Montmagny
le À Chers parents,
C’est dans la plus grande détresse, après avoir | échappé à la mort, que je vous écris ces quelques
nt, mots. J'ai été à deux doigts de ma perte, car des
ier
trente hommes d'équipage du Bahama, je suis le
seul survivant.* Notre vaisseau a sombré en revenant de,New-York, et je suis parvenu à me hisser sur un morceau du pont du gaillard d'avant,
sur lequel je me suis tenu pendant sept jours
Pendant tout ce temps, je n'ai rien mangé qu’un
reste du biscuit trempé d'eau salée, Un brick Américain le “ Pearl” ma recuilli sur sa route, au
A] , . , + , 1 0 . , moment où épuisé de forces je m'étais laissé tomber sur mon Épave, pour mourir,
Pendant sept jours et sept nuits, j'ai enduré les souffrances les plus atroces qu'on puisse imaginer par la faim, la soif, et surtout la crainte de la mort sans l'assistance d’un prêtre: J'ai vu mes semblables engloutis autour de moi, les uns jurant, les autres pleurant, A chaque instant, je m'attendais à partager leur sort, — mais un pressentiment m'a empêché d'embarquer dans les chaloupes,
Deux chaloupes sur quatre que nous avions à bord, avaient été emportées, durant la nuit, par des coups de mer; les pavois du navire avaient ét6 mis en pivees.
Sur le matin, le capitaine donne ordre de mettre les deux dernières chaloupes à la mer: mais l’une d'elles avait chaviré cet s'était brisée sur les flancs
* N. Mathurin apprit plus tard, à New-York, que plusieurs de ses comj'Aguons avaient cté sauvés.
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du vaisseau — Néanmoins, le capitaine persista à s’y embarquer avec une douzaine d'hommes, mais la mer les engloutit sous mes yeux à quelques encâblures du vapeur,
Il ne restait plus qu'une chaloupe et nous étions dix-huit ou dix-neuf survivants—à bord du navire, y compris les deux que j'avais réussi à retirer do la mer —et qui gisaiont épuisés et presqu’inanimés sur le pont,
Croyant que la chaloupe ne pouvait nous porter tous, je refusai d’y monter ct la laissai s'éloigner, Je pus l'apercevoir à deux ou trois reprises sur la crête des vagues, puis je la perdis de vue. I est vrai qu'il faisait encore nuit et que j'étais oc-
cupé à briser les portes de la cambuse, dans l’es-
poir de m'en faire un radeau de sauvetage,
A peine étions nous occupés, moi et deux compagnons, depuis dix minutes que je sentis le derrière du navire s'enfoncer. Je courus alors vers l'avant où pendant que j'essayais de décrocher une Cchelle pour me jeter dessus à la mer, un bruit épouvantable se fit entendre — et le navire coula à pie, le devant en l'air. dJ’attribuai ce bruit à l'explosion des chaudières, Je suivis le vaisseau dans son plongeon, mais après quelques instants qui me parurent bien longs, je revins à la surface —
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et je cherchaï des yeux quelque débris qui put me soulager ou me porter. Au bout de peu d'instants, après avoir invoqué la bonne Ste. Anne et Jésus Marie, Jose] h, j'apercus un petit morceau de bois que j'atteiguis en quelques brassées, mais il était trop eUt 5 . ur me porter. AUX do Jucut du jour, j'amwereus des débris épars de tous côtés et sur lun
on
deux, d'assez grande dimension, je reconnus un ‘le mes compagnons qui se lamentait à faire pitié. J+x me dirigeal vers lui et n’accrochai à son épave. 1 me dit, tout larmoyant : “Tu me fais nov.” Je Iui répondis “que nous étions noyés tous les deux et tout ce que nous en étions.’ Là dessus, ïe pris place avec lui sur re mais une forte lame l'emporta au loin € t je le perdis de vue, restant seul sur cette fréle planche — qui ne pouvait suffire à me sauver mais qui pouvait me permettre d'atteindre quelque plus gros débris, où je pourrais m'installer avec quelque chance de salut. C'est de fait ce qui arriva, Je ne tardai pas à atteindre un morceau du pont du gaillard d'avant sur lequel j'ai passé sept jours et sept nuits. hi À bout de forces, je me repose sur ce quartier de pont, pendant un certain temps, mais je ne puis dormir.
J'ai apercu des bâtiments presque tous les jours, mais ils Ctaient trop loin pour me distinguer ou entendre mes cris de détresse,
Au bout de sept jours, un vaisseau américain m'a enfin recueilli, au moment où renonçant à tout espoir je n’atténdais plus que Ja mort. J’ai été à bord de ce vaisseau sauveur, l’objet des soins les plus généreux, les plus empressés. Je n’oub'ierai jamais les larmes qui coulaient des yeux du capitaine, en présence de ma misère. Le salin, le froid et le soleil m'avaient noirei la face, et j'étais si fable que je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes.
Le papier me manque, de même que la souplesse des doigts pour vous en écrire plus long,
J” anüra Qtra jilie le 7 Q 1: Tano J'espere être au milieu de vous dans quelques ours, ét nous remercicrons -ensemble, Dieu, la
onne Ste. Vierge et la bonne Sainte-Anne, de m'avoir retiré si visiblement des bras de la mort,
Croyez-moi votre fils affectionné,
NaArOLÉON MATHURIN.