WEBSTER, N.Y
du savant et du lettré. C'était le beau désordre dont parle le poëête. Son front large et proéminent reflétait l'intelligence, et son regard limpide et scrutateur, laissait une impression qui ne s’effaçait jamais de la mémoire de ceux qui voyaient et qui, surtout, entendaient le prédicateur-modèle.
Greste théâtral, imposant ; voix plutôt m'’tallique et vibrante que sonore et forte, mais qui cependant avait de l’étendue, de l’élasticité, l'abbé Holmes avait parfois des accents qui frappaient l'esprit et allaient au cœur. Il n'avait peut-être pas les éclats de voix ressemblant au grondement du tonnerre, comme en faisaient entendre l’évêque de Nancy ; mais sa voix se répercutait comme le son strident du clairon qui appelle le soldat à la bataille! En l’entendant on songeait à la voix qui renversait les murs de Jéricho ! Et quel style donc! Jamais les voutes de la plus ancienne cathédrale du pays, n'en avaient entendu et n’en entendront peut-être jamais de semblable !
À Notre-Dame de Paris, l'abbé Holmes eut certainement été placé sur la même ligne que les Lacordaire et les Ravignan. Avec lui, la chaire devenait une tribune et l’orateur sacré se montrait un tribun. Alors, si ceux qui ne partageaient pas comnlètement toutes ses idées sur les hommes et les choses de cette époque d’agitation sociale et politique, ne pouvaient être convaincus et amenés à courber la tête comme autrefois le fier Sicambre Clovis ; ils étaient au moins obligés de l'écouter et de l’admirer, tant sa parole était puissante, tant son raisonnement était entrainant et persuasif. Il captivait ses auditeurs par la beauté de son langage, et les enlevait par la force de sa logique. C'était un raisonneur de première force, un
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lettré, un artiste littéraire sans pareil en son genre. Pour se faire une idée exacte de son style et de sa logique, il faut lire toutes ses conférences ; mais quelqu'attrayante qu’en soit la lecture, l’éloquence du grand prédicateur qui faisait de chacune de ses harangues sacrées, un chef-d'œuvre de l’art oratoire, ne pouvait être justement apprécié que quand on l’entendait. La lettre ne peut, hélas! jamais avoir ce feu, cetté vie que donnait à ses pensées, l'éclat de sa parole.
Voici quelques pages de sa première conférence qui donneront une idée des autres :
Au moment où la civilisation européenne s’agite, se trouble, s'élance dans la terrible carrière des révolutions civiles ; où tant de peuples atteints de ce frémissement dont parle le roi prophète, Quare fremueruut gentes, s'efforcen! de briser tous les liens du passé, —s'irritant contre les obstacles— mêlant quelquefois aux cris d’une fiévreuse liberté des menaces contre cette religion seule capable de reconstruire leurs sociétés en ruines—ordonnant à Dieu, à son Christ de se taire, tandis que lui, assis au haut du ciel, se moque de leurs vains complots, Qui habitat in Cœlis irridebit eos, fait gronder autour d'eux, la foudre, Tunc loguetur ad eos in ir suû, et les menace lui, du silence de la mort; au moment où l'enfer, profitant de la confusion universelle, redouble ses attaques contre l'Eglise, le christianisme, toutes les verites, tous les devoirs ; au moment où, dans notre pays, dans notre Canada, l’un des plus anciens séjours de cette heureuse civilisation que donne et qu’entretient la foi, tous les esprits Sages s'inquiètent et se demandent quelles seront pour nous et pour notre avenir les suites de tant de phenomènes l'gubres—il m'a paru non seulement utile, opportun, mais nécessaire, d'essayer à ranimer votre foi, à l'écluirer, à vous rappeler ce qu’elle fut dans tous les temps, ce qu'elle a été, ce qu'elle est pour vous en particulier et pour votre commune patrie—sans vous cacher, Dieu m’en garde, l'abime qui s'ouvrirait devant vous si cette foi venait à s'éloigner de vous, pour aller faire le bonheur d’un peuple plus docile à ses inspirations,
“ Maintenant, mes frères, si vous me demandez quel «5ra le plan de ces conférences, je vous répondrai qu'il se trouve tout entier dans le
texte dont j'ai fait le choix, Jesus Christus hert et hodié, et in secula, et dans le rapide commentaire que vous venez d'entendre. Le graud fait de la création sera notre point de départ. Des milliers de siècles ne suffiraient pas pour contempler en détail ce qu’un Verbe, une parole toute puissante y fit éclore de merveilles. Nous nous y arrèterons seulement pour reconnaitre la place que nous occupons, nous, dans l'immense échelle des êtres visibles et invisibles: nous, si petits, si voisins du néant, nous, si grands toutefois, si voisins de la divinité.
“ Nous entrerons dans ce mémorable jardin, berceau de l'humanité : nous n’en sortirons qu'après avoir vu la porte d’un autre jardin, tréâtre d’une autre création, où l’homme renaitra du sang, du sang d’un Dieu! Instruits déjà de bien des mystères, nous errerons assez longtemps autour de ces lieux où retentit, hélas! la sentence d’un irrévocable exil. Puis nous nous émbarquerons sur le fer des temps ; nous parcourerons les six âges du monde, guidés dans notre course par la révélation, éclairés de distance en distance par des phares de plus en plus brillants, jusqu’à celui qui s'élévera devant nous avec cette auréole: ‘Je suis la lumière du monde” Nous voguerons alors au grand jour du christiahisme, non sans écueils, non sans tempêtes, non sans pertes désastreuses, mais toujours sans crainte de naufrage. Parvenus enfin aux rives COntemporaines, nous jeterons l'ancre, pour fixer nos regards sur l'avenir ; bien endurcis, bien aveugles serons-nous, si un pareil voyage et de pareilles scènes n’ont pour effet, comme ils auront pour but, le renouvellement de notre foi et la réforme de nos mœurs!
‘“ Du reste, mes frères, je n'entends pas vous asservir à des formes rigoureuses, à un simple enchainement de preuves et de conséquences. Le fonds sera puisé dans l’histoire ; mais je veux être libre de rapprocher le présent et même l'avenir des événements les plus antiques. Je veux surtout et partout et à tout propos saisir les applications morales et sociales. Je m'appuirai au besoin sur la science et les savants ; j'interrogerai la nature, les monuments des arts, les langues et les coutumes des peuples, et plus souvent encore, peut-être, votre raison et votre cœur,
4 Tous les grands faits, et toutes les grandes vérités de la religion avec les erreurs actuelles les plus séduisantes, auront leur place et leur tour, au moins assez de ces vérités et de ces erreurs pour donner à vos convictions une nouvelle énergie, assez pour vous mettre en défiance contre cette inondation de systèmes et de théories qui distinguent l'époque où nous vivons.
“ Me sera-t-il accordé de remplir un si vaste cadre dans une seule ou plusieurs années ? Votre zêle et votre assiduité "n’y accompagneront-ils jusqu’à la fin? Dieu le sait; il peut tout par les plus faibles moyens;
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On peut juger par cet extrait de quelle magnificence d° style, de quelle richesse d'expressions, et de quelle profondeur de vues, l’abbé Holmes pouvait disposer.
Hors de la chaire, l'abbé Holmes était un tout autre homme. À le voir se promener seul dans la cour ou le jardin du Séminaire, par un solstice d'été, un manteau néglisemment jeté sur les épaules, et tenant à la main un parapluie ouvert, le poing sur le côté comme pour enfoncer le mal qui le faisait souffrir d'une manière atroce, marchant sans parti pris, au hasard, et en jetant un regard inquiet et effaré, celui qui ne le connaissait pas, l’aurait certainement pris pour quelque philosophe excentrique ou au moins original, Devant cette brusquerie de manières, ce négligé dans les allures, vous restiez quelque peu déconcerté ; mais si vous aviez la bonne fortune de pouvoir entrer en conversation avec cet homme qui paraissait si étrange ; fussiez-vous vieillard ou enfant, vous vous aperceviez .bien vite que devant vous posait un penseur, un savant. Son immense savoir vous éblouissait. Son intelligence vous inondait de ses vastes rayons. Devant ce profond et brillant génie qui embrassait tout, devant cet océan de science, vous restiez étonné, ebahi, comme un pigmée en face des pyramides d'Egyyte!
Ah! c'est que l'abbé Holmes était un véritable savant dans toute l’acception du mot. En fait de progrès scientifique et d'éducation supérieure, il marchait avec son siècle. Yankee de naissance, il était resté tel, même après avoir revêtu la robe-du prêtre, Le Go ahead ! était sa devise
Aussi l’'Université-Laval lui est-elle beaucoup redevable. C’est lui qui, plus que tout autre, peut-être, a aidé, encouragé et soutenu de ses lumières et de son expérience, les messieurs du séminaire de Québec, quand il s’est agi de fonder une université en Canada. On hésitait,on craignaït de succomber dans une aussi grande entreprise. La tâche paraissait trop lourde ; mais l'abbé Holmes, avec le flegme et l'énergie froide et raisonnée de sa nation, relevait le courage en s'écriant: Go ahead! L'éducation supérieure a trouvé dans l'abbé ,Holmes un digne émule des Demers et des Casault. Il était l’Ame des délibérations du séminaire. Aujourd’hui son Go ahead ! est devenu un fait accompli. Par sa plume, par sa parole, il a contribué puissamment à rendre l'éducation, dans cette institution, l’une des plus fortes et, en même temps, l’une des plus libérales pour les laiques du Canada.
C'est à lui aussi que les élèves du séminaire de Québec furent redevables de ce volume de géographie moderne, si bien classifié et en même temps si agréablement écrit.
Que dire maintenant de son Histoire moderne, qui n'était qu'en mantüscrit, mais qui méritait certainement d'être imprimée sur du papier de luxe, sinon que nous n'avons jamais rien lu d'aussi bien raconté dans ce genre.
En 1831, il avait déjà publié son Histoire Ancienne des Egyptiens, des Assyriens, des Mèdes, des Perses, des Grecs et des Carthaginois, à l'usage de la jeuneese. L'année suivante parut son Nouvel Abrégé de géographie moderne suivi d'un appendice et d'un abrégé de géographie sacrée, à l'usage de la jeunesse,
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Ce dernier ouvrage eût six éditions !
Mais le chef-d'œuvre qui a mis le sceau à sa réputation d'écrivain et surtout d'orateur sacré, est sans contredit, son livre intitulé: Conférences de Notre- Dame de Québec.
L’ablé Holmes naquit à Windsor, dans l'Etat du Vermont, Etats-Unis, en 1799.
Il étudia d’abord la théologie dans le but de se faire recevoir ministre de l’église Wesleyenne; mais avant d’avoir terminé ses études, il fut, comme Saint- Paul sur la route de Damas, éclairé d’une nouvelle inspiration et se convertit au catholicisme.
Reçu prêtre de l’église de Rome, il enseigna la philosophie au séminaire de Québec, dont il fut pendant longtemps le directeur.
Quelques années avant sa mort, la maladie qui le minait depuis longtemps et le faisait souffrir comme un martyr, prit des proportions menaçantes et le força à rechercher un repos difinitif. Il se retira à Lorette, près de Québec, chez son ami le curé Laberg'e.
Ce fut là que la mort vint l'enlever à l'Eglise qu'il-
avait si brillamment et si efficacement servie, et aux lettres canadiennes à la diffusion et au succès des: quelles il avait l’un des premiers contribué d’une manière si digne et si puissante,
Il est bon de faire remarquer ici que deux éeri- Tains d’origine étrangère, ont été, pour ainsi dire, les plus zélés à faire naître, en ce pays, le réveil des lettres et le goût des arts. L'abbé Holmes, et feu M. Ronald MacDonald, tous deux d’origine anglaise, mais français de cœur, d’esprit, d'affection et da sen:
timent, furent ces deux hommes. La reconnaissarice des amis des lettres doit, ce nous semble, être encore plus grande envers eux qu'envers ceux de notre origine qui les ont imités, car nos nationaux étaient obligés par devoir, tandis que ces deux hommes agissaient par amitié, par sympathie pouf notre nationalité. On dit que la ponctualité est la politesse des rois, pourquoi la reconnaissance ne serait-elle pas la vertu des peuples ?
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