‹ Nos hommes forts [microforme]Chapitre 4 sur 33 · UN MOT DU TEMPS PASS · texte numérisé non relu

UN MOT DU TEMPS PASS

La force physique, pour laquelle le Canadien des premiers temps de la Colonie avait une admiration si grande, perd sensiblement de son prestige, Les luttes de hustings ont remplacé le pugilat, les coups de poing le cédent aux coups de langue : y avonsnous gagné ? Autrefois, les champions se donnaient: la main avant d'engager le combat, pour faire voir. à tous que la lutte devait être loyale ; aujourd’hui, on sème le champ clos de mensonges, de calomnies, d’injures, on fait arme de tout, et toutes les armes sont bonnes. Serions-nous plus. civilisés pour cela ?

En pressant la main de Mathurin, je songeais involontairement aux premiers habitants du paÿs, aux trappeurs, aux aventuriers canadiens francais, qui étonnaient les sauvages mêmes par leur résis-

tance aux fatigues, aux privations du désert, par leur persévérance, leur patience, leur énergie, autant et plus encore que par leur finesse et leur subtilité. Les compagnons de St. Simon, de Ste. Hélène, des Lemoyne, de d’Iberville, de Daulac devaient être faits ainsi. fortement bâtis, durcis à l'épreuve, avec des muscles tordus sur le genou du travail, la poitrine pleine de souflle, portant un poids de cent livres sur les épaules, ils escaladaient des montagnes, traversaient des forêts vierges, sans songer à se reposer. Cent livres pour nous seraient un fardeau écrasant ; eux appelaient cela tout sim-

plement leur paquet — Fenimore Cooper, Gustave Aimard et d’autres romanciers d'Europe et d’Amé-

rique en ont fait des héros de fantaisie ; mais nous qui les avons connus, aimés, admirés, nous pouvons autrement leur rendre justice. — Chez eux comme chez Mathurin, le secret de leur force était dans l'âme, dans la foi. — Lorsque leur chemise s'ouvrait au vent du désert, on en voyait sortir, soit une médaille, soit un scapulairé : était eur talisman! Avec cela, ils Ctaient fiers de leur sang français et ils abominaient l'Anglais.

Toutefois, dans certaines familles canadiennes, Ja‘force physique était héréditaire. . Les LeMoyne, “les Duchesnay, les de Salaberry, les Tellier, les

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Letendre, les Duhesme, les Giroux, les Gagnon, les Grenache, les Ouellet, les Vignault, les Leduc, les Poitevin, les Masson et d’autres étaient et sont restés, pour la plupart, des types d'hommes d’une vigueur plus que commune. Au temps dont je parle, ceux là étaient presque tous des chefs de bande, mais dans leur suite se trouvaient nombre de compagnons tout aussi vigoureux que les chefs.

Si d'Iberville part d'ici, pour se rendre à la Baie d'Hudson, au cœur de l'hiver, c’est qu’il a compté, et choisi d'avance, quarante hommes dont il était sûr, quarante hommes de force à parcourir trois cents lieues en raquettes, et au bout de ce trajet, à enlever trois vaisseaux anglais, qu’il savait réfugiés là, sur des côtes françaises. (Ces insectes lui chatouillaient l’épiderme, à lui, qu’on a surnommé l’Achille francais.

On ne saurait douter, qu’à chacun des bravi qui le suivirent en cette expédition, il fallait une force physique égale sinon supérieure à celle du commandant, car après tout, la besogne ardue leur était réservée.

Certes! il ne faut pas disputer à d’Iberville le mérite de la conception de l’entreprise, non plus que celui de l'avoir menée à bonne fin; mais

allons-nous pour cela laisser dans l'oubli les vaillants qui l'ont suivi et Ini ont valu incontestablement la grosse part de ses succès ? À lui l'éclat, le renom, nous le voulons bien ; mais aux autres, au moins, nos souvenirs, notre admiration, notre reconnaïssance. Car, cette masse obscure, sans nom, accomplissait une œuvre providentielle : elle pro-

tégeait de son sang notre berceau, notre rationalité, notre foi.

D'Tberville, de retour en France, après avoir enlevé ces trois vaisseaux anglais, d’un coup de main, à pu écrire le récit de son haut fuit d'armes. Ses compagnons sont ignorés, mais ils sont restés et sont morts ici, sur notre sol canadien. Séparément, un à un, ils étaient nos frères dans la patrie. Leur gloire collective repose dans l'amour que nous saurons garder à notre foi et à cette patrie qu’ils ont tant aimée.

De plus français qu'eux, il n’y en eût jamais :

ncore plus francais que catholiques, ils avaient le fanatisme du drapeau, et une haine envenimée contre l'Anglais.

l'orts et braves, avec du cœur plein le corps, ils bravaient le froid, le chaud, la tempête, la faim, la soif. En fait de misère, rien ne les étonnait: ils connaissaient, de bas âge, le fond de son sac.

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Un chef aimé se levait-il pour leur proposer une entreprise ? vite! ils accouraient de toutes parts. Les chefs alors méritaient confiance, car ils ne mentaient jamais. Ils représentaient la situation telle qu’elle était, sans déguisement aucun. — Ils proposaient carrément, comme le fit d’Iberville, vingt-cinq ou trente jours de fatigues incroyables, des montagnes à gravir, des lacs, des marais à traverser, des privations à endurer jusqu'à se serrer le ventre au dernier trou de la sangle ; des deux ou trois cents lieues à parcourir, à pied ou en canot, et au bout de cela, des coups à donner, c'est vrai! mais ayec toutes chances d’en recevoir autant qu'ils en pourraient porter.

— Haut les cœurs! criait le chef.

—Sur qui allons-nous taper? demandait la ioule émue ?

—Sur l'Anglais.

—Combien vous faut-il d'hommes ?

— T1 me faut quatre-vingts hommes !

— Vous avez donc une armée à combattre ?

—Pas ‘tout-à-fait, mais probablement quatre cents hommes !

—Commandant! nous ne pouvons vous suivre.

— Et pourquo: ? les amis!

— Parceque vous ne nous connaissez plus.

—Comment cela ?

— Parceque quatre-vingts contre quatre cents ne représentent qu’un contre cinq. De tout temps, nous nous sommes mesurés avec l'Anglais un contre dix. Aurions-nous démérité à vos yeux ? Dites quarante contre quatre cents et nous sommes à vous, mais un de plus, vieille Mère! nous refu- Sons,

Eh oui! nos Pères haïssaient ainsi profondément l'Anglais. A dire vrai, de part et d'autre ils s'étaient portés des coups qui pouvaient attendrir les chairs mais non les sentiments. Depuis, les choses ont bien changé. On dirait vraiment, à entendre les déclarations d'amour de nos hommes publics à la Reine d'Angleterre, les protestations d’attachement et de loyauté envers la Couronne, que nous voulons faire acte de réparation pour nos pères. Nous aimons l’Angleterre autant et plus peut-être que jamais ils n’ont pu la haïr, En cela, nous avons raison et eux n'avaient pas tort. La mort les a ensevelis dans cette haine qui leur a valu beaucoup de gloire : respectons-la,—sans pour

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