‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 19 sur 33 · FIN · texte numérisé non relu

FIN

“ Que ne publiez-vous en brochure, vos articles sur “les tours de force” qui ont paru dans L'Opinion Publique, de 1875 ?

Cette question m'a été posée bien des fois, par des lecteurs bienveillants de L'Opinion Publique, le seul journal illustré de quelque valeur que nous ayions encore eu, et qu’on a laissé mourir d’inanition. DeCelles l’a receuilli mourant, et lui a prodigué tous les soins que requiérait son triste état. Hélas ! il Ctait prédestiné à une fin prochaine. Mieux qu'aucune autre, la plume de DeCelles, si

vigoureuse, en même temps qu'élégante, aurait pu le galvaniser ; mais il fallait autre chose que le talent pour ranimer ce cadavre, ct cette autre chose lui avait manqué, depuis longtemps, et lui manquait encore, l'argent, L'Opinion Publique est morte de faim.

Voyant mon indifférence, plusieurs journaux francais du Canada et des Etats-Unis, ont reproduit, à titre de nouveauté, ces articles pourtant déjà vieux, sans les modifier, sans en changer une seule ligne, pas même une seule date. Les anachronismes y fourmillent, et cela n'indiene. Ce que jai négligé de faire par complaisance, je le fais ici comme correctif, pour replacer les faits à leurs dates et dans leur milieu réel. Lorsqu'il y & dix ans, j'écrivais : “ Hier ” en parlant de la veille, javais raison ; mais les journaux qui m’empruntent les mêmes pages aujourd’hui, sans explications, les mettant à mon crédit, ont nécessairement tort. Dix annces sont un intervalle respectable, entre hier et aujourd’hui.

J'ai retranché nombre d’anecdotes qui m'ont paru des hors-d'œuvre : j'ai rétabli les dates, changé quelque peu la trame ; le style restera le même,

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Il éd: bon que ces anccdotes, presque toutes empreintes d'amour national, se conservent sal È nous, qu'elles se fixent dans l'imagination de 1 enfants. iles sont à l’histoire ce que le dr est au repas, Tout le monde les lit et y prend plaisir. La foule les aime, parce qu’elles viennent d'elle, parce qu’elle a connu, admiré, applaudi les vaillants, les intrépides, les généreux qui y ont attaché leurs noms. Dans son cabinet, l’homme de profession y trouve un agréable passe-temps, ct parfois, des réminiscences qui lui chatouillent le cœur au bon endroit. Pour être savant, lécislateur, médecin, notaire, avocat, ingénieur, on ne cesse pas d’être homme et d’être canadien. Nulle gloire, nul mérite n’est à dédaigner. Souvent, les gloires populaires sont de meilleur aloi et micux frappées ane celles des grands hommes politiques, qu’uns

énération encense et que la suivante oublie.

M ra Sb Iilaire, par son histoire anecdotique de Napoléon Ier a plus fait en France pour la dyrastie du Grand Homme, que Thiers luimême, qui pourtant s’est ureflé, avec son “ Histoire du Consulat et de l'Empire ” sur l'arbre de la nationalité francaise.

Me nous défendons pas d'aimer l’anecdote, Biex dite, elle est pleine d’agre aent, de charme et sou-

vent elle renferme de salütaires lecons. En ce dernier cas, elle revêt les qualités de la parabole, dont 1 Evangile même fait usage à propos.

t Une histoire que vous savez, que vous avez raconte vingt fois, vous la lisez avec ‘intérêt, du noment qu'elle est écrite et imprimée. Jamais

vous ne vous doutcriez, que vous en êtes vous-

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Il y a deux ans, M. Louis Létourneau, de Montm£gny, me racontait une aventure de chasse fort

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émouvante, dont il avait été l’un des acteurs : il en parlait assez froidement, Je l’écrivis dans ma soirée, et le lendemain, je fus la lui lire. Croiriezvous qu’il en pleurait à chaudes-larmes ?

J'ai les mains tendues à toutes les notes qu’on voudra me communiquer, les oreilles ouvertes à tous les récits qu'on pourra me faire : donnez-moi l'idée, l'image, j'y mettrai les couleurs. Nous aurons ainsi des tableaux qui réjouiront les yeux de nos enfants, et remplaceront, au profit de la morale et de notre foi, les mauvais livres pullulant dans nos librairies, et jusque sur nos voies publiques.

L Ce premier volume n'est qu'un essai. S'il réussit, ct que Dieu me prête vie, j'en ferai bien d'autres dans le même genre, avec le même esprit

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NOS HOMMES FORTS 99 national et catholique, et tous sous le même titre. “Nos hommes forts.”

L'Eglise, la Politique, la grande histoire, la colonisation, nos institutions, nos communautés, me fournirént des sources inépuisables, Pour le

moment, je prélude par l’ancedote, la menue mon. naie de lhistoire :

Laroche à été longtemps le Samson de Paris. Il

acait sous un charriot dan: nontaient

vingt hommes des plus Eee et “ les enlevait à dos, puis 1} tournait et retournait ce poids énorme en divers sens. Aussi, Paris se vantait haut et fort des exploits de Laroche,

Mais Laroche vaut-il mieux que notre Grenache ?

Jai vu Grenache, se promener à pas carré avec trois hommes suspendus aux longues tresses de sa «chevelure, et s’en débarrasser, à volonté par une

is. Il aient enlcpoids

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légère secousse de tête, Ployer une barre de fer sur son bras, briser des cailloux à coups de poing était un jeu pour lui. Je lai vu, ce qui est plus fort, se renverser en arrière, de manière à ne toucher le sol que des pieds et des mains, le corps tendu comme l'arche d’un pont, On Iui placait sur le ventre, une forte enclume, sur laquelle deux hommes, armés de lourds marteaux, frappaient à: coups redoublés. Et Grenache ne bronchait pas. I] faisait aussi le même tour que Laroche, à cette: différence près, que n'ayant pas de charriot, il se servait de madriers pour plateforme.

11 faut dire que Grenache, il y a 25 ans, n’était pas un petit enfant. L’imagination populaire en & fait un géant. Que ne raconte-t-on pas à son sujet ?

Un jour (dit-on) que Grenache labourait tranquillement son champ», à Sainte-Hélène, dans le comté de Bagot, il vit venir à lui un homme de haute taille, à l’œir fier et hardi, comme Diavole,

— Bonjour, monsieur !

— Bonjour, monsieur !

— Connaissez-vous un nommé Grenache ?

— Un peu, répondit Grenache, en arrêtant ses. chevaux et en attachant aux manchons de sa char:

rue, les guides qu'il avait passées autour du cou. Que lui voulez-vous, mon ani ?

— J'ai entendu parler de sa force et je voudrais le tâter un peu.

— Et quel est votre nom, s'il vous plait ?

— Mon nom, ch! je n’en ai pas honte, vous avez du entendre parler plus d’une fois de l'Oiseau-liouge ; cest moi qui suis POiseau-Rouge, à preuve que j'en porte la plume à mon chapeau, conline vous Voyez.

— Vous êtes un grand batailleur, je s ppose ?

— Comme vous dites, monsieur. Depuis dix ans que je vais dans les chantiers, je n'ai pas encore rencontré mon maître.

— Mais Grenache n’est pas un batailleur, lui : il est aussi paisible, aussi doux qu’un agneau.

— Ta ! ta! je saurai bien trouver son côté sen- J sible ; vous n'avez qu’à me conduire chez Jui ou m'indiquer s demeure, et vous verrez qu'il n’entendra pas chanter l'Oiseau-Rouge, sans faire entendre son ramage, à son tour.

Grenache tenait, en ce moment, sa main droite sur un des manchons de sa charrue.

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GRENACIE 103

S'il faut vous conduire, dit-il, vous pouvez vous adresser à d’autres qu'à moi, car je n'ai pas de temps à perdre ; mais, quant à vous indiquer sa maison, rien n’est plus facile : tenez ! voyez-vous cette petite maison blanche, derrière les arbres ? c'est Là qu'est sa demeure.

E& Grenache, pour indiquer sa maison, avait levé, d’une main, sa charruc et la tenait ainsi, à bras tendu, das la direction voulue.

L’Oiseau-Rouge n’en entendit pas davantage et s'éloigna à tire-d’ailes, en publiant partout qu’il avait vu le diable labourant un champ.

Elle est bonne celle-là, n'est-ce pas ? Et pour-

tant, il yen a bien d’autres sur le compte de ce brave Grenache, qui laissait dire et conter, sans quitter les manchons de sa charrue.

Vous me direz que mes lecteurs sont trop sérieux pour qu'on puisse se permettre de leur raconter de pareilles légendes ; et vous aurez peut-être raison. Mais voyez donc Alexandre Dumas, combien peu il se gène de mettre sur le compte de son père, des aventures non moins extraordinaires, mon moins incroyables. Voulez-vous en juger vous-mêmes ? Ouvrez scs mémoires.

di

“Mon père, nous l'avons déjà dit (effectivement, sur ce sujet, il se répète souvent) à l’âge de vingt-quatre ans, était un des plus beaux jeunes hommes qu’on put voir, Il avait ce teint bruni, ces yeux marrons et veloutés, ce nez droit qui n'appartiennent qu'au mélange des races indienne et caucasique. : Il avait les dents blanches, les lèvres sympathiques, le cou bien attaché sur de puissantes épaules, et malgré sa haute taille de cinq pieds 9 pouces, une main et un pied de femme .… Au moment où il se maria, ‘“ son mollet était juste de la grosseur de la taille de ma mère.” La liberté dans laquelle il avait vécu aux colonies avait développé son adresse et sa force d’une manière remarquable : c'était un véritable cavalier américain, un Gaucho. Le fusil ou le pistolet à la main, il accomplissait des merveilles dont Saint- Georges et Junot étaient jaloux. Quant à sa force musculaire, elle était devenue proverbiale dans l’armée. Plus d’une fois, il s’amusa, au manège, en passant sous quelque poutre, à prendre cette poutre entre ses bras et à enlever son cheval entre ses jumbes. Je l'ai vu, ct je me rappelle cela avec ‘tous les étonnements de l’enfance, porter deux hommes sur sa jambe pliée, et, avec ces deux hommes en croupe, traverser la

chambre à cloche-pied.. Je l'ai vu, dans un mouvement de douleur, prendre un jonc de grosseur moyenne entre ses deux mains et Je briser, en tournant une main, à droite et une main à gauche.

‘“ Le docteur Ferus, qui a servi sous mon père, m'a raconté souvent que, âgé de dix-huit ans à peu près, lui, M. Férus, fut expédié à l’armée des Alpes, comme aïde-chirugien. Le soir de son arrivée, 1l regardait, au feu d’un bivouac, un soldat qui, entre plusieurs tours de force, s’amusait à introduire son doigt dans le canon d’un fusil de munition, et le soulevait, non pas à bras, mais à doigt tendu. Un homme, enveloppé d’un manteau, se mêla aux assistants et regarda comme les autres. Puis, souriant et jetant son manteau en arrière :

“ C’est bien cela, dit-il ; maintenant, apportez quatre fusils.”

“ On obéit ; car on avait reconnu le général en chef. Alors, il passa ses quatre doigts dans les quatre canons, et leva les quatre fusils avec la

même facilité que le soldat en avait levé un seul.”

“ Tiens, dit-il, en les reposant lentement à terre, quand on se mêle de faire des tours de force, voilà comme on les fait.”

Ces légendes du cheval enlevé entre les jambes,

ces: deux ‘hommes À cheval sur le mollet, ces quatre fusils énlevés à doigts tendus, eurent quand elles parurent, un succès de rire pyramidal, au grand étonnement de leur inventeur, qui, lui, croyait toujours ce qu’il écrivait.

À propos du cheval enlevé, j'ai pourtant une histoire authentique qui ne s’en éloigne guère. On sait que les cuirassiers de la Garde sont tous des hommes de choix, des mieux lLâtis de toute l’armé: et même de tout le pays de France. Les chevaux qu'on leur fournit sont à l’équipolent dans leur espèce.

Or, le 2ème régiment des Cuirassiers de Ja Garde Ctait caserné à Versailles, dans la caserne de Saint-Martin, ancien couvent, dont les escaliers sont très forts, très-larges, et de douce montée. Plusieurs cuirassiers causaient entre eux de jeux d'adresse, de tours de force. On vint à parler, et pour en rire bien entendu, du fameux enlèvement de cheval du général Dumas,

“ Un des cuirassiers, tout en riant comme les autres, se permit de dire: ‘“ Vous riez bien, messieurs, mais la chose n’est pas aussi impossible que vous le paraissez croire, ”

— Allons donc! auriez-vous, quelque part dans

ns

la mémoire, le pendant de cette histoire? Alors, vite! contez-nous ça, que nous tions plus fort encore.

— Je n'ai pas d'histoire à vous conter, mais un pari à vous proposer,

— Un pari? va pour ur rari. Propose, expose,

— Eh bien! Messieurs, pour un pari de ....

disons, de six bouteilles de Bordeaux, je me fais foit, de prendre mon cheval à l'écurie, et de Île porter dans ma chambre, au premier étage, sur mes épaules, et de L’en descendre de la même facon.

Et les rires d'éclater plus fort.

— Etes-vous sérieux compagnon? hasatda un des interlocuteurs.

Eh parbleu ! puisque le puri est ouvert.

Tenu! Tenu! s’écrièrent alors dix voix à la fois.

Et le cuirassier s’éloigna, gagnant vers l'écurie, eu leur disant, J'aurai mon tour tout à l'heure. Votre bordeaux me fera rire.

Le cheval—-un cheval d'un poids de quinze cents livres, est amené au pied de l'escalier. Comme le cuirassier l'avait dit, il se place dessous, l’enlève et le porte dans sa chambre, au milieu d’applaudissements frénétiques.

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