DE GASPÉ
Il y a environ douze ans, nous passions, un jour, dans la rue Desjardins, à Québec, rue étroite et 1tortueuse qui n’a d'autre titre à la curiosité du touriste que l'avantage de le conduire à la petite église des Ursulines où se trouve l’épitaphe en marbre blanc, érigée en l'honneur de Montcalm. Devant nous marchaient gravement et à pas comptés deux respectables vieillards. Comme ils étaient engagés dans une conversation qui semblait les intéresser beaucoup, ils avaient ralenti leur pas, d'ordinaire peu accéléré. La voie n’était guère large et nous dûmes attendre une occasion favorable pour les dépasser sans les heurter ou sans être obligé de poser le pied à côté du trottoir. Pendant que nous attendions ainsi, nous fûmes dans l'obligation d'entendre et d'écouter un lambeau de conversation des deux promeneurs.
—“ Oui, mon cher ami, disait l’un d’eux, je désirerais beaucoup, moi aussi, laisser des Mémoires ; les matériaux ne me manquent point, certes, mais mêlé à des événements politiques dont beaucoup d'acteurs sont encore vivants et le seront probablement encore lorsque je ne serai plus, je crains d’irriter leur susceptibilité ombrageuse en les jugeant non d’après leur désir, leur caprice, mais celon la justice et la vérité. Je préfère donc me taire plutôt que de soulever des tempêtes! Mais quant à vous, mon cher ami, c’est bien différent; vous pouvez publier vos mémoires qui seront d'autant plus intéressants que vous ne serez pas oubligé d’être sévère... ....,,7
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En ce. moment, les deux vieillards s'arrêtèrent à l’encoignure des rues Desjardins et Du Parloir, et il nous fut permis de passer outre.
Nous ne prétendons pas avoir rapporté textuellement ce lambeau de conversation, mais nous pouvons certifier en avoir rendu à peu près le sens exact et complet. Nous avions tout à fait oublié cette rencontre et cette conversation, lorsque plusieurs années plus tard, nous lûmes dans les journaux que les Anciens Canadiens et les Mémoires de De Gaspé allaient paraitre.
Cette conversation saisie à l'improviste et pour ainsi dire à la volée, nous revint alors soudainement à la mémoire, et nous reconnûmes que les deux vieillards que nous avions, par hasard, rencontrés, étaient deux de nos plus belles gloires nationales : l'honorable N. À. Morin et Philippe-Aubert De Gaspé !
Tous deux sont morts, hélas! mais leur souvenir ne périra jamais. L'un a gravé son nom sur le piédestal de nos libertés politiques en rédigeant sous l'œil de Papineau, les immortelles 92 résolutions ; et l’autre à élevé un monument littéraire qui sera lu et admiré tant qu'il y aura un Canadien-Français capable de le lire et, surtout de l’apprécier !
De Gaspé, (Philippe-Aubert) naquit à Québec, le 30 octobre 1786. Il est le père de cet autre de De Gaspé, l’auteur de L'influence d'un livre, qui est mort jeune après avoir laissé des preuves qu'il aurait pu devenir l’un de nos plus beaux talents littéraires La famille de De Gaspé, originaire de France comme l'indique son nom, appartenait à la noblesse, et vint s'établir au Canada dès les premiers temps
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de la fondation de la colonie. Elle joua un rôle aussi important qu'honorable avant et après la conquête.
L'auteur des Anciens Canadiens a demeuré longtemps à Saint-Jean-Port-Joly, magnifique paroisse dont’ il était le seigneur bienfaisant et aimé. Le souvenir qu'il y a laissé est celui d’un gentilhomme et d’un bon citoyen. L'illustre écrivain a aussi accupé pendant longtemps, autrefois, l’importante charge de Sherif de Québec, et, coïncidence bizare, le même emploi est encore aujourd'hui rempli par l’un des gendres du regretté défunt : l'honorable Charles Alleyn.
Pendant de longues années après qu'il eût cessé d’être Sherif, l’auteur des Anciens Canadiens et des Mémoires mena une existence paisible et retirée. Il ne songeait guère à immortaliser son nom dans les lettres canadiennes. Ce ne fut que quelques années avant sa mort qu’il se décida tout à coup—et fort heureusement on peut le dire,—à doter notre littérature nationale de ces deux ouvrages qui en sont et seront toujours les ornements les plus beaux et les plus utiles.
Voici en quels termes il annonce au lecteur cette détermination, dès la première page des Anciens Canadiens :
‘« Ce chapitre peut, sans inconvénient, servir en partie, de préface, car je n'ai nullement l'intention de composer un ouvrage secundum artem; encore moins de me poser en auteur classique. Ceux qui me connaissent seront, sans doute, surpris de me voir commencer le métier d'auteur à soixante-et-seize ans, je leur dois une explication, Quoique fatigué de toujours lire, à mon âge, sans grand profit, ni pour moi, ni pour autrui, je n’osais cependant passer le Rubicon : un incident assez trivial m'a décidé.
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‘Un de mes amis, homme de beaucoup d'esprit, que je rencontrai, l'année dernière (1862) dans la rue Saint-Louis de cette bonne ville de Qu'bec, me saisit la main d’un air empressé, en me disant :—{ Heureux de vous voir, j'ai conversé ce matin avec onze personanges ; eh bien! mon cher, tous êtres insignifiants! pas une idée daus la cabochel’ Et il me secouait le bras à me le disloquer.—" Savez-vous, lui dis-je, que vous me rendez tout fier, car je vois, à votre accueil chaleureux, que je suis l'exception, l’homme que vous attendiez pour....'—Eh oui, mon cher, fit-il, sans me permettre d'achever ma phrase, ce sont les seules paroles spirituelles que j'aie entendues ce matin! Et il traversa la rue pour parler à un client qui se rendait à la cour : son douzième imbécile, sans doute,
—{{( Diabie! pensais-je, il parait que les hommes d'esprit ne sont pas difficiles, si c’est de l'esprit que je viens de faire: j’en ai alors une bonne provision; je ne m'en étais pourtant pas douté.
‘4 Tout fier de cette découverte, et me disant à moi-même que j'avais plus d'esprit que les onze imbéciles dont m'avait parlé mon ami, je vole chez mon libraire, j'achète une rame de papier foolscap,—c’est-à-dire, peut-être, prpier-bonnet ou tête de fou, comme il plaira au traducteur, — et je me mets à l’œuvre.
‘ J'écris pour m'amuser, au risque de bien ennuyer le lecteur qui aura la patience de lire ce volume ; mais comme je suis d’une nature compatissante, j'ai un exellent conseil à donner à ce cher lecteur: c’est de jeter promptement le malencontreux livre, sans se donner la peine de le critiquer: ce serait lui accorder trop d'mportance, et, en outre, ce serait un labeur inutile pour le critique de bonne foi, car à l'encontre de ce vieil archevèque de Grenoble, dont parle Gil Blas, si chatouilleux à l'endroit de ses homélies, je suis, moi, de bonne composition : et au lieu de dire à ce cher critique : ‘ je vous souhaite toutes sortes de prospérités avec plus de goût,’ j'admettrai franchement, qu'il y à mille défauts dans ce livre, et que je les connais,
‘“ Quant au critique malveillant, ce serait pour lui un travail en pure perte, privé qu’il serait d'engager une polémique avec moi. Je suis, d'avance, bien peiné de lui enlever cette douce jouissance et de lui rogner si promptement les griffes. Je suis très vieux et paresseux avec délices, comme le Figaro d’ironique mémoire. D'ailleurs, je n'ai pas assez d'amour propre pour tenir, le moins du monde, à mes productions littéraires. Consigner quelques épisodes du bon vieux temps, quelques souvenirs d’une jeunesse, hélas! bien éloignée, voilà mon ambition.
‘ Plusieurs anecdotes paraitront sans doute, insignifiantes et puériles à bien des lecteurs ; qu’ils jettent le blâme sur quelques-uns de nog