‹ Nos hommes de lettres [microforme]Chapitre 34 sur 40 · D CE RP NE RE F · texte numérisé non relu

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nature et non suivant les règles du puritanisme littéraire.

Cependant il ne faut pas conclure de là, que Le Jeune Latour soit sans mérite, au contraire. On y découvre un talent réel pour la poësie, un goût assez correct et même expérimenté de la mise en scène du sujet. L'inexpérience se fait certainement sentir dans l’ensemble, mais il y a des détails de l’œuvre qui sont marqués au coin du génie dramatique, des positions habilement ménagées et que ne savent produire que ceux qui ont une expérience approfondie des hommes et des choses, et surtout du théâtre.

Pour un jeune homme de l’âge de Gérin-Lajoie, c'était un beau début, un beau triomphe.

Outre Le jeune Latour et beaucoup de pièces de poësie fugitive éparpillées dans plusieurs recueils littéraires, Gérin-Lajoie est l’auteur du Cathéchisme politique mis à la portée du peuple; livre honnête ct plein d'enseignements utiles qu’il publia dans le temps où il s’occupait encore de politique militante.

Gérin-Lajoie a écrit beaucoup en prose et en vers. Il a collaboré aux Soirées Canadiennes et au Foyer . Canadien, deux recueils littéraires dont il a été l’un des principaux fondateurs. Le Répertoire National contient aussi quelqües uns de ses essais poétiques et sa tragédie du Jeune Latour.

Mais son plus beau titre de gloire littéraire, est ‘sans contredit, son roman de Jean Rivard dans lequel il a mis en scène le défricheur canadien aux prisés avec les épreuves, les infortunes, les difficultés que ‘rencontre le nouveau colon, et finalement le succès

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qu'il remporte par son énergie et son travail. Jean Rivard n’est qras seulement un beau et bon livre bien pensé et bien écrit, mais c'est un bon exemple destiné à produire de bons résultats, et qui certainement en a produit déjà. Tous les chefs de famille, dans nos vieilles paroisses, surtout, devraient avoir un exemplaire de ce livre agréable et utile, afin de le faire lire en famille, le soir, pendant les longues veillées d'hiver. Cette lecture ranimerait et fortifierait l'amour des enfants pour le sol natal, chasserait le désir mal inspiré de l’émigration et le goût extravagant et funeste des aventures. Les fils des cultivateurs finiraient pas imiter Jean Rivard et par tenter ce qu'il avait entrepris et mené à bonne fin.

De son côté, le ministre de l’Instruction Publique devrait ordonner, dans le but de les offrir en prix aux élèves de nos écoles, l'achat d’un certain nombre d'exemplaires de cet ouvrage et de beaucoup d’autres dus à la plume de nos auteurs Canadiens. Ce serait rendre service à ces derniers, aux élèves et aux pays.

Ce fut d’abord dans Les Soirées Canadiennes et ensuite dans is Foyer Canadien, que fut publié Jean Rivard, livre vraiment canadien dans la forme et surtout dans le but.

Jean Rivard le héros du livre, est un jeune h-mme qui vient de terminer ses études et qui, comme beaucoup d’autres dans sa position au sortir du

collége, ne sait pas de quel côté tourner la tête, ni

dans qu'elle voie diriger ses pas, enfin, qui ne sait quel emploi qu'elle profession choisir. Le monde où il cherche à s'orienter, lui apparait comme un théâtre où tous les rôles se trouvent remplis et même encombrés; comme un champ où tous les

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sentiers ont été battus, et où les bons travailleurs ne trouvent plus de place.

Après s'être convaincu qu’en embrassant l'une ou l'autre des professions dites libérales mais dans la réalité très ingrates, ou qu’en se livrant à l’un des emplois encombrés qui s'offrent à lui dans les villes, il ne gagnera rien mais perdra tout, en fin de compte; il se décide à mettre en pratique une idée qui peut paraitre irréalisable, ridicule même aux yeux d’un grand nombre, mais qui, suivant lui, est la seule qui offre des avantages assurés ou au moins quelque chance probable de succès. Il est vrai que l'exécution de cette idée offre des difficultés, des déboires, des dangers même, mais il est convaincu aussi, qu'avec du courage, du travail, de l'énergie et de la persévérance, il se fera un avenir bien autrement brillant et durable, qu'en consumant sa vie dans l’inaction ou l’inutilité, sans espoir de parvenir, de s'enrichir ou de se distinguer. Il n’hésite donc plus à mettre sa théorie en pratique. Avec un capital de deux cents piastres, il entreprend de se créer un chez soi, un nom et une fortune au sein des forêts vierges des cantons de l'Est, Il se dévoue à être le pionier de la civilisation et le promoteur de sa propre fortune.

En dépit des obstacles et des déboires de toutes sortes, il parvient, grâce à son indomptable énergie, à vaincre tout ce qui s'oppose à la réalisation de son œuvre.

Enfin, la fortune sourit au courage du pionier, à l'infatiguable bucheron.

Son avenir est fondé. Ce qui est encore plus

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satisfaisant à un cœur bien né, Jean Rivard est suivi par beaucoup d’autres de ses compatriotes qui vont le rejoindre dans la localité qu’il a le premier ouvert à l’industrie et à la civilisation. Enfin, il est reconnu comme le fondateur et le père du désert où il pénétra quelques années auparavant et qui est maintenant un village populeux et florissant.

Bref, Jean Rivard, devenu fortuné, donne sa main et son cœur à celle qu'il a choisie et qu'il aime, puis finalement est élu d'abord maire de son village, puis ensuite, député de son comté. Mais quatre ans plus tard, quand le terme de son mandat est est expiré, le défricheur franc et loyal a acquis assez d'expérience pour savoir à quoi s’en tenir sur la valeur du système politique qui nous régit. Il se: retire dégouté de la. vie publique et retourne se livrer, et cette fois pour ne plus les quitter, aux paisibles travaux des champs qui le font vivre content et fortuné. Ce qui contribue beaucoup à embellir la position de Jean Rivard, c’est qu'il cultive autant son intelligence que sa ferme, et que s’il s’est procuré tout ce qui peut améliorer l’art agricole et le rendre facile et productif, il s’est formé aussi une bibliothèque variée et bien choisie. C’est là et alors que Gérin-Lajoie le rencontre et qu'il apprend de lui les intéressantes aventures qui sont si bien racontées dans Jean Rivard.

Voilà, autant que possible, une analyse succinte de ce livre simplement écrit mais qui renferme néanmoins des pages palpitantes d'intérêt. Jean Rivard n'est certainement pas un roman aux scènes émouvantes, où la passion joue le premier rôle; non, mais c'est un récit intéressant dans leque}

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l'auteur a dramatisé les pales scènes de l’existence du défricheur car en. Si le style n’a pas le brillant des romanciers à la mode, il est en revanche d'une clarté, d’une rectitude admirables. Lasimplicité fait sa force et sa beauté.

Il y a dans ce livre des détails dont le récit est palpitant d’intérêt historique. Le récit de l'incendie du parlement et des scènes dignes des Vendales, qui eurent lieu à cette occasion, est écrit de main de maitre. On croirait lire une page d'histoire de la révolution française.

Les lettres que Jean Rivard adresse à ses amis pendant la durée de son mandat, méritent aussi d’être lues et méditées. Elles contiennent une étude exacte des faits et gestes des députés; une critique sévère mais véridique des hommes et des choses politiques.

Le chapitre qui contient ces lettres, pourrait être vraiment intitulé : “ Tableau des mœurs et des habitudes parlementaires.” Beaucoup de députés peuvent se reconnaitre facilement, car les types sont parfaits de ressemblance et de vérité. C’est une peinture fidèle, et en même temps, une charge spirituelle faite par un écrivain consciencieux.

Voici quelques extraits qui donneront une idée de son style et de sa manière de voir et de juger ::

« Il y a, écrit Jean Rivard, à l’un de ses amis, de drôles de corps parmi les membres. Les uns sont toujours fâchés, les autres rient sans cesse; j'ai un deuxième voisin, à droite, qui ne parle jamais sérieusement; il n’ouvre pas la bouche sans faire un calembour. Durant les séances il s'amuse à jeter des boulettes de papier à celui-ci, à celui-là ; c'est un excellent garçon, d’ailleurs, dont les folies contribuent beaucoup à égayer les autres. Il y en a qui. passent le temps à bailler et

semblent en peine de leur carcasse ; d’autres qui sont toujours affairés;

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qui travaillent sans cesse, prennent des notes, écrivent lettres sur lettres, pour envoyer je ne sais où. Ils emploient à eux seuls tous les petits pages de la Chambre.

“ Nous en avons plusieurs de ces enfants que nous appelons pages, qui font nos commissions dans la Chambre, vont porter nos lettres, vont nous chercher des livres, et sont attentifs à tout ce que nous voulons. A part tout cela, nous avons des serviteurs en grand nombre ; nous en avons pour nous ouvrir la porte quand nous entrons, pour la fermer quand nous sortons, pour nous aider à nous décapoter, pour pendre nos chapeaux, etc. S'ils pouvaient nous exempter de marcher, ils le feraient de grand cœur; je n'ai jamais vu tant de prévenance. Pour moi qui n’ai pas été accoutumé à ce genre de vie, je trouve ces égards un peu génants.”

“ Après un débat de quinze jours, l'adresse a été enfin votée, Mais à peine cette besogne était-elle terminée que nous en avons entrepris une nouvelle. Il s'agit maintenant d’un vote de non-confiance; voilà trois jours que la discussion est ouverte et je ne sais quand elle finira. Les orateurs répètent, à tour de rôle, ce qu’ils ont déjà dit dans le début sur l'adresse ; pas une idée nouvelle n’est émise, pas un fait nouveau n’est constaté. On parle pour le plaisir de parler. Je regrette quelquefois que les orateurs ne puissent parler tous à la fois: ce serait plustôt fait et le pays y gagnerait.. .. soso opens ones cos pose epoeco eee

“ Le seul recours offert aux membres contre l'ennui des longs débats, c'est le comité de la pipe, où chacun veut, tout en fumant et en se prorhenant de long en large, dire sa façon de penser. Sans le comité de 1# pipe, la vie parlementaire serait insupportable à plusieurs d’entre NONS sun des dont Aer de YA COTE LU CR den Cents

& Nous continuons à discuter toutes sortes de questions plus ou moins intéressantes les unes que les autres. Je n'ai jamais vu une dépense de mots comme celle que nous avons faite depuis quelques jours. Un membre a parlé trois heures sans désemparer, un autre cinq heures; un troisième a parlé sept heures. Ce sont bien là ce que Cormenin appelait des enfileurs de paroles..,,,..,.,...,.,°

& Une des choses les plus ennuycuses, à mon avis, c’est ce que nous appelons parmi nous, les discours pour ‘{ tuer Le temps.” Voici comment cela arrive le plus souvent. Supposons qu’on soit sur le point de prendre un vote important, un vote de non-confiance, par exemple, et qu’on s'aperçoive tout à coup qu'un membre est absent, le parti qui réclame ce membre s'arrange pour prolonger la séance jusqu’à son retour, Les meilleurs enfileurs de paroles s'entendent pour enfiler chacun son tour, Nous avons eu dernièrement une séance qui a duré deux jours et deux nuits, Dès la fin de la première nuit, la moitié des membres dormaient

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sur leurs siéges ; d'autres étaient étendus sur des bancs dans les corridors, Au point du jour, on entendit dans la Chambre un vacarme épouvantable ; des coqs chantaient, des chiens jappaient, des moutons bélaient ; la salle des séances semblait s'être convertie en une vaste ménagerie. Mais bientôt un changement notable s'accomplit; la gaité s'empara de l'assistance, et les chants joyeux commencèrent. Les enfileurs de poroles suspendirent leur travail et vinrent se mêler au concert; l'aurore en se levant, éclaira une des scènes les plus réjouissantes. L’orateur profita de ce répit pour dormir un somme sur son fauteuil. Cependant une nouvelle pénible arriva, le membre absent ne pouvait arriver que le lendemain! Force fut donc de recommencer à ‘“ tuer le temps.” La nuit suivante fut beaucoup moins gaie ; il y eut un moment où tout le monde ronflait, à l'exception de l’enfileur de poroles pour le moment d'alors; ce dernier même en vint à s’assoupir de temps à autre, tout en restant debout et en continuant à parler. Je l'avoue, mon cher ami, j'aurais donné beaucoup pour être chez moi et dormir tranquillement dans mon lit. Je pestais en moi-même contre cet enfantillage, cet entètement ridicule qui me forçait de rester debout, lorsque la nature m’invitait au sommeil. ..... “0 .

Nous avons cru être agréable au out en reproduisant les parties les plus saillantes et les plus spirituelles d’un des chapitres les plus intéressants de Jean Rivard ; mais combien d’autres passages de ce beau livre, mériteraient d’être cités ? Le principal talent de l’auteur, est sa facilité à donner à ses personnages, à leur language, à leurs manières, aux scènes dans lesquelles ils remplissent un rôle, le vrai caractère canadien. Comme roman de mœurs de la campagne, Jean Rivard est un modèle. D’autres romans canadiens, l’emportent, sans doute, sous le rapport du style, mais au point de vue des idées, des aspirations, des tendances, des usages, en un mot comme échantillon de mœurs rurales, ce livre ne peut être surpassé. Oui, lorsque beaucoup d’autres seront tout à fait oubliés, Jean Rivard sera cité comme un tableau parfait de l'existence du défricheur canadien. Lorsque ce livre nous tomba sous la min, nous le

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plaçames distraitement parmi nos papiérs et nos livres où il resta quinze jours. Nous ne pouvions nous déeider à le lire, tant le sujet qu'il traitait nous paraissait aride et prosaïque. La crainte d’être obligé d'en discontinuer la lecture, nous empêchait de la commencer. Cependant un jour, après réflection faite, nous voulumes savoir à quoi nous en tenir au suget de ce livre et nous commençâmes immédiatement à le lire. Quand nous nous arrêtämes, nous étions rendu à la seconde partie de l’ouvrage qui fut notre lecture du lendemain. On voit que nous y avions trouvé ce que nous n’espérions pas, Nous avons rarement gouté un livre avec plus de satisfaction. Quand on a lu Jean Rivard on est tout étonné de voir que notre sol soit si beau, si riche et si fertile, mais hélas! qu’il soit si peu exploité par les Canadiens.

Que de chapitres intéressants, que de belles descriptions de nos bois, de nos forêts, de nos lacs, de nos rivières, de nos vallons et de nos montagnes : quel tableau de nos ressources et de nos richesses agricoles, on trouve dans ce livre savamment et consciencieusement fait !

Rien de plus curieux et en même temps de plus exact que l'historique de cette existence du défricheur canadien. Ses travaux, ses luttes, ses ennuis, ses fatigues, ses chagrins, ses joies, ses revers et ses succès, tout y est relaté du commencement à la fin avec esprit et vérité.

Ce livre a du coûter à son auteur, beaucoup d'étude, de recherches, de travail et de temps.

Parmi les plus intéressants chapitres, on peut citer

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en première ligne, celui intitulé: La sucrerie qué nous transcrivons ici, et qui contient tous les principaux détails de la fabrication du sucre canadien :

4 À l’une des extrémités de la propriété de Jean Rivard 8e trouvait, dans un rayon peu étendu, un bosquet d'environ deux cents érables; il avait dès le commencement résolu d’y établir une sucrerie.

“ Au lieu d’immoler sous les coups de la hache ces superbes vétérans de la forût, il valait mieux, disait Pierre, les faire prisonniers ponr en tirer la plus forte rançon possible.

“Nos défrichéurs improvisèrent donc au beau milieu du bosquet une petite cabanne temporaire, et après quelques jours employés à compléter leur asssortiment de goudrelles ou goudilles, caseaux, et autres vases nécessaires, dont la plas grande partie avaient été préparées durant les longues veillées de l'hiver, tous deux, un bon matin, par un temps clair et un soleil brillant, s’attaquèrent à leurs deux cents érables.

‘Jean Rivard, armé de sa hache, pratiquait une légère eutaille dans l'écorce et l’aubier de l'arbre, à trois ou quatre pieds du sol, et Pierre, armé de sa gouge fichait de suite au-dessous de l’entaille la petite goudrelle de bois, de manière à ce qu'elle pût recevoir l'eau sucrée suiutant de l'arbre et la laisser tomber goutte à goutte dans l’auge placé directement du-dessous.

“ Dès les premiers jours la température étant favorable à l'écoulement de la sève, nos défricheurs purent en recueillir assez pour faire une bonne brasée de sucre.

‘ Ce fut un jour de réjouissance. La chaudière la’ée fut suspendue à la crémaillière, sur un grand feu alimenté par des éclats de cèdre, puis remplie aux trois quarts de l’eau d'érable destinée à être transformée en sucre. Il ne s'agissait que d'entretenir le feu jusqw à parfaite ébulition du liquide, d'ajouter de temps en temps à la scève nouvelle, de veiller enfin, avec une attention continue, aux progrès de l’expération. Tâche facile et douce pour nos rudes travailleurs. |

ü Ce fut d’abord Pierre Gagnon qui se chargea de ces soins, ayant à initier son jeune maitre à tous les détails de l’intéressante industrie,

‘“ Aucune des phases de l'opération ne passa inapperçue, Au bout de quelques heures, Pierre Gagnon allant plonger dans la chaudière une écuelle de bois, vint avec sa gaité ordinaire la présenter à Jean Rivard, l'invitant à faire une trempette, en y émiettant du pain, invitation que cé dernier se garda bien de refuser,

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k Pendant que nos deux sucriers savouraient ainsi leur tremperte, la chaudière continuait à bouillir, et l’eau épaississait à vue d’œil. Bientôt Pierre Gagnon y plongeant de nouveau sa micouenne l'en retira remplie d'un sirop doré presqu'aussi épais que le miel.

“ Puis vint le tour de la tire. Notre homme prenant un lit de neige en couvrit la surface d'une couche de ce sirop devenu presque solide, et qui en se refroidissant forme la délicieuse sucrerie que les Canadiens ont baptisé du nom de tire, sucrerie d’un goût beancoup plus fin et plus délicat que celle qui se-fabrique avec le sirop de canne ordinaire,

‘4 Cependant la chaudière continuait a bouillir,

Et de la densité suivant les protnptes lois, La sève qui naguère était au sein du bois En un sucre solide a changé sa substance.

Pierre Gagnon s'apérçut aux granulations du sirop que l'opération était à sa fin et il a.nonça par un hourra qui retentit dans toute la forêt, que le sucre était cuit! La chaudière fut aussitôt enlevée du brasier et déposée sur des branches de sapin où on la laissa refroidir lentement, tout en agitant et brassant le contenu au moyen d’une palette ou mouvette de bois ; puis le sucre fut vidé dans des moules préparés d'avance.

‘4 On en fit sortir, quelques moments après, plusieurs beaux pains de sucre, d’un grain pur et clair.

‘ Ce résultat fit g'andemant plaisir à Jean Rivard, Outre qu'il était assez friand de sucre d'érable, —défaut partagé d’ailleurs par un grand nombre de jolies bouches, —il éprouvait une satisfaction d'un tout autre genre: il se trouvait à compter de ce jour, au nombre des producteurs nationaux ; il venait d'ajouter à la richesse de son pays, en tirant du sein des arbres un objet d'utilité publique qui sans son travail y serait resté enfoui. (C'était peut-ôtre la plus douce satisfaction qu'il eût ressentie depuis son ariivée dans la forêt, Il regardait ses beaux pains de sucre avec plus de complaisance que n'en mettait le marchand à contempler les riches étoffes étulées sur les tablettes de sa boutique. ...,.,,,,.,,"

Au physique, Gérin-Lajoie n’est pas un géant. Sa physionomie et toute sa personne n’annoncent pas l'homme que ses succès littéraires vous font ima. giner. Pa taille est petite mais assez bien prise. Il a les cheveux et les favoris bruns, et une moustache bien fournie orne sa lèvre, ‘Fraits sinon réguliers, du moins portant le cachet d’une bonhomie charmante ;

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figure pleine et éalme, regard doux, limpide et sereiti, voix tendre et sympathique, tout chez cet homme dénote une bonté innée. Ses traits sont imprégnés de bienveillance.

Il est aussi humble et aussi timi‘e qu'il est bon. Ce n'est pas lui qu’on pourrait accuser d’être un auteur pédant. Il est loin de rechercher la flatterie et la louange que ses talents et ses succès littéraires lui offrent l’occasion de faire éclore. L’humilité n’est pas la qualité ordinaire et dominante des écrivains en général; mais c’est le caractère distinctif chez Gérin-Lajoie. Les rudes épreuves qu’il a rencontrées dans le cours de sa carrière, ont contribué beaucoup à former ainsi son caractère. Avant d’être journaliste, il lui a fallu franchir plusieurs obtacles, subir beaucoup de contrariétés. D'abord simple correcteur d'épreuves, il passa aux faits divers avant d'arriver définitivement au fauteuil éditorial.

Un jour fatigué, harassé, par les luttes du journalisme, l’état de sa santé le forçant à quitter l’arène de la politique, Gérin-Lajoie visita une partie des Etats- Unis. Le voyage fut pour lui, outre une occasion d'agrément et de repos, un moyen d’études qu’il sut mettre à profit.

Quand un homme a livré aussi rudement que lui, la bataille de la vie, il a droit aux lauriers et au repos. Grérin-Lajoie a obtenu les deux. Nommé d'abord en 1852, traducteur français de la Chambre d'Assemblée, il fut promu, quelques années plus tard, à la charge d’assistant-bibliothécaire de la Chambre des Communes. Il coule paisiblement ses jours au milieu des trésors littéraires qui l'entourent. Mais

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aujourd'hui il parait se reposer sur ses lauriers. Sa lyre est silencieuse. Depuis la discontinuation des Soirées Canadiennes et du Foyer Canadien dont il fut l’un des fondateurs et des collaborateurs, il semble avoir dit adieu aux lettres. Le poete, le journaliste et le romancier, ont fait place à l’homme pratique, à l'homme de bureau, qui songe plus à l'avenir qu’à la gloire, au réalisme qu’à l'idéal.

À plusieurs reprises Grérin-Lajoie a été nommé président de l’'Institut-Canadien de Montréal, Il avait contribué puissamment à fonder cette institution littéraire.

Ni tous les écrivains qui se mêlent d’être publicistes, soutenaient une polémique aussi courtoise et aussi spirituelle que celle que Fabre se fait toujours une gloire et un devoir d'entreprendre et de conduire, le journalisme canadien, au lieu d’être un champ où croissent les ronces et les épines de la solitude, comme disait autrefois feu M. Emile de Fenouiliet quand il était rédacteur du Journal de Québec, serait, au contraire, un jardin tout parsemé de fruits et de roses.

Nous ne connaissons pas un écrivain avec lequel il soit plus agréable de différer d'opinion, et contre lequel on soit moins empêché de rompre une lance que le rédacteur-en-chef de l’Evénement. Il a beau être aux antipodes politiques de son adversaire, il garde toujours envers ce dernier, dans la chaleur de le, discussion et jusque sous le feu des passes-d’armes les plus animées, les plus ardentes, le cachet du savoir-vivre et de la bonne compagnie. Fabre raille, ridiculise, égratigne et terrasse même l’imprudent qui veut l’atteindre, mais ne l’insulte jamais. Pour lui, le caractère privé de l'adversaire demeure toujours sacré, inviolable.

Que de différence, grand Dieu! entre Fabre et Cauchon ! Fabre est vraiment un journaliste parisien transplanté en Canada. Comme les Français aux Anglais, à Fontenoy, il semble,-—dès que la discussion ménace de devenir trop brûülante,—adresser à ses adversaires, ces mots chevaleresques : ‘“ Après Vous, messieurs !”

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Ïl y a de la délicatesse dans sa manière d’assommer les gens, et l’on ne sait vraiment si l’on doit rire ou se fâcher des éreintements qu'il leur inflige! En lisant un article de Fabre, il nous semble reconnaitre le style et le ton des écrivains spirituels et polis du Figaro, du Gaulois, ou autres feuilles bien posées de Paris.

Quand il darde si habilement et, en même temps, d'une manière si spirituelle, son très cher ami Cauchon, on croit voir le taon qui pique le lion du désert! Cauchon rugit, Fabre lève et abaisse, en riant, l’épieu fatal, et retourne, sans toutefois l’arracher complètement, l'arme du ridicule et de la satire, dans la plaie profonde et béante de son adversaire qui fait en vain trembler les échos de la presse! Le ci-devant président du sénat canadien et de bien d’autres choses, étouffe de colère et, c'est à peine s’il peut vociférer distinctement le cri de gérouette ! girouette ! qu’il lance à la figure de son adversaire qui se rit de lui. Le cri de girouette résonne toujours aux propres oreilles de Cauchon comme le glas funèbre de son passé politique !

Le style de Fabre a des paillettes d’or. Sa phrase brille, étincelle de verve et d'esprit. C’est un diamant qu'il cisèle avec art, et, disons le sans réticence, avec un rare bonheur. Sous sa plume gauloise, les sujets les plus froids, les plus indifférents, prennent un aspect agréable, attrayant. Il donne aux questions les plus arides, les plus scabreuses, une désinvolture, un brillant, un coloris qui plaisent toujours si elles ne persuadent pas, ce qui arrive rarement.

Fabre débuta d’abord par la culture des muses, mais il s'aperçut bien vite que son astre en naissant ne

avait pas fait poëte ! Aussi abandonna-t-il pout toujours la lyre pour prendre la plume de journaliste qu'il a depuis constamment gardée et qu'il manie avec autant d'art et de dextérité qu'un habile maitre d'escrime peut faire de son fleuret.

Fabre est aussi un des jeunes que dans un avenir très prochain, on devra voir siéger sur les banquettes législatives de l’une ou l’autre Chambre.

Fabre, (Hector) est né à Montreal, en 1835. Son père, l’un des amis les plus dévoués et les plus fidèles de Papineau, était un marchand-libraire des mieux posés et des plus considérés de la métropole commercialle du Canada, et qui a joué autrefois un rôle très important dans les affaires du pays. Ceux qui se mélaient activement d'élections, il y a vingt ans, se rappellent encore aujourd'hui, de cette lutte mémorable que fit à feu M. Fabre, feu le docteur Wolfred Nelson, le héros de Saint-Denis, soutenu par feu Sir Cartier. Cette élection est restée célèbre à cause de l’ardeur et de l’opiniâtreté de ceux qui y prirent part. Les trois principaux acteurs de cette lutte sont morts, et le suprême arbitre des destinées humaines a prononcé sur eux: gardons le silence. Disons seulement que d’une simple question municipale on vit alors surgir une brülante querelle politique. La scission était déjà faite, hélas ! parmi les Canadiens-Français! Feu M. Fabre subit une défaite, grace à Sir Cartier, son gendre, qui fit de l'élection du docteur Nelson, sa propre affaire, pour ainsi dire. Jamais lutte pour la mairie ne fut plus vive, plus ardente. Ce n’était pas seulement une simple élection municipale mais une terrible lutte

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politique qui se faisait, car à cette époque le docteur Nelson était devenu l'adversaire de Papineau, son ancien chef, et le glorieux prestige toujours grandissant de l’ancien tribun national, du patriote intègre, empêchait Sir Cartier de dormir tranquille. Feu M. Fabre étant resté fidèle à Papineau, le célèbre baronet crut qu’il était de bonne politique de lui faire subir un échec. Cette défaite qu’il devait en grande partie à son gendre, affecta péniblement feu M. Fabre, et contribua beaucoup à épuiser ses forces qui ne purent résister aux atteintes de la maladie dont il périt victime en 1854.

Le rédacteur-en-chef de l’Evénement est frère de Mgr. de Gratianapolis et beau-frère de Sir Cartier. Il peut donc s'appliquer l'antique devise : Noblesse oblige, et certes il n’y a jamais manqué. Comme ses deux illustres parents, il a fait aussi sa marque dans la société. Dans les lettres canadiennes et surtout dans le journalisme de ce pays, il tient une place proéminente.

Depuis plusieurs années, celui qui fait le sujet de cette biographie était, sous le rapport de la politique, aux antipodes avec le célèbre baronet défunt.

Fabre est d’une taille au-dessous de la moyenne, mince,.frèle mais élancée. Il a les manières d’un parfait gentilhomme, et l’ensemble de sa figure porte le cachet de la distinction, Sa lèvre qui est ornée d’une légère moustache, laisse errer un sourire narquois qui, pour ceux qui le connaissent, est l'indice d’un écrivain spirituel et frondeur,

I] fit ses études au collége des Jésuites, à Montréal ; mais celui à qui nous devons le plus, en définitive,

284 FABRÉ.

de posséder dans le journalisme canadien, l'écrivain

le plus accompli comme littérateur, et le plus’

gentilhomme dans la discussion et la polémique, est, sans contredit, feu M. Hervioux, le savant et distingué professeur de français que Québec et Montréal ont tour à tour eu l'honneur de posséder Cet excellent homme nous disait, un jour, que Fabre avait été son plus brillant élève et qu’il était fier de lui.

Au retour d’un voyage qu’il avait fait à Paris, vers 1859, croyons-nous, Fabre fut appelé à rédiger l'Ordre de Montréal. Il occupa ce poste jusqu’à la formation du ministère McDonald-Sicotte, en 1862, et devint à cette époque, rédacteur du Canadian, l'organe des ministres d’alors, mais en particulier de l'honorable Evanturel. Il rédigeale Canadien jusqu’en

Ne pouvant se prêter aux caprices politiques du propriétaire du Canadien, il résolut d’avoir un journal à lui, et en conséquence, en mai 1867, il fonda à Québec l’Evénement, dont il est le propriétaire et le rédacteur-en-chef.

L'apparition de ce journal quotidien fut un véritable événement. Par son énergie, son talent et son habileté, Fabre a réduit au silence tous ceux qui lui prédissaient ou qui du moins lui souhaitaient intérieurement une ruine complète. On considère aujourd’hui l’'Evénement comme le journal le mieux fait et le mieux renseigné de toute la presse franco-canadienne. Ce journal a. contribué, surtout depuis les cinq dernières années, peut-être plus qu'aucun autre organe libéral, à réveiller l'opinion publique endormie du district de Québec. Il a fait une guerre acharnée, quoique maintenue dans les bornes voulues de Ja

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légalité, à tous les abus, à toutes les intrigues et à toutes les bassesses du pouvoir soit fédéral ou local. À tel point qu'aujourd'hui l’Evénement est regardé comme le journal qui représente le mieux l'opinion publique du district de Québec.

Nous venons d'apprécier Fabre comme journaliste, nous allons maintenant le considérer en sa qualité de conférencier ou de lectureur comme on dit communément. |

Fabre n’est pas seulement un simple délamateur, mais il est aussi un causeur émérite dans toute l’acception du mot. Nous pouvons même dire qu'il n’est pas seulement un aimable et habile conférencier, mais aussi uñn orateur brillant, accompli, débordant de verve et d'imagination. Il fait plus que plaire, il charme, fascine et enthousiasme son auditoire, le suspend pour ainsi dire à ses paroles et l’y retient par l’attrait de sa logique persuasive et le charme de son entrainante diction. Il n’argumente pas seulement avec la froide raison des faits ou la logique inflexible des événements, mais il persuade souvent aussi par l’éloquence entraïinante des idées progressives et des principes avancés. 11 parle encore plus au cœur qu'à l'esprit de l'auditeur. En un mot, il est encore plus artiste que logicien. Chaque discours qu'il prononce, chaque conférence ou lecture qu'il donne, est pour lui un nouveau succès, un nouveau triomphe littéraire. Sa parole distincte et facile va droit au but. Il persuade son auditoire sans être obligé de s'émouvoir outre mesure. Enfin, il est aussi maitre de lui-même que de ceux qui l’écoutent.

Sa célèbre conférence sur l’annexion a pris beaucoup de monde par surprise, et ceux même qui ne

voulaient pas le suivre aussi loin, ne pouvaient s'empêcher d'admettre qu'il avait traité la question d'une manière tout-à-fait habile et à un point de vue pratique et élevé.

‘Fabre est un dissertateur de premier ordre et un critique litttéraire de première force aussi spirituel que profond. Ses deux principales critiques littéraires sont d’abord celle sur Napoléon Bourassa, cet artiste et ce littérateur qui manie aussi bien le pinceau que la plume, et ensuite celle sur l'abbé Casgrain. Ces deux critiques publiées dans la Revue Canadienne, sont deux œuvres littéraires aussi bien écrites que bien pensées. C’est de la haute critique aussi profondément sentie qu’artistement rendue, On dirait du Sainte-Beuve, quant au style seulement, bien entendu, car Fabre n'appartient certes pas à l’école philosophique de ce dernier.

Afin que le lecteur puisse apprécier et juger par lui-même la manière d'écrire aussi spirituelle et correcte qu'originale et pittoresque de cet écrivain à la fois satirique et convenable, nous détachons les quelques extraits suivants d’une causerie qu'il a faite à Montréal, en novembre 1866, à une soirée musicale et littéraire organisée au profit des incendiés de Québec :

4 C'était antrefois une affaire capitale, un événement dans la vie d’un homme qu’un voyage de Montréal à Québec. Il y pensait longtemps d'avance et avant de partir ajoutait un codicile à son testament. On se décide plus vite maintenant à aller en Europe, et les malles sont plutôt prêtes. La famille allait reconduire au port le hardi voyageur, on lui faisait des recommandations touchantes, des adieux émouvants; on se jetait à l’eau pour lui serrer une dernière fois la main.

# Le voyage se faisait en goëlette. Parfois, au bout de huit jours de

vents contraires et de navigation en arrière, on apercevait encore le toit de la maison paternelle et le mouchoir agité en signe d'adieu par une

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main infatigable ; heureux si la barque ne faisait pas naufrage sur l'Isle

Sainte-Hélèle ou n'allait pas se perdre dans les Isles de Boucherville.

# Le lac Saint-Pierre était redouté à l'égal de la mer. On lui prêtait une humeur d’océan, on lui attribuait des naufrages dont il était innoceut. Régulièrement, en le traversant les estomacs sensibles avaient le mal de mer.

“Le voyage durait parfois quinze jours. Les gens qui faisaient le trajet à pied vous dépassaient sans allonger le pas.

Aux goëlettes succédèrent les bateaux à vapeur, qui n’allaient guère mieux Il fallait les faire remorquer par des chevaux pour qu’ils pussent remonter le Pied-du-Courant. Ils arrivaient péniblement et essouflés.

‘Plus tard les vapeurs devinrent meilleurs, mais il fallut par patriotisme continuer à voyager dans ceux qui n’'allaient pas. Les bons appartenaient à des Anglais, et les mauvais à des Canadiens et le prix de passage sur ceux-ci n’en était pas plus cher. N'importe! on n'hésitait pas, on laissait les bureaucrates voyager à l'aise et l’on montait, le cœur joyeux, le corps résigné, à bord du Charlevoix, du Patriote ou du Trois- Rivières.

& J'en ai bien peur, il ne faudrait pas recommencer l'épreuve. De ce temps-ci, le Patriote voyagerait à peu près vide. Parmi ceux qui m'écoutent cependant, il y en a qui se souviennent avec bonheur du temps que je rappelle et qui recommencera’ent volontiers à voyager dans le Charlevoix, si on leur rendait la jeunes:e qui leur fesait trouver les lits moins durs et le trajet trop court,

4 Québec avait à cette époque un renom d'hospitalité, d'amabilité qu’il a conservé, quoique nos mœurs aient perdu de leur entrain, Aussitôt qu’on signalait un étranger à l'horizon, une partie de la population se portait à sarencontre. Les uns s'occupaient de ses malles, les autres lui offraient leur voiture ou le débarrassaient de sa canne, de son chapeau, de ses enfants. C'était à qui l'aurait le premier.

“ L'hospitalité Québecquoise, de nos jours encore, à cela de particulier qu’elle n'attend pas pour s'offrir que le temps soit passé de l’accepter. Elle est spontanée, aimable, pressante. Dès l’arrivée, les invitations pleuvent, les portes s'ouvrent et les plats sont sur la table. Enabordant les étrangers on ne leur dit pas comme ailleurs :

—{ Tiens! vous voilà, vous arrivez! Quand partez-vous ?

« Québec, le vieux Québec, le Québec d'en dedans des murs, est avant tout une ville aristocratique. Il n’est pas permis de se loger dans les faubourgs sans sortir de ce qu’on appelle la société; il ne faut pas

franchir les fortifications, limites sociales aussi bien que militaires, ou aller hors barrières...

& La population Québecquoise aime la vie au grand air. Autant que possible, elle passe les belles journées hors de chez elle, La rue Saint- Jean est trop étroite pour la contenir. Je commets peut-être une imprudence en disant que la rue Saint-Jean est étroite, car le faible d'un certain nombre de Québecquois est de la croir: large, un peu trop larg® même....

‘ La rue Saint-Jean a d’admirables succursales où les promereurs sont à l'aise : la Plateforme, le Jardin du Gouverneur, l'Esplanade,

“La Plateforme est le rendez-vous des flaneurs. C'est là que les gens d’affaires vont s'ouvrir l'appétit et digérer les bons diners, A toute heure de la journée, il y a quelqu'un, un oisif qui se chauffe au soleil ou un penseur qui rafraichit son front brûlant....,....,....

‘ La vue de la Plateforme est incomparable Ue spectacle est si beau, que je lui rendrai l'hommage discret de ne point le décrire, après tant d'autres qui n’ont point réussi à le bien rendre. Au matin d'un beau jour, on se croirait à Naples...

‘“ Un soir d'été, lorsque la Plateforme est couverte de flaneurs, que Lévis se parsème de lumières, que la basse ville illumine ses rues étroites, ses longues lucarnes, et laisse monter la vive rumeur que fait le mouvement des affaires, que l’on distingue sur les grandes ombres des navires qui louvoient dans le port; la scène est d’une animation merveilleuse, C'est alors que l’on est frappé de la ressemblance entre Québec et les

villes européennes; on dirait d'une ville de France ou d'Italie trans- d plantée: la physionomie est la même, et il faut que le jour revienne pour c que l’on remarque l’altération du trait produite par le passage en Amé- d rique. Le vieil escalier de la rue de Lamontagne, bordé de magasins L où le jour ne pénètre jamais, de boutiques que l'on ne saurait peindre, 1 est un monument qui ne serait pas déplacé à Vénise ou à Madrid. On a rencontrerait sur ses marches Figaro en personne, que l'on ne songerait

pas à s’en étonner et qu'on le saluerait comme une vieille connaissance,

un joyeux ami; on verrait sortir une senora au long voile d’une de ces ( petites boutiques, qu’on se rangerait machinalement sur son passage, sans songer ensuite à se retourner ....,..4,.. coouvo sors sosovs see

“ Les côtes de Québec sont célèbres et redoutées des piètons. Dans cette ville à pic, on monte toujours et l’on arrive surement quand on a de bonnes jambes.

“Le grand événement de l'hiver, à Québec, c’est le pont de glace. Prendra-t-il ou ne prendra-t-il pas? Telle est la question qui s'agite dans tous les esprits durant lé mois de décembre. Chacun a sa théorie

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pour faire prendre la glace, celui qui n'en pas est suspect d'indifférence à l'égard de la prospérité de la ville. Chaque soir, les gens se quittent en se promettant que le pont prendra dans la nuit, En se retrouvant le matin, ils ont une excuse toute prête pour le pont qui n'a pas pris. Lorsqu’enfin il prend, c’est un cri de joie à le faire repartir, s’il avait les perfs sensibles. Tous les gens en état de patiner se précipitent et ne le quittent DUB ous éesnce corse corere seins ete ve eos

“ En arrivant, on ne voit que la Basse et Haute-ville, et l’on croit que c'est tout Québec. On ne songe ni à Saint-Roch ni à Saint-Sauveur, qui sont derrière, ni aux trois Lévis, qui sont vis-à-vis. Il faut pourtant en tenir grand compte en assignant à Québec son rang parmi les autres villes. Tandis que Lévis voit approcher un avenir brillant, Saint-Roch grandit sans cesse. Saint-Sauveur, au moment où le désastre que nous déplorons est venu le renverser sur des ruines fumantes, s’étendait rapidement, Québec est donc comme un groupe de villes.

« Cette population de Saint-Roch et de Saint-Sauveur, si douloureusement éprouvée, est pleine d'énergie et de vitalité. C’est peut être la plus profondément, la plus exclusivement canadienne de tout le pays. Gaie et ardente, elle a conservé et comme retrouvé le caractère français. Les jours de fêtes, elle sort de la ville et se répand dans la campagne. On se croirait dans les environs de Marseilles ou de Bordeaux, si la vature n’était ici bien plus belle que là-bas.

« Saint-Roch et Saint-Sauveur, ainsi que Lévis sont l'avenir de Québec.

« Montréal est la capitale commerciale du Canada, Québec est la ville

des grands souvenirs de notre histoire. C'est là où notre nationalité à commencée, et pendant un demi siècle, la ville de Champlain a abrité

dans ses murs le Pärlement national du Bas-Canada, à qui nous devons

. la liberté. Ne jetons jamais sur ce passé un voile que la postérité

lèverait pour nous condamner; ne laissons s’effacer de notre mémoire aucun souvenir, ne laissons se lézarder aucun monument, ,..,,......? Fabre a été reçu avocat mais ne s’est jamais occupé de sa profession : il s’est constamment livré au journalisme. Aussi est-il rompu à la politique.

Il est regrettable à tous les points de vue, que l'on ait préféré à un aussi beau talent, une médiocrité cousue d’or. Le proverbe qui dit: ‘“ Bonne renommée vaut.mieux que. ceinture dorée,” devrait toujours être présent à l'esprit des électeurs quand-les candi-

dats sollicitent leurs suffrages. S'il agissait ainsi, le peuple ne jugerait pas un candidat d’après son ramage, ni, surtout, son plumage, mais suivant le plus ou moins de talent et de mérite qu’il peut faire valoir. Si, dans la dernière lutte électorale du comté de Québec, le choix des électeurs eût été fait de cette manière, on aurait été certainement témoin d'un résultat bien différent de celui qui a été obtenu, grace à notre déplorable système électoral.

Le comté de Québec a été autrefois représenté en Parlement par un gentilhomme instruit et sympatique aux Canadiens-Français, l'honorable John Neilson ; dans la personne de l'honorable Chauveau, ce comté trouva une de nos plus belles intelligences littéraires sinon un homme d'état du premier ordre ; aujourd'hui ce beau comté, si l’on en juge par le résultat de la dernière élection, semble être, comme beaucoup d’autres circonscriptions électorales, de plus en plus malheureux dans le choix de ses représentants. Venu à la dernière heure, malgré lui, et sur les plus pressantes sollicitations des plus notables électeurs de ce comté, quand son adversaire était inutilement à l’œuvre depuis plusieurs mois, Fabre : qui avait les plus grandes chances de succès, les plus belles perspectives de victoire, fut néanmoins laissé de côté. Au journaliste le plus lettré, le plus gentilhomme de la presse canadienne, on lui a préféré une riche nullité, un jeune homme inconnu et qui n'avait donné aucune preuve de savoir ou d'expérience politique. Le comté de Québec a certainement perdu au change; car, si le talent, l'énergie et les connaissances de Fabre sont incontestables et incontestées même par ses adversaires, et que le choix d’un tel homme

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comme député eût été un heureux et profitable événement, (sans calembourg!) et un honneur pour ses constituants, nous ne voyons vraiment pas trop comment son riche mais insignifiant adversaire pourra les dédommager.

Ayant accepté la lutte malgré lui, Fabre apprit sa défaite sans surprise comme sans chagrin. Il reçut la nouvelle le plus philosophiquement du monde. Quand tant d’autres se seraient arraché les cheveux de désespoir, il a accueilli ses amis et ses partisans découragés avec le sourire et le calme du philosophe qui ne s'arrête pas à s’aflliger sur les contrariétés passagères du moment, mais qui compte sur l'avenir pour reprendre sa revanche.

Fabre tient dans la presse canadienne le sceptre que Girardin a conquis dans le journalisme parisien. Des écrivains comme ceux là, sont une bonne fortune

et une gloire pour le pays qui les possède.

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