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D" LORIE

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meilleurs littérateurs, qui m'ont prié de ne rien omettre sur les mœurs des anciens Canadiens. ‘Ce qui paraitra insignifiant et puéril aux yeux des étrangers, me disaient-ils, ne laissera pas d'intéresser les vrais Canadiens, dans la chronique d’un septuagénaire, né vingt-huit ans seulement après la conquête de la Nouvelle-France.

« Ce livre ne sera ni trop bête ni trop spirituel : trop bête ! certes, un auteur doit se respecter tant soit peu. Trop spirituel ! il ne serait apprécié que des personnes qui ont beaucoup d'esprit, et, sous un gouvernement constitutionel, le candidat préfére la quantité à la qualité.

& Cet ouvrage sera tout canadien par le style, il est malaisé à un septuagénaire d'en changer comme il ferait de sa vieille rédingote pour un paletot à la mode de nos jours.

“ J'entends bien avoir, aussi, mes coudées franches et ne m’assujitir à aucune règles prescrites, —que je connais d’ailleurs, —dans un ouvrage comme celui que je publie. Que les puristes, les littérateurs émérites, choqués de ces défauts, l’appellent roman, mémoire, chronique, salmigondis ou pot pourri, peu m'importe !.....,,.....°

Eh! bien, vraiment, si c’est là Le style d’un auteur septuagénaire, ce n’est certainement pas celui d’un imbécile, et son ami l’avocat aura sans doute trouvé, comme beaucoup d’autres, que la lecture des deux ouvrages de De Gaspé, est encore plus attrayante et plus spirituelle que sa conversation. Sa plume joint la légèreté et la vigueur de celle du jeune homme à la bonhomie et à l'expérience de celle du vieillard.

Parlons d'abord des Anciens Canadiens. C'est nn roman sans aucune des prétent ons du romantisme, mais simplement calqué sur notre histoire nationale et les mœurs canadiennes du dernier siècle. Ce livre renferme plusieurs anecdotes légendaires et entremêlées de beaucoup de traditions de familles. C’est une peinture correcte, vive et animée, bien que très naturelle, de ce bon vieux temps où les mœurs et les usages avaient encore quelque chose de patriarcal.

Ce qui ajoute encore à la valeur de ce livre déjà si intéressant sous tant de rapports, ce sont les quelques

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soixante pages de Notes et éclaircissements qui, publiées à la fin du volume, deviennent pour le lecteur avide de renseignements historiques, une source de matériaux aussi curieux qu'instructifs. Plusieurs points d'histoire jusqu'alors obscurs, y sont éclaircis ou expliqués d’une manière aussi lucide que savante.

Cet excellent ouvrage a été traduit en anglais, et méritait certainement à bon droit de l’être.

Les Mémoires le De Gaspé sont certes bien différents de ceux de Saint-Simon. Notre illustre compatriote était d’abord et, avant tout, Canadien par le style et par les sentiments. On rechercherait donc inutilement dans son livre la moindre allusion à scandale comme on en rencontre si souvent dans les Mémoires de la plupart des écrivains d'outre-mer. De Gaspé se montre, dans son livre, un conteur aimable, sans prétention aucune. Il fait du lecteur son ami, son compagnon de causerie, le confident de ses souvenirs joyeux ou tristes, de ses regrets et de ses espérances. Le but de ses Mémoires n’est pas de mordre ou de déprécier la vie privée de ceux qui sont en cause, comme tant d'écrivains ont la manie ou plutôt la méchanceté de le faire. Sa plume n’a pas de fiel; elle court librement et sans arrière pensée. Il écrit, non pas pour faire parler de lui comme écrivain, mais pour sauver de l’oubli ce que lui, le seul survivant peut-être d’une triste et glorieuse époque, a pu voir et juger. Il raconte, avec esprit et bonhomie. Ce n'est pas un critique acerbe, mais un causeur bienveillant, qui laisse tomber avec finesse, avec bonté, un à un, ses nombreux et intéressants souvenirs.

Alphonse Karr a dit, un jour, que s'il avait la main

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pleine de vérités, il ne voudrait pas l'ouvrir. De Graspé s'est montré moins difficile et plus prodigue. Il possédait des trésors de souvenirs: il les a répandus à profusion, et ses compatriotes se sont empressés de les recueillir et les conserveront avec respect et admiration.

Les Anciens Canadiens et les Mémoires sont deux ouvrages que l’on lit avec plaisir et profit. Il y a du La Fontaine dans la manière de raconter de De Gaspé.

Qui mieux que lui pouvait raconter avec plus d'exactitude et de facilité les événements de son époque? N6 28 ans à peine après la conquête du pays par les Anglais, il a connu ceux qui avaient été témoins des victoires et des désastres de la France dans les derniers temps de sa domination en Canada. Tenant par sa famille à la noblesse canadienne, et plus tard, après la conquête, pouvant, grâce à sa position sociale élevée dans le pays, voir, étudier et juger une foule de personnages qui, par le rang, la beauté, la fortune ou le talent, faisaient les ornements ou les délices de la cour vice-royale et qui emcombraient les salons du célèbre et galant prince Edouard ou des gouverneurs anglais qui ont successivement gouverné le pays; il a été, plus qu'aucun autre Canadien, en état de pouvoir écrire avec justice et vérité les mémoires de son temps. Aussi s'est-il acquitté de sa tâche avec impartialité et d’une manière tout à fait heureuse.

I] a fait revivre, dans ses Mémoires, cette société si gaie, si brillante, si aristocratique; il a décrit la splendeur de ses fêtes, de ses parties de aisirs, de ses chasses, de ses bals, de ses promen. es de la Grande-Allée ; il a buriné avec sa plume facile de

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chroniqueur aimable et véridique, les traits de tous ces hôtes illustres qui furent, pour la plupart, ses amis; il a raconté l'existence fastueuse et souvent menée à grands guides des habitués de la Holland- House, génération chevaleresque, mais se livrant aux plaisirs avec autant d'ardeur qu’à la gloire !

De Gaspé n’a pas seulement conservé le souvenir de tous les grands personnages de son époque; il s’est aussi occupé du peuple. Il fait passer sous nos

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types aussi curieux que caractéristiques ; des individus qui, quoique nés dans l'obscurité, n’en ont pas moins joué, dans leur temps, un rôle marquant soit par leur courage, leur bravoure, leur honnêteté ou leur force physique extraordinaire.

Quand on a lu le récit des exploits de Grenon et de ses pareils, on ne s'étonne plus ensuite des prodiges étonnants qu’accomplirent cette race d'hommes de fer qui résistèrent pendant si longtemps avec de si faibles ressources aux forces innombrables et toujours renaissantes du colosse anglais.

Les Mémoires de De Gaspé sont véritablement des souvenirs intimes, des souvenirs de cœur plutôt que des mémoires destinés à remplir le rôle de la critique ou de la satire à l'égard des hommes et des choses de son temps.

Ces Mémoires peuvent donc être considérés comme un livre précieux et intéressant. Les Canadiens doivent être aussi fiers de De Gaspé que les Français le sont de Saint-Simon, de l’auteur des Mémoires d'outre-tombe, et de maintes autres.

La littérature canadienne compte déjà de dignes

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représentants, dans la poësie, dans l’histoire, dans le roman, dans le journalisme, la botanique, l’ortithologie, etc., etc. seul le genre épistolaire n’est pas représenté. Cet art est négligé. Pour en retrouver des modèles, il faut fouiller dans les archives des anciennes familles canadiennes. Nous ne manquons pourtant pas d'écrivains capables de marcher sur les traces de madame de Sévigné.

De Gaspé est le seul Canadien, croyons-nous, qui a publié des mémoires. La chronique littéraire et les lettres épistolaires sont donc deux genres sinon inconnus du moins très peu cultivés en Canada.

Les Mémoires de Joinville, de la duchesse d'Abrantès, de madame de Staël, de Bourrienne, de.Chateaubrilland, et de beaucoup d’autres, ont fait et font encore les délices des lecteurs français ; les Mémoires de De Gaspé sont destinés produire les mêmes résultats dans notre classe instruite.

L'auteur des Mémoires était un beau et grand vieillard, portant bien sa verte vieillesse et qui rappellait de toutes manières les anciens Canadiens. C'était dans toute l’acception du mot, un parfait gentilhomme. Au milieu de notre génération, il était comme le type le plus accompli de celle qui parut lorsque le dernier siècle s’éclipsa. Son souvenir est maintenant aussi impérissable que le mérite de ses deux magnifiques ouvrages est immortel,

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Nous nous trouvions, un jour de l’été dernier, dans les vastes ateliers de M. Desbarats, celui que l’on qualifie à juste titre de Mécène canadien. Admirant tour à tour l’ordre, la bonne tenue et la richesse de l'établissement, nous nous abandonnions à des idées philosophiques sur le progrès que les arts et la littérature ont fait en Canada, depuis quelques années, grâce à l'énergie, à l'esprit d'entreprise et à la libéralité de M. Desbarats, quand tout à coup, la porte de la salle où nous nous étions fait transporter, * s'entr'ouvrit et livra passage à un homme d’une assez haute stature et qui paraissait âgé d'environ quarante ans. Au premier coup d'œil, nous reconnûmes, à l'habillement, un prêtre dans la personne du visiteur.

Il s’avança d’un air libre et confiant, le buste droit et la démarche dégagée. On devinait de suite qu'il connaissait le monde et qu’il était partout un peu chez lui.

Un feutre noir couvrait sa tête, et les besicles vertes qu'il portait, nous apprirent qu'il avait le malheur d'être quêlque peu aflligé de cécité. Nous pensâmes aussitôt à Milton et à Thierry. Heureusement que celui qui était alors devant nous, n’est pas complètement privé de la lumière du soleil, comme l'était le chantre du Paradis perdu ou l’auteur de l’ Histoire de la conquéte d'Angleterre, et il faut espérer aw’il ne le sera jamais. Ce qui dans notre esprit plaçait encore

* L'auteur ne peut marcher,

d'avantage ce visiteur au même rang que ces deux grands génies que nous venons de nommer, c'était

hs 4 ) affinité ‘dantelont qu'ils ont entre eux; car l’auréole de la gloire littéraire qui couronne déjà depuis longtemps les deux premiers, a commencé à briller aussi pour le troisième.

Le teint bronzé du visiteur, son air franc, ouvert, ses allures vives, animées, sans gène et sans façons, le faisaient ressembler à un voyageur Canadien, ou à un missionnaire revenant de quelque contrée lointaine, Tout plaisait, attirait et intéressait dans cet inconnu qui, malgré un apparence quelque peu cavalière, avait néanmoins les manières distinguées. d'un gentilhomme campagnard. Il portait sur toute sa personne le cachet de la franchise et de l'énergie.

Bientôt le prote l’aperçut, et, l'appelant par son nom, s’empressa de lui faire les honneurs de l’établissement Desbarats,

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Ce nom, nous le déclinerons dans un instant, mais disons de suite que ce qui frappa le plus notre esprit dans cette rencontre fortuite, fut une parole qui, tombée des lèvres de ce visiteur, jusqu’à ce moment à nous personnellement inconnu, nous le montra ; dans tout son jour et sous son véritable aspect. Comme le prote lui témoignait son étonnement de le voir si ardent au travail, malgré la grande faiblesse | de sa vue, il répondit vivement et d'une manière énergique : |

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avions devant nous un homme de cœur et de persévérance. Comment pouvait-il en être autrement, puisque nous avions l'honneur de voir celui qui, de nos jours, a contribué, peut-être plus qu'aucun autre, à réhausser l'état de notre littérature nationale: le biographe, l'ami de Garneau et de Parkman, en un mot, l’abbé H. KR. Casgrain!

Cet éminent étrivain, fils de feu l'honorable Charles Casgrain, chef d’une des plus anciennes et des plus respectables familles du pays, naquit en 1831, à la Rivière-Ouelle, jolie et florissante paroisse du comté de Kamouraska, sur la rive sud du majestueux Saint- Laurent. Il étudia d'abord au collége de KSainte- Anne-de-la-Pocatière et termina ses études au séminaire de Québec.

Vers 1853, il quitta ce dernier collége, et, pendant quelque temps, étudia l’art d'Esculape, mais bientôt, abandonnant la profession médicale, il se retira au Grand Séminaire de Québec, pour y apprendre la théologie. Trois ans plus tard, il était reçu prêtre. Il fat d’abord, pendant quelque temps, professeur au collége de Sainte-Anne, et nommé ensuite vicaire à la cathédrale de Québec, où il exerce encore le ministère sacré, tout en se livrant au culte et à l'étude des lettres,

Depuis longtemps, l'abbé Casgrain s'occupe de littérature et d’études archéologiques; aujourd’hui encore, malgré la pénible et cruelle infirmité qui le prive presque de l’usage de la vue, il consacre ses heures de loisir à ses études favorites. De concert avec son ami et émule, feu l'abbé Laverdière, archéologue aussi érudit que RodeRie: qu'une mort préma-

turée vient d'enlever à l'Eglise et aux lettres, il a doté notre littérature nationale de deux magnifiques et précieux ouvrages: Les Œuvres de Champlain et Le Voyage de Jacques-Cartier.

La publication de deux œuvres aussi importantes, aussi précieuses, suffirait seule pour immortaliser ceux qui l’entreprirent, s'ils n'avaient pas encore d’autres titres à l’estime et à l’admitation des amis des lettres en ce pays.

L'abbé Casgrain a fait un voyage en France, au sujet du tombeau de Champlain, et l’on se rappelle la discussion orageuse que soulevèrent la recherche et la découverte de cette tombe immortelle du fondateur de Québec. Feu l'abbé Laverdière, l'abbé Casgrain, et surtout M. Drapeau et le rédacteur du Journal de Québec, soutinrent le feu de cette polémique de savants et d’antiquaires.

L'abbé Casgrain a reçu du Pape une magnifique croix d’or, en récompense des services qu’il a rendus à la religion comme écrivain.

Critique, poëte, biographe, l'abbé Casgrain s'est révélé dans plusieurs genres, littérateur aussi érudit que brillant.

Comme Montalembert, de la plume duquel il semble avoir hérité, il a écrit aussi un livre religieux qui a fait sa réputation littéraire. La Vie de la Mère de l'Incarnation et L'Histoire de la Vie de Sainte- Elizabeth de Hongrie, sont deux livres dignes l’un de l'autre. La position sociale de l’une des deux héroïnes était, sans doute, encore plus élevée que celle de l’autre, mais la même similitude dans les aspirations, dans les vertus, dans les: afflictions, dans

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les œuvres, dans le but religieux, se rencontrent dans ces deux saintes héroïnes, dont l’une fut une reine, et l’autre, fille, femme et mère de nobles.

Le récit des labeurs, des déboires, des misères, des privations et des infortunes de cette femme héroïque, a quelque chose de romanesque et d’austère à la fois. Tour à tour épouse, mère et veuve, à un âge où la femme à besoin d'un guide et d'un protecteur ; alliée à l’une des premières familles de la noblesse de France, elle abandonna famille, pays, honneurs et richesses pour venir s’ensevelir dans les solitudes du Nouveau-Monde, et consacrer le reste de son existence à des fins religieuses et d'éducation.

On conçoit que ce livre n’est guère fait pour les esprits indifférents ou les cœurs sceptiques. Il est tout imprégné de mysticisme religieux. Le parfum du cloitre et l’arôme de la prière s’en exhalent à chaque page. L'ascétisme le couvre de ses blanches et chastes ailes. Voilà pourquoi les gens qui ne connaissent que les jouissances et les frivolit:s du monde, ne pourront pas l’apprécier. Ils ne le comprendront pas et surtout ne pourront en goûter ni le mérite ni la beauté qui représentent, au point de vue religieux, un des nombreux mais non des moins intéressants aspects du caractère national d'autrefois. Tout en admirant les vertus de la femme chrétienne, ils trouveront sans doute, que cette existence toute d’abnégation, de dévouement sans bornes et d’ascétisme—poussé jusqu'aux dernières limites du sacrifice, —d’une mère qui met l'intérêt et le bonheur matériels d'un fils unique au-dessous des intérêts religieux d’une colonie, n’est pas un exemple qui puisse être facilement imi’£ par beaucoup de mères de famille; qu’à leur point

de vue, c’est trop sacrifier l'amour maternel et l'esprit de famille à l'avenir et au bonheur du prochain; que les projets, les travaux, les épreuves, les sacrifices de cette mère exceptionnelle, obtiennent leur admiration, mais qu’ils estimeraient encore d'avantage la femme vaiilante et vertueuse offerte comme modèle, si, tout en devenant une héroïne, une sainte, elle avait conservé le caractère sacré, inaliénable de mère que Dieu lui avait donné, non pas pour en faire le sacrifice en faveur d'un peuple, mais pour s’en servir au profit d'un enfant unique; que ce serait méconnaître étrangement l’inépuisable bonté de Dieu et interprêter mal sa volonté divine qui ne peut errer, que de vouloir prétendre qu’il trouvera plus agréable qu'une mère de famille dévoue exclusivement son existence à un pays en ‘acrifiant l'amour maternel quand Dieu lui ordonne visiblement le contraire, puisqu'il permet l'existence d’un enfant qui reclame toute la tendresse et tous les soins de sa mère; que nous ne sommes plus au temps où Abraham consentait à immoier Isaac sur l’ordre d’un ange ; qu’enfin il sont de l’avis du spirituel et profond critique, Hector Fabre, qui à dit, en parlant du sacrifice que fit la Mère Marie de l'Incarnation, en abandonnant jusqu’à son enfant unique pour se dévouer à la conversion des habitants de la Nouvelle-France :

“Le livre de l’abbé Casgrain ravira bien des cœurs purs, excitera bien des transports d'un pieux enthousiasme, mais il ne trouvera pas de

mères qui comprendront ce trait d'héroïsme maternel; elles passeront vite sur cette page.”

Tel sera probablement le langage de la plupart des

gens du monde: mais ceux qui jugent les choses terrestres au >: oint de vue divin, seront certainement

d’une autre opinion, c’est-à-dire de celle du pieux et brillant panégyriste.

Si, à l'époque de son immense et incomparable sacrifice, cette femme héroïque et vertueuse, qui avait un peu du caractère de la mère des Gracques sous le rapport de l’héroïsme maternel, et qui, au point de vue religieux, avait beaucoup aussi des vertus de Blanche de Castille, eût été fille, ou libre des devoirs q'i’imposent la maternité ou les obligations et les intérêts de la famille, ce rigorisme outré dans la préférence qu’elle accorde à un motif religieux au détriment du premier devoir maternel,—préférence que beaucoup de ces personnes auxquelles il est fait allusion plus haut, ne peuvent comprendre ni apprécier entièrement, malgré toute la meilleure volonté du monde, bien qu’elle existe cependant,—ne pourrait plus, croyons-nous, être invoqué comme un argument bien défavorable à l'héroïne.

On pourrait aussi ajouter que pour mieux juger la question, il faut tenir compte des temps et des lieux où s’est accompli ce sacrifice extraordinaire, et faire la part des circonstances exceptionnelles où se trouvalent alors la colonie et la femme héroïque et désintéressée, qui sacrifiait tout pour le bonheur moral de ses habitants. Tel acte, tel fait, tel événement qui, aujourd’hui, paraitrait incompatible avec nos mœurs, nos besoins, nos aspirations, enfin notre état de société, pouvait ètre, il y a deux siècles, d'une importance et d’une nécessité absolues et devenir praticables sans choquer les sentiments humains, briser les liens ou nuire aux intérêts de famille. La conduite tenue par la Mère de l'Incarnation, nous rappe'le celle d'un grand nombre de croisés qui, eux

aussi, abandonnaiïent tout pour aller délivrer le saintsépulcre; mais il n’en faut pas conclure que de nos jours une nouvelle croisade pourrait ou devrait être faite. Comme un écrivain l’a dit: autres temps, autres mœurs. Respectons tous les âges, car notre siècle sera jugé aussi et ne sera pas à l'abri de la critique.

Au reste, il n'entre pas dans nos idées de contester à qui que ce soit, sa manière d'apprécier cette question délicate; nous n'avons ni le temps ni le désir de controverser dans ces pages, au sujet de l’opportunité du sacrifice de l'héroïne en question; notre but n’a été seulement que de faire remarquer, en passant, la manière de voir d’un certain nombre de personnes du monde à ce sujet. Quand à nous, nous croyons que l'héroïne du beau livre de l'abbé Casgrain est une des plus curieuses, des plus édifiantes et des plus idéales figures de l’histoire religieuse du Canaca. Comme la littérature d'un peuple se compose de différentes parties dont l’une des principales est, sans contredit, la partie religieuse, il s’en suit que négliger de reconnaitre l’un de ces aspects formant partie du caractère général, c’est diffigurer celui-ci, c’est-à-dire, le tout; et que, d'un autre côté, en faire connaitre un aspect religieux ou autre. c'est contribuer à rendre ce tout homogène, familier et le populariser.

C’est sous ce dernier point de vue que nous considérons l’œuvre admirable de l'écrivain dont nous nous essayons de crayonner les principaux traits; c'est surtout sous le rapport du style et au point de vue littéraire plutôt que des idées et des considérations religieuses, qui ne sont pas de notre compétence, que nous nous faisons un devoir de reconnaitre et de

signaler ce beau livre comme digne d’être lu et étudié.

À première vue, on ne croirait pas rencontrer autant d’attrait à la lecture de ce livre, mais l’auteur a su faire disparaitre l’aridité naturelle du sujet par la grâce et le fini de son style imagé. Celle que l’on a surnommé la Sainte-Thérèse de la Nouvelle-France, a trouvé un digne et éloquent panégyriste dans la personne de l’abbé Casgrain. La plume qui a écrit l'histoire de la Mère Marie de l'Incarnation, est une plume poétique et nationale qui se trempe dans des eaux limpides et toujours resplendissantes. Sa muse s’abreuve à une source pure et féconde. En France, l'abbé Casgrain aurait été considéré comme digne de figurer à côté du père Gratry.

Si la France s’enorgucillit avec droit d’avoir donné le jour à Blanche de Castille, à Jeanne D’Are, à Jeanne Hachette, à madame Rolland, à Charlotte Corday; le Canada se glorifie avec non moins de raison de compter parmi ses femmes qui s'illustrèrent par la vertu et la pratique du bien, madame d’Youville, madame de la Pelleterie, les Marguerite Bourgeois, les demoiselles Le Ber, Mance,—et combien d’autres! —qui furent véritablement des héroïnes! Car, l’on peut dire sans exagération, que sous la domination française en ce pays, les femmes canadiennes contribuèrent, au moins pour une bonne moitié, à édifier l'édifice national. Ce furent elles qu, inspirèrent et soutinrent de leur parole, et souvent de leur exemple, les héros qui défendirent si vaillamment le sol du Canada. Pour que nos ancêtres devinsent des héros, il fallait nécessairement que leurs femmes possédassent aussi l'amour sacré de la patrie et fussent,

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