il n'y a pas encore bien longtemps, une de nos sommités littéraires, demeurant à Montréal.

“Ils ont lavé leur iniquité avec son exil!”

Oui, encore une fois, si-les murs pouvaient parler, que de prétendus grands hommes d'état qui, depuis le départ du pauvre et malheureux poête, battent insolemment le pavé de la capitale de notre province, sans honte, le regard hautain et plein de morgue, jetant le défi, le sarcasme, l’insulte et souvent la calomnie à la figure de ceux qui ne suivent pas leurs principes politiques, baisscraient le front et rentreraient sous terre, si le drame émouvant que nous venons de mentionner, pouvait être intégralement raconté sans nuire à des intérêts et à la tranquilité de certaines familles! Mais patience, l’histoire parlera, un jour, de sa grande et terrible voix, et la postérité se convaincra que de plus coupables que Crémazie auraient dù le remplacer dans le chemin douloureux de l'exil qu'il a pris, pour sauver certains individus qui méritaient, certainement beaucoup plus que lui, le cachot ou l’expatriation !

Oui, le malheur qui a frappé Crémazie, est une cause de deuil pour le Canada littéraire. En voyant le terrain glissant où le poëte s’est trouvé placé, qui

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aurait le cruel courage de lui refuser une larme, uni regret ?

D'ailleurs, cette malheureuse affaire n’a jamais été clairement expliquée, tirée à l'eau claire, comme on dit vulgairement ; mais ce que l’on en connait suffit, pour faire croire que Crémazie fut encore plus le bouc émissaire d’une clique de vils politiciens que le principal coupable. Entouré d'amis dangereux et perfides dont plusieurs furent secrètement ses complices, après avoir été ses conseillers, pour l’exploiter jusqu’au bord de l’abime où ils le laissèrent lâchement après l’y avoir conduit de sang froid et sans pitié ; il dût, pour se soustraire au chatiment avec ceux qui

‘le sacrifièrent après l'avoir perdu, quitter pour

toujours une vieille mère infirme et malade, un avenir brillant, plein d'espérance, et s'enfuir à l'étranger, plus encore, nous le répétons, à cause des méfaits des autres que des siens propres !

Aujourd’hui, plusieurs de ceux qui l'ont perdu et sacrifié, sont encore à la curée,—nous pourrions même les montrer du doigt et les nommer,—tandis que le poëte, proscrit par eux, mange le pain si amer de l'exilé, et que le Canada pleure l’un de ses bardes les plus intelligents et les plus harmonieux !

Impudents meneurs d'élections, corrupteurs de consciences, acheteurs de votes, et escamoteurs de libertés électorales, voilà de vos coups! Admirez votre ouvrage et reposez-vous sur vos lauriers, car votre victime est bien loin et ne vous troublera plus !

Avez-vous lu, lecteur, La promenade de trois morts ? Ni vous n'avez pas encore eu cet avantage, hâtezvous de lire cette dernière œuvre, mais non la

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moindre, du pauvre malheureux : c’est son testament de poëte et son chant de cygne !

Avant la catastrophe qui a brisé si tristement son avenir de citoyen et de poëte, on ne pouvait que difficilement saisir le sens et la portée de La promenade de trois morts de Crémazie; mais quand tout fut consommé, on comprit entièrement et de suite, le sombre et douloureux drame qui s'était déroulé dans l'ombre en face de la conscience épouvantée du poête! Dans ce dernier chant, on voit son cœur qui saigne et agonise de douleur et d’angoise! Ka lyre éclate et se brise! N'’attendant aucun secours des vivants qui l'ont perdu et sacrifié, il se réfugie par la pensée, au milieu des morts, Son cœur est triste comme le silence des tombeaux, et son vers est sombre et glacé comme la pierre du sépulcre!

Ecoutez les sanglots du poête ! Le dialogue qu'il fait tenir entre l’un des trois morts et un vers du tombeau, est saisissant de tristesse et de vérité. Le voici :

Le vER,

ti Ta bière est mon empire et ton corps est mon trône ; Je suis ton maitre et ton tourment, Des fibres de ton cœur je fais une couronne, Plus brillante qu'un diamant.

Le morr.,

& Oh! si je pouvais fuir cette demeure hotrible | Si je criais? peut-être une main invisible Me viendrait ouvrir le tombeau !

On dirait que là-haut on marche sur la terre, Au secours! sauvez-moil... Le cri de ma misère Ne trouve pas mème un écho,

CREMAZIÉ,.

Le ver.

“ Ils ne tentendront pas. Les vivants n'ont d'oreilles Que pour ce qui peut les servir.

[18 leur faut des honneurs, des fètes pour leurs veilles, O mort! peux-tu leur en fournir ?

LE Mour,

“ Hélas! je n'ai plus rien, rien que mon blanc suaire, Rien que mon corps flétri, rien que ma froide bière Où le jour ne parait jamais!

«“ Si je n'ai plus ces biens que leur folie adore, Ab! pour penser à moi m2s amis ont encore Le souvenir de mes bienfaits.

LE vER.

‘ Quand la main qui donnait est pour toujours fermée, Qui donc garde son souvenir ?

Et qui songe au parfum de la rose embaumée Quand on ne peut plus la cueillir ?

4 Car l’homme veut toujours que 8a reconnaissance Lui rapporte quelques profits ; Il ne se souvient plus quand tombe la puissance Dont il pouvait tirer les fruits.

O mort! tu n’as pius rien, car je fais de ta bière Mou sombre empire sépulcral.

Ton linceul est à moi, cai dans ce blanc suaire Je taille mon manteau royal,

Ce ver qui parle si lugubrement, c’est le remords ; la conscience qui répond et qui se défend, c’est le mort !

En lisant La promenade de trois morts, on songe involontairement à La comédie de la mort de Théophile Gauthier. On croit entendre dans ce chant sombre et douloureux de Crémazie, quelque chose qui ressemble à la voix lamentable et prophétique de Jérémie.

Ce poëme est la plus considérable de toutes les

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œuvres poétiques du pauvre exilé, et c'est certainement ce qu'il a fait de plus original et de plus parfait, Comme œuvre d'imagination fantastique et surtout, comme expression des sentiments d'un cœur aflligé, nous ne voyons rien dans notre littérature nationale qui puisse être comparé à ce poème.

Sous le rapport moral, il en ressort des déductions philosophiques d'une haute et salutaire portée. Quelles douloureuses pensées la lecture de ce poëme ne produit-elle pas dans notre esprit ?

Nous regrettons de ne pouvoir, faute d'espace, reproduire en entier ce beau poème qui contient tant d'émouvantes péripéties intimes, et qui fait naître de si sombres et de si amères réflexions. Il y a cependant quelques strophes si touchantes que le mort laisse tomber, au milieu de sa douleur, qu’il nous est impossible de pouvoir nous empêcher de les transcrire ici, tant elles reflètent le pénible état moral du poëte. Pendant que le mort fait entendre ses désolantes lamentations, il sent tout à coup une goutte d’eau qui, en s’infiltrant à travers la terre dont la fosse est recouverte, vient rafraichir sa chair de trépassé. Il lui semble que cette goutte de rosée est une larme, une larme de sa mère !....….

“ On dirait une larme, une larme brulante, Qui tombe sar mon front. Une voix g'missante Descend de là-haut comme un chant.

Ah! ma mère, c’est toi, dont la tendresse sainte

Vient répandre à la fois tes larmes et ta plainte Sur le tombeau de ton enfant,

‘4 O0 larme de ma mère, Petite goutte d’eau, Qui tombes sur ma bière Comme sur mon berceau ;

CREMAZIE,.

4 0 fleur épanouie De l'amour maternel,

Par un ange cueillie Dans les jurdins du ciel.

« Larme sainte et pieuse, Fille du souvenir, Perle plus précieuse Que les trésors d'Ophi' ;

& Echo divin de l'âme, Baume consolateur, Versant comme un dictame Tous les parfums du cœur ;

& O source de dilices Qui tombe avec le soir, Entrouvrant les calices Des fleurs où nait l'espoir ;

& [arme douce et b'nie, Toi, que ma mère en deuil, Des hauteurs de la vie Verse sur mon cercueil ;

“ Ah! coule, coule encore Sur mon front pâle et nu, Reste jusqu'à l'aurore, Bonheur inattendu!

& Ma tombe solitaire, Où le ver accomplit Ce terrible mystère De l'éternelle nuit,

tt Maintenant, arrosée Par ces larmes du cœur, Comme sous la rosée S'épanouit la fleur,

& Dans ses ombres profondes, Voit briller, pour un jour, Ces deux flammes fécondes, L'espérance et l'amour,

de

CREMAZIE.

“Si tu savais, ma mère, Comme il fait sombre et noir Dans cette horrible bière Où la brise du soir,

“Ni l'aurore yermeille Ne s'en viennent jamais Porter à mon oreille » La chanson des forèts.

“ Dans cctte solitude, Mon Dieu! comme il fait froid !

Comme ma couche est rude, Que mon lit est étroit!

‘ Cette nuit sans étoile, Lourde comme du plomb, Qui m'entoure d'un voile Sans fin comme sans nom ;

4 Ce ver impitoyable Qui vient me mordre au cœur, Dont le rire effroyable Me glace de terreur ;

“ Puis, cette plainte immense, Ces accents surhumains, Qu'une môme souffrance Arrache à mes voisins,

Oui, tous ces maux sans nombre, Ces réseaux de douleurs, Ont de ma fosse sombre Fait un gouffre d’horreurs $

“ Cette cffrayante bière, Pleine d'affreux secrets, Tes larmes, 6 ma mére, Vont en faire un palais!”

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Le poëte qui à chanté avec de tels accents ses douleurs, ses souffrances et ses misères d'homme,

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n’était certes pas un coupable ordinaire. On ne fait pas le mal, et surtout, on ne chante pas le bien à la fois, d’une manière aussi sensible, aussi profonde, aussi naturelle et aussi sincère, quand on veut jouer un rôle d'hypocrite et qu'on n’est pas victime d’une foule de circonstances fatales qui, sans doute, n’exonèrent pas du blâme, mais qui, jusqu’à un certain point, éveillent la sympathie et la pitié plutôt que le mépris et la réprobation. Le coupable, dans le cas présent, disparait pour faire place à la victime sacrifiée.

Crémazie (Octave) est né dans la vieille cité de Champlain, le 16 avril 1830. Le père de notre pocte était autrefois marchand et demeurait dans une maison de la rue Saint-Jean, intrà muros, qui depuis longtemps est disparue. Le père Crémazie, avait trois fils: Jacques, l’ainé, jurisconsulte de grands talents, fut, pendant plusieurs années, professeur de droit civil à l’Université-Laval, et contribua fréquemment, comme correspondant, au Journal de Québec ; Joseph- Cyrile, le second, pratiqua pendant quelque temps le notariat, puis se fit ensuite libraire et l’est encore aujourd'hui ; enfin Octave, le troisième, est le poëte qui fait le sujet de cette biographie.

Au physique, Crémazie ne payait pas de mine, cependant on ne pouvait le remarquer sans être frappé d'une certaine distinction dans sa figure un peu railleuse mais pleine de bonhomie, Cette figure était, à dire vrai, plus originale que poétique, car il était affligé d’une myopie désespérante. Celui qui ne connaissait pas Crémazie, ne se serait jamais douté que ce gros garçon jofllu, visant à se faire l'accent parisien, se tenant le plus souvent au milieu d'un amas de bouquins ou d’in-folios, et qui, les

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lunettes sur le bout du nez, la barbe touffue, hérisée, restait comme abimé dans la lecture ou la contemplation de ces volumes, pouvait être le poete Crémazie ! Nul n'aurait pensé que ce front chauve qui s'était vivement relevé en entendant du bruit, renfermait des trésors poétiques.

Nouvent aussi, il Se promenait dans son magasin en fredonnant quelques strophes de Béranger, de Lamartine, d'Hugo, de Musset et de Gauthier, et parfois aussi les siennes, tout en regardant distraitement les nombreux objets d'art, de luxe ou de fantaisie dont les tablettes étaient surchargées. Il semblait alors y chercher l'inspiration.

Dèun caractère badin, sarcastique et pointilleux, il aimait parfois, à rire, à faire le calembourg et à lancer dans l'occasion, le trait épigrammatique, mais sans malice aucune et tout simplement pour le seul plaisir de rire et de badiner. (Crémazie était une bonne et affectueuse nature, mais malheureusement trop confiante.

Ayant terminé, à l'âge de dix-sept ans, ses études au séminaire de Québec, et ne sentant aucune disposition à embrasser une profession libérale, il choisit la carrière du commerce pour y déployer son énergie et son talent: il se fit marchand libraire,

À cette époque, vers 1848, on ne voyait pas encore à Québec, les magnifiques librairies que l'on peut y admirer maintenant. La maison Crémasie était alors située sur le côté droit, en descendant, de la rue De Bleury, nommée aussi côte de la Canoterie, et qui, commençant de la rue de la Fabrique, conduit et se termine à la porte Hope, l’une des cinq ci-devant portes militaires de la

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Quoique bien fourni, l'établissement avait néanmoins une modeste apparence ; mais l'esprit d’entreprise en fit bientôt une des maisons commerciales les mieux vues et les plus achalandées. On je remplaça par le superbe magasin de la rue de la Fabrique, dans la vitrine duquel les promeneurs et les chalands de cette époque, ont admiré tant d'objets d'art, de fantaisie ou de luxe, tant de curiosités artistiques, et surtout, tant de beaux et bons ouvrages littéraires, scientifiques et autres. La maison Crémazie était alors le rendez-vous de tous les amateurs de littérature et de tous les dilellanti qui visitaient la vieille capitale.

C'était certes bien le genre d’affaires qui convenait le mieux à la nature artistique de Crémazie. Aimant les arts et la littérature, il était véritablement à son aise et chez lui, af home, dans sa vaste et splendide librairie. Aussi le gout pour la littérature se développa-t-il rapidement chez cet homme ami de tout ce qui était vrai, beau et bon. |

Il publia ses premiers essais poétiques dans le Journal de Québec; mais il ne faut pas croire qu'il composait alors des vers comme ceux que l’on peut admirer dans sa célèbre chanson du Drapeau de Carillon ! Ses débuts dans la poësie ne furent pas brillants. Devant l’hilarité que causa l'apparition de ses premiers vers, peu s’en fallut qu'il ne brisât sa lyre! Et certes il avait raison de se décourager et d'abandonner la culture des muses. Qu'on imagine des alexandrins de treize, quatorze et même quinze syllables, des rimes boiteuses, des jeux de mots dans le genre de ceux de son ami Augustin Côté,—qui lui aussi, se sentant, à cette époque, tout à coup

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atteint du feu sacré du parnasse, fa'saït rimer l'Autrichien sur le Po italien !— et l'on se convainera qu'il restait à Crémasie beaucoup à faire pour atteindre à ce dégré de perfection de style et &e rime que l'on admire dans la plupart de ses productions subscquentes qu’il aurait encore perfectionntes davantage s’il avait retouché plus soigneusement ses œuvres ; mais Crémazie avait ses heures de travail et ses moments d’indolence artistique.

Avant qu'il se fut perfectionné dans son art, Crémazie eut à subir, on le pense bien, le feu de la critique. Le spirituel Aubin écrivait dans le Fantasque à propos des premiers essais du poëte dont le Journal de Québec avait la primeur:

& C'est de la prose où les vers se sont mis!”

Aujourd'hui, le critique aussi facétieux que savant, qui avait raison à cette époque, émettrait certainement une opinion différente sur le Drapeau de Carillon et tant d’autres chefs-d'œuvres que Crémazie nous à laissés depuis ce temps là.

Ni l’auteur de La promenade de {rois mor!s, n'eût fait que ces premiers vers dont nous avons parlé, il ne serait certes pas considéré aujourd'hui comme l'un de nos premiers poëtes. Heureusement que Crémazie s’est souvenu du précepte d'Horace répété par Boileau :

‘ Toujours sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cesse et le repolissez.?

À force de polir son vers, Crémazie est parvenu a lui donner d’abord la rime et la raison, et, finalement, à devenir le poëte que l’on connait et que l’on admire toujours davantage à mesure qu'on le relit,

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À cette époque, des événements étranges, inouls, presqu'incroyables, se passaient dans la ville de Québec: on inaugurait le monument des braves de 1760, et l'union des Français et des Anglais du Canada, préludait à celle qui devait être cimentée plus tard en Crimée, entre les deux plus grands peuples de l'Europe, A peu près dans le même temps, le premier vaisseau de guerre français qui, depuis un siècle, eut sillonné les flots du Saint-Laurent, jetait l'ancre devant Québec, et la Capricieuse nous apportait la preuve que la France pensait encore au Canada. Puis vint la guerre de Crimée, les batailles d’Alma, de Balaclava, d'Inkerman, du Grand Redan, du Petit Redan, le siéce et puis finalement la prise de Nébastopol !

Chez un homme aussi sensible, aussi impressionable que Crémazie, il n'en fallait pas d'avantage pour exciter son imagination aussi ardente que poêtique, et faire résonner les cordes les plus harmonieuses et les plus vibrantes de sa lyre patriotique. Aussi se livra-t-il, dès ce moment, sans réserre et avec enthousiasme à ses inspirations. Ses chants les plus beaux et les plus doux tombèrent de sa lyre féconde, comme les notes mélodieuses d’une harpe éolienne ou les sons vibrants d’une lyre d’airain. Ses strophes tour à tour viriles et guerrières, ou plaintives et patriotiques, jaillissaient comme un torrent ou s’éparpillaient comme une ondée d'harmonie. Il chanta tour à tour les exploits glorieux de nos guerriers ; les entreprises hardies, les découvertes extraordinaires de nos explorateurs, les travaux de nos martyrs et de nos héroïnes, les souffrances, les luttes, les persécutions, les victoires, les défaites pénibles, mais hono-

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rables de nos aiïeux. Sa lyre prenait, un jour, le cri mâle et strident du clairon des batailles, le lendemain, la voix douce, plaintive d’une mandoline. Parfois, sa muse résonnait comme l'écho formidable et retentissant du vent du nord-est qui arrivant du fond du golfe, passe comme une trombe, à travers nos montagnes et nos vallons, abat et déracine nos forêts d’érables, de bouleaux et de sapins, ou fait bondir et écumer les Hots de nos lacs immenses et de notre fleuve-géant, en bouleversant leurs flots profonds et courroucés, comme la tempête fait des vagues de l'océan en fureur! Puis, quand il fut entré dans la plénitude de son génie, et qu'il eut atteint le zénith de sa gloire littéraire ; quand enfin, il fut capable de planer à grands coups d'ailes sans craindre les chütes fatales ou ridicules, au lieu de se gourmer comme le hibou paré des plumes du paon, il resta dans son triomphe, modeste et bienveillant envers les jeunes débutants !

À cette époque, en 1858, nous faisions nous aussi comme tant d’autres, bien humblement, c’est vrai, mais enfin avec courage, nos premières armes dans la presse. Le journal dont nous pouvions disposer n’était certes pas le Times de Londres, mais quelque petit que fut son format, cette humble feuille à nous, suffisait alors à notre ambition de ieune homme qui sait que le soleil luit pour tout le monde, et qui se confie pour tout le reste à son énergie, à sa persévérance et surtout à la providence. Nos opinions politiques étaient opposées à celles de lauteur de tant de charmantes pièces de poésie nationale, au partisan, à l'ami de Cauchon, et à l’admirateur des principes cauchonistes ; mais en lui adressant l’un de nos

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premiers essais poétiques, nous laissimes de côté l’individualité politique pour ne voir et ne saluer que le côté artistique du poëte, Crémazie le comprit très bien lorsque nous lui dédiämes une pièce de vers intitulée: Les aïeux. Nous demandons pardon au lecteur si nous la reproduisons ici, non pas dans l'intention de satisfaire une puérile vanité, mais dans le but de rendre hommage et justice à l’aménité du caractère de Crémazie.

Voici cet humble essai dû à une muse novice de vingt ans:

A Ocrave CRÉMAYT", ÉCUIER.

Vous qui chantez si bien des hymes à la France,

Vous qui faites pleurer notre cœur d'espérance,

Quand vous tracez en vers l’histoire des aïeux!

Vous qui sur nos malheurs mettez la poësie,

Comme autrefois, dit-on, se versait l’ambroisie Dessus les blessures des dieux !

Vous qui pour mieux venger un passé qu'on outrage,

Soulevez les tombeaux et leur rendez hommage !

Qui déposez vos chants pour couvrir les dédains !

Quand tous les noms d'honneur courent sur votre lyre,

Ne sentez-vous donc pas, devant l'affreux sourire, L'instrument tomber de vos mains ?

Quand toute ardeur s'éteint sous l’étreinte du crime,

La muse a donc encor la voix pure et sublime ?

Qui, toujours vous chantez! Quelque soit le soleil,

Quelque soit l'horizon qui se voile où rayonne,

Aux guerriers nos aïeux, vous donnez la couronne Et les soins dûs à leur sommeil!

Amant chéri de l’art, un chant patriotique Vaut mieux que tout le bruit de notre politique. Et vous le savez bien. Aussi, quand vous chantez Un Champlain, un Montcalm, leur gloire est votre gloire : Votre muse les chante en contant leur histoire ! Vous êtes bien des temps cités!

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CREMAZIE. 171

En frondant les abus j'écoute votre muse, Et sur le dos des fils voyant l'honneur qui s’use, J'invoque les aïeux! Aujourd'hui que tout meurt, Aujourd'hui qu'un pouvoir se couvre d'infamie, Je demande à genoux, pour sauver la patrie,

Un seul de ces hommes de cœur!

Un seul! car de tous ceux qu'un faux serment replace, Au un ne rougirait d'un soufflet sur la face ! L'honneur n’est point pour eux la force du devoir, In symbole du droit! Culte, langue, coutume, Ils nous salisent tout dans la fange et l'écume,

Ne laissant intact que l'espoir!

Aussi, quand vous chantez, cygne blanc dans l'orage,

Nous songcons au passé, nous réprenons courage ;

Car rien ne parle autant que la vo'x du berceau,

Et le peuple se plait aux souvenirs d'e fance!

Le deuil qu'il garde enco”, lui donne l'espérance Qu'ils protégeront son tom eau!

La réponse de Crémazie ne se fit pas attendre longtemps. La voici dans toute sa naïve cordialité :

& L. M. DARVEAU, ÉCR.

‘ Québec, ce 28 août 1858.

“ Cher monsieur, # Permettez-moi de vous offrir mes meilleurs remerciements pour les, bienveillantes paroles que vous voulez bien me faire l'honaeur de m'adresser dans voire œuvre poëtique intitul'e les a/eux. Veuillez recevoir en même temps mes félicitations bien sincères sur la verve et l'entrain que vous déplayez dans cette dernière œuvre de votre muse, qualités que j'avais déjà admirées dans vos œuvres précédentes. “« Recevez, je vous prie, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

‘ OcravE CRÉMAZIE.”

Cette lettre est certainement beaucoup trop flat- Ai teuse, nous en convenons, aussi ne la publions-nous 'h que pour montrer combien Crémazie aimait à tendre 1 la main aux jeunes talents littéraires qui cherchaient

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à poindre, et à les encourager de toutes manières, Non exemple devrait bien être imité, aujourd'hui surtout, par beaucoup de gros sinon grands personnages qui, sans avoir son talent poétiqne, ferment dédaigneusement, néanmoins, l'entrée du sanctuaire des arts au vraimérite littéraire qu'étreint l'indigence, et la porte de leurs salons fastueux aux talents qui vont demander aide et protection! Ah! les Mécène se font rares en Canada, mais, en revanche, les Zoïiles sont nombreux !

T1 y a, dit un écrivain canadien, M. J. G. Barthe, si peu de véritables admirateurs et tant de dépréciateurs de la jeunesse littéraire qui cherche à produire et à s'élever, qu'avec un peu moins de courage et de véritable talent, ce pays ne pourrait pas se glorifier d'une seule épreuve en ce genre. ??

Rien de plus vrai Cependant que ceux qui doivent, à cause de leur position sociale ou politique, protécer le talent littéraire, y songent serieusement : l'encouragement qui part d'en haut, vaut souvent beaucoup plus que quelques pincées d'argent données à regret ou en rechignant. Plus celui qui encourage par de bonnes paroles, par de bons conseils, ou bien, et c’est encore mieux, en les mettant ep position de se livrer librement et sans entraves au culte des lettres, est puissant, élevé, plus aussi celui qui reçoit, prend espoir et courage !

Nous avons mentionné le chant du Drapeau de Carillon, qu'il nous soit permis de le transcrire ici, car l'on ne saurait p le faire connaitre :

PA 0] & O Carillon! je te revois encore, C Non plus, hélas! comme en ces jours bénis,

Où dans tes murs la trompette sonore, | Pour te sauver nous avait réunis ! U

CREMAZIE. 178

res Je viens à toi quand mon âme succombe Et sent déjà son courage faiblir !

hui Oui, près de toi, venant chercher ma tombe,

ON- Pour mon drapeau je viens ici mourir!

ent aire “ Mes compagnons d'une vaine espérance, ercant encor leur cœur toujours français ; n ce, Les yeux tourns du côté de la France, qui | Diront souvent: “ Reviendront-ils jamais ?” ‘ène L'illusion consolcra leur vie.

les Moi, sans espoir, quand mes jours vont finir, Et sans entendre une parole amie, Pour mon drapeau je viens ici mourir!

DIS 4 Cet étendard, qu'aux grands jours de batailles, ierche | PRE Noble Montcalm, tu plaças dans ma main!

ES Cet étendard, qu'aux portes de Versailles,

Naguère, hélas! je déployais en vain!

Je le remets aux champs où de ta gloire qui Revivera l’immortel souvenir!

Et dans la tombe emportant ta mémoire,

Ique, Pour mon drapeau je viens ici mourir!

ent :

vent se Qu'ils sont heureux ceux qui dans la m'lée, : Près de Lévis moururent en soldats!

nées ; ; x :

En expirant, leur âme consoléc 1irage Voyait la gloire adoucir leur trépas ! bien, Vous qui dormez dans votre froide bière, on de Vous que j'implore à mon dernier soupir, Ac Réveillez-vous, en portant ma banière, ù ss Sur vos tombeaux, je viens ici mourir l” eçolt; . | La musique, digne des paroles du poëte, a été | composée par À. Dessane, autrefois organiste de la au de À x «ai cathédrale de Québec.

re 1C1,

Comment ne pas aimer son pays et la liberté, quand on lit des stances aussi belles et aussi patriotiques ?

Comment, surtout, s'empêcher de ne pas ressentir, 4 | même malgré soi, sinon de la sympathie, du moins

un peu de pitié pour celui qui a écrit de si belles

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