‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 11 sur 33 · LE NAUFRAGE · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGE

Me voici sur le pont du Bahama, simple matelot, après avoir été contre-maître dans un voilier ; mais je suis content de mon sort. Le Bahama est un steamer en fer, fin marcheur, qui nous transporte au-delà de l’Equateur dans les régions de la terre les plus favorisées du soleil. * Je ne tarderai pas à voir ces corbeilles de fleurs et de fruits, à la fois toujours verts et toujours mürs, qu’on nomme les Antilles : c'est un des rêves de mon enfance qui va se réaliser.

Le Bahama construit, il ÿ a vingt ans, pour courir le blocus, durant la guerre de sécession portait alors le nom de General Meade. La Société William F. Weid & Co. l'a vendu l'année dernière, à la Compagnie des Vapeurs de Québec et des ports du Golfe, pour le somme de 86.000, à

peu près le prix du vieux fer. Je le savais plus rapide que solide et sûr, plus propre à la course qu’au transport de marchandises, mais je n’en avais aucun souci, Le capitaine Astwood, un homme d'expérience, dans la force de l’âge, n’en avait-il pas pris le commandement avec assurance ? Et le premier officier, Williams, et le second Robert Ross, marins éprouvés, familiers de ces parages ne nous inspirent-ils pas toute confiance ? Et des trente matelots qui composent l'équipage et qui se sont embarqués de pied ferme et de cœur léger, sera-ce au plus jeune d'hésiter le premier et de mettre en doute la sagucité de ses aînés ?

Nous partons en destination de Porto Rico, où nous allons prendre un charsement de melasse, café, sucre et rhum. Bientôt nous échappons aux brumes et aux brouillards des mers du Nord pour entrer dans l'atmosphère tiède et agréable du midi de laquelle le vaisseau dans sa course soulevait une brise rafraîchissante, — La traversée fut aussi prompte qu'heureuse

Le 4 février, après avoir pris notre chargement à Porto Rico, nous nous rembarquârnes pour revenir à New-York. Le navire se comporta bien durant les premiers jours. Le soir du 10 février,

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nous glissions sur le courant du gulf stream, ce grand fleuve d’eau chaude qui sort des chaudières du golfe du Méxique pour aller fondre les glaces du pôle nord. Tantôt je suivais le passage lumineux du navire traçant dans la mer un prodigieux sillon de flammes, qui se dépliait au loin en une nappe de feu : tantôt j'admirais les étoiles de ce ciel étranger qui n'apparaissent jamais dans le nôtre. Appuyé sur la lisse de tribord, je repassais dans mon esprit le souvenir de mes courses et des dangers auxquels j'avais échappé. A diverses reprises, j'avais souffert de la faim, de la soif, j'avais vu la tempête se jouer des navires qui me portaient, déchirer leurs voiles, emporter leurs mâts, les plonger au fond de l’abime pour les enlever ensuite aux nues ; j'avais été jeté par dessus bord par un paquet de mer et l'on avait poussé sur moi, le cri sinistre ‘un homme à la mer !” et je me félicitais dans mon cœur de ma sécurité présente, de la satisfaction que j'éprouverais à raconter à mes parents et à mes amis comment j'avais surmonté tous ces dangers. Je songeais en même temps au Canada où sévissait l'hiver dans toute sa rigueur pendant que nous jouissions de la plus douce température,

Mais voilà que sur les neuf heures, un nuage se

montrant sur l'horizon vint troubler ma sécurité. II paraissait loin, très loin encore, maïs les nuages vont vite sous Je ciel des tropiques. Nulle part

ailleurs la tempête n'a le soufile aussi puissant. En quelques minutes, ce nuage que j'avais apercu, grand comme une voile, se déroula pour couvrir le ciel tout entier, On entendait la tempête gronder à l’intérieur, et la mer soulevait sa poitrine haletante, comme si un lourd cauchemar eût pesé sur elle. Petit à petit, le nuage s’abaissa, l'obscurité la plus complète nous enveloppa. Le vaisseau allait à l’aveugle, Seul, un éclair, d'ici de là, déchirait les sombres profondeurs, pour nous montrer l'aspect effrayant dé la tempête. L’équipage inquiet était plus prompt aux commandements plus précipités et plus fermes. L'homme se préparait à la lutte contre la nature en courroux. Ces moments là saisissent l'âme du vrai marin d’une certaine crainte mais l’animent d’un nouveau courage. Toutes ses facultés et ses forces s’éveillent avec une recrudescence d'énergie. Il a l'œil plus vif, la main plus sûre, le jarret plus nerveux. Chacun des matelots tient pour ainsi dire dans ses mains le salut du navire, qui dépend parfois d’une fausse manœuvre.

De dix heures à minuit, j'étais à la roue, L'orage augmentait rapidement d’ intensité, mais sais se

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NATOLÉON. MATHURIN 55

déchaîner encore sur nous Un tonnerre sourd roulait ses chaînes au fond de cavernes profondes que des éclairs répétés nous faisaient entrevoir avec Gflroi,

A minuit, je descendis comme de coutume me coucher dans mon carré, mais le bruit, le mouvement qui se faisaient sur le pont m’empêchèrent 1 d'abord de dormir, A la fin, la fatigue l’emporta et {| le sommeil s’'empara de moi, |

Cependant, je ne tardai guère à m'éveiller, et [| cette fois, je sautai à bas du lit et montai sur le {| pont ; nous étions au cœur de la tempête; les commandements se multipliaient, l'équipage se précipitait de toutes parts à la voix vibrante du preimier maître. Le vaisseau obéissait péniblement, oppressé qu'il était du poids des éléments. Les feux de la mer et du ciel se confondaient, détachant sur leur éclat la masse noire du navire, qui rappelait le vaisseau fantôme ou le vaisseau de la mort.

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__ C'était bien en effet le vaisseau de la mort, le cercueil de plus d’un d’entre nous.

I y avait plus d’un pied d'eau sur le pont.

“ Ouvrez les portes des pavois,” crie le maître ; mais presqu’au même instant les pavois sont brisés

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et emportés par la lame, Le navire se renverse do plus en plus dans son roulis.

La voix du maître s'élève plus forte encore : “Tout l'équipage sur le pont.” C’est le cri de danser, presque de désespoir du marin. L'âme du navire, l’homme, tente alors la lutte suprême, C’est l’agonie consciente en face de la mort,

Nous avions quatre chaloupes à bord ; deux sont emportées, et l'eau envahit le bâtiment par les

gabords.

Le capitaine, qui vient de prendre charge du bâtiment, ordonne de peser les deux focs, pour tenir l'avant au vent et à la mer.

Comme nous exécutions cette manœuvre, le , \ \ ’ A matelot placé à la roue crie qu’une des chaînes du gouvernail vient de se rompre.

Un palan est adapté à la tige du gouvernail, et par des efforts surhumains, nous réussissons à remettre le navire en meilleure position. Il nous restait encore une lueur d'espérance, mais la Len pête au comble de la rage s’acharnait Mas en plus sur nous. Les lames montaien 4 l'assaut du navire, le couvrant dans toute son étendue. On le sentait sombrer sous nos pieds. (Chacun

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voyait le danger sans en souflier mot. Notre brave capitaine n’était-il pas là au milieu de nous ?

— Tout à coup, d’une voix lugubre, comme un dermer, soupir, on l'entend crier: “ Les deux chaloupes à la mer, et vivement! il n’y à pas de temps à perdre.”

C’est la condamnation du navire “le Bahama” qui la veille encore m’inspirait tant de confiance.

La manœuvre est abandonnée et chacun court aux chaloupes. — Celle de larrière, sous les ordres du premier maître est dégagée la première de ses crochets : Le capitaine ordonne d'attendre que la seconde, qu’il commande lui-même, soit dégagée à son tour. C’est une chaloupe en bois, plus grande et plus lourde que Ïa premitre. Nous ne parvevenons qu'avec peine à la mettre à Ja mer, Enfin, nous avons réussi, ét nons voila sur le point de quitter le “Bahana”? qui s’engloutit visiblement, lorsqu'une lame énorme heurtant Ja frêle embarcation contre les flancs du navire la défonce en plusieurs endroits.

Nous étions stupéfaits, mais le capitaine, avec sang froid, nous dit: “Ce n'est rien, prenons ce qu'il nous faut, nous réparerons l’avarie en route. ?

À ce moment, je cours chercher quelques provisions, Au retour, je rencontre le capitaine portant à la main une chaudière remplie d'eeu. Une quinzaine de mes compagnons ont déjà pris place dans la chaloupe, “Embarque Paul” me dit le >apitaine.

Je refusai son offre, appréhendant avec raison

que la chaloupe ne put tenir la mer après le choc

violent qu'elle avait recu. “ Allez! répondis-je au apitaine, je lcherai les amarres”: ce que je fis avec succès. Avant de s'éloigner, le capitaine ordona au premier maitre de le suivre avec sa chaloupe, mais ce dernier ne bougea pas,

À peine la chaloupe du capitaine s’était-elle éloignée Ge quelques encâblures, que mon attention fut attirée dans la direction qu’elle avait prise, par des cris déchirants de désespoir. J’apercus une forme blanche se détachant sur la masse sombre des flots : c’éta't la chaloupe renversée par un coup de mer, à laquelle se cramponnaient quelques malheureux en poussant des cris lameutables.

Hélas ! tout secours de notre part est impssible.

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:NAPOLÉON MATIURIN

Nous voyons périr ces pauvres compagnons sous nos yeux, sans pouvoir leur tendre In main (1).

Je distingue trois têtes émergeant de l'onde, qui se rapprochent du navire. — Je réussis à hisser deux de ces malheureux à bord ; le troisième fut tué sur les flancs du vaisseau.

Pendant ce temps, le premier maître se tenait debout sur la lisse du navire, immobile, silencieux, avec une quinzaine de compagnons frémissant de peur et d'horreur auprès de lui,

“ Embarquez, lui dis-je, et je filerai les palans de la chaloupe.” Après une courte hésitation, il céda à mon avis. La chaloupe descendit à la 1ner : “Jurp in Paul” me ditle premier maitre, mais je refusai. Je leur donnai de l’eau avant le départ, en les engageant à en boire à satiété, vu qi’ils

pourraient bien être longtemps sans pouvoir s’en

procurer. Ils s'éloignèrent enñs, et quelques coups

(D Les Québecqnois qui ont péri à bord da Bahama, sont : Fanes Sutton, comptable 25 ans, Will O'Brieu, du Cul-do-Sac.

Chs. Smith.

hs, George.

John Chapples, Félix Nubé.

Patrick MeCarthy.

Losert Foster, avee son fs et son gendre, Teighton, ingénieur, George Bicker.

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de rame me les firent perdre de vue. Les reveirai-je jamais ?

£a tempête hurle toujours.

À part les deux naufragés de la première cha- Aoupe, Charles Smith et un chauffeur du nom de Charlie que j'avais recueillis et qui gisaient sur le pont à peu près inanimés, dans l'état le plus pitoyable, deux autres compagnons, Godias Baker, ou Bicker, un canadien, et Félix Clestre, d’origine francaise, restaient avec mot sur le pont du navire, Tous trois, nons avions craint de surcharger la dernière chaloupe en nous y embarquant, et par là de priver nos compagnons et nous mêmes de toute chance de salut.

Dès que la chaloupe du prenrier maître eût disparu, dans la nuit noire, emportée par la tempête, je revins à mes deux compagnons valides, et la hache à la main, nous essayàmes de défoncer des boiseries par morceaux assez grands pour qu'ils pussent nous porter à Ja mer. Nous n’y ruseîmes pas, faute de temps, car l'eau envahissait déjà le pont à l'arrière du navire, Je me précipitai vers l'avant, en invitant mes compagnons à me suivre. Je dis à Smith et à Charlie de 8e lever et de venir avee moi. Smith se leva la tête,

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