‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 12 sur 33 · TC · texte numérisé non relu

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“NÂPOLÉON" MITHURIN 61

regarda autour de lui avec des yeux hébétés, sans proférer une parole. Voyant qu’il ne pouvait se rendre compte de la situation, je l’abandonnai à son sort, Arrivé sur le gaillard d'avant, j'essayai d'enlever une échelle amarrée aux épontilles, pour me jeter avec elle à la mer, Je n'avais réussi à en détacher qu'un bout, quand je me sentis saisi et englouti dans un tourbillon où je perdis complètement conscience de la vie,

Lorsque je revins à moi, je me trouvai à la surface de la mer, le jouet des vagues furieuses : le navire avait dissaru, Un ‘bruit épouvantable se fit entendre presqu'en même temps, provenant probablement de, lexplosion des chaudières. Je cherchai du regard quelques débris, pour me soulager où m2 supporter en nageant; je n'en vis aucun,

Alors ma pensée se reporta vers ls ciel, qui seul pouvait me venir en aide, Quoiqu'ayant mené la vie aisez rude du marin, je m'avais junais ntyligé certaines pratiques pisuses que ‘je tenais de ma mère, Je portais sur moi un scapulaire, et j'avais Ja plus grande confiance dans la Ste, Vierge, la bonne Ste. Anns et St.‘Joseph. Je les appelai tous mon seboiis en c: momant de détrane, et pres-

nt agree

qu'instantanément je me sentis plus fort et plein d'espoir. Un morceau de bois vint à ma portée et, , quoique petit, 1l suffit néanmoins à me reposer un peu. Songez que J'avais des grosses bottes aux pieds et que je portais mon caban de toile cirée, lorsque le Buhama m'entraina dans l’abtme avec lui, On ne pouvait être plus mal costumé pour’ nager. |

Bientôt je crus distinguer un homme, à peu de distance, qui se tenait cramponné à une passerelle, En quelques brassées je fus auprès de lui. Je reconnus mon ami Bicker. [me supplia de m'en aller, me disant que j'allais le faire noyer. “Noyer! lui répondis-je ; eh ! nous le sommes tous noyés.” Je me hissai à côté de lui, convaincu que cette passerelle

flottante pouvait nous porter tous deux. À peine

étais-je placé à côté de lui, qu’il disparut emporté par une lame rugissante qui s’abattit sur nous. Je lappelai et il me répondit, mais sa voix venait déjà de si loin que je perdis tout espoir de le secourir,

Je demeurai quelque temps sur cette passerelle, inspectant toujours la mer, dans l'espérance de rencontrer une Cpave plus forte. Eutin, aux premières lueurs du.jour, je distinguai, ce .morecau du gal-

Jard d'avant qui fut mon dernier refuge, ma vraie planche de salut sur laquelle j'ai passé cent cinquante heures,

Dès que je me fus hissé dessus, je tombai épuisé, à bout de forces.

Quelques instants de repos suftirent pour me remettre.

En promenant mes regards autour de moi, j'apercus une barque qui venait dans ma direction. Le cœur me battait à rompre ma poitrine. M'étant emparé de plusieurs planches et de deux portes, je les dressai de hauteur sur mon radeau, en guise de signal: j'y attachai mon caban, comme pavillon de détresse. Hélas! peine inutile : la barque vira de bord sans m'avoir apercu, et je retombai de mon long sur mon épave, accablé par cette deception plus encore que de lassitude.

Cependant, mon découragement ne fut pas de longue durée. Je me croyais le protégé du Ciel qui m'avait sauvé de trop de dangers durant cette terrible nuit, pour me laisser périr aussi misérablement.

M'étant relevé, je promenai de nouveau mes regards de tous côtés sans rien apercevoir que des débris flottants, quelques masses noires dont la

vue me faisait frémir, car je les prenais pour les corps de mes compagnons : au loin, la mer, toujours la mer, un peu apaisée, mais encore couverte d'écume,

Ayant hâte de fuir ces débris lugubres, je disposai les deux portes et les planches que j'avais ramassées, en forme de voile et je ne tardai pas à m'eloigner, grâce au vent qui soufilait encore assez fortement. Dans ma course, je passai auprès d’une masse noirâtre retenue à une pièce de bois. Je crus d’abord que c'était un cadavre, mais en l’examinant de plus près je distinguai un régime de bananes. J’abaissai mes voiles improvisées, et je m'en approchai d'assez près pour tenter de rompre le lien qui le rattachait à la pièce de bois, ce à quoi je ne pus parvenir. Un instant, je fus tenté de me jeter à la nage pour m’emparer de ces fruits qui m’eussent été d’un si grand secours, mais j'étais si faible que c’eut été braver la Providence que de n’éloigner de ma planche de salut,

N'ayant rien de quoi m'occuper et pour échapper à l'inquiétude qui me tourmentait, je résolus de

faire l'analyse de ma position et l'inventaire de ma fortune.

Quel changement, depuis la veille, dans ma destinée !

Hier, j'étais sur un solide navire entouré de compagnons bruyants et pleins de vie : aujourd’hui, perdu sur le dernier débris de ce navire, et seul dans l’immense solitude de l'Octan, je n’entends que le bruit des lames qui me rappellent les dernières plaintes de mes compagnons mourants. Hier, jeune et plein de vie, ambitieux d’honneurs et de plaisirs, je rêvais de devenir un jour capitaine, de faire fortune, de me ercer une famille nouvelle, de me choisir un endroit au rivage pour y reposer mon cœur après les travaux de la mer : aujourd’hui, la mort me guette de tous côtés : mes jours sont comptés, la mer s'ouvre pour me livrer une tombe, Ilest vrai que je suis capitaine, mais qui m'envicrait le navire que je commande ? Il est vrai que l'équipage est des plus soumis, mais hélas ! je n'ai pour le nourrir qu'un morceau de biscuit trempé d’eau salée, et pas une goutte d’eau pour apaiser sa soif croissante. Mon navire a des voiles, mais pas de gouvernail. Pour toute boussole, le timounier ne consulte que la miséricorde de Dieu.

Elle a été grande pour moi cette miséricorde, puisque de trente hommes que nous étions à bord, seul j'ai échappé au désastre. dJ'attribue cette faveur à mes prières, à la foi que j'ai toujours conservée au milieu des impies et des blasphémateurs

de la Divinité. Oh ! je n’oublierai jamais le spectacle de plusieurs de mes compagnons, qui criaient au Ciel pitié et miséricorde, qui invoquaient le secours de Dieu, dont ils niaient l'existence, peu d'heures auparavant. Je crois les entendre encore : “ My God ! my God ! have mercy on us.” Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de nous !

Mon radeau était formé d’un morceau du pont de gaillard renversé le dessus dessous, de manière que les barres de traverse me permirent d’y installer un faux pont formé des deux portes et des planches dont j'ai déjà parlé. En temps calme, je pouvais m'étendre sur ce faux pont, sans que l'eau put m'y atteindre.

Pour vêtements, j'avais ma blouse et mon bonnet de marin, un pantalon de laine, de fortes bottes et mon caban de toile cirée.

Quant aux provisions, elles étaient bien minces, ne consistant qu’en deux biscuits ramassés au milieu des débris du vaisseau. Encore, lorsque tourmenté par la faim, sur les quatre heures de l'aprèsmidi du premier jour, je voulus recourir à la soute aux provisions je n’y trouvai plus qu’un seul biscuit à moitié réduit en pâte par l’eau salée. Un chien. n'aurait pas voulu en manger, mais à ce

moment, je remerciai le Ciel de m'avoir réservé cetté ressotircé. |

Ayant abaissé ma voile, je la disposai en faux pont sur lequel je m’étendis pour regarder coucher le soleil, seul point dans tout l'univers qui permit à mon regard d'échapper à la désolante monotonie du spectacle du Ciel et de la mer confondus à l’horizon en une teinte uniforme.

A l'approche de la nuit, le vent fratchit ; le froid me saisit et je passai la nuit à trembler de tous mes membres, Vers onze heures, la lune s'étant levée, je la saluai comme une compagne amie qui venait me rendre visite et me plaindre dans mon malheur, Avec elle, il me semblait être moins seul. N’était-ce pas la même lune que mes parents et mes amis voyaient de chez nous ?

Au matin du second jour, le soleil tarda longtemps à se montrer, Le vent fraichissait toujours, la mer couvrait mon radeau à chaque instant. Je me tenais debout, pour me garantir le corps de ses atteintes et aussi pour guetter les voiles qui pourraient arriver dans mes eaux.

Sur le midi, au moment où le soleil percait enfin son épais rideau de nuages et venait me réchauffer,

j'aperçus une voile qui paraissait venir sur moi.

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Avec mon couteau, je fendis une de mes planches J'en détachai deux éclats qui, liés bout, à bout, au moyen d’une de mes bretelles, me tinrent lieu de perche; mon caban hissé au bout me servit de pa-

villon.

J’élevai cette perche dans mes mains anssi haut que je le pus: je l'agitai en tous sens en poussant des cris rauques qui me déchiraient la gorge. Je savais fort bien qu'on ne pouvait m'entendre à la distance qui nous séparait ; mais lâme a besoin d'exprimer ses sentiments comme ses mouvements par la voix, à laquelle elle donne Ja note plaintive ou gaie, triste ou enjouce, suivant les circonstances, J'avais la vue fatiguée, brulée par le salin, et cependent elle semblait acquérir une force nouvelle, en fixant ce vaisseau dont la proue restait pointée sur moi, Plus il avancait, plus je le trouvais beau. Sous les rayons du soleil couchant ses voiles me semblaient de pourpre et sa carène d'or. J1 avance, il avance ; comme :ïil est fier et brave ! N'est-ce pas mon bon ange qui me l'amène avec une amarre de fleurs! Involontairement, je laisse tomber mon pavillon de détresse pour tendre les bras à mes sauveurs. Mon cœur nage dans lu joie: je souris de mes lèvres sercées d’où le sang

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coule, je prie, je crie, je pleure, je regarde Je Ciel sans cesser de voir la voile bénie, je suis au comble du bonheur.

Arrivez ! arivez ! que je vous embrasse tous ; et reprenant mon pavillon que je tiens de mes mains tremblantes, je me mets à genoux.

Cinq minutes, dix minutes s'écoulent, un siècle dans ma vie et la voile graudit sensiblement.

incore un quart d'heure de ectte course et je suis sauvé,

A ce moment, suffoqué par l'émotion, je tombai sans Connaissance sur mes portes. Lorsque je revins à moi, le navire avait disparu et n'eût-ce été mon pavillon de détresse que je tenais encore de mes mains crispées, j'aurais cru avoir été le jouet d’un rêve,

Grelottant de froid, je rendis mon paletôt à son rôle ordinaire, Je saluai le soleil couchant d'une larme, je lui dis adieu comme à un ami qui s’en va et qu’on ne compte plus revoir.

La nuit m’enveloppe de ses voiles qui portent le frisson dans leurs plis, —1a mer me berce en chantant ses complaintes qui m'ont si souvent endormi :

mais je ne suis sensible qu’à la douleur, à la souffrance. Mon estomac est tiraillé par la faim, mou

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