‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 3 sur 33 · DT US RATER EM · texte numérisé non relu

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ponnais apprennent l'Anglais, principalement pour le lire. La trompette de ce Héraut de la civilisation étonne leurs oreilles, ébranle leurs préjugés séculaires et convie ces nations à une vie nouvelle, une vie de régénération.

D'où vient l'influence prodigicuse du Jerald, sur les couches sociales, en surface comme en profondeur ? Elle vient de ce que M. Bennett en est à la fois le propriétaire et l'âme. Comme proprictaire, il sait y trouver son affaire avec intelligence, avec génie même. Son journal représente, en tant que papier-nouvelles seulement, une valeur réalisable de plusieurs millions de dollars. L’administration en est réglée, autrement bien qu'un papier de musique contemporaine :— ce qui permet à M. Bennett d’avoir à lui, des vaisseaux, sur mer, des chemins de fer, sur terre, des châteaux, dans son pays, et pes une mâsure en Espagne. Il sait réaliser, il saisit le rêve et le fait vérité: la poussière de la route devient dans sa main, de l’or ; il ramasse de la boue, souffle dessus et elle s'échappe en perles. lomme de sport, gentleman de création spoutance, il éblouit l’Europe de ses hardiesses, I} se jette, un jour, dans une frêle nacelle, une coque de noix, son yacht, et dit à son matelot hésitant : “Quid times ?” le mot de foi de César, A quel-

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ques jours de là, il dévarque sur les côtes d'Irlande. L'été suivant, on le voit arriver à Québec, au Russell-House, en costume de marin, sale et dépenaillé. Il demande une chambre; le manager, notre ami Bergeron, hésite en le voyant si mal accoutré. M. Russell tient à recevoir des gens qui paient au moins de mine s'ils ne peuvent payer autrement. Je ne saurais l’en blâämer, car le décorum d’un hôtel de première classe le veut ainsi. Bennett, dissimulant un sourire, fouille alors dans sa poche, en retire un vieux sou, quelque relique curieuse, probablement, deux ou trois boutons, autant de fleurs fanées, assez significatives, pour un jeune homme beau et bien fait.

Bergeron le regarde faire sans mot dire.

Bennett cherche dans une autre poche, dans les goussets de sa chemise de marin. Il trouve un pli de couleur rose, qu'il baise au passage — rien de plus ; il prend un air consterné.

— C'est une espèce de braque ! pense Bergeron — un tramp peut-être ?

— Oh! j'y suis, dit Bennett, en passant la main sous sa chemise, et en en retirant une ceinture, un vrai bouüin de pièces d’or,

Cette fois, Bergeron n’hésita plus : — la mar-

chandise couvrait'le pavillon “Signez votre non dans le livre, dit-il, et je vous donnerai une chambre.

Et lorsque les lettres rutilantes, flamboyantes, qui forment lé nom de “J. Gordon Bennett” apparurent sur le livre, le propriétaire du Herald n’eût plus qu’à se rendre à sa chambre, la meïlleure de l’hôtel, retenue depuis plusieurs jours, et où se trouvaient ses bagages,

Seul, dans un petit canot, Bennett avait remonté

V’Iudson, suivi les canaux qui le conduisirent an Richelieu, descendu cette rivière jusqu'à Sorel

et le fleuve Saint-Laurent, jusqu'à Québec, pour un pari de vingt-cinq ou cinquante mille piastres, une fortune pour le vulgaire, mais un denier pour le sportsman, qui le réserve à la charité.

Si Bennett sait amasser, ïil sait aussi distribuer : il donne comme il recoit; après avoir récolté il sème.— Dans ses mains, la fortune germe des bienfaits. Si, par moments, il est le Secrétaire de la Providence, à d’autres moments, il en devient le caissier.—Tous les malheurs le touchent sans l’atteindre.—I1 bâtit des châteaux, des villes, construit des chemins de fer au cœur du désert, galvanise des peuples endormis, mais en même temps, il ouvre des asiles à la souffrance, à l’indigence, à

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la faiblesse; il encourage les arts, les lettres, les sciences, féconde le génie humain de sa libéralité. I se tient debout sous le portique du temple, et y distribue des aumônes. — Un jour, il donne cent mille piastres à un pauvre : mais ce pauvre c'était l'Irlande en pleurs.

Administrateur habile d'une grande fortune, Bennett se distingue encore davantage dans la direction de son journal, dans l'exercice de son immense influence. Avant tout, il a l'esprit et le cœur droit et bien fait. Il est riche, mais surtout bon riche.—1l est grand dans ses voies, plus encore que dans ses talents et ses richesses. À le voir agir, on comprend qu'il n'est ici qu’en passant, qu’il se repose en route, que ses ailes ont de l’envergure pour d’autres horizons plus vastes, qu'avec l'amour de l'humanité, il nourrit la foi en un Dieu de justice. C’est ce qui rend son journal digne de tant de créance, qui lui donne accès au conseil des Rois, comme chez la fruitière du coin, qui fait qu'on le croit lorsqu'il parle. Nul n’est mieux renselené que lui, et son honneur, sa gloire, voire

même son profit, est de mettre la vérité dans tout son jour.

Il fait bon n'est-ce pas d'apprendre qu’il existe de par le monde, des journaux et des journalistes

de cet acabit, Pour moi, j'avoue que j'y songe avec complaisance, que je me délecte à le faire savoir. Il me vient alors, comme une bouffée d'air frais dans une atmosphère de chaleur étouffante.

Mais d’où vient cet éloge d’un journal étranger, lorsqu'il s’agit de raconter le naufrage d’un navire, et le plongeon et les cabrioles sur mer d’un simple marin, d'un enfant, sans avoir ni savoir, quigague aujourd’hui péniblement sa vie, à la pelle ou au pie, quelque part sur le chemin de fer du Pacitique ?

Si je vante ainsi le grand journ: | Américain, qui peut se passer de mes louanges, qui probablement n’en saura jamais un mot, c’est que jy trouve une lecon pour nous, et je souhaite qu’elle soit profitable,

Je me suis dit: Voilà un journal étranger, qui n’a pas plus de tendresse qu’il n’en faut pou notre race, qui, cependant, consacre une colonne entière au récit des aventures d’un jeune canadien, d'un enfant de notre peuple, et nous, ses compatriotes, nous resterions indifférents à ses mérites ? Nos grands hommes, nos ministres seraient fiers d’une telle faveur ? Pourquoi ne pas la faire valoir, lorsqu'elle s'adresse à un petit d'entre nous il est vrai, mais à un canadien du meilleur sang? Se-

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rions-nous cnvieux de notre propre gloire ? — De l'Atlantique au Pacifique, la trompette du Herald a sonné le nom de Mathurin à tous les échos:

seuls, nous paraîtrions l’ignorer ? Avons-nous tant d'hommes forts, tant de vaillants, que nous ayons le droit de dédaigner leurs mérites ?

Sachons montrer un peu plus de cœur et de sentiment national.—Rendons-nous justice les uns aux autres, etfélicitons-nous ensemble des applaudissements que l’un de nous a pu mériter de l'étranger. — Pour ma part, j'avouerai que j'ai été pris d’un vif intérêt, en voyant le nom d’un de mes jeunes compatriotes devenu soudainement l'objet de la turiosité de cinquante millions d’Américains, qui n’admettent d'ordinaire notre valeur qu'à leur corps défendant et lorsqu'elle s'impose. Et croyez bien que la population, celle de New- York entr'autres, ne lui a pas ménagé son admiration. Ils n'avaient pas assez d'enthousiasme pour célébrer son énergie autant que sa force physique.—Les marins du Pearl entre tous, qui lavalent recueilli en mer, le suivaient d’un lieu à un autre, pour l'aider à raconter les circonstances de son sauvetace. Ils avaient l'air de redouter sa modestie : ils craignaïent, que, par fatigue ou insouciance, leur protégé pût négliger de se faire valoir,

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et ils avaient à cœur qu’il ne perdit rien de ses mérites aux yeux de ses nombreux auditeurs, Pour eux, Mathurin, après avoir passé sept jours sur une épave, jouet de la tempête, sans boire ni manger, était un prodige de force et de volonté, qu'ils tenaient à honneur de présenter comme un modèle, un type unique aux marins du monde entier, Chacun d'eux eût été fier d’être canadien; à tel point qu’il leur échappait de dire, en à parte, loin des oreilles de Mathurin, que son père était canadien français, mais que sa mère était d’origine anglaise ou américaine. Un journal très répandu, de New-York, le World, s’est fait l'écho de cette fausse rumeur. Non! Mathurin est bien et. dûment de pur sang francais par son père et sa mère,—qui sont encore vivants à Montmagny pour l’attester de leur personne et de leur cœur.

Dans la littérature, les professions libérales, la finance, et surtout la politique, on trouve toujours quelqu'un, non seulement pour illustrer mais encore pour exagérer les vertus, les talents de ceux qui marquent dans ces diverses carrières que nos mœurs. ont mises en vue. Il y a presque toujours un peu d'argent ou d'espérance de faveurs, de protection, que sais-je ? au fond de l’encrier des panégyristes de personnages haut placés. |

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À nous de trouver une affaire de cœur et de revendication, là où leur vénalité ne cherche qu'un métier à exercer. —Que les riches et les prétendus grands se fassent faire des éloges, comme ils se com

.mandent un habit, je le veux bien : mais je veux, ‘avant tout, que les petits ne perdent pas la chance de se montrer comme ils sont, forts, vaillants, intrépides, généreux, vertus de race qu'ils n’ont pas droit de négliger et sur lesquelles nous devons déchirer le voile de l'humilité personnelle, au nom de l'orgueil national.

Assez de misérables sont disposés À nous dénigrer par la parole ou la plume, pour que ceux qui ont l'esprit tourné à l'éloge plutôt qu'à la calornnie, hésitent dans l’accomplissement de ce que j'apvelle leur mission. Heureux, ne sont-ils pas, par cela seul que cette mission peut être appelée généreuse ? N’a pas le cœur large qui veut. C’est Dieu lui-même qui en donne la mesure ;—mieux vaut avoir un grand cœur que d’avoir une grosse bourse. Savoir aimer est le secret du bonheur, qui se complète ensuite par la charité.

Je n'ai que ma plume où ma parole à donner, mais je les donne sans calcul, sans arrière pensée, aux pauvres, aux petits, de préférence aux richés et aux grands. — Je ne suis pas doreur de mon

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métier. Certes ! il est des riches et des grands que dj'honore ; mais toujours faut-il que la vertu prime da richesse et le talent. J'ai cet orgueil de mon état d'écrivain, de déclarer, que la fortune sans la vertu n’a jamais mérité une plumée de mon encre.

Habitant Montmagny, depuis plusieurs années je connais la famille Mathurin, qui jouit ici de l'estime universelle. J'ai rencontré Napoléon Mathurin lui-même, depuis son naufrage, au retour lun pélérinage qu'il fit à la bonne Ste Anne, la patronne des naufragés.

C'est un jeune homme de 21 ans, à l'œil bleu, au front large, à la lèvre souriante, d’un sang riche : hauteur, cinq pieds et sept pouces, large des épaules, puissamment musclé, d’une chair à tissu serré, massée par l'exercice et le travail au grand sir. L'ensemble de sa figure annonce la douceur; sa parole lente, mesurée, sans verbiage, reste ferme dans les bornes du bon sens et de la vérité. De physionomie et de prestance il paraît être et il est 4 un beau et brave gars, |

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