‹ Nos humoristesChapitre 7 sur 11 · HERMANN-PAUL · texte numérisé non relu

HERMANN-PAUL

Hermann -Paul

Lorsque je suis entré dans l’atelier de M. 1 leriuann-Paul, je l’ai trouve en noiubreuse compagnie. Plusieurs douzaines de têtes — toutes fort expressives

— l’entouraient. J’ajoute que c’étaient des têtes dessinées ou peintes. Elles s’étalaient sur les sièges, sur les tables; quelques-unes — les plus importantes

— étaient clouées au mur; elles présentaient, en raccourci , un tableau assez complet de l’humanité. Non pas précisément un joli tableau. M. Hermann- Paul ne possède pas la grâce ironique de Gavarni, ni la gaminerie de Chain, ni la riante imagination de Grandville, ni la verve de Idupller, ni la froufroutante galanterie de Grévin ; son crayon est brutal, incisif; il se consacre à Limitation maussade de la nature. Le miroir que cet artiste offre aux hommes rellète exactement leurs difformités. Aussi serais-je étonné si jamais il devenait le portraitiste attitré des gens du monde. Et, quant aux femmes, je suppose epi’il n’a point l’ambition de leur plaire, car elles ne goûtent pas la vérité toute uue.

Il s’occupait à feuilleter d’anciennes lithographies où je reconnus, du premier coup d’oeil, la puissante empreinte de Daumier :

— Quel maître! s’écria-t-il. On ne se lasse pas de l’admirer! Nul ne Légale dans la représentation des physionomies; il a le mouvement, le relief, la couleur; il synthétise la vie; ses ligures ont des dessous // violents et profonds; enlin, son àme était véhémente, généreuse, noblement éprise des vertus républicaines...

Je pensai que M. Hermann-Paul, par certains de ces traits, se rapprochait d’Honoré Daumier. Mais je m’abstins de le lui dire, pour ne pas humilier sa modestie. Et peut-être, d’ailleurs, ne lui aurais-je rien appris...

A d’autres égards, ils ne se ressemblent guère. Daumier nacjuit à Marseille, au sein du peuple, dans l’humble boutique d’un vitrier, et grandit au hasard.

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choisissant ses premiers modèles parmi les matelots du port. Son génie se développa sans culture, comme une plante sauvage et d’où la sève déhorde. M. I lermann-Paul n'a pas la turbulence des races méridionales; une vague mélancolie Hotte en ses yeux bleus. Il est issu de la haute bourgeoisie: son père, un prince de la science, le poussait vers la voie où il s'était lui-même illustré. Mais on n'est pas maître de sa vocation. I lermann-Paul ne se sentait aucun goût pour la médecine: il en avait un très vil pour les arts; il se lança, à l'aventure, dans la mêlée: d'abord, il suivit les cours de l’hcole; puis son assiduité se relâcha; le spectacle de la vie contemporaine avait pour lui plus d'attraits que l’étude du passe. 11 s'en allait par les rues, regardant, observant, travailleur inlatigable, couvrant ses carnets de notes, crocpiant sans cesse, crotpiant toujours. Cependant, il avait besoin d’écouler ces pages dont le caractère réaliste n’était pas pour séduire le public. Il lit comme les camarades : il frappa à la porte du (^.ouvrier Irauçais.

Singulière maison (.[ue celle-là! Fondée par un personnage fort habile, collectionneur et agent de publicité, sous l’égide et avec les capitaux d’un pharmacien de province... Le jour où M. Jules Rocpies, se trouvant de passage à Sai nte-Menebonld. pénétra dans la boutique de cet honorable commerçant, un clan décisif était donné à la gloire des caricaturistes de Montmartre : leur princij'tal organe allait éclore. Assurément, l’apothicaire de Sainte-Menebould, non plus cpieM. Kocpies, ne croyait servir à ce moment les intentions secrètes de la Providence. L’un désirait vendre des pastilles, et l’autre lui en fournir les movens, en tirant un légitime prolit de son obligeant camcours. f.e pharmacien hésitait, tergiversait, essayait timidement ses ailes, comme un jeune aigle avant de prendre son vol. Jdinsidieuse éloquence de M. Roejues dissipa ^es préventions, vainquit ses incertitudes, ennamma son courage. Le traité fut signé, sur le comptoir, entre deux juleps.

Un an plus tard, l’or coulait à Ilots, emplissant d’annonces et de réclames la presse de tons les pays. M. Jules Rocpies, dévoré d’une insatiable soif de grandeurs, voulut avoir son journal. 11 se sou\ int tpie sa mère avait publie jadis, \ers i(SsN, un certain (loiirricr Irançais, oii collaboraient J.éon Cladel, Nicolardot, Rarbey d'Aurevilly; il se rappela les dîners epie présidait, dans le logis maternel, le connétable des lettres Irançaises. Il ramassa le titre tombé et résolut de le faire relleiirir. Il n’avait plus sous la main Barbey d’Anrevil ly, ni Cladel, mais il leur découvrit des successeurs. Cbacpie soir, il s’attablait au Rat-Mort, a\'ec Henry Somm, Hmile (joudean, Olivier Métra. Raoul Ronchon, de cpii les

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poches étaient gonllées de rimes truculentes. Le groupe s’arrondit. Il s’annexa Willette, Steinlen, Henri Rivière, Louis Legrand, Lunel. Le L’o/z/'/'/Vr s’enrichit des fantaisies de Grosclaude, des beaux contes lyriques de Jean Lorrain, des pirouettes de Coqiielin cadet...

Enfin, Forain parut... 11 publia cet extraordinaire projet d’év^entail dédie à la femme d’ un huissier qui commença sa réputation. Les huissiers se vengèrent. Ils furent au moins les instruments de terribles représailles. La morale outragée traîna sur les bancs de la police correctionnelle le manager du Courrier français, qui dut recourir à des ruses de Peau-Rouge pour se dérober aux atteintes de la loi. Ce fut une chasse épique. On le cherchait à Bruxelles, il était à i.ondres; il croisait sur les côtes de France et désarmait la police en lui jetant des étuis de bonbons pectoraux. Et, pendant ce temps, la modeste ofticine de Château-Thierry se transformait en un immense laboratoire où, nuit et jour, on malaxait des pastilles. A la prospérité de l’usine correspondait la fortune du courtier et l’éclat du journal. Ainsi communiaient, dans un parfait accord, l’industrie, le commerce et les beaux-arts. M. Jules Roques, qui était, tour à tour, le plus fuyant et le plus somptueux des gazetiers, versait du champagne à ses collaborateurs ; lorsqu'ils lui soumettaient leurs compositions, il affectait, par un raftinement de délicatesse, de ne les pas examiner, et les envoyait à la gravure. Cela voulait dire : Vous avez du talent, j’ai conliance! //

JJermann-Paul lui apporta le tribut de son humeur satirique. Le Courrier avait besoin de brillantes recrues pour combler les vides de ses cadres. Forain était entré, bannière déployée, dans l'hôtel du Figaro; Fleuri Rivière et Louis Legrand habitaient, en Bretagne, des fortins démantelés ; Lunel, devenu bourgeois, faisait le commerce des sardines à Boulogne-sur-Mer. La pharmacie conduit à tout... à condition d’en sortir I

— Et maintenant, dis-je au jeune humoriste (après qu’il m’eut narré ses débuts), nous allons jouer ensemble le troisième acte C Heruaui . Vous êtes Ruy Cornez. Vous me montrez vos portraits.

Ce ne sont pas des portraits d’ancêtres, mais des images prises sur le vif de l’existence. Chacune d’elles renierme, ramassées et condensées, des indications multiples. En quelque lieu que se transporte Hermann-Paul, son (vil observe et furète, sa main travaille, son album s’emplit. De ces traits épars qu’il a notés, peu à peu des formes générales se dégagent ; il arrive à constituer, pour chaque profession, pour chaque milieu, une ligure idéale

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