‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 17 sur 33 · RETOUR AU PAYS · texte numérisé non relu

RETOUR AU PAYS

Nonobstant les bons traitements dont j'étais l'objet, les deux derniers jours du voyage me parurent bien longs; et dès que j'entendis carguer les voiles, au matin du 23 février, en accostant la jetée de Brooklynn je me précipitai à bas de mon lit:

je m'habillai en un tour de main, et je sautai le premier sur les quais. J’aurais volontiers baisé la terre que pendant ma si longue agonie, je n’avais plus espéré revoir, et que je foulais en ce moment d’un pied ferme : — mais déjà j'étais entouré d’une foule curieuse, qui me pressait de questions et m'observait avec un intérêt marqué. Les uns me tendaient les bras, Læ main, d'autres m’adressaient la parole, avec des larmes dans les yeux. Je fus sensible surtout à la sympathie des femmes qui me regardaient en souriant et se disant entre elles

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KAPOLÉON MATHURIN ‘87 “Re is a lucky man.” Les rédacteurs de journaux ne tardèrent pas à m'’assaillir. Oh! la vilaine engeance! Je leur pardonne toutefois leurs obsessions, parceque c’est d'eux que j'appris le sauvetage de mes compagnons de la chaloupe commandée par le Premier Maitre (1). Je rencontrai plusieurs d’entre eux sur les quais de New-York où je me rendis le même jour. Le premier maître vint à moi et me dit. “ Pol, where do you come from ?” Je ne pus lui répondre. Les larmes me suffoquaient. D'où je venais ? Dieu seul pouvait le dire. Pour moi, il me semblait revenir des profondeurs de l’'abîime, des portes même de l'éternité. J'étais tenté de me prendre pour un revenant. Je devais en avoir un peu l'air aussi, car j'entendais chuchoter autour de moi: “Il doit avoir beaucoup souffert : voyez-donc comme sa figure est émaciée !”?

Sans répondre aux questions multipliées que l’on m'adressait de toutes parts, je me hâtai vers le bureau du télégraphe pour annoncer à mes parents que j'étais sain et sauf.

(1) Ta seconde chaloupé sons les ordres du 2ème officier, Ross, et montée par 13 hommes fut receuillie 1 jour même du naufrage par le brick Glenmoray qui les transporta à New-York où Muthuriu les retrouva. Parmi eux se trouvaient huit Canadiens. Aifred Deprez 2ème ingénieur. 8: Samson, 3ème ingérienr, Geo. Thibault Premier Maitre d'hôtel, W. Molloy, matelot. E. Frauk, chautfeur. D. Tremblay, ler cuisinier, Edmond Lavuie, servant de table.et Hubert Tremble, matelot.

Le lendemain, 24, je fus appelé devant Le Consul Anglais qui me fit subir un minutieux interrogatoire, qui dura plusieurs jours.

L'hôtel où je me retirais Ctait constamment rempli de visiteurs et de curieux. Si je marchais dans les rues, la foule continuait de m'accompagner ; on me montrait du doigt de tous côtés. Je n'avais pas à rougir de cette notoriété, bien au contraire, mais à la fin, j'en devins réellement ahuri, et je fus doublement heureux, le: jour où je quittai New-York, pour revenir au Canada. Heureux de revoir mon pays, ma famille, mes amis, et de me débarrasser en même temps d'une popularité que je tenais du malheur.

Le ler mars, j'étais à Québec, dans les bras de mon frère ainé, qui ne put retenir ses larmes à mon aspect.

“ Voilà un voyage me dit-il, dont tu te rappelleras longtemps, n'est-ce pas ?” —Allons! lui répondis-je, oublions nos malheurs passés pour être tout entiers au plaisir de se revoir.

Des visiteurs ne tardèrent.pas à affluer, mais je leur échappai pour me rendre à l’église de la Basse-Ville, remercier Dieu de la protection qu’il m'avait accordée.

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c De Ïà, j'allai présenter mes respects à MM.

on- un,

EL Audet et Robitaille, deux amis, deux protecteurs, —et le soir venu, je pus jouir enfin d’un repos salutaire, sous le ciel de la patrie et sous le toit

ment d’un frère généreux et bien aimé.

Va J'aurais désiré descendre au plus vite à Mont-

AE magny, mais je fus retenu comme témoin à l’en-

Fe quête sur les causes de la perte du Buhama, en-

de: bé quête ordonnée par le Consul Anglais des Etats- )

ent Unis, et présidée, ici, par M. Grégory, du Dépar-

PES tement de la Marine et des Pêcheries,

Heu- L’ PAPA ET IR) SUN ISO UE Fit 3

te 1 FROnECe terminée, je descendis à Montmagny,

bis où je fus reçu avec amour par mes parents, avec une franche sympathie par mes amis et co-paroissiens que mon molheur avait touchés.

é Le lendemain de “on arrivée, je me rendis chez

ét notre bon curé, le Rév. M. Rousseau, qui m'accueillit avec bonté. Il voulut bien annoncer au

ppel- prône, une grande messe en l’honneur de la $te

i ré- Vierge, que j'avais promise étant sur mon radeau,

être entre la vie et la mort. Une grande partie de la

paroisse assistait le lendemain à cette messe. Tout

ais je en remerciant Dieu de m'avoir préservé de la le la mort, je n’oubliai pas d’implorer miséricorde pour qu'il ceux de mes compagnons que sa..justice avait

frappés.

90 NO$S HONMES FORTS

En outre de cette messe, j'avais fait vœu d'aller à Ste Anne de Beaupré, à pied, vœu que j'accomplis dès le lendemain. Je me rendis à Ste Anne à pied, en deux jours et demi (distance d'environ vingt lieues). Au retour, je fis chanter une grande messe à l’église de la PBasse-Ville, à Québec, en l'honneur de Notre-Dame-des-Victoires en qui les marins ont grande confiance.

Revenu chez mes parents, j'eus de fréquentes occasions (le parler de mon naufrage et de ses péripéties. Plusieurs amis m'ayant engagé à le résumer par notes et le faire publier, j'ai cédé leurs désirs, en livrant ce récit à mes compatriotes.

Puisse-t-1l leur être agréable et surtout leur inspirer l’amour de Dieu, et Ja vénération des saints qui n'ont si visiblement protioë,

Par reconnaissance pour cette protection, nous avons résolu, mes frères et moi d'offrir un tableau commémoratif à l'autel de Marie, dans l’église de Montmagny. En même temps, nous nous engageons à faire chanter, tous les ans, une messe d’actions de grâces pour la faveur insigne dont j'ai été l'objet.

Au printemps de 1882, étant parfaitement rétabli, je fus engagé comme Second Maître à bord

aller com- \nne iron ande e, en ui les

entes » ses à le dé À Lotes.

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nous leau e de nga-

’aC- | été

ré- D ord

du S.S. Miramichi, epartenant à la compagnie: propriétaire du Bahama.

Chaque fois que je suis de quart, la nuit, et qu’un grain menace, je revois toute la scène terrible de mon naufrage, et je dis un pater et un ave pour le repos des âmes de mes compagnons que la mer a engloutis. Puisse Dieu dans sa miséricorde avoir pitié de leurs âmes.

“Voilà le récit du matelot, dans sa charmante

simplicité. On pourrait en faire un drame, mais ainsi qu'il est, il intéresse d'avantage par l’aceent de la vérité, qui y règne d’un bout à l'autre. Il raconte ce qu'il a senti et éprouvé; ïil copie des choses gravées par Dieu lui même, dans son cœur et dans son âme. On ne saurait être plus écrivain, parcequ'on ne saurait avoir plus de sincérité. Il a donné sa note sans fausser, sa note pleine, juste, quoiqu’improvisée, dans le concert littéraire du pays. Il est vrai, il est nature, il est lui-mème ; (rara avis !) dès lors, il mérite d’être applaudi.

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