‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 18 sur 33 · LE Ë · texte numérisé non relu

LE Ë

Mathurin est aujourd'hui chef d'équipe, quelque part, sur le chemin Ce fer du Pacifique Canadien. Il a quitté la drisse et la roue pour la pelle et la grue. La Prairie ressemble à une mer figée ; ses ondulations sont des vagues, qui vont battre le pied des Montagnes Rocheuses.

Aux dernières nouvelles que ses parents ont eues de lui, il se disait content de son sort. Et les parents en sont heureux, croyant qu'on est moins exposé à perte de vie, sur terre que sur mer. Erreur d'imagination, que la raison excuse, mais que le bon sens doit corriger. Pour un corps d'homme que prend la mer il en est au moins mille que la terre enfouit. La terre s'engraisse et se remonte de cadavres humains et d'animaux, pendant que la mer les avale sans qu'il y paraisse. La terre conserve, la mer absorbe. La terre écrit, la mer efface ; la terre est un appui, la mer est un manquement; on s'élève de la terre, on s'enfonce dans la mer. La mer est plus grande que la terre, mais sur un millard d'êtres humains, il n’en est pas un million qui vivent en mer. L'homme n'est pas fait pour vivre en mer. Le berceau, le lit, la tombe, ces trois assiettes de le vie humaine ne sont à l’aise que sur la terre.

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Mathurin, plus jeune que lui, est mort dans les parages où le Bahama a sombré, et son corps a été jeté à la mer. Evidemment cette famille devait une victime au Gouffre amer. Puisse-t-il désormais être apaisé.

La mère pleure son fils englouti dans la tombe immense, qui s'appelle l'Océan. C’est à ses pieds que nous déposons ce récit, croyant soulager la douleur bien légitime qu’elle ressent de la perte de l’un de ses fils, en faisant valoir le fils survivant, qui fait honneur au nom de Mathurin et même au nom canadien.

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