‹ Nos humoristesChapitre 9 sur 11 · LÉANDRE · texte numérisé non relu

LÉANDRE

Charles Lcandre

(domine je Hànais sur la butte, ee matin, j'ai eu l'itlee tle remire x i^ite au earieaturiste Cb. I.éaiulre. qui excelle a saisir ee qu'il peut v a\oir de ridicule dans la tète de nos plus illustres contemporains. 1 autôt il execute la cbargedes princes régnants et tantôt celle des hommes de lettres, qui sont les princes de

i lluslralii'iis du jounial Le Kn c (.lu\cn. aditcui ).

l'inlel I i gcnce. Les unes et les autres se recoinmaudent par la solidité du dessin et pai' la (iuesse de Lintentioii satiricpie, tjui, sans altérer la resseinblauce du modèle, y ajoute un je ne sais quoi dont la saveur est inexprimable. Ou u'a pas oublié ce porti'ait de la reine Nu’ctoria, cpii est, à coup sûr, l'image la plus bdéle, sinon la plus idéale, qui ait été laite de sa très gracieuse Majesté... je désirais pénétrer cpiebpies-uns des procédés de cet art spécial et demandera M. Léaudre les observations jisycbologicpies tpi’il n’avait pu manquer de recueillir au cours de ses travaux, je supposais cpie ce dessinateur devait avoir, sur la physiouomie bumaineet notamment sur la physiouomie des grands personnages qui posèrent devant son crayon, des opinions picpiantes et particulières, je l’ai trouvé dans son N'aste atelier; assis devant une planche, et eu train d’accommoder à l’encre de (du'ne la silhouette de MM . Georges Leygues, Raymond Poincaré et Develle,

CHARLHS LHANDRl';

Si

Je lui exposai le sentiment L|iii m'avait amené à lorcer sa porte. Il loua ma curiosité et me promit de la satisfaire dans la mesure oti cela lui serait possible. Il cessa de taquiner les moustaches de M. (deorges be\'gnes cpi'il allongeait démesurément. .. d'ont d’abord, je maiApiai à M. Léandre rétonnement on me jetait son propre \ isage, cpii ne répoiulait nullement an caractère de ses (ouvres. Je crovais rencontrer un petit homme rageur, au regard perçant, au ricanement agressif, au geste fébrile. y\. Ch. Léandre a des joues roses de lermier normand, des venx bleus d'nne grande douceur et. dans toute sa personne, (.piehpie chose d'indulgent et de trampiille qui évoque la paix de la vie pro\ iuciale. l.e nais-

NOS HU.MORISTFS

M. ( Riamberhiin.

sant cin1'>()iipoint. dont M. Ch. I.éaiulre est lavorisé, ajoute encore à cette impression.

— je me répandstres peu dans le monde, me dit-il , je ne sniscpTun citoyen de Montmartre.

Il m'a conduit devant une lenêtre et m’a lait admirer une sorte de champ inculte cpie revêt un maigre gazon. Antrelois, la hutte était couverte de ces terra.ins \'agnes oii les jv'upierettes ponsssaient an printemps. Maintenant il v

CIIAKI.I'^S UiANDKi;

S. M. Mciiclick.

}’»ousse des maisons de cinq étages, lit c'est ime pitié pour ceux cpii aiiueut la belle nature. Et voilà pourquoi les peintres montmartrois, ne pouvant ]dus être des paysagistes, en sont réduits à col laborer aux leuilles caricaturales.

— Comment il faut s’y prendre pour exécuter un portrait-charge?... je soupçonne M. Léandre, (.|ui est un ouvrier merveilleux, de n'être pas un ihéoricieu. Il se laisse conduire par un instinct que tortille une prolonde culture. 11 a été créé tout exprès pour dessiner des tètes comiques ; telle est la mission dont la providence Es investi. Dés Eàe'c le plus tendre, il croquait // ce cpd

M. .1. Hcinach.

passait à portée de son regard; dans sa maison, il croquait ses parents et ses serviteurs ; an collège, ses maîtres. Quand il eut seize ans, on le plaça chez le pere Hin, peintre d’histoire, (.pii avait son atelier à Montmartre: puis il entra à riicole. chez Cabanel, et tout en piochant le nn avec conviction, il inonda les petits jonrnanx <.le compositions hnmoristiqnes epii se rapportaient, presque nniqnement, a l’etiide de la physionomie humaine. Il est nn (.les rares, en ce siècle, avec Danmier, (.pii aient magistralement traduit rinllnence dn moral sur

CIIAKLHS I.HANDKü

le physique, la défonuation qii’imprimenl aux homuies les passions cjui les agitent et dont le reflet se marque sur leur ligure. Tandis que M. Léaiidre me narre succinctement sa biographie, il rumine la question que je lui ai posée ;

— Tout individu, dit-il, possède deux ou trois traits qui lui sont personnels. C'est par là qu'il est lui-même et se distingue des autres hommes. Il sifl'tit de les exagérer, pour dégager aussitôt son caractère. La ressemblance résulte de la combinaison et de la proportion de ces lignes.

NOS HUMORISTHS

M. 1'. Deschanel.

Joignant rcxeinple à la démonstration, M. Cli. Léaiulre me prie d’attacher mon attention snr la tète de M. Raymond Poincaré, qu’il vient de terminer. Idle présente un front énorme, des yeuxpetits, bridés à la chinoise et rapprochés

I ]■: VHo I ( m:mi I .

CHARl.I-S I,l-,ANi)RH

M. ('.lémenccau.

l'un de l'autre, un nez robuste, un luentou résolu. Sur la photographie, ces mêmes signes apparaissent, mais harmonieux et loudus: ils y sont, si l’on peut dire, eontenus eu germe. Le dessinateur n'a lait epie les développer juseiu’à l’outranee et il a obtenu eette laideur pittoresque qiii est l'essence de la caricature et sa raison d'être. 11 a isolé la "dominante //. i^lais la dominante ne se laisse pas toujours pénétrer du premier coup. Il y a des laces qui font le désespoir de M. Léandre : ce sont les régulières, les équilibrées, celles où chaque détail est à sa place^, et qui u'oflrent rien de monstrueux ou d'anormal....

XOS lir.MORISTKS

M. de Rothschild.

lô‘aiK'isc|ue Sarccy, avec sa baridc de neige et ses besicles a servi, pendant trente ans/de pâture aux caricaturistes ; il bit leur pain ipiotidien; c'est sur lui que s'asseyaient les débutants, et c'est à lui epie revenaient les vétéiains, lorsqu’ils se Iroiu'aient dans l'embarras. M . Jules Claretie ne leur déplaît pas, sou nez, grâces aux dieux, n'ayant pas l'ennuyeuse Iroideur par oîi se distinguent les nez classicpies. Ib de même, s’ils ont perdu la mèche de Giraulin et le toupet de

CllAKI.HS l.l-.ANDKI':

M. IA Drumni^t.

M. riiiers, ils ont pour se consoler la bouche de Cadet, le col et le faux-col de M. Prudhoii, les cheveux en buisson de CloA’is lingues, ceux de Henri Kochelort eu llanuue de punch, et la redingote de M. Déroulède qui Hotte connue un drapeau, et les décorations du Protocole, les veux de faïence de M. Waldeck- Rousseau... Mais c'est eu vain qu'ils tenteraient de tirer un eliet cou>i-que de M. Henri Brisson ou de M. Paul Deschauel. l'un ayant trop de dignité et Paiitre une beauté trop accomplie. . . M. Léandre lu'a montré avec tristesse le portrait d'un de nos ministres qui lui a été récemment demandé. J1

s’ost épuisé à rechercher son trait caractéristique; il ue l'a pas découvert...

— Que voulez-vous que je fasse d’un homme qui n’a pas de bosses! Il n’a rjue celle de la politique et c’est la seule qui ne se voie pas!

J’ai demandé à M. Léandre :

— Sur les innombrables tètes tpii dédient devant vous, découvrez-vous des similitudes d’expression correspondant à de certaines afiinités naturellesr Hn

CIIAKU'.S M:A\1)KI'.

M. Rndictiil't.

el'aiUres termes, deux personnages, avant un tempérament identique, ariad entils, dans cpielqiie mesure, à se ressembler? 't"a-t-il dans le visage de rètrehuniain des traits qui se rapportent à ses inclinations fondamentales, un trait lixe oii l'on reconnaisse la sensualité, un autre cpii iiubdpie l'orgueil, un autre la paresse, un autre l'em'ier... Notre face ne serait-elle pas. en somme, la carte géographique des sept péchés capitaux?

M. Leaudre a ramassé sur la table trois photographies, celles d’HmileZola,

d'Edouard Drumont, de Henri Rochefort; et, avec beaucoup de finesse, il s’est appliqué à démêler ce qu’ils peuvent avoir de semblable et de contraire, ce qui

les éloigne et les rapproche, ne tirant, bien entendu, les éléments de son analyse, que de leur seule configuration physique. Et d’abord il m’a fait observer qu’ils ont, tous les trois, le front ample et montagneux, ce qui est l’indice d’nne indomptable ténacité : c’est là, en effet, une vertu cpi’on ne saurait leur refuser, car ils font maintes fois prouvée et continuent chaque jour de l’affirmer. Pourtant, dans cette égalité, il y a des différences. Le front de M. Zola est sillonné de profondes rides horizontales, signe de puissante imagination; M. Drumont a quelques rides perpendiculaires vigoureusement accusées et montre par là son inclination vers les idées spéculatives; c’est un homme à systèmes et à partis pris. M. Henri Rochefort n’a presque pas de rides. Il a l'humeur mohile et prompte; il se laisse entraîner à des actes, où la , réllexion a moins de part que la passion, et porte au-desus dn sourcil un pli qui est la marque d'un esprit brillant, fertile en jeux divertissants et ne mots ingénieux. Descendons d’un

degré et examinons les yeux qui sont, comme dit le proverbe, le miroir de l’âme, Nous y trouverons de quoi corroborer ces premiers renseignements. f’(L‘il de M. Zola est dédaigneux et méditatil; celui de M. Drumont n’est pas exeiiq’)t de ruse; celui de M. Rochefort a de l'audace et de la sérénité, heurs nez sont cousins, par la vigueur des attaches qui indiepie la violence et

CIIAKLHS I.HANDKH

rentéteinciU, mais ils dillèrent c|iianl à la forme ; celui de M. Kochelort élan! droit et carré, celui de M. Zola étant brisé par le milieu et celui de M. Drumont allectaut cette courbe aquiline cpii caractérise universellement les nez hébraïques. Peut-être n’est-ce pas le nez cpi’eùt souhaité M. Drumont s’il avait été libre de le choisira sa ouise.

Les caprices de la nature S(uit impénétrables...

Passons à la bouche. Elle est amère' et triste chez M. Zola, déliante chez M. Drumont...

Chez M. Kochelort. elle est terrible, elle est laite pour mordre, pour broyer, pour déchirer.

Lorsqu’elle tient un lambeau de chair, elle ne le lâche plus. Les chiens de garde ont de ces mâchoires meurtrières; mais elles s’ouvreut sur l’ordre du maître. M. Kochelort n’a d’autre maître que sa volonté, qui est étrangemeut obstinée, ainsi que le démontre l’impérieuse architecture de son menton. Ajout(jiis e|ue. sous ce rapport, MM. Drumout et Zola n’ont rien à lui envier. . .

M. Ilcni\ Rivicrc.

— je n’aflirme pas que cette signilication soit infaillible, a ajouté M. Léandre. Chacuu de ces traits, considéré en" soi,

est exact. Mais ils se moditient en agissant les uns sur les autres. Ce qu’on appelle la phvsiononiic est la résultante de ces diverses combinaisons. L’expérience apprend à la discerner promptement. Et chez beaucoup de gens, l’intuition supplée à l’expérieuce. Les temmes, surtout, sont habiles â de\dner les défauts et les qualités d’autrui. Et jamais elles ue reviennent sur cette première impression qui, neuf fois sur dix, est juste. Elles llairent, avec une incroyable certitude, ce cj^u’il y a de mauvais et d’excellent chez les gens tpii les abordent. Il est rare qu’elles coni\l. Maurice Doniiay. tondent la bien veil lance avec la courtoisie,

NOS lir,M(:>RI,sTI':S

la bonté avec la politesse doucereuse qui u’eu est que le masque. Ht si elles altecteut de ue pas manifester leur vrai sentiment, c’est qu’elles ont une faculté de dissimulation encore supérieure à leur clairvoyance. Elles ue sont dupes que dans un cas ; lorsque l’amour les aveugle 1...

j’ai remercié M. Léaudre de ces précieux reuseigiiemeuts, où lapbysioguomouie et la psychologie se mélaugeut eu une agréable proportion. Il a daigné y joindre un dernier avis.

— Quand vous verrez un personnage, quelle que soit sa condition sociale, gonller sa narine gauche, au moment oîi il vous parlera de ses alïaires ou de ses intérêts, vous en pourrez conclure qu’il est vaniteux comme un paon. C’est le signe absolu du contentement de soi.

... je \'ais tout à l’heure présenter ma narine gauche devant la glace. Ün ne se connaît jamais assez !.. .

M. J’rud'hon.

ALBERT ROBIDA

Albert Robida

11 y a, dans une édition roinanlic|iie de Don im grand dessin de Tony johannot représentant le chevalier de la Manche, assis dans son lautenil et lisant. 11 a dépouillé son harnais de guerre; sa lance est accrochée au mur avec Tarinet de Mainhrin. Il est vêtu d'un pourpoint étroitement lacé et qui fait ressortir sa maigreur extraordinaire.

Je u’ai jamais vu M. Albert Robida sans me rappeler cette silhouette de Tiugénieux hidalgo. Positivement ils se ressemblent. M. Robida n'a pas Tardeur batailleuse et la fougue iutempéraute du héros de Cervantes. Je ne suppose pas qu’il ait jamais croisé le fer contre des moulins à vent. 11 est raisonnable. pondéré, doué de cet écpu'libre c}ui résulte du parfait accord entre le moral et le physique. Ht pourtant sa cervelle est peuplee de chimères ; mais, au lieu de se laisser gouverner parelles.il les domine, il les réduit à Hobéissance. il les laçonne, il les jette sur le papier, il en tire des images et des lix res. 11 a écrit un surprenant roman d'aventures : Saliirnin /ù//v//t/o///, dont la réputation

1 oo

NOS HI'MORISTHS

n'ci^'alc pas le mérite, et tracé un pro]')hétic|ue tableau, le VingHèmc sicclc, c[ue l'avenir réalisera. 11 rédige, il dessine, il peint. Il a tous les talents, une facilite inimculeuse. une immense érudition ; il a illustre Rabelais, et il possède si profondément son vieux Paris, qu’il a pu le rebâtir el’un coup de baguette, sur les berges de la Seine, pour P Hxj’tosition de K)oo.

Ou cet artiste prend-il le temps d'accomplir tant de besognes? Il habite aux champs une maisonnette, oii les rumeurs de la ville ne j'iénétrent point. 11 y \ it satisfait, entouré de ses sept enfants, comme lui vaillants et in fatigables. Oet ermitage du X’ésinet est une ruche bourdonnante... Quelquefois, je m’y lu'esente en voisin ; je li'ancbis le vestibule encombré de bicyclettes ; je grimpe juscpi'a batelier. M. Kobida. non sans un leger soupir de regret, interronqb la jxige commencée, bt. pendant des heures, nous devisons.

M est timide, modeste à l'exces. II l'epugne à parler de lui. Sa \'oix s’éti'angle (piand on le met sur ce chapitre, bientôt. ceiKmdant. l’assurance, la conliance, la bonhomie lui re\’iennent. Il consent à se conlesser. bt c'est ainsi cpie m’ont été r(‘\'elees les particularité^ de sa m'e.

Al.RHRT K(M5I1)A

lO I

Il naquit à Compiègne; son père, un honnête et pauvre menuisier, lui lit donner une bonne éducation, car il espérait bien, un jour, le voir notaire. Le brave bomine n'avait pas d’antre ambition. Albert, sur son ordre exprès, entra comme clerc dans l'étude du principal tabellion de l'endroit. 11 n'eut cpi'nne idée, qui était, an pins vite, d'en sortir. 11 cbercba tous les moyens de se rendre insupportable. 11 crayonnait des caricatures sur les dossiers, il bombardait les consommateurs du café de l'Univers avec des boulettes de papier timbré, et les leur lançait — quel scandale ! — par la propre fenêtre du notaire; il organisait des tirs à la cible contre les portières de moleskine; il débauchait les sante-rnisseanx en leur payant des billes et des toupies. Mais son destin ^a^alit conduit chez un patron débonnaire qui riait de ces enfantillages et ne s'en montrait pas irrité. Robida, ne pouvant réussir à se brouiller avec lui, le quitta, les paupières humides, le C(onr gros. Une vocation irrésistible,

pins torte que son respect, le poussait vers la capitale de la France, ce foyer de lumière //, comme l'appelait Victor Fingo.- A peine y était-il débarqué et avait-il répandu son nom dans les journaux satiriques, que la guerre éclata, puis la Commune. Tragique époque que M. Rohida a fait revivre dans d'innombrables croquis, j’ai feuilleté l’album on il les a rassemblés ; pages gri boni liées par le Iroid, dans la neige, autour du poêle de la chambrée, avec des mains aonrdes

et qui ne parvenaient pas à s’échauffer. Fincore, lorsqu'il s'agissait de marcher contre les Prussiens, on se sentait plein d’entrain et de gaieté. Mais on envisageait d'un (lmI morne la lutte fratricide, l'horrible déchirement de la patrie, la rage meurtrière où se mêlaient d'affreux sentiments, la haine, l'envie, les rancunes et les A' e n g e a n c e s P a r t i c n 1 i è r e s .

— J'avais pour principale enne-

Lc trcsur Jes Chartes, sacristie lie la Sainie-t.lhapcllc . lUie, lU a UailC a^ eC doUceUl Koblda,

une mégère , la femme d’un sergent de fédérés, qui avait juré de consommer ma perte. Je logeais à Montmartre; j’allais chaque jour porter mes dessins au Momie lUiistrc : elle voulait me faire enrôler dans la milice; elle me dénonça comme rélractaire ; je comptais, par bonheur, dans « le gouvernement quelques amis c|ui me protégèrent.

A la tin, leur sympathie se lassa ou devint insuffisante. Je me cachai. Oh! ces nuits passées dans une cave, sur la paille humide ( sans métaphore), avec, pour luminaire, une chandelle fumeuse! Je i estais la, le ventie ci eux, la tete vide, l’oreille tendue au silllement des obus, au pas lythiné des patiouilles...

Quand le jour était tombé, Robida grimpait au faîte de l’immeuble et contemplait le spectacle de Paris incendié. Les Tuileries tlam baient en un colossal brasier, le Palais de justice s’allumait, l’Hôtel de Ville s’abîmait dans les llammes. Ht l'excellent vignettiste, esclave du devoir professionnel (même en ces heures d’épreuves), emplissait son calepin.

L'armée de l’ordre avance; l’émeute recule; le sanglier acculé par la meute va périr. C’est l’instant des représailles, l’instant le plus douloureux.

— je vois encore ces pauvres diables, pour la plupart inconscients, à bout de courage, c|ui s’accroupissaient, résignés, sur le trottoir, leur fusil entre les jambes, à demi morts de latigue et de sommeil. Ht tout à coup, de brefs commandements retentissent , le bruit sinistre des crosses frappe le pavé. Les Vcrsaillais ! les Versaillais ! //

Ils arrivaient ellecti veinent, ils saisissaient les communards.

ALliHRT KOlilDA

lo")

couchés dans la bouc, vcri liaient leur identité et les passaient par les armes, j'ai assisté à des scènes atroces et dont le souvenir, après trente ans, m'épouvante. Quelques-uns des insurgés dissimulaient leurs unilormes sous des blouses et des pantalons de toile.

Ces subterl liges étaient bientôt éventés et valaient à leurs auteurs

a i re .

Le c(x.'ur de Robida s'attendrit sur ces scènes tragic|ues et sur les malheureux qui y ont péri. Il oublie totalement cpi'il a lailli lui-même être leur victime.

— ht votre pétroleuse? dis-je, la femme du sergent qui voulait à toute lorce vous enrôler dans sa troupe?

Robida sourit, d'un air mystérieux :

— Ma pétroleuse est morte. Mais le sergent est un homme politique des plus iniluents. Vous me permettrez, u'est-ce pas, de taire son nom

La bourrasque passée, Robida reprit sou crayon, qn'il n'avait presque jamais cpiitté. C'est la période la plus sereine de sa vie. Il se marie ; le Seigneur cpii bénit les nombreuses familles, lui donne une abondante postérité, doute la smala part cbae|ue été eu caravane, explore une province de lu'ance; 1 artiste rapporte de ses excursions des monceaux de dessins et d'ac[uarelles. c[u'il verse

en des volumes dont il rédige le texte. Lour à tour il croque et raconte la Normandie, la Bretagne, la louraine, nie de L'rance.

Cet énorme labeur ne lui subit pas; il se mesure, après Gustave Doré, avec Rabelais, il illustre (jargantua et Pantagruel. Lt sans doute il n'a pas l'abondance grasse et élollee de son prédécesseur; il est plus sec et plus anguleux, mais il possède, comme lui, la puissance évocatrice.

un cbàtiment brel et exempl

l'uya^e de noces au xx' siècle.

NOS Ur.MORlSTl-:s

Les soudards qu'il met eu scène appartiennent bien au seizième siècle, ainsi que les chats fourrés et les eschoHers et les ribaudes. Ht, du reste, ces ligures ont entre elles comme un air de lamille.

Robida est doué d’un talent si personnel qu’il n’a pas besoin pour signer ses œuvres d’y apposer sa griffe. Dès l’abord, on les reconnaît . Ses cavaliers ont une certaine taçon de se friser la moustache; ses dames vous lancent des œillades si veloutées et impriment à leur taille une cambrure si provocante, qu’il n’en faut pas Ceci est du Robida! // Et comme Robida n’a pas d’imitateurs, vous êtes sûr de ne vous point abuser. Chose étrange, ses chevaliers du guet, ses étudiants et ses frocards en goguette, Panurge, Bridoye, Jean des Estommenre, il les transporte au vingtième siècle, sans altérer leur physionomie. Leurs costumes seuls et l’atmosphère où ils s’agitent sont changés. Encore les vêtements n’ont-ils subi cpi’une modilication relative. Par un caprice d’imagination, Robida habille ses petits-neveux d’après les formes usitées sous le règne de nos rois; il les pare du haut-de-chausse, du justaucorps étroitement drapé et du leutre a la Rembrandt : ils ont la barbe taillée en pointe, à la mode llorentine, et rien n indique (.jn’ils appartiennent aux temps futurs, si ce n’est qu’ils ont cessé de brandir l’épée, trophée devenu inutile à une époque de civilisation pacilique.

Mais autour d’eux, quel bouleversement! A la petite ville tortueuse et sombre, vaguement éclairée par des lanternes et tles torches, succède la cité de l'avenir, immense, somptueuse, percée de larges voies, illuminée par des astres lacticcs c[ui siqq'»riment les ténèbres et y lont régner une clarté éternelle.

I \ M M >0\ l»l Moi II IM .

AI.BHRT ROBIDA

lO'

L’électricité, la fée moderne, non seulement éclaire les habitants de la capitale, elle les véhicule, hile abolit pour eux le temps et l’ellort, elle actionne les téléphones, les ascenceurs, elle entraîne les chemins de 1er à une allure vertigineuse, elle sillonne le ciel, elle y voyage le long de lils de ciiivre, rigidement tendus, et dont le lin réseau enveloppe le globe terrestre. hile nous réserve encore une découverte qu'a pressentie K(d')ida. Regardez à l'horizon cette machine qui fend les nuages, c'est une aeronef: cet antre appareil muni comme nu vautour, de larges ailes, et qui plane dans l'espace, c’est une aéroeab. L'aéronef est le Auiissean marchand, le pac[uebot, le " transatlantique //, l'aérocah est le yacht de plaisance, objet de luxe, à l'usage des privilégiés de la fortune. Robida vent que la direction des ballons soit découverte, et il l'invente sans coup térir.

— \"oilà, dit-il, on nous en serons dans cinquante ans.

ht il déduit les conséquences de cette étonnante métamorphose, h'activité matérielle se déplace, elle se concentre an faîte des maisons ; les toits se muent en terrasses, les terrasses en jardins ombragés et llenris, où viennent se poser légèrement, — gigantesques libellules, — les aériennes nacelles, ht sur ces parcs suspendus, s'élèvent les magasins, les boutiques llamboyautes des bi-

io8

joutiers et des confiseurs, les cabarets à la mode, les concerts et les théâtres, — cependant que dans les anciennes rues délaissées et mortes, le silence s'appesantit et l’herbe pousse entre les pavés.

Albert Robida dut éprouver de profondes satisfactions à caresser, à créer ces fantaisies. De plus vives joies lui étaient réservées. Lorsqu’on lui fournit l’occasion de participer à l’Exposition de 1900, il hésita entre deux projets. Son intention était d’élever un monument à Paris; mais à quel Paris, au Paris d’hier ou au Paris de demain? Le Paris du vingtième siècle le tentait.

— Mais où prendrai-je, pensa-t-il, mes ballons dirigeables?

Il se rejeta sur le Paris de maître François. Et il entra dans une ère de délices. D’abord, il exécuta en se jouant un millier d’études préparatoires. Qii’est-ce, pour Robida, qu’un millier d’études de plus ou de moins? Il dressa ses plans, les concerta avec son savant collaborateur, Arthur Heulhard, les communiqua à l’architecte. Et soudain, les maisons à pignons, les églises, les échoppes, la foire Saint-Laurent, le théâtre des Elalles, l’escalier de la Sainte-Chapelle, le pilori de Saint-Germain-des-Prés, le Châtelet surgirent du sol.

Concevez-vous cette ivresse ! L’artiste ne tenait plus seulement an bout de son fusain ces constructions miriliques. Elles prenaient corps, il les tonchait de ses doigts. Il entrait dans la maison de Théophraste Renaudot ou de Nicolas Elamel; il s’asseyait sur la margelle du Puits-qui-parle et sur les bancs de bois de l’illustre cabaret du Pot-d’Etain. Ce n’étaient point de fausses enseignes, mais des enseignes véritables, grinçant sur leurs tringles que lèvent balançait au-dessus de sa tête : la 'Vniic qui fUc, la Chèvre qui harpe, V Aue qui vielle, les Quatre fils Avuwu, les Trois saumons, X Homme sauvaige, la Lamprove sur le gril, le Bœuf eourouiié... Et Robida fut pénétré, en même temps que d'une reconnaissance infinie envers la Providence, d’un violent désir de perfection. Il souhaita que son œuvre fût irréprochable. Il s'occupa de tout à la fois, de l'ensemble et des détails ; il chercha des lormes pour les meubles, la vaisselle, l’argenterie, la coutellerie; il broda les uappes et les serviettes, il peignit les vitraux, il patina les murailles, y enchâssa des boulets authentiques lancés contre elles par les Armagnacs ou les Bourguignons. Ht pendant

l^ P.Ki:i UN

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All’.HR'l' ROr.lDA

une année, on apei\;nt son grand eorps errant, allairé et inéditatil sur les berges de la Seine... Souvent je l'ai rejoint parmi les eopeanx, les saes de jdâtre, dans le gàehis des bâtisses neuves, bt toujours je l'ai trouvé souriant, amène, seerètement joyeux et discrètement persuasif.

Certain soir, il explicpiait à un maçon la manière d’accommoder le ciment pour lui imprimer un aspect de vétusté. VA l’ouvrier écoutait avec admiration cet avis. Puis, s'emparant de la truelle, il exécuta ce c|ue le '' patron // lui commandait; il prenait un évident plaisir à cette besogne qui le sortait de l'babituelle grossièreté de ses tra\auix. 11 la polissait, la lignolait, il y mettait un brin de cocpietterie et d'amour-propre. Ht son goût naturel venant en aide à sa bonne volonté, le résidtat était, de tous points remai\[uable. Nb'aiment on eCit dit cpie les compagnons de Duguesclin fussent montés à Passant de cette tour, tant elle était meurtrie, hachée, labourée de furieux coups d'estoc. \A l'honnête Himousin patinait // toujours ; sa face rayonnait de contentement; il s’amusait comme s'il eût été au théâtre. 11 y était, eu effet; il restaurait le décor, où

s'étaient accomplis de mémorahles exploits, (^e qu’on lui avait enseigné à l’école primaire, touchant la guerre de Cent ans, lui remontait a l’esprit. Et il éprouvait comme uu enivrement orgueilleux à l’étaler. Robida dut modérer sou zèle, tpii eiit par trop exagéré la couleur locale : Restez-eu là. C’est très bien. // l;t - ^ m’ayant entraîné sous le porche de Saint-

Jidieu-des-Méiiétriers, il ajouta;

— Q^ue de ressources dans le peuple! Que de trésors ignorés! Avez-A'ous observé la vivacité de cet homme, et son ardeur au travail, et l'agilité et la lorce et la délicatesse de ses mains. 11 est né sculpteur, n’en doutez pas... Qu eCit-il lallii pour epi’il s élevât à une condition supérieure et cessât d être un mameuvre? Un peu d argent, des parents attentifs, un protecteur généreux. e|ue sais-je — ce concours d é\'éiiements que nous appelons la clmiuw

Soldats de la Commune. d'uil lllot plllS intelligible.

NOS Hr.MOKISTES

M. l^obida se représentait l’huinhle bouticpie de Coinpiègne, où il languirait encore à cette heure, à raboter des planches, si son père n’avait en l'idée de faire de lui un tabellion... Ht j'ai vu qu’il était tout remué par ce souvenir.

(üe jour-là nous avons erré dans les ruelles du Vieux Paris. Le crépuscule les noyait d’ombre et leur prêtait des dimensions fantastiques. L’eau du llenve mugissait contre les pilotis. Une statue de Saint-Michel — tout en or — luisait à travers la brume comme un rayon de soleil. Ht j'eus rillnsion que cette ville minuscule s’animait. Des lueurs courent derrière les vitres des fenêtres à meneaux; les portes s’entrebâillent et de jolies tilles dans la robe de laine de Marguerite, apparaissent sur le seuil. Le docteur Hanst gagne le prochain carrefour, d’un pas pressé, la toque sur l’oreille, drapé dans un manteau sombre que soulève altièrement sa rapière. Puis voici la loule grouillante des jongleurs, des ménestrels, des archers portant sur leurs hoquetons les armes royales, et des petits marchauds, servantes, taverniers bedonnants dans leurs tabliers, armés de coutelas et de broches, pâtissiers enlarinés, fahricauts d’échaudés et de tartelettes amandines... C’est toi, b digne Ragueneau, poète et rôtisseur; — et toi non moins digne aubergiste, chez e|ui le révérend père (jorenllot se régalait de Iranches lippées. Hulin, dans sa demeure de la rue des Htuves-Saint-1 lonoré, à l’euseigne du pavillon des C///yc.v, apparaît labenoîte et grave ligure de maître Poquelin, tapissier du roy...

A cet instant, une immense silhouette me frôle dans le brouillard. Serait-ce ,\lépbistophélès? Ce n’est qn'Albert Robida, blême comme Carême Prenant et cpie son collet relevé rend plus nnnce et plus hmg encore... Non! certes! Albert Robida n'a rien de commun avec le diable. Il est vertueux, sensible et dépourvu de méchanceté. Pas une once de bel n’attriste son talent, voué à l’amusement des soirées d’hiver et an délassement des lamilles. Il ne se propose pas de résoudre la cpiestion sociale. Il est inoltensif et bienfaisant.. Le voilà cpii lève le nez. vers les toits du Châtelet ;

On m'avait conseillé de placer tout là-haut des uids de cigognes...

Heureux homme, qui ne \dt epie dans l’a\'enir et-— dans le passé...

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