‹ Nos idées, nos moeurs, nos caractèresChapitre 3 sur 8 · DES · texte numérisé non relu

DES

Que d’éloquents discours cl que de vaincs paroles on a lait entendre depuis bientôt un siècle I Que de bien et de mat on a fait sous l’inspiration de ces deux mots magiques ; liberté ! égalité ! et avant que les hommes soient assez sages pour s’aimer entre eux et assez justes pour respecter l’Intérét d’autrui, imaginez ce que l’on pourra dire encore de sublime et de vain ; ce que l’on pourra faire encore de bien et de mal au nom' de ces deux idoles que chaque parti politique babille à sa fantaisie, de blanc, de rouge ou de trois couleurs.

Hommes d’Etat, philosophes, poètes, journalistes, tous donnent , chacun à son point de vue , de belles définitions de la liberté et de l’égalité; aussi ne nous inanque-t-il plus qu’une chose, qui est de savoir ce que c’est que la liberté et l’égalité : sont-elles deux vérités ou deux chimères ?

Qu’est-ce que l’égalité ? Est-elle absolue ou relative? l’idée d’égalité absolue se tire-t-elle de l’idée de justice ? Il y a des raisons qui semblent affirmer et d’autres qui contredisent : que l’égalité absolue soit devant Dieu en qui est toute justice, voilà ce'qui ne peut être contesté; mais toute justice est-elle dans l’ordre des choses humaines? Où est-elle pour ceuxqui repoussent l’existence d’une autre vie? Si l’idée de justice semble affirmer l’égalité absolue, et si l’idée d’ordre y contredit, que faut-il faire ? Donnerons-nous raison à l’idée de justice contre l’idée d’ordre? Et si le trouble en résulte, dirons-nous que le trouble est contenu dans l’idée de justice ? Crierons-nous : Vive la justice et le désordre?

Les hommes sont égaux devant la loi ; voilà l’effort suprême de la justice humaine, la plus grande marque du respect de l’homme pour ses semblables : la justice fera-t-elle un pas de plus, ira-t-elle jusqu’à l’amour , et jusqu’au respect des intérêts de chacun ? C’est à la civilisation de répondre.

Je voudrais admettre l’égalité absolue, mais si j’insiste, les idées, les faits, la nature, tout résiste et fait mentir le système ; il fuit dans l’impossible et il s’éteint dans le ridicule. En effet, vais-je prononcer l’égalité absolue entre le vice -et la vertu, l’imbécillité et le génie, l’apathie et la virilité? Ceux qui ont trouvé l’égalité des besoins se sont dit : Voilà une vérité matérielle ; et ils en ont tiré cette conséquence que tout homme travaillant durant un même temps ' avait droit

à une môme rétribution. Ils ont pu croire, à première vue, que cette idée se mariait à l’idée de justice ; ils l’ont admise et ils en ont fait un principe humanitaire. C’était nier la capacité, le talent, l’aptitude, c’était effacer l’émulation en affirmant que le quart ou la moitié vaut le tout; c’était une erreur visible, mais ils s’égaraient sur la voie de cette autre idée plus digne d’examen : le travail assidu doit être un abri contre la misère, ce qui rentre dans les principes reçus et que l’on étudie : égalité relative, bonheur relatif. Ceux-là sont dans le degré de perfection possible ; ils entreront dans la pratique et ils se compléteront avec le temps.

La liberté est un bienfait: c’est une proposition reçue et qui a passé à l’état de vérité générale. Tous les systèmes politiques sont assis sur cette base. N’ajoutez rien, tous les partis semblent s’entendre ; c’est la mesure qui les distingue, c’est le but qui les sépare et qui les fait s’écrier qu’il y a la vraie et la fausse liberté. Écoutez-les, tous ils ont la première et ils s’accusent réciproquement de prêcher l’autre : les prudents lui tracent un cercle, les plus hardis lui livrent l’espace, et toutefois, s’ils gouvernent, lui fixent une limite ; celle qui les touche et le principe qui prévaut; Ceux qui attendent se plaignent et feront de môme, s’ils arrivent, le droit de se défendre étant naturel et l’excellente raison de tout système qui triomphe.

L’intérêt général est puissant, impérieux, quelque-

fois il se brouille avec la liberté qui docilement se- retire et va se montrer à la jeunesse qui accueille la noble exilée, la console, l’exalte et lui promet l’avenir : elle crie, elle s’échauffe, mais elle a contre elle l’expérience qui veut que jeunesse mûrisse et raisonne avant d’agir.

Les hommes ne vivent en société que pour y développer les facultés qu’ils ont reçues de la nature : autre • proposition admise et regardée comme la raisqn solide; à quoi l’on répond solidement : Oui, les facultés qui sont belles et utiles ; non, celles qui sont basses et dangereuses. Les sages de tous les partis en conviennent et laissent les brouillons se remuer dans les idées de liberté absolue.

Il reste bien entendu, parmi les sages, que la liberté a un but unique, qui est le bien toujours et le mal jamais ; et ils resteraient unis, s’ils ne s’expliquaient , et s’ils ne voyaient, en s’expliquant, qu’ils ne s’entendent ni sur le bien, ni sur le mal, que les uns veulent aller en avant, tes autres en arrière, d’autres rester en place; chacun s’attachant à son sentiment qu’il croit être le bon et qu’il veut faire prévaloir. Alors il faut des lois , des règlements qui sont autant d’obstacles que la nécessité impose à la liberté et que l’on accepte toujours 'en réservant l’avenir, qui ne trouve ni les hommes plus raisonnables, ni la liberté plus facile dans la pratique.

Rien n’est plus animé, ni plus riant ou plus heureux,

qu’un gouvernement qui commence ; il a toutes les grâces et toutes les séductions de la jeunesse, on s’étonne, en le voyant l’objet de tant d’amour et d’un consentement si général, qu’il ne soit pas venu plus tôt; et à l’exception de ceux qui ont l’expérience des hommes et des choses, nul, dans ces moments-là, ne soupçonne qu’il puisse jamais finir. 11 semble toujours que rien de pareil ne s’est encore vu et que le soleil qui éclaire cette scène entraînante est lui-môme dansle bouillonnement de cette joie. Tout se fait d’entraiii et d’abondance; • la vérité a ses entrées partout, de môme qu’elle est partout la bien venue. La sagesse, avec elle, est recherchée, consultée, et, ce qui est plus rare, elle est écoutée. Qui doute alors que l’on ne bâtisse sur le roc un édifice destiné à traverser les siècles? Cette conduite si énergique, si sûre et si droite, amène, jour par jour, ses conséquences heureuses, et l’on se sent bientôt établi sur des bases que l’on estime inébranlables. Quand on en est là, on s’arrête, on croit avoir atteint le faîte et l’on s’y repose dans .sa gloire; le travail fait place aux loisirs, la vérité est moins accueillie, la sagesse moins écoutée; peu à peu l’une et l’autre se retirent et on les laisse aller. C’est le temps des adulateurs, des courtisans et l’époque de leurs moissons. Des fissures commencent à se montrer çà et là sur cet édifice que l’on avait cru construire à chaux et à sable, des secousses se font sentir dont on méprise la menace; et le jour se lève où tout s’écroule.

Celui qui vient regarde ces ruines avec confiance.

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Les sages reparaissent et lui disent : Quelle leçon ! Et il répète avec enx : Quelle leçon 1 Puis tons se mettent à Pœüvre. On voit le doigt de Dieu partout; dans la ruine et dans la réédification. On affirme que la leçon va servir à tout le monde, tous les échos répètent les mots d’avenir, civilisation, liberté, progrès! Le char s’avance dans une direction que l’on croit nouvelle et où chacun salue sa marche avec enthousiasme; puis, arrivé à son apogée il s’embarrasse, . s’arrête et disparaît dans le môme abîme, ou par la môme faute, ou par la faute contraire.

Lisez attentivement l’histoire, expliquez comment certains événements, simples en apparence, à peine aperçus quand ils se sont produits, ont ensuite amené des conséquences aussi considérables qu’imprévues et contraires au but que l’on se proposait ; expliquez ces apparitions extraordinaires, dans des moments si opportuns, et leur disparition non moins étonnante, dans le temps précisément où leur mission se trouvait accomplie; comme Jeanne d’Arc, par exemple, pour ne prendre que l’une de ces figures dans la foule des figures inexplicables. Est-ce l’homme qui prépare ces événements qu’il ne remarque pas à leur venue? Est-ce lui qui suscite ces génies qui l’étonnent d’abord , qu’il condamne ensuite et auxquels il élève plus tard des statues quand il croit les avoir compris? Est-ce l’homme qui a la science et qui dirige les sociétés? S’il en est ainsi, hommes doctes, instruisez-nous: qu’y avait-il à la place

OÙ VOUS êtes il y a dix mille ans ? Que pensaient les docteurs de ce teirips-là?

Si les sociétés n’obéissent pas à une influence supérieure, mais à la seule force de leur génie ; si elles ne sont pas dirigées, mais si elles se dirigent elles- mômes, elles doivent avoir un but déterminé : ont-elles un but déterminé? Si vous le savez, quel est ce but? Pourquoi n’est-il pas clairement indiqué et de façon que chacun tende naturellement vers lui? Pourquoi tant de systèmes politiques différents? Pourquoi tant de principes con- * traires soutenus, comme autant de vérités, par des hommes d’un égal génie? Pourquoi ces systèmes, mis en pratique, s’usent-ils si vite pour faire place à d’autres qui s’usent de même? Pourquoi des principes réputés hier vérités éternelles sont-ils regardés aujourd’hui comme autant de rouages qui ont vieilli et qu’il faut changer? Y a-t-il des vérités éternelles ou n’y en a-t-il pas? Est-il vrai que deux et deux fassent quatre ?

Si les sociétés ont un but déterminé, elles savent où elles vont : où vont-elles ? Où seront-elles arrivées dans un siècle, dans dix, dans vingt? Y a-t-il là quelqu’un pour répondre? J’entends dire : Il y a dans l’air quelque chose qui présage de grands événements ; qu’y a-t-il dans l’air? C’est l’inconnu, dites- vous. Quelle est donc votre science? Mais si cet inconnu, comme il arrive souvent, est en effet le précurseur d’événements inexplicables et qui tournent à l’avantage des sociétés, quelle part faut-il y faire à la raison humaine? S’il y a

des hommes réputés forts et qui voient jusqu’à une certaine étendue que l’on nomme la civilisation 'et qui arrêtent là l’humanité, jusqu’à ce qu’un autre voie plus loin et l’entraîne avec lui, où ces hommes prennentjls cette force, appelée puissante, et qui n’est à l’égard de la toute-puissance que ce qu’un jour est à l’égard de l’éternité ? Y a-t-il une autre puissance que celle qui a tout produit et par qui tout se meut? Y a-t-il d’autres vérités que celles qui découlent naturellement du premier principe? Et celui qui rejette fièrement ce premier principe, et qui bâtit pour l’avenir un système assis sur la seule raison humaine, n’est-il pas un génie qui voit jusqu’à Bicôtre et qui s’arrêtera là?

Quelle intelligence! quel puissantgénielC’estdevous, Magnus, que tout le monde parle ainsi, partagez-vous l’admiration générale? Si vous vous ôtes examiné de bonne foi, vous ôtes en mesure de répondre : êtes-vous vraiment fort? Sentez-vous que vous marchez seul et que vous n’êtes pas l’instrument d’une autre force ? Êtes-vous convaincu que. puissant aujourd’hui, vous serez certainement puissant demain? S’il est ainsi, faites une faute, faites-en une seconde, puis une troisième et maintenez-vous dans l’admiration de votre génie et dans l’éclat de votre puissance; nous verrons alors que vous dominez la règle et que vous ôtes inébranlable.

Mais, au contraire, cette intelligence, ce génie qui sont en vous, ne sont-ils pas justement les facultés qui vous découvrent votre faiblesse et votre impuissance?

I1ES SYSTÈMES ET DES OPINIONS POLITIOl'ES. 2iD

N’cst-il pas vrai que quelque chose vous domine et vous conduit? N’csl-il pas vrai que l’humanité obéit, comme vous, à une loi supérieure qui la mène vers un but qu’elle ne voit pas, mais qu’elle sent? Et quand votre grand esprit plonge hardiment dans l’avenir et qu’il ne rapporte d’un si grand effort que ces deux mots : C’est l’inconnu, quelle conquête! Ai-je donc besoin d’une autre réponse à mes questions pour m’assurer que les sociétés sont conduites et que la seule raison humaine est impuissante?

Est-ce à dire que la raison est inutile? Pourquoi l’aurions-nous, si nous n’en devions rien faire? Elle nous a été donnée pour comprendre la direction, elle est notre force; mais l’homme qui en fait toute la force en abuse et il s’égare.

Sur quel fondement les hommes en viennent-ils à se quereller à propos d’opinions politiques? Oronte tient pour le principe qui s’éteint et qu’il regrette; Valère pour celui qui poind à l’horizon, qui sera le jour dont son fils verra la nuit, et, sans autre raison, ils se traitent de perruque et d’écervelé; un troisième intervient qui les heurte tous deux, celui-ci tient pour le principte qui vit, dont il se trouve bien, et il les enveloppe dans une même injure : Vous êtes fous !

Un jeune homme serait insensé, s’il n’était jeune, de voir un motif pour rire dans le respect que le vieillard garde à ce qu’il a servi et que ses ancêtres ont

respecté et glorifié ; un vieillard manque de sagesse, qui veut que tout finisse où il s’arrête et justifier, par l’inexpérience du jeune homme, son éloignement pour les aspirations les plus légitimes; mais quelle générosité, chez celui qui triomphe, d’insulter à un regret et à une espérance?

Je comprends qu’un homme s’attache- et se lie par le cœur à celui qu’il sert, ou, de même, qu’il se dévoue au développement d’une idée saine qui est en germe et qui doit éclore; il a pour lui ce conseil d’en haut : Aidetoi. le ciel t’aidera.

Le dévouement aux personnes est beau, s’il survit à leur infortune, il est sublime et il honore l’humanité : mais quelle raison de vivre dans une idée morte? On quitte sa maison quand elle est en ruine et on en construit une nouvelle ; on laisse une mode qui a plu, mais qui est passée, pourquoi s’imaginer qu’il y ait quelque dignité à suivre une idée que tout le monde abandonne? On peut louer ce qu’elle a produit, l’admirer si l’on veut , et accorder en même temps qu’elle est épuisée.

’ Vous qui vous écriez : J’ai une conviction politique 1 en êtes-vous bien sûr? On met sa conviction aux vérités absolues ; connaissez-vous un système politique qui soit une vérité absolue? Il semble que la politique élevée ne puisse se proposer qu’un but, qui est le dernier mot de la félicité humaine. Or, ce but est loin, chaque

siècle n’est qu’une étape sur cette route dont Dieu seul connaît l’étendue. Donc tout système politique est bon, qui offre le moyen de faire un pas ; il est grand, s’il le fait en vue de ce terme et s’il donne à la génération qui passe, l’éclat, le bonheur et les vertus nécessaires pour que celle qui la suit y trouve en germe l’idée qui ‘sera sa tâche : adoptez ce système, aidez à ce qu’il produise tout ce qu’il contient et dites ; J’ai une opinion politique, cela sufQt; car une opinion a le droit de se modiüer, de s’étendre, de changer même complètement dans l’intérêt de la fin où l’on tend; mais une conviction reste et doit rester immuable.

Si, au contraire, vous vous attachez à un système sans fond, qui ne contienne que la vie au jour le jour et qui soit destiné h s’éteindre dans le vide, ne laissant à l’avenir que la ressource des révolutions, alors ne parlez plus même d’opinion et dites seulement : J’ai un intérêt politique.

Il y a des maladies dont on apporte le germe en naissant, qui se développent ensuite et qui deviennent incurables ; il y en a d’autres qui sont contagieuses , que l’on contracte, mais dont on guérit et qui ne reparaissent Janaais.

De même il y a des opinions que l’on prend dans le sang dont on sort et qui y sont invétérées, on ne guérit pas, on ne veut pas guérir; elles font partie de l’hérilagc de la famille.

Il y U» D d’autres que l’on prend à un c-ertaiu âge,

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