‹ Nos idées, nos moeurs, nos caractèresChapitre 4 sur 8 · NOS mÉKS, N'OS MUKLKS, NOS CAUACTÉKES · texte numérisé non relu

NOS mÉKS, N'OS MUKLKS, NOS CAUACTÉKES

que l’on pousse jusqu’à l’exallalion et dont on guérit ensuite , d’autant plus radicalement , qu’elles sont comme une gourme que l’on a jetée et qu’elles ont le caractère d’un péché de jeunesse.

On en connaît encore que l’on prend en vue seulement de ses intérêts, et quand on n’en peut plus rien tirer, que l’on quitte comme l’on fait de son habit qui est usé.

Puis il y a celles qui se tirent de la connaissance plus ou moins étendue des hommes et des choses ; elles sont le résultat de l’observation, el, à cause de cela même, ou versatiles ou inébranlables.

La première n’est qu’un respect, la seconde n’est qu’une étourderie, la troisième n’est qu’un calcul ; la quatrième seule est une opinion.

Voyez cet arbre, il donne sa fleur au printemps, puis elle tombe et le fruit se forme. Il se développe peu à peu et il atteint enfin sa maturité. C’est justement l’image de la raison chez l’homme : elle est en fleur à vingt ans, à trente elle est formée ; elle a acquis son développement à quarante, et l’on sent dès lors tout ce qu’elle vaudra, dix ans après, quand elle aura atteint sa maturité.

’ L’opinion n’est qu’un sentiment qui suit librement toutes les phases de la raison et qui peut s’étre reformée cent fois quand elle passe à l’état ferme ou de conviction.

Toute idée politique a son côté plus beureui^ par où

elle surprend la raison et soulève l’enthousiasme des jeunes hommes à qui l’on ne montre que ce seul point de vue. Ceu.v qui, de bonne foi, avancent, s’arrêtent ou reculent, ont une mesure de vérité qui les détermine. Ecoutez-les, à mérite égal, exposer leurs principes, et . si vous ne savez rien du fond des choses, il vous arrivera, après les avoir entendus, de leur donner raison à tous et de chercher avec inquiétude où il est bon de s’arrêter. C’est ainsi que l’on s’agite dans le doute, que Ton s'y fatigue et que l’on se repose enfln dans l’indifférence. Pour apprécier et choisir, c’est l’ensemble qu’il faudrait voir; dites donc à la foule d’étudier l’ensemble! L’art du politique est de l’étonner par quelque coup d’éclat qui diminue ses adversaires , et le plus grand art du plus grand politique est de la maintenir longtemps dans son admiration. S’il y a des partis, le point capital est moins de les vaincre que de les rallier, mais ce chef-d’œuvre veut trois conditions où l’on voit que le doigt de la Providence fait plus que les deux mains de l’homme : le génie, le bonheur et les circonstances imprévues.

Le siècle est un peu vantard. Il fait grand bruit de sa science politique, et peut-être a-t-il sujet d^être fier de la tâche qui lui est dévolue ; mais a-t-il raison de se croire privilégié? a-t-il lieu de s’imaginer qu’il fera plus que sa besogne? va-t-il brûler l’étape? lui est-il donné d’aborder la terre promise et d’y débarquer rhumanité?

L’autre siècle, en mourant, nous a laissé un ternaire fameux : liberté, égalité, fraternité. Vaut-il mieux que celui que nous possédions déjà : foi, espérance, charité? Qui dit préjugés, superstitions, dit ténèbres. Mais qui dit science, amour, dit lumière, et la lumière, c’est Dieu. Or, la foi ne contient-elle pas la liberté dans le sens le plus élevé ? l’espérance ne contient-elle pas l’égalité dans le sens le plus vrai ? la charité ne contient-elle pas la fraternité dans le sens le plus étendu ? Lequel de ces deux ternaires est la lumière et marque mieux le point de départ et le point d’arrivée des sociétés? J’accorde que le moderne est une réminiscence de l’ancien, et, si vous le voulez , que par cela môme qu’il est moins profond, il est plus à la portée du peuple, et cette concession faite, je vous demanderai quel progrès moral il lui a fait faire.

Quand, au nom de la liberté, le peuple se laisse prendre à la haine qu’on lui souftle, que fait-il d’utile à la liberté que la foi, s’il l’avait, ne fasse beaucoup mieux? quand il se sépare en vingt, en trente sectes ennemies , s’injuriant et travaillant à leur humiliation réciproque, que fait-il d’utile à l’égalité que l’espérance, s’il l|avait, ne fasse beaucoup mieux ? quand il se lève à ces cris de guerre civile, que le combat est engagé, que des cadavres gisent au coin des bornes , que la douleur et la désolation sont partout, que fait-il d’utile à la fraternité que la charité, s’il eu avait l’esprit, ne fasse beaucoup mieux ?

Quand une nation allume hardiment le flambeau de la raison et du progrès, elle s’impose cette obligation de ne plus parler ni agir qu’humainement, et de repousser toute impression de colère et de représailles ; elle se doit de déclarer que toute guerre est une erreur, mais que la guerre injuste est un crime, car elle se doit avant tout de prêcher d’exemple et de montrer qu’elle a passé de la théorie, toujours empirique et stérile, comme le mensonge, dans les faits, toujours simples et féconds, comme la vérité. Il y a le progrès sérieux où il faut monter et qui est le triomphe de la saine raison ; mais il y a un autre progrès où il ne faut pas descendre, et qui serait le triomphe de l’aberration humaine.

Insulsus est un homme neuf. C’est ainsi qu’il s’intitule, c’est son principe : voulez-vous qu’il vous évite et ne vous rende plus le salut ? dites-lui que le travail de l’humanité se suit, qu’il est prévu, qu’il est un. Ajoutez que vous voulez avoir des ancêtres et savoir comme ils ont vécu ; qu’il vous plaît de revendiquer cette gloire de vos pères, dans les arts, les sciences, les armes et la politique; que vous aimez à rechercher comment les événements se lient et amènent leurs conséquences naturelles, puis vous régler sur cette science de la sagesse pour mener le présent et pour préparer l’avenir; voilà justement ce qu’il lui faut dire pour le faire fuir et qu’il vous méprise.

Insulsus est le progrès qui nie : Dieu n’est pas, ou Dieu, c’est lui. 11 est le démolisseur du vieux monde et

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l’architccle d’un monde nouveau. Parlez-lui de tout délruire et tout refaire, la bonne heure; il y travaille. Suivez-le dans son cabinet, l’œuvre est là sur le chantier : plus de religion, plus de raagislralure, plus d’armée, plus d’administration, plus d'histoire, plus d’ar- «diives, plus de généalogies ! Il ne veut pas descendre des Gaulois. Si vous lui dites qu’il descend au moins de son père, il contestera : il est au premier jour de la première année d’une nouvelle ère; et même ne vous servez pas de ces vieux mots : jour, mois, année. Il a des noms et des projets nouveaux pour toutes choses; tout est neuf dans sa tête et il respire un air tout neuf!

Perlinax est à l’autre pôle : voulez-vous le voir pâlir cl se sauver? prononcez devant lui ce seul mol : Progrès I il vous fuira comme un réprouvé. Perlinax n’aime et n’honore que le bon vieux temps ; parlez-lui de droit divin, de chevalerie , de tournois, de croisades; voilà les principes vrais et la grandeur véritable; voilà qui va faire reluire ses yeux comme deux étoiles et* lui faire répandre de grosses larmes de joie. Ne lui parlez pas de citoyens, mais de roturiers, de manants; il va vous embrasser. Laissez-le dire et écoutez : il va ressusciter les duchés, les marquisats, les comtés, les baronnies, il va réédificr les châteaux forts, réinstaller les bons seigneurs, rétablir les tailles et les dîmes; la solite et l’insolite, la verte et la menue. Il veut reyoir tout cela et il dit qu’il le reverra. Voulez-vous mille paysans à cheptel? il va vous les promettre.

Pertinax est le passé personnifié. Tout ce qui est d’aujourd’hui lui donne des crises nerveuses : rien, pour lui, n’est beau, ni bon, comme autrefois. Les hommes ne sont ni si bien pris, ni si intelligents; les femmes, ni aussi belles, ni aussi gracieuses qu’autrefois; la campagne, est moins verte, le jour a moins d’éclat et le soleil aussi est moins chaud qu’autrefois.

Tout ce qui procède de l’extravagance ou de l’entêtement, appartient au néant. L’avenir appartient à la sagesse. 11 ne s’agit pas de démolir et de reconstruire sur des ruines, mais seulement d’améliorer, de perfeclicmner. Ne dites pas : Je détruis tout et je le refais. Cette besogne est trop forte et l’entreprise témoigne moins de la vigueur d’un grand génie, que d’un état maladif et d’un sens emporté.

De môme vous vous écriez à tort : N’avancez pas, le salut est derrière vous, l’abîme est devant, reculez, revenez sur vos pas !... Vous criez dans les profondeurs de la mer et le navire passe au-dessus de vos tôles. De si vains efforts témoignent moins d’une noble conviction que d’un cœur ulcéré et d’un esprit chagrin.

Il y a une vérité connue de tous et qu’il faut toujours rappeler, c’est que toute exagération est folle: le beau, le bon et le vrai sont à égale distance des extrêmes. Placez-vous dans ce milieu où vivent les esprits sains, à l’abri des tempêtes de la mode qui emportent les extrêmes, comme le vent d’automne balaye les feuilles que le temps a jaunies et qqi sont mortes.

A ceux qui ne veulent briller qu’un moment, comme CCS parhélies qui plus ils sont brillants, moins ils durent, et qui obtiennent les couleurs les plus vives au moment môme où le soleil les dissipe, je dirais : So}’ez extrêmes; on vous admirera comme on admire toute nouveauté. Vous n’aurez que peu d’adeptes, mais ils seront plus exaltés. Vous serez trop loin , ils vous entraîneront encore au delà de vos limites. On vous aura vu naître au temps des fleurs et l’on vous laissera mourir avec elles. Toutefois, on conservera vos œuvres comme un jeu de l’esprit propre à montrer jusqu’où peut aller l’égarement de la raison humaine, ou comme l’on conserve ces phénomènes de la nature qui sont de rares, mais remarquables infirmités.

L’homme né capable d’une certaine perfection se développe lentement. 11 assiste à de longues catastrophes qui sont le résultat de son imprudence, avant de penser môme à se corriger. Que de graves et sérieuses leçons, reçues par nos pères, dont nous avons peine ù profiter! Si elles nous ont donné la sagesse, et si notre époque ne sera pas une leçon à ajouter à tant d’autres, la réponse est dans l’avenir.

Il est pénible d’aller jusqu’à l’entière vérité, mais j’y contrains mon cœur et mon esprit et je le dis ; A l’époque où nous vivons, il y a peu de gens mêlés aux partis politiques, y mettant leurs intérêts, qui soient capables de s’arrêter devant une guerre civile où devraient tomber un grand nombre de leurs conci-

toyens, si ce bon moiiveniont de leur sagesse devait leur coûter ccs trois choses : posséder, se venger, être en vue , et ne leur laisser qu’une réputation d’hommes de bien. Si de là on conclut que j’estime les hommes de mon temps plus mauvais qu’en. aucun autre, je le nierai absolument. Les dispositions d’esprit où nous sommes tiennent surtout à ce qu’ayant perdu la croyance dans une destinée supérieure, nous voyons tout dans cette vie, elle est si courte, et nous voulons le bonheur, ou ce que nous croyons l’étre, avec un tel emportement, que toute notre raison étant employée à considérer le but, nous ne sommes plus assez maîtres de nous-mêmes pour en discerner et choisir les moyens raisonnables. Si, au contraire, nous avions une foi sage et solide, nous serions certainement les meilleurs qui eussent jamais existé. Il y a dans les esprits un trouble qui ne peut pas durer, et peut-être sommes-nous plus près qu’il ne paraît de nous modifier, de nous entendre et de nous aimer tes uns les autres.

Avouons-le : toutes les aspirations de notre temps sont contenues dans ces deux mots : Faire fortune. Un homme qui est duc, marquis ou comte, s’il est riche, c’est encore M. le duc, M. le marquis, M. le comte; s’il est très-riche, on le traite volontiers de monseigneur; mais s’il est pauvre, c’est François, Jacques ou Jean.

Cependant M. le comte de X..., qui n’avez que votre titre, mais qui ôtes jeune et bon à marier, risquez-vous à le faire connaître; on trouve encore des gens que les

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révolutions ont élevés, ou qui se sont livrés à l’agiotage avec une sorte de fureur, ou bien qui ont spéculé avec la même ardeur sur les grains, sur les huiles ou les alcools ; le pays en a souffert, mais ils ont fait des fortunes de princes; ils sont blasés, usés, toutefois ils ont un caprice, hors de mode, qu’ils veulent satisfaire et qui vous intéresse : celui de voir leurs filles marquises ou comtesses.

On pourrait nommer des gens de valeur qui ont prêté une douzaine de serments politiques et que leur état de fortune laissait indépendants et libres de leur conduite ; cela suppose un même nombre de convictions dont ils ont pu disposer pour le bien du pays. Chaque serment a ajouté à leurs richesses et ils comptent autant de croix et de titres que nous avons de doigts aux deux mains. Montrez-les à de certaines gens, ils s’écrieront : Voilà un homme qui a fourni une belle carrière !...

Servir son pays sous dix régimes différents, prêter dix serments de le bien servir, et les tenir, c’est rester dans le devoir du bon citoyen; prêter dix serments pour faire dix fortunes difi“érentes, c’est une autre chose.

Il y a une habileté qui est mauvaise, mais qui est profitable. Elle consiste à prévoir et aviser. Ceux qui la pratiquent disent : Tout le génie d’une conversion est dans son opportunité; conseil inutile aux honnêtes gens, qui ne veulent monter que précédés de deux adhésions : celte du cœur et celle de la conscience.

La Chambre est le lieu d’où part le génie pour arriver à tout, et où les petits sont eomme enveloppés dans son auréole et dans sa fortune. On l’a dit à Eutiphrate, qui veut être député ; il ne sait rien des affaires et n’a rien de ce qu’il faut pour les apprendre, ma» il a d’autres avantages : il est riche. Il a deux mains pour prendre deux petites boules, deux yeux pour voir que l’une est blanche et l’autre noire. 11 est doux, soumis, obéissant; pourquoi ne le serait-il pas?

Lancez-vous, Eutipbrate, faites rédiger par des gens qui s’y entendent une belle lettre aux électeurs; tirez à cent mille et jetez au vent. Il faudra bien que votre nom circule. Commandez une profession de foi entraînante, mettez-y le prix, ne lésinez pas; visitez, promettez, et vous sortirez du scrutin victorieux et important comme je vous veux voir!

11 y a des. sages plus qu’on ne l’imagine peut-être. Je veux croire encore que le nombre des honnêtes gens est considérable, et je parle de l’honnêteté véritable en toutes choses. Mais on ne sent pas assez qu’ils soient contents d’eux-mômes, justement par ce côté-là; on les entend dire que l’on est trop bon d’être honnête dans les cas où nos intérêts en peuvent souffrir, comme de mettre son dévouement à tel ou tel régime, à telle ou telle personne, quand cela nous peut nuire ; que le meilleur, sinon le mieux, est de ne suivre que son avantage; et c’est pourtant ce qu’ils ne font pas. Il semble qu’ils luttent contre les sentiments, heureux

dont ils sont doués et qu’ils en subissent rinfluence, plus qu’ils ne s’appliquent à la nourrir. Ceux qui gardent nn silence prudent, semblent vouloir laisser à penser qu’ils jugent de môme, et peut-être plus décidément. Or, tant de bons exemples qu’ils donnent chaque jour, modifiés par une attitude morale s> timide, par cette indilfércnce qu’ils montrent pour les qualités mêmes que l’on sc plaît à leur reconnaître, qui sont en eux, mais dont iis paraissent embarrassés, jette un trouble fâcheux dans l’esprit des jeunes hommes, empêche l’enthousiasme, paralyse l’émulation, en diminuant le respect pour ceux dont la vie est un modèle de toutes les vertus qui font les bons citoyens, et surtout autorise le laisser-aller de ceux qui, nés moins scrupuleux, se livrent à leurs seuls intérêts; et qui se persuadent qu’en passant couramment sur les points délicats, ils ont, au fond, l’assentiment de ceux-lh mêmes qui y répugnent; d’où ils prennent cette vaillance avec laquelle on les entend dire qu’il faut être de son siècle quand on veut réussir.

Expliquez-vous, Plutus. Je suis de mon siècle, si ses idées sont saines; je suis comme vous désireux de faire fortune, si vous m’y menez par la route où j’y veux aller; mais si vous me dites que vous avez trouvé un chemin plus court, en passant à travers champs, je vous comprends : nous foulerons aux pieds la récolte d’autrui, et le cas échéant, nous marcherons dans la boue jusqu’à mi-jambes; tout sera bien et digne de louan-

ges si, arrivés au but, nous avons esquivé le garde champêtre. La belle découverte ! Ce chemin est connu, Plutus; toute la morale consiste à l’éviter, et s’il le faut, à mourir pauvre sur la grande route. Savez-vous que les gens sérieux pensent que certaines idées de progrès ont une désinvolture qui nuit à leur succès ?

Ils disent ceci ; Il y a la vraie et la fausse dévotion, de môme il y a le vrai et le faux progrès. Il importe que l’on s’entende là-dessus et que les honnêtes gens sachent bien qu’ils sont dans le vrai ; que les fins, les habiles, les esprits forts sont dans le faux ; que le vrai progrès tend à développer l’âme et non le ventre, à élever le héros et à effacer le goujat; qu’ils apprennent enfin et qu’ils ne l’oublient jamais, que l’honnêteté pure est l’épée du progrès vrai ; et que l’habileté, on sait laquelle, en est le poignard.

Milior était dans l’âge où le cœur, s’il est bon, est la dupe de ce qu’il vaut, et où l’esprit bout à la chaleur factice des grands mots. Il avait respiré, avec l’air des écoles, le souffle de la liberté, et il est entré dans la vie politique par la voie scabreuse des affiliations illicites ; il n’a pas reçu là cette impulsion de l’âme, forte et saine, qui l’agite dans le seul amour du vrai; il y a puisé, au contraire, cette ivresse de l’e.xallalion, exclusive de toute autre idée que celle que l’on y préconise, et il a cru qu’il devait faire deux parts de l’humanité, l’une objet de son amour et de son dévouement, l’autre de sa baiue et de sa vengeance. 11 s’y est épris de cette

proposition équivoque, aussi favorable aux instincts pervers, qu’elle peut l’étre aux sentiments honorables : « Qui veut la fin, veut les moyens. » Puis, aux perplexités de son âme on a jeté, pour l’affermir, cette autre maxime bâtarde, aussi commode pour l’accomplissement du mal que pour celui du bien : « La fin justifie les moyens. » Dans le trouble de la passion, il a cru entendre une voix intérieure qui lui disait : Dieu t’a choisi ! Et sans se dire : Que vas-tu faire? il s’est armé avec la résolution, je ne veux pas dire de verser le sang, d’abattre un homme, il n’est ni cruel, ni assassin, mais d'abattre un principe; car Milior est un fanatique, et il a commis l’un de ces crimes inexplicables qui terrifient une nation et qui inclinent toutes les tôtes devant Dieu. Pauvre Milior, vous n’ôtes ni un Brutus, ni un scélérat ; vous ôtes un exemple contre les passions politiques, et un argument contre cette doctrine dont tout le fond est dans un mot résultat, et tout l’esprit dans cet aphorisme : Le succès est comme le feu , il purifie tout.

Il y a de petites armées constamment sur la brèche et toujours l’épée à la main. Chaque camp est un journal lançant tous les jours contre ses adversaires une mitraille d’épigriimmes et de mots plus ou moins séants, que ceux-ci leur renvoient fidèlement le lendemain ; le pour, le contre, le ni pour ni contre, avec leurs nuances; tout ce bourdonnement quotidien s’ap-

pelle : la polémique politique; et cette foule de principes opposés, ce tumulte d’arguments contraires, ce chaos d’idées se contredisant, tout cela se publie chaque matin sous l’invocation du même être moral, l’opinion publique: la partialité, la colère, la mauvaise foi, le mensonge, y font souvent la guerre à la raison. Il faut choisir, prendre ceci, modifier cela; pour les esprits calmes, c’est l’écueil à l’intérêt de cette lecture.

Les volontaires de ces petites armées s’appellent abonnés. Ils font de ces écrits la nourriture ordinaire de leur esprit et ils combattent en amateurs. Ne leur demandez pas à huit heures leur opinion, si le journal ne leur arrive qu’à neuf; ils n’ont que celle de la veille et ils attendent celle d’aujourd’hui. On en rencontre parmi ces derniers qui s’impressionnent avec une sorte de fureur telle, que si vous osiez leur montrer du dégoût ou seulement de l’indifférence pour la feuille qu’ils admirent, vous vous feriez avec eux une méchante affaire ; et la doctrine qu’ils soutiennent est justement : la liberté de la pensée!

Passons aux ardeurs de la polémique ces faux pas inévitables d’un esprit toujours au galop sur un terrain fatigué, et reconnaissons l’utilité des feuilles publiques. On en connaît qui ont souci des grands principes et desgrandes choses; que l’équité dirige et qui sentent le frein de *la raison. Elles sont assises les pieds solidement posés sur le sol et elles ne remuent pas aux oscil-

lations de la miillilude ; elles sont ce que l’on pourrait appeler les champs de l’avenir; c’est là que l’expérience et la bonne foi sèment ce qu’un jour le bon sens récoltera.

Mais c’est une loi naturelle, près du beau et du bon, gravitent, comme pour les faire mieux ressortir, le laid et le médiocre; et c’est la raison d’être d’autres feuilles qui semblent incapables de bien et désireuses de produire le mal : elles s’agitent dans un milieu criard, qui d’abord excite la curiosité, puis qui fatigue et que l’on oublie. Il y a des temps où d’autres feuilles savent sortir de ce milieu et qui vont jusqu’à se faire mépriser.

Vous publiez un journal, Scriptor; quelques-uns . disent : ineptus Scriptor. Vous voulez avoir des abonnés, il vous en faut à tout prix, et votre grande raison, c’est qu’il faut que vous viviez. Je vous dirais bien : Remuez la terre, plantez des choux et vous vivrez; mais c’est à votre plume que vous demandez un moyen, je vous dis alors : Copiez des mémoires, faites-vous clerc d’huissier ou • de notaire. Non, vous voulez composer, être un homme de lettres, continuez donc le métier que vous faites : compilez, pillez, criez, injuriez, soyez cette vermine qui ronge les meilleurs fruits, qui s’attaque au génie, qui se remue dans la poussière de ses pieds, et vivez ;

Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.

On renconiro des gens d’un si mauvais sens, qu’en prenant l’autre côté de leur avis, ils pourraient servir de règle; s’ils disent qu’une telle chose est mauvaise, on peut avancer hardiment qu’idle est désirable; de même il y a dos gens dont on a le secret politique, en les jugeant tout le contraire de ce qu’ils annoncent être.

Personatus a fait tailler ses cheveux à la mal-content, il se coiffe d’un bonnet rouge, ion habit est coupé à la Hobespierre et il préside un comité de ladicaux; que manque-t-il pour s’en égayer, à ceux qui savent son mot de ralliement, si ce n’est d’être en temps de carnaval ?

Vous avez une couleur politique, Personatus, vous appartenez à un parti? Montrez votre visage et dites : •

J’appartiens à tel parti. Quel avantage croyez-vous avoir à crier : Je suis Paul! et à un moment donné de dire à ceux qui croyaient suivre Paul : J’ai menti, je suis François? Ils vous repousseront : la fine malice et le beau résultat ! Vous avez peut-être une intention que vous servez, un but que vous atteignez? tant pis pour vous : un homme déguisé est un piège. Celui qui commet cet outrage à sa dignité se nuit à lui-même et essentiellement au parti qu’il croit servir; tout drapeau que ses soldats cachent, est un drapeau qui s’efface.

La polftique est une force accélératrice en ce sens qu’il lui appartient de hâter le mouvement des esprits

vers le bon et le beau, vers le grand et le juste ; elle est une puissance par l’empire qu’elle peut exercer sur la civilisation du monde ; elle est une science tenant compte de ce qu’elle veut d’études, de connaissances approfondies, notamment celle du cœur humain, et elle est un art, considérant ce qu’elle exige de ressources et de qualités particulières , de jugement, de décision, d’opportunité, de tact dans la pratique des préceptes , ou si l’on en sort pour y rentrer. Quel cœur , je dirai ferme et droit, ayant éprouvé ce que sont les hommes, voudrait s’engager, môme pour atteindre un but honnête, à ne dévier jamais de la ligne droite? Le danger de la politique est là ; car le succès par une manœuvre en dehors des préceptes en amène souvent l’ahus , et l’ahus précipite dans cette autre politique fausse qui vit de sophismes et de roueries; qui devient injuste et cruelle pour se soutenir ; qui résout toutes les questions par la force et qui amène les peuples au bord de l’abîme où ils n’évitent de tomber que par le chemin des révolutions.

Mais les révolutions les plus nécessaires, et par là les plus glorieuses, ont leurs suites calamiteuses, elles font les peuples inquiets, soupçonneux, elles les mettent sur la défiance à l’égard de ceux qui les gouvernent, et les rendent aussi prompts à accueillir la calomnie et à partager l’outrage, que lents à croire aux bonnes intentions et à favoriser les plus saines mesures : l’homme tend naturellement à l’imitation des faits retèntissants.

Il y a des temps où il semble que les révolutions soient à la mode, et où les fils de ceux qui en ont fait une songent moins à en profiter qu’à en faire une qui soit la leur.

Phénix s’est ouvert à trente ans la carrière politique. 11 apportait un esprit ardent et un cœur généreux. Il a débuté, l’âme remuée par la noble ambition du bien. Avec le temps, la pratique des affaires, le commerce des hommes, il est tombé dans le doute de toute la hauteur de ses illusions ; il a continué, excité par ce dépit courageux que donne l’honnéteté déçue et qui croit encore au succès dans la persévérance. L’âge enfin a amené l’expérience et l’expérience a fini de le désabuser ; il s’est affaibli, il a osé nier le bien, il s’est oublié jusqu’à l’ironie ; et de cette carrière où il était entré enthousiaste du bonheur de l’homme, qu’il appelait son frère, il est sorti blasé, railleur et atteint de misanthropie.

J’entends dire de tous les pouvoirs qu’ils sont corrupteurs. Le mot est dur, il ne faut abuser ni des choses, ni des mots; injurier, ce n’est pas prouver. Mais je veux supposer le fait avéré ; tous les pouvoirs sont corrupteurs. Cela conduit naturellement à cette autre supposition, que tous les éléments de gouvernement sont corruptibles; repoussez cette seconde hypothèse, et la première ne supporte pas l’examen ; point de vendeurs, point d’acheleurs. Si les éléments de gouverne-

ment voulaient Être corrompus, s’il ne restait au pouvoir d’autre alternative que corrompre et vivre, ou ne corrompre pas et périr, que lui devrait-on conseiller? De périr? Mais quel miracle attcndré d’un autre pouvoir ou d’un autre système, avec de si méprisables éléments?

S’il existait vraiment un pays où la corruption fût un moyen de gouvernement, où le pouvoir fût corrupteur par nécessité, parle seul instinct de sa conservation, ce pouvoir n’aurait plus qu’un devoir à remplir : assembler le peuple, monter sur les hauteurs, et lui jeter à la face ce cri d’indignation : L’honneur s’est retiré de toi, tes moeurs sont pourries; peuple vénal, tu périras!

Quelle manie de faire à tous les hommes qui se succèdent au pouvoir le môme reproche ! La corruption est-elle un but qu’ils se soient proposé d’avance? Quel intérêt personnel ont-ils à corrompre? Sont-ils là pour travailler à leur gloire ou à leur honte? Mais on insiste et l’on dit : Cela est. La conséquence de cette affirmation, c’est qu’au lieu de gouverner avec la corruption, ils sont gouvernés par elle; c’est qu’ils ne trouvent que des talents et des voix, revêtus d’écriteaux, comme on en met à ces terrains qui sont à louer ou à vendre. On persiste et l’on ajoute : S’il n’y avait pas de corrupteurs, il n’y aurait pas de corrompus. Je réponds : S’il n’y avait pas de gens corruptibles, il n'y aurait pas de gens corrompus, quand bien même il y aurait des corrupteurs, et cela est sans réplique.

Je demande aux gens que l’on corrompt ; Est- ce une épidémie qui soit contagieuse? Est-on sans ressource contre le mal? Ne peut-on faire comme ceux que l’on vole ? Ils disent : On m’a vole. On recherche les coupables et on les punit; ne viendra-t-il personne pour se plaindre et dire ; On m’a corrompu? On s’habitue aux choses les plus étranges, et j’apprendrais sans émotion que l’on a découvert, parmi ceux qui crient plus haut contre la corruption, des gens qui ne sont si fâchés que parce qu’il ne leur est jamais échu une bonne occasion d’élrc corrompus.

Il y a peut-être des esprits superbes qu’une telle faveur n’a pas corrompus, parce qu’ils s’estiment un meilleur prix; et pendant qu’on les marchande, ils tiennent leur place parmi les vertueux.

Il y en a d’autres que ni l’or, ni les faveurs ne corrompraient pas, par une raison aussi simple qu’elle est naturelle, celle que l’on n’achète pas un honnête homme.

On a laissé la masse d’armes, la rondache et la cotte de mailles. Ces moyens de guerre ont vieilli et nul aujourd’hui n’en voudrait faire usage. Pour la guerre politique, les partis ne pourraient-ils faire du mensonge et de la calomnie, ce que l’on a fait de ces instruments grossiers: tes reléguer dans les vieilleries?

Un jour, pour faciliter les transactions, on a inventé les pièces d’or, d’argent et de cuivre, et l’on a dit : Tu me donneras ton bœuf, ton veau ou ton porc, et je te

donnerai tant de pièces d’or, d’argent ou de cuivre, et le marché était fait.

Combien a-t-il fallu de temps poiur en venir à oser croire que l’on peut dire à un homme : Tu me donneras ta voix, c’est-à-dire ta conscience, et tu auras telle quantité d’or, ou tu obtiendras telle faveur , et pour que le marché se fasse?

Savez-vous le temps qu’il faudrait pour tomber dans cet étrange abaissement, de voir un homme coter sa conscience, sa dignité, comme il cote son bœuf ou son porc? Précisément le temps que cet homme pourrait mettre à oublier que Dieu existe et qu’un jour il le jugera.

Ceux qui* osent manier de si redoutables calomnies savent-ils qu’en les répandant, et réussissant à y faire croire , ils sont aussi coupables et plus dangereux, qu’ils causent plus de désordres dans les mœurs que ceux-là mêmes qui feraient le mal, mais qui prendraient le soin de le cacher?

Il y a des vices dont la seule vue est un enseignement : montrez-les, mettez-les môme en un sujet inventé, pour prendre occasion de les flétrir. Il y en a d’autres qui s’ajustent si bien à nos vils intérêts, que les supposer chez les uns, c’est aider à les faire éclore chez les autres. Ceux-là, ne les dévoilez qu’au moment où ils peuvent être réprimés et écrasés sous le mépris public.

Heureux comme un roi, disait-on naguère. Le di-

rions-nous encore? Aujourd’hui que cette v.igue montante des idées remue jusqu’aux choses qui roulent dans leur orbite naturelle, le bonheur est-il le privilège de quelqu’un? A qui demander la raison de cet état perplexe? N’est-elle pas dans celte multitude d’idées qui nous agitent? N’est-cc pas parce que nous avons été brisés dans ce tourbillon, que nous sommes arrêtés dans l’indifférence et dans l’égoïsme, où nous attendons l’incobnu ?. . . Chacun veut trouver un nouveau système social, veut être un Solon, un Lycurgue, un Jésus-Christ, chacun veut surgir comme un génie dii comme un Dieu; et après avoir vu, à tous les coins de rue, se dresser de ces esprits colosses, nous voilà dans l’état le plus tourmenté, et peut-être le plus dangereux. A peine une amélioration est-elle proposée, qu’une autre s’avance pour la remplacer, et celle-ci n’est pas encore sur la voie, que déjà elle est combattue par une troisième qui veut s’établir. Il pleut des améliorations, le pays en est incommodé, et c’est là sa véritable maladie. Permettez-nous, ô génies, de nous recueillir et de nous remettre de cet étourdissement?

On n’improvise pas des institutions. 11 faut au génie même l’aide du temps, de la sagesse et de l’expérience, et lorsque après y avoir mûrement travaillé, il croit y mettre la dernière main, elles sont justement à l’état d’ébauche; il faut l’épreuve. Fonclionnenl-ellos, que de choses paraissent vicieuses que l’on avait cru des merveilles? Toutefois n’y louchez pas, observez ;

cciit choses sont des vices, au point de vue de la routine, qui plus tard produiront le bien que vous en attendez, et cent autres choses sont accueillies avec cn- Ihousiasme, parce qu’elles sont nouvelles, dont plus tard vous aurez à souffrir ; les parties ne s’improvisent pas plus que le tout.

Et lorsque enfln vos institutions ont subi toutes les épreuves et qu’elles sont bonnes, cela ne suffit pas; il faut encore qu’elles paraissent être ce qu’elles sont en effet, et que le pays qu’elles rendent heureux le soit ostensiblement. Car la véritable force de toutes les institutions consiste bien d’abord dans le bonheur qu’elles procurent aux peuples qui les possèdent, mais aussi dans l’envie qu’elles donnent aux peuples, leurs voisins, d’en posséder de semblables.

Vous avez tous les mômes aspirations et vous les exprimez dans les mômes termes. Je demande d’où vient qu’étant d’accord sur les mots, on voit que vous ne l’êtes pas sur les faits. Il semble que vous vous proposiez tous le môme but ; le bien de l’humanité. Pourquoi vous voit-on tous armés les uns contre les autres et prêts à vous déchirer? Vous tous qui vous dites sages et humains, manqueriez-vous de sagesse et d’humanité? Est-il besoin de vous crier ; Vous ôtes des hommes, tous enfants d’un Dieu juste et bon, aimez-vous? Vous avez reçu la raison [lour vous réunir et vous entendre : faites autrement que les animaux qui se dévorent.

Vous voulez la liberté, et la liberté est bien, en effet, de l’essence de votre nature. Vous y ôtes entraînés par tout ce qu’il y a de plus noble en vous ; mais vous lui donnez tant d’aspects, tant de formes, quqlques-uns parmi vous la dénaturent de telle sorte, qu’elle est insaisissable ; et les bons en viennent à douter qu’elle soit une vérité. J’oserais dire à d’autres qui en font un épouvantail : Avez-vous la volonté d’effrayer avec la liberté que vous prêchez? Qui donc ôtes-vous, et dans quel intérêt travaillez-vous?

La liberté est-elle donc une chose qui ne s’établisse que dans le sang, ou qui demande tant de débats pour être bien comprise? Est-il si difficile de s’expliquer ce qu’elle est, ce qu’elle peut être, ce qu’elle doit cire et où elle finit?

La liberté, c’est le bien; son sentiment, c’est l’amour de l’être humain; son moyen, c’est la raison; son guide, c’est la foi.

C’est une langue de terre étroite conduisant à la paix heureuse; elle est bordée par des précipices, où tombe et -disparaît tout ce qui dévie ; c’est-à-dire tout ce qui hait, tout ce qui est faux, tout ce qui nie, tout ce qui n’a pas enfin le sincère amour du vrai et de l’humanité.

Vous avez reçu l’intelligence de Hieu, et vous avez le droit d’exprimer votre pensée. Ce droit vient de si haut, que nul n’est autorisé à vous le contester. Qui donc oserait dire à l’homme : Ce don que tu as reçu

de ton créateur, moi, hommé, je l’éloufTerai. 11 t’a fait capable de perfection, et moi, qui suis ton maître icibas, j’arrôterai le développement môme de toute perfection; je, suis l’obstacle à la volonté de Dieu !... Nul n’oserait élever une pareille prétention : l’e.xpression donc de toute bonne pensée est de droit absolu.

Mais avez-vous le môme droit pour votre pensée mauvaise; celle-là justement qui serait un obstacle à votre perfection? 11 y a deux termes où l’humanité peut aboutir, le bien et le mal; c’est-à-dire la civilisation ou la barbarie. Dieu, en donnant l’intelligence à l’homme, s’est proposé une lin dès ici-bas, et cette fin, c’est le bien. Or, en ce sens, le droit se modifie, et ceux à qui il est donné de diriger les sociétés, ont une mission qu’ils ne peuvent désavouer et qui consiste à ouvrir les voies du bien et à fermer celles du mal.

Le principe de toute liberté est là, il n’y en a pas d’autre ; la liberté n’est qu’une figure de second plan dans le tableau de la société; elle ne peut effacer le bien général, qui en est le personnage principal.

L’homme est tout à la fois libre et dépendant, et le principe de son être est aussi celui de son état social. La liberté est donc en môme temps absolue et limitée : pour toute action dont la résultante est le bien moral ou matériel, la liberté est absolue; mais elle se limite, et doit cesser môme pour toute action dont la résultante est le mal moral ou matériel.

Il n’y a rien de plus au fond de toutes les discussions

DES SYSTÈMES ET DES OIMNIOXS l’ULlTlODES.

louchant la liberté; et rulililé de la l'orce cessera, comme l’action du gouvernement se modifiera, le jour où les sociétés humaines agiront sous l’empire de la raison et de la foi. ^

Imaginons une grande réunion d’hommes habitant une partie du globe que nous appellerons la Zélande. Les Zélandais vivent sons un gouvernement de leur choix, ils ont une constitution élaborée par eux-mémes, ils jouissent de toutes les libertés : politique, civile, religieuse, industrielle, commerciale. Nous supposons là, je pense,- un peuple libre autant qu’il le peut être. Mais jouit-il pour cela d’un bonheur parfait, produit par le seul fait de l’exislence de la liberté? Nul homme de sens ne le voudrait affirmer. La liberté, condition essentielle de bonheur, ne le constitue pas; elle ii’esl que le milieu propre à son développement, que l’élément de la condition supérieure où il se manifeste, et cette condition vient du peuple même, de sa valeur morale, de l’action élevée de chaque classe. Donnez cet état politique à un peuple trop jeune, ou incapable, ou indigne de la liberté, et il vivra dans un état insuppojtable de trouble, de désordre et de misère.

Les gouvernements ne sont donc, à le bien prendre, que la représentation de la valeur morale des sociétés qu’ils dirigent, et ils sont, ou despotiques, ou libéraux, selon que cet étal moral du peuple est plus ou moins propre à la liberté. Les devoirs d’un gouvernement, et

te

j’ajouterai ses intérêts, vont droit à créer cette valeur, si elle n’existe pas, et à lui donner ensuite son plus ’ haut degré possible de perfection.

Mais tout, en ce sens, ne se peut pas faire par les gouvernements; il y faut l’action concordante des classes qui sont les premières par la science ou par les richesses, et surtout le concours de ces deux institutions sacrées que j’appellerai le sacerdoce de la loi divine et le sacerdoce de la loi humaine.

Je ne connais rien de plus élevé, rien de plus pur, que la mission du prêtre : c’est sa main qu’à l’entrée de la vie l’enfant trouve levée pour le bénir ; c’est sa voix qui la première parle à sa jeune raison pour lui enseigner d’où il vient et où il va ; c’estde lui que son jeune cœur reçoit les premières impressions de la vertu et de la foi ; c’est dans son enseignement que plus tard l’homme puisera le sentiment de sa force, celui du juste et de l’honnête, et avec l’amour de Dieu, celui de ses semblables ; sur le bord de sa tombe, c’est la même voix encore qui lui apportera la résignation et l’espérance.

De quel respect et de quelle confiance le prêtre n’at-il pas besoin? Quelle mission que celle du sacerdoce de la loi divine! Celui qui l’accepte doit longtemps' consulter ses forces, son esprit et son cœur. Sa vie ne peut être qu’abnégation, dévouement, sacrifice, et ne supporte point de défaillance. Il est homme, et s’il montre l’homme, il diminue le prêtre ; il est faible, et

toute faiblesse est une atteinte grave à son caractère ; il lui faut être doux et indulgent à tous, et le jour où il a besoin d’indulgence, il est déchu.

Mais aussi quelle figure que celle du bon prêtre! combien elle impose, quelle influence elle peut exercer pour le bien 1 Un grand et bon prêtre pourrait seul modifier les sentiments de toute une population égarée ; quelle force donc pour un gouvernement, etquel moyen de civilisation, qu’un clergé vertueux et bien intentionné; et par contre, quelle plaie pour un État, qu’un clergé qui manquerait à sa mission I

Il y a un autjé sacerdoce, celui de la loi humaine. Le prêtre est l’avocat de l’homme près la cour divine, le magistrat est le justicier de Dieu sur la terre. Quel ministère encore, que celui d’appliquer la loi ! Que ne doit-il pas se passer dans le cœur du juge qui, assis .sur son siège, se dit : Je suis la justice et Dieu me regarde!...

Le magistrat, comme le prêtre, se doit examiner un fort long temps, avant d’accepter une si terrible mission que celle de rendre la justice.

Vous montez à votre tribunal, Lamognus, votre cœur est pur de toute passion; votre esprit est libre de toute préoccupation étrangère; vous avez fermé l’oreille aux influences des puissants, aux sollicitations de votre intérêt ou de votre ambition; vous ôtes calme, recueilli, pénétré de ce sentiment de respect que l’homme doit à l’homme, et vous savez ce que les droits de l’humanité

conscrvont de force, mCme en face de la loi; vous êtes sensible seulement à la voix de votre conscience; vous n’avez enfin ni prévention, ni faiblesse ; vous pouvez vous asseoir et juger.

Votre arrôt prononcé, il est sanctionné par la conscience publique; vous avez examiné les charges, apprécié les preuves, vous avez cherché l’intention , vous en avez reconnu le degré, et dans la mesure exacte du juste, vous avez appliqué la loi. Votre arrêt n’est pas seulement un acte régulier de votre ministère, il est encore marqué au coin d’une haute moralité : il ne fait pas craindre la justice, il y fait croire. »

Faites-moi connaître le degré d’indépendance , de lumière et de sagesse du clergé et de la magistrature d’un tel empire; que je voie aussi- ses lois, son code pénal, et je connaîtrai le degré de sa civilisation.

Cependant le prêtre et le magistrat ne sont pas les seuls qui doivent concourir à produire cet état d’intelligence et de moralité qui permette l’établissement et l’entier exercice de la liberté ; il y a encore d’autres puissances dont le 'concours importe à un très-haut degré : la science et la richesse.

Vous êtes savant, Cuvicius, la science est votre domaine, il vous appartient d’ajouter à ce foyer de lumière qui honore l’humanité; analysez, simplifiez, faites qu’un peu de cette clarté civilisatrice pénètre dans les profondes ténèbres où les masses crient, se remuent, s’a-

brutissent et, comme les aveugles, donnent de la tôle . sur tous les écueils.

Vous avez la science? Montrez par les merveilles qu’elle vous découvre jusqu’où la raison humaine peut atteindre, où elle s’arrête et ce qui est au delà de sa limite. Dites à l’homme qui l’ignore : Voilà ta force, elle est grande, ne considérant que ce que tu domines ; et voilà ta faiblesse, elle est immense, eu égard à ce qui est au-dessus de toi.

Vous avez la science? Frappez donc ce caillou magique et faites-en sortir ce feu sacré qui élève l’àme, qui unit les hommes, qui les maintient dans la fortune, et qui les console dans l’adversité. Cessez d’ôlre négatifs ou systématiques ; pour moi, je le déclare : entre vos négations, vos systèmes et l’ignorance, je n’hésite pas, mon choix est fait, j’aime mieux l’ignorance avec son sentiment naturel qui croit, parce qu’il est vrai, que la science qui nie parce qu’elle est fausse.

Et ce qui est dit ici, pour le savant, l’est au môme titre à tout homme qui tient une plume et qui ne peut se proposer qu’un hut ; aider à l’amélioration des peuples, au développement sérieux de l’esprit humain; môme dans les choses frivoles, le rire, la gaieté, tout peut et doit être honnête : voilà le hut.

J’ajoute pour tous ceux qui remuent de gros capitaux : Vous ouvrez la main, et tout se met en mouvement, tout vit, tout prospère ; vous la fermez, et tout languit, tout souffre. Vous connaissez votre puissance et

VOUS en abusez souvent. Vous pouvez beaucoup, il est vrai, et vous avez des devoirs d’autant plus sérieux ; mais il y a une chose que vous ne pouvez pas, qui est de perdre la considération publique, plus puissante que vous et qui vous emporterait ; votre devoir est d’imprimer le mouvement à tout , puisque sans l’or rien ne se meut; de donner de l’extension au travail, mais aussi de le rétribuer d’une manière équitable et de faire que dans des proportions relatives l’abondance soit partout Il y a des choses que les gouvernements ne peuvent pas faire et qui sont la besogne de tous ceux qui possèdent; et puis faut-il donc des lois pour obliger des hommes qui se disent civilisés à être justes et honnêtes? Il n’y a qu’une loi, mais éternelle, qui vous puisse régler ; elle est écrite dans la conscience de tous, ne la laissez pas tomber en désuétude.

Vous disposez des richesses , restez malgré cela des hommes de bien, soyez accessibles, avouez le droit d’autrui, ne vous laissez pas aller à un honteux égoïsme; l’égoïsme au sein des sociétés, vous le savez bien, est un principe de mort.

Si donc l’action des premières classes de la société est lente, ou si elle fait défaut, il y a autant et môme plus à lui reprocher, dans l’abaissement du niveau moral des peuples, qu’aux gouvernements eux-mômes, qui ne peuvent en définitive que donner l’impulsion et suivre ensuite le mouvement. Si ce n’est pas aux premières classes de la société qu’il appartient d’cnsei-

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gner les peuples, de leur donner l’exemple du juste et de l’honnôte, et enfin de les préparer h un plus large > développement de la vie sociale, morale et matérielle, quel est donc leur rôle et pourquoi les ai-je appelées les premières classes ?

Que conclure de ces conditions imposées aux gouvernements et aux classes élevées? Est-ce à dire, peuples de la Zélande, que vous n’ayez aucun devoir à remplir, aucun rôle à jouer dans le travail de votre propre amélioration ? Est-ce à dire que vous soyez si abaissés que la voix de la vérité n’exerce sur votre esprit aucune influence et que celle de l’erreur y soit toujours la bienvenue, ou que vous n’ayez qu’à obéir à cette voix qui vous crie : Détruis !... sans que vous sachiez ce qu’elle pourra réédifler?... Malheur à tout peuple qui croit à la force brutale et qui ne sait faire que des ruines !

Tous les hommes sont égaux devant Dieu , et ici-has devant la loi ; tous ont droit au môme respect et j’ajoute au môme dévouement. Voilà l’égalité vraie ; l’étendre, ce n’est pas avancer dans l’idée de justice, mais se perdre dans l’idéal. Toute répartition égale des biens, par exemple, non-seulement serait injuste, mais encore elle aboutirait à détruire l’émulation, qui est le muscle principal du génie de la production dans tous les genres; car cette égalité établie, il arriverait de deux choses l’une, ou que l’égalité tuerait le génie, ou que le génie tuerait l’égalité.

L’ordre dans la nature résulte des oppositions que ' l’on y découvre partout; ce fait constaté, il suffit de faire un simple et honnête usage de son bon sens pour comprendre que l’auteur de toutes choses s’est proposé le ra^me but pour l’étal de société, c’est-à-dire l’ordre, en distribuant inégalement aux hommesl.es ressources du corps et de l’esprit; les uns savent- commander et les autres ne peuvent qu’obéir; les uns, qui ont le génie, observent, découvrent, inventent, et les autres ne peuvent que les suivre et exécuter; il veut par là que les uns commandent et que les autres obéissent ; que les uns créent et que les autres exécutent, et que cette différence amène justement les conditions inégales desquelles seules l’ordre peut résulter; et cela ne va pas à induire que les hommes sont inégaux devant lui, mais bien et seulement qu’avec des éléments divers, ilavoulu produire un tout régulier dont chaque partie, à ses yeux, a une valeur égale. Donc, tous les hommes ont droit au même respect, au môme dévouement, s’ils remplissent les devoirs de leur condition, de môme qu’ils ont le droit d’en sortir et de s’élever par leurs mérites et leurs vertus. Il faut des distances avec le droit de les franchir, voilà l’égalité vraie ; elle ne consiste donc pas à vivre sous un môme niveau, puisque ce serait, non pas relever, mais dégrader l’humanité, que d’abaisser ce qui est grand au degré decequi est petit, ou d’élever ce qui est petit à la hauteur -de ce qui est grand.

Chaque classe est partie intégrante de ce tout que nous appelons la famille ; or, dans la famille point de force sans union. Les raisons que vous croyez avoir d’ôtre .envieux et jaloux ne sont pas fondées; le honheur est pour toutes les positions de môme que le souci les atteint toutes. La valeur de chaque classe est dans la valeur de l’ensemble, elles ne seraient rien l’une sans l’autre; si la pauvreté relative est une vérité sociale, la misère est l’abus de cette vérité, et tout abus doit disparaître. Vous ôtes la classe active et l'on vous doit la plus large part possible de bieu-ôtre, mais pour l’obtenir, la violence est certainement le moyen le plus vicieux. La vraie gloire d’un peuple, j’entends la gloire durable, n’est pas dans le succès de la force, mais bien dans le triomphe du droit et de la justice; dans tous les cas où la force n’est pas l’auxiliaire du droit, de la justice et de la raison, elle est odieuse; l’usage inconsidéré de la force est la honte de l’humanité.

La science est à l’œuvre, laissez-lui le calme indispensable pour un travail si complexe; les moyens pour établir un meilleur état de choses ne sont pas trouvés, ou s’ils sont trouvés, ils n’ont pas encore atteint le degré de maturité nécessaire pour leur application.

Et puis, peuples de la Zélande, ne doubliez pas : vous n’ôtes pas les enfants du néant; vous ôtes avant tout des êtres moraux. Ne soyez donc pas si enclins aux intérêts matériels, élevez-vous vers les intérôts supérieurs; apprenez que si le grand développement des

intérêts matériels fait les sociétés riches et puissantes, c’est le développement des intérêts moraux qui les fait grandes et impérissables.

L’état actuel do la civilisation aime vos aspirations vers le bien, vers le progrès; il les provoque en appelant tous les suffrages pour le choix de vos représentants, mais il importe que ces aspirations mûrissent au soleil de la vérité. Ne vous livrez donc pas étourdiment au mensonge intéressé, non plus qu’aux billevesées des radoteurs. Le progrès marche avec le temps; voulons-nous qu’il arrive , n’embarrassons pas la route, éclairons-nous, agissons, faisons qu’il se hâte, et préparons par nous-mêmes la seule base sur laquelle il se puisse asseoir avec sécurité pour tous.

Sortons de cette croyance où nous sommes qu’il est donné aux hommes de trouver toutes les solutions aux difficultés de ce monde ; est-ce que les faits ne sont pas là qui la démentent chaque jour ?

On a dit qu’il y a la grande et la petite politique; on a dit vrai. La petite politique est celle des grands hommes, et la grande politique est celle de Dieu; aimez donc les hommes, admirez ceux qui s’élèvent par leur génie ou par leurs vertus, mais adorez Dieu et n’adorez que lui.

S’il existe un lieu où les hommes sont moins euxmômes, moins capables d’amitié ; où ils soient plus enclins à la dissimulation, plus envieux, plus jaloux, ce lieu est une grande administration publique ; si rien ne prête au développement de ces instincts mauvais, si le mérite est compté, si la justice y règne, si le droit y est toujours respecté : questions délicates!,..

Observez le personnel d’une grande administration ; nul ne s’estime payé des services qu’il a pu rendre, nul ne croit être placé selon ses mérites, nul n’est content de sa position ; est-ce prévention? est-ce raison? U y a souvent autant de l’une que de l’autre.

Comme un ouragan qui vient s’abattre sur une forêt, agite les plus hauts chênes et les plus faibles arbustes, de même le vent qui souffle sui‘ tous les degrés de

t'88 NOS IDÉKS, NOS MOEURS, NOS CARACTERES.

l’échelle administrative, agite et tourmente depuis lu meilleure tête jusqu’au cerveau le plus étroit et le plus nul. Le moi, ce fluide de l’égoïsme, court de grade eu grade, comme sur un fil électrique, et remue dans le même moment et avec la nième violence depuis le petit commis jusqu’au chef de la division, qui manque d’air où il est et qui veut se loger au sommet. Il y pense le jour, la nuit il en rêve, et quel rêve ! Il est arrivé, il a revêtu les insignes, il reçoit et on le félicite; il salue, il sourit, et de sou ton de voix le plus grave et le plus solennel, il promet de n’avouer que le droit, de n’écouler que la justice; il y met son honneur, il s’engage, et il est encore sous l’influence de ce beau songe, que déjà le mérite est négligé et tous les siens pourvus; il s’éveille enfin, se lève et s’en va, malheureux, reprendre ses travaux et ses inquiétudes.

Qu’on l’élève un jour à celte dignité qu’il croit être le terme de ses aspirations, il n’y trouvera pas assez d’importance, il voudra augmenter ses .aUributions ; homme fort rare encore, s’il ne se montre pas le plus irrité, le plus scandalisé, de ces prétentions remuantes de tous les subalternes.

Quel sujet de réflexion que cette perpétuelle et tyrannique maladie, qui ne peut laisser l’homme dans un calme heureux, qui sait si bien, et toujours, lui faire rencontrer l’ennui et le chagrin dans la position la plus propre à lui faire couler une vie honorable et douce parce qu’elle est utilement occupée !

d’une grande administration PURLIOÜE. 289

Carnilion dans son grenier, où il souffrait du froid et de la faim , ne voulait qu’un emploi qui lui permit de vivre : laborieux, disait-il, il espérait s’élever un peu avec le temps, du zèle, de l’assiduité; il ne voyait pas au delà. Quelque chose, autre que ces qualités heureuses, l’a poussé où son mérite ne l’appelait pas; il est non-seulement au-dessous de sa charge, mais encore inutile, même gênant; et le plus jaloux, le plus envieux, le plus mécontent, c’est Carnilion!...

On en voit qui, dans un poste d’une certaine importance, se trouvent mal partagés. Ils ne veulent pourtant ni se voir plus haut, ni avoir de plus grands avantages. Us souhaitent seulement de se trouver dans une condition mieux appropriée à leur goût et à leur talent; incapables d’ambition, ils puisent ailleurs le sujet de leur mécontentement ; ils obéissent à leurs penchants, ils veulent une seule chose louable et qui est d’être utiles dans la direction de leur esprit.

C’est l’afl'aire de ceux qui commandent de mettre chacun dans la place qui lui convient, et où il rendrait de meilleurs services; j’entends que c’est leur devoir et qu’ils y ont un intérêt au point de vue de leur réputation d’habileté.

Pour l’homme qui a compris le vide des honneurs et des superfluités , au défaut d’un patrimoine qui assure son indépendance, le plus désirable est un emploi qui le fasse vivre simplement, hors de vue,

2D0 NOS IDÉES, NOS MtüURS, NOS CARACTÈRES.

et où il ne soit non plus parlé de lui que s’il n’existait pas.

On a dit :

Tel brille au second rang, qui s’éclipse an premier.

Je le dis pour mon compte, et j’ajoute qu’il arrive de rencontrer dans les derniers rangs des gens qui se soutiendraient au premier.

Il faut pour d’éminentes fonctions, d’éminentes qualités. Le grade ne donne qu’une supériorité de convention. Voulez-vous qu’elle soit réelle, joignez -y un mérite élevé, avec un air de dignité qui inspire la confiance et le respect. Il existe un vice quelque part dans mon supérieur que je n’aborde qu’en tremblant, ou au contraire, qui ne sait rien m’inspirer et dans le cabinet duquel j’entre sur les talons.

La roideur n’est souvent qu’un masque où s’abrite une incapacité. Le mérite est affable, il se laisse approcher, il permet qu’on lui ouvre son cœur, que le plus humble lui montre la portée de son esprit; et sa dignité naturelle l’arrête au point où commence la familiarité. Il sait, avec une fine connaissance du cœur humain, discerner sous un extérieur timide un esprit élevé, une âme d’élite; comme on le voit éviter de se prendre à l’éclat factice de ces parleurs hardis, miroitants, et qui n’ont que les dehors. Mettez une glace au soleil , elle éblouit, passez à l’ombre, ce n’est plus rien qu’une surface polie répétant servilement ce qui l’entoure, qui

n’a pas dix millimètres d’épaisseur et derrière laquelle ou ne trouve que le vide.

Il n’est pas permis à un grand fonctionnaire d’étre incapable assez pour craindre le génie et l’éloigner de lui à dessein.

Un homme revêtu d’un grand caractère doit encore savoir ignorer de certaines choses que leur frivolité rend indignes de monter jusqu’à lui, avoir du laisseraller dans celles d’un peu plus d’importance, et une fermeté froide, inébranlable, dans les occasions graves et difficiles, avec assez de modestie pour demeurer digne quand le succès a couronné sa résolution.

Il lui faut surtout du jugement, de l’équité, du tact; on veut qu’il écoute, qu’il apprécie, et qu’il décide par lui-même, non par autrui; qu’il ne blâme et ne loue qu’à propos et dans la mesure du tort de la chose blâmable, comme du mérite de la chose louable; qu’il soit incapable de ressentiment; que sa mémoire, avec sagesse, sache retenir et oublier.

Laissons dire ceux que la sensibilité fait rire et qui 1a traitent de faiblesse ; on peut se résoudre à ne trouver qu’un cœur de pierre dans la poitrine d’un forban,

mais on aime à voir, dans l’homme qui commande sur d’honnêtes gens, un cœur accessible et quelque chose du père de famille.

Je me ferai toujours une idée juste de la valeur personnelle d’un grand fonctionnaire, si je me trouve à

même d’apprécier ceux qui l’entourent et dont il prend conseil.

C’est une grande misère de n’avoir à louer dans une personne d’un haut rang, que les talents et le savoir, dépourvus des vertus qui sont communes à tous les gens de bien ; j’entends la moralité, la probité. C’est un scandale public de n’y reconnaître que le succès de l’intrigue ou de la ruse.

Je me plais quelquefois à me supposer toute la somme de ces grandes qualités et je m’appelle à de hautes fonctions : je ferme les yeux pour que l’illusion soit complète; je tiens, par la pensée, toutes les brides attachées à cette foule de bouches avides; je vois ce grand nombre d’affaires que je signe en partie de confiance, ne les pouvant étudier toutes, et engageant ainsi, avec ma signature, ■ ma responsabilité à chacune d’elles. Je sens alors que mes cheveux blanchissent, que ma santé s’altère, et j’éprouve à rouvrir les yeux et à sortir de mon illusion, un plaisir indéfinissable.

Qu’un homme accepte ce lourd fardeau, s’il n’en est pas accablé comme moi dans mon illusion, je me dis : 11 y a des âmes faites exprès, elles ont la trempe qu’il faut, et je me prends à les admirer; mais pour un dont le nom reste, combien se retirent plus heureux, si le bonheur suit la richesse, dont l’intérêt désormais est de « voir leur nom s’éteindre et se perdre dans les profondeurs de l’oubli?

Il y a des audacieux à qui rien ne paraît impossible :

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ils entament avec la môme aisance, les petites et les grandes affaires et s’en tirent avec le même succès, c’est-à-dire mal; toutefois, ils se montrent contents et dans une attitude superbel Ils ont conduit une grande affaire qu’ils ont gâtée, et qui les a perdus, mais leur nom y est attaché, cela leur suffit ; ils conservent les airs de gens capables, et de très-bonne foi se croient tels.

On trouve, en descendant l’échelle, des hommes qui, avec beaucoup de qualités spéciales, manquent de ce ton du commandement sans lequel tout le sérieux du chef disparaît ; qui commande mal, est mal obéi. Il en résulte un préjudice qui atteint à la fois les intérêts de l’administration et du subordonné. Placé au milieu de ces deux intérêts blessés, le chef perd des deux côtés la considération qui est sa force; la confiance en lui diminue peu à peu, il ne trouve plus. que dégoût et mauvais vouloir. Ces entraves, en apparence sans portée, embarrassent les rouages de la machine et usent à rien une partie de sa force et du temps, pour ne parler que du moindre tort qui en puisse sortir.

D’autres ont, avec les mêmes qualités, le ton du commandement, et l’on voit que les choses n’en vont pas mieux ils savent où] tel réussirait et ils évitent de l’y employer, ne l’attachent qu’à des travaux qu’ils supposent devoir user son esprit, paralyser ses moyens. Il y a une direction où il avancerait à grands pas, et

s’ils le poussent, c’est sur le chemin opposé : leur jalousie suspecte son talent; ils ressemblant à ces chefs d’emploi, au théâtre, qui manquent de confiance dans leur propre éloflé et qui craignent de laisser voir leur doublure : triste préoccupation !

Pardonnons à la faiblesse humaine cette conduite, moitié honnête et moitié hypocrite; d’autres hommes ont tout à la fois une conscience qui parle et un amour-propre qui veut être obéi : ceux-là n’étouffent pas le mérite, ils le laissent se développer, ils font mieux, ils l’exaltent, et leur loyauté serait entière, s’ils n’insinuaient qu'ils y ont une part et que c’est celle du lion.

On en connaît pourtant dont l’honnêteté est parfaite. Us laissent à chacun ce quHui appartient, n’en retiennent rien, et ils abandonnent généreusement les conseils et les idées qu’ils ont donnés, ayant de quoi vivre de leur propre fonds ; leur nom n’est pas de ceux qui font foule dans la mémoire et qui s’y perdent ; on le garde pour le signaler à la reconnaissance de ses enfants en leur disant : (le lui dois beaucoup.

Vous est-il arrivé d’arrêter votre* attention sur ces petites machines qu’un ressort caché fait mouvoir? On les monte avec une clef et elles vont ainsi pendant un temps donné, produisant les mêmes effets, exécutant les mômes mouvements. Ces petites machines sont une image assez parfaite de celles que je veux peindre, et qui est une espèce particulière que l’on rencontre com-

munément dans une grande administration publique : l’heure sonne, la machine arrive et se place dans un fauteuil. Elle écrit ce que la veille elle a écrit et ce que le lendemain elle écrira de nouveau. Une seule chose varie chaque jour : le quantième du mois. Elle donne à midi, à une heure, à deux heures, les mômes ordres qu’elle a donnés la veille, à midi, à une heure, à deux heures, et qu’aux mêmes heures elle redonnera le lendemain. Elle a si bien pris la forme de ce qu’elle appelle ses fonctions, elle s’est si bien imprégnée de leur monotonie, qu’elle est devenue incapable de faire autre chose que le tour de son cercle, et semblable à ces chevaux que l’on attelle à un manège en leur couvrant les yeux, dont le travail est de tourner, elle tournerait les yeux fermés. C’est toute son aptitude, elle ne veut s’embarrasser d’aucun autre soin ; sa peau est dure et luisante à l’endroit où elle s’assied et elle ne veut être autre chose qu’une machine assise, taillant une plume et écrivant, pour la retailler et écrire encore.

Après trente années de cè ponctuel service, et souvent plus de soixante ans d’âge, on lui rend, avec sa pension, le droit d’agir désormais comme font tes autres hommes ; mais telle est, sur cette maigre organisation, la puissance de l’hahitude, que le pauvre être regrette une seule chose, qui est sa servitude ; et l’on en a vu éprouver, en redevenant libres, une telle secousse, qu’ils en sont morts.

J’entends dire : La tête conduit le corps. Est-elle bonne, le corps est bon. On se trompe : il ne suffit pas pour élever un édifice que le plus habile architecte en ait donné le plan et les dessins; il faut encore, pour l’exécution, des ouvriers capables de se bien impressionner de la grandeur du projet et d’entrer dans le sentiment de son auteur; des artistes de second et de troisième ordre, assortis à celui du premier, ou vous n’obtiendrez d’une grande pensée, qu’un résultat malheureux.

De même dans une grande administration. Une suffit pas que la tête conçoive largement. 11 faut au second rang, des gens qui aient du sens, de l’ampleur, assez pour entendre le plan, le corriger s’il est besoin, et que ceux-ci trouvent encore au-dessous d’eux des intelligences ouvertes, afin que les ordres qui tombent, de degré en degré, jusqu’à cette troupe qui exécute, lui arrivent bien transmis et ne perdent rien de ce qui doit concourir au succès de l’ensemble.

11 serait naturel qu’il en fût ainsi. Mais autre chose que la raison intervient, choisit, favorise ; et ce qui est bon, juste et raisonnable ne prévaut pas sur ce qui est intrigue, camaraderie ou caprice.

Quelle administration que celle où la raison serait toujours écoutée, la justice toujours respectée, où le droit aurait satisfaction, où le mérite serait aperçu!... Quelle influence elle exercerait sur les hommes et sur les choses, et notamment sur les mœurs publiques !

Que faudrait-il pour qu’une telle administration existât? un homme d’une volonté ferme, d’un esprit élevé, d’une grande activité, d’un génie résolu, et moins jaloux de sa tranquillité que d’attacher son nom à ce chef-d’œuvre inconnu.

Je puis croire qu’un grand fonctionnaire, qui a de hauts talents, joindrait une volonté assez ferme pour ne subir aucune inüuence et qui choisirait toujours, pour le placer dans un poste quelconque, celui que son mérite, sa conduite et son ancienneté recommanderaient à sa justice, donnerait par cela seul, à son administration, une telle force d’action, un caractère de moralité tel, qu’aucune autre ne lui pourrait être comparée ; mais si je me représente combien il lui faudrait soutenir de petits combats, à combien de fortes influences il lui faudrait résister, combien il lui faudrait supporter de taquineries de toutes sortes, de combien de ridicules obsessions il lui faudrait triompher, je me demande alors où l’on pourrait trouver un homme de cette rare complexion, qui, pour persévérer dans l’accomplissement de ce rude travail, ne trouverait d’appui que dans la conviction qu’il donne un grand exemple de justice et de moralité, tandis que de tous côtés on publierait qu’il n’en est rien, qu’il est atteint de monomanie, et que cela serait cru peut-être, et répété, par ceux-là mômes à qui sa résolution devrait profiter.

On cherche cet homme, et s’il est si difficile à ren-

208 HOS IDÉESj NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.

contrer, c’est qu’il lui faudrait une nature exceptionnelle et que chez lui le sentiment, disons plus, la passion de la justice, dominât tous les autres sentiments, toutes les autres passions.

Attaquer la probité ou la moralité des puissants, ce n’est, le plus souvent, qu’une tactique de guerre et qui n'est ni la meilleure, ni la plus loyale : c’est le travail des petits esprits, remués par les sentiments les plus bas.

Peu de gens se doutent que l’on aurait beaucoup fait pour inspirer l’esprit de justice, si l’on décidait que les services sont personnels, que cela fût bien établi dans nos mœurs, et que le fils, le frère ou le neveu de celui qui s’est élevé par son mérite, ou qui s’est signalé par quelque grande action, ne sont pas, pour cela, dans une position meilleure et qui doive déterminer la faveur.

Il y a des choses que l’on sollicite auxquelles on n’a nul droit, et qui seraient d’avance repoussées si l’on employait pour les demander le mot qui leur convient, mais qui, demandées sous un nom plus doux, ne causent point de répugnance et se voient souvent accueillies. Qui voudrait écrire : J’attends cette injustice de votre haute protection ? Écrivez : cette faveur, à la bonne heure. La faveur est une forme de l’injustice , mais elle suppose le pouvoir, elle ne comporte rien d’odieux et elle intéresse l’amour-propre. Ajoutez , si vous le voulez : Dieu a dit ; Que la lumière soit ; et elle

fut. Ah ! monseigneur, imitez Dieu, dites ; Qu’il soit 1... et je serai.

L’injustice est le pain quotidien des parents et amis de tout homme puissant; mais aucun de ces derniers ne consent à Être injuste. Si vous voulez qu’une injustice passe, habillez-la de satin- blanc et de rubans roses ; appelez-la d’un nom qui montre seulement l’autorité du protecteur : une faveur, une grâce, un bienfait. Il voudra justifier cette grande opinion que vous avez de son crédit, et l’on peut se décider au rôle de bienfaiteur.

La faveur, pour l’homme en place, c’est le thermomètre où chacun juge de son influence ; on en compte les degrés, et la considération dont on l’entoure augmente ou diminue, selon que la liqueur monte ou descend : vous qui ne méritez rien et qui pouvez tout obtenir, soyez au moins d’habiles solliciteurs.

Le mérite végète dans les moyens emplois , où sa complexion nuit à sa fortune. Il a un vice qui le neutralise : il se respecte. Il n’est ni obséquieux, ni complaisant, ni bas ; il ignore l’art de se faire petit à propos et d’essuyer une rebuffade; jamais il ne vient, le chapeau à la main, mendier ce qui lui est dû. Il faudrait descendre de son fauteuil où sont tant de gens qui demandent tout, suppliant, congratulant, pour aller à lui, qui ne demande rien, el- dont rien, dans son attitude ou son silence, n’a la saveur d’une supplique.

Deux conditions permettraient au mérite de parvenir

aussi vite et aussi bien que le plus habile, et par là, le plus détestable intrigant : la première, que l’on s’occupât de lui, qu’il fût aperçu et compris ; la seconde , qu’étant compris, il n’offusquât personne et que personne n’eût intérêt à l’écarter.

J’ai connu un centenaire, homme de bien, qui assurait qu’une fois en sa vie, il avait vu la réunion de ces conditions et le phénomène se produire : ce qu’il a vu se peut revoir, et je ne dis rien qui ne soit possible et raisonnable.

Un employé n’est pas chez lui, avec sa famille et ses amis, ce qu’il est dans son bureau, avec ses supérieurs et ses égaux. Il est au dehors, comme tout le monde , bon ou mauvais, à peu près dans son naturel ; pour bien juger de son caractère, c’est là qu’il le faudrait observer. Au dedans il est tout autre : a-t-il passé le seuil de la porte, il a son masque, il est travesti ; il échange avec tel ou tel, qu’il n’aime pas et dont il n’est pas aimé, de petits sourires qui ne sont pas sincères , mais qui sont gracieux : on se salue de la main ou l’on se donne du chapeau, le tout sans préjudicier à la petite haine que l’on se porte réciproquement. S’aborde-t-on, on mesure ses mots, on est sur ses gardes, et après s’ôtre dit des riens, on se sépare content de soi, si de part et d’autre on est assuré de n’avoir laissé échapper le plus petit mot dont son cher collègue , au besoin, puisse s’armer et faire son profit.

C’est une bonne fortune pour un commis, si, arrivant à l’heure précise, il peut être aperçu de son supérieur qu’il salue de manière à être bien vu ; au contraire, l’heure est-elle passée, il se glisse, en se mouchant, et il disparaît comme une ombre.

Si le bruit court d’une vacance , que de cœurs qui battent, que de têtes qui travaillent, que de démarches !... Il y a recrudescence de compliments, de caresses, de sourires , non-seulement au supérieur, mais encore à tous ceux qui l’entourent de qui on espère tirer quelque avantage. C’est le beau temps du garçon de bureau : on descend jusqu’à lui, on lui parle avec intérêt, on veut savoir comme il se porte, et selon ce qu’il répond, ou l’on se'réjouit, ou l’on s’alarme : ces gens-là, quand ils s’en mêlent, coulent si habilement une lettre sur un bureau et de façon qu’elle soit lue dans le bon moment!... Chacun se loue, pendant ces jours-là, des dispositions bienveillantes de tous tes solliciteurs ; jusqu’au chien du maître, il y gagne souvent, outre les care.<;ses, un collier plus riche, plus léger, et dont l’avantage est de conserver mieux son poil.

On reconnaît à tout celte espérance qui agite les esprits; le va-et-vient est plus actif, on se recherche et l’on s’aborde avec un empressement inaccoutumé et dont la curiosité est le motif : Il parait, dit l’un avec mystère, que c’est Julien qui passe. 11 est vrai qu’il n’en sait rien, mais il jette un nom pour qu'on le démente

et qu’on lui apprenne s’il est sur les rangs ou si quelque autre a des chances ; et chacun use de détours, de finesse, pour s’assurer qu’il est bien ou mal informé.

Le nom de l’heureux est enfin connu : c’est Victor, à qui, chacun ne pensant qu’à soi, personne n’avait pensé. Les esprits s’aigrissent, on se plaint, il n’est bruit que du mauvais choix que l’on vient de faire : Il n’a point ceci, il lui faudrait cela; et souvent, il faut le dire, le choix est vraiment malheureux.

Il arrive pourtant d’éprouver de plus vives déceptions; on se demande qui va passer à l’emploi vacant. On nomme deux ou trois qui y ont des droits incontestables, et ce qui vaut mieux encore, incontestés. On affirme que c’est l’un de ceux-là et chacun donne son avis. Dans le même moment un inconnu va et vient dans les cours, monte, descend, remonte et attend dans l’antichambre. L’huissier l’appelle enfin, l’introduit, et bientôt on le voit reparaître avec l’air assuré d’une personne qui est sur son terrain. Il vous aborde en souriant et il vous traite de cher collègue ; il est nommé!... On se regarde avec des yeux étonnés et la bouche béante. Revenu de son étonnement, on se demande d’où vient cet intrus, d’où il est, quel il est, par où il est entré; si c’est par la porte, par la fenêtre ou par un soupirail de cave... On entend dire à l’un qu’il a rendu de grands services, à l’autre, qu’il a de hautes protections. Un troisième sait autre chose qu’il ne dit qu’à l’oreille; on rit et l’on croit comprendre; on de-

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vine juste quelquefois, souYent on se trompe; une administration a ses secrets, ses mystères, qu’il n’est ni prudent ni habile de vouloir pénétrer.

Je donne ce conseil aux petits et aux faibles : Consultez vos forces et laissez à d’autres le soin de remuer de certaines choses qui sont de poids et qui vous écraseraient.

Brennus compte parmi les plus anciens. Il a une valeur que l’on a remarquée : il est laborieux, assidu. Il a de l’aptitude et une conscience droite qui ne se dément pas. Sa douceur est proverbiale. Sa vie privée est régulière comme sa vie administrative. On ne 1e voit jamais parmi les solliciteurs incommodes. Il ne donne nul souci, nul ennui à ses supérieurs, qui n’entendent parler de lui que par ceux qui n’ont qu’à se louer de ses bons offices. Il y a plusieurs classes dans son emploi, il n’est pas de la première, et on ne le comprend pas dans la distribution des grâces. Est-ce justice, oubli ou insouciance? C’est un composé de ces trois choses. La justice veut être courtisée ; et puis elle est boiteuse, elle aime que l’on aille au-devant d’elle et qu’on l’aide à marcher. Cependant, Brennus, n’en doutez pas, elle arrivera chez vous qui la négligez et elle vous dira : Me voilà; j’arrive un peu tard, mon ami, mais c’est votre faute; et elle dira vrai. Considérant les hommes comme ils sont, ajoutera-t-elle, leur ardeur pour ce qui les touche, leur indifférence pour les intérêts d’autrui, vous ne deviez pas vous borner à avoir

du mérite et des vertus ; il fallait monter sur les toits et crier : J’ai du mérite ! j’ai des vertus!... ou prier vos amis de le crier pour vous; on se serait souvenu plus tôt que vous existez.

Il y a des gens chez qui le désir de paraître influents est une véritable manie. Olof est l’un de ces maniaques et sa maladie est à l’état chronique; c’est un incurable. Il ne peut rien arriver de bien à personne, qu’il ne se pose comme cause première ou déterminante et qu’il ne prétende à toutes sortes d’égards. C’est à lui que Morino doit son ruban, Fariol d’être réintégré, et Nelcius le mariage qu’il vient de faire; il veut être un poids dans toutes les balances. Êtes-vous choisi , il vous dit : Je le savais, avec cet air d’importance qui veut dire : J’y suis pour quelque chose. Si un jour de fête ou de grande revue où il doit paraître, le soleil se lève radieux, si le ciel est pur, si l’air est frais, il souffrira que vous lui disiez qu’il a une étoile et que c’est pour lui que le temps est beau !

Il arrive à l’homme tenant un rang considérable, et j’ose dire môme au plus habile, de se tromper comme les autres hommes. Tous en conviennent d’une manière générale comme d’un tort qui tient à l’imperfection de notre nature; néanmoins, qu’à un homme haut placé, jouissant d’une grande réputation d’habileté, il arrive de se tromper, et qu’il en convienne, voilà une vertu rare et que lanterne en main un Diogène nouveau peut

chercher dans une moderne Athènes ; il ne lui faut que du temps à perdre.

Un habile sent, une affaire étant manquée, ce qu’il fallait faire pour qu’elle réussît et il feint de s’étonner qu’on ne l’ait pas fait. Il veut insinuer, par là, que ses ordres ont été mal compris. A quoi bon vous défendre? Qu’avez- vous à dire? Que vous avez exécuté vos ordres à la lettre? A qui l’allez-vous dire? Quel effet pensez-vous produire?... Vous avez à faire quelque chose de plus sensé et que l’on comprendra : consentez à n’ôtre qu’un sot.

Varios paraît capable, il ne manque, non plus qu’un autre, d’amour-propre et de vanité; avec cela, c’est pour lui une chose trop forte que d’avoir seul une opinion ; qu’un habile émette un bon avis, il en sent et il sait en faire sentir aux autres la valeur et la portée; mais de penser seul, de se prononcer le premier ou d’agir quand il s’est prononcé, c’est une hardiesse dont il est incapable.

On connaît un homme qui s’annonce bien, on lui accorde un certain mérite et l’on s’étonne de voir qu’il n’avance pas, on crie à l’injustice. C’est quelquefois un Varios, il ne pense qu’après les autres ; sa place est derrière et on l’y laisse.

Vous aurez beau dire : les arbres les plus grands et les plus forts, comme les plus petits et les plus faibles, ont leur fruit de choix et leur fretin ; ceux qui sont élèvés ne vous accorderont pas que les petits puissent

avoir de bonnes inspirations ; ils croient en avoir le monopole.

Un esprit juste et droit surgit-il , on le remarque. Brille-t-il, on le jalouse. En face on lui rit, on le flatte. Derrière on l’attaque, on le diminue; on ne veut pas sa perte, mais le fixer où il est. Le bruit ferait la lumière, on préfère celte longue suite de petites machi-

' nations bien conduites qui agissent sur l’esprit du maître, à son insu, et sans que la victime y songe : l’homme qui se respecte n’a pas recours à ces ressources de mauvais aloi, il ne les soupçonne même pas; on le sait et l’on en profite.

Si l’on ne le voyait avec ses deux yeux, et après s’ètre assuré que l’on est bien éveillé, qui pourrait s’imaginer que le talent et la vertu fussent si facilement obscurcis, et qu’il fût si aisé au vice et à la sottise de s’établir dans les positions qui leur appartiennent?

Je dirais ; c’est l’image de ces nuages qui s’amassent, se rompent, vont grossir les ruisseaux et laissent ensuite le champ libre au soleil, si l’on ne voyait de ces éclipses, partielles d’abord, se compliquer ensuite et devenir totales.

Il faut tant de courage et de persévérance pour s’élever par son seul mérite, qu’aucun n’y parviendrait sans l’illusion; c’est-à-dire si les honneurs, la fortune et les dignités, avant de les posséder, se pouvaient toucher et estimer ce qu’ils valent.

Et lorsque arrivé au sommet, l’illusion a disparu, la

D’UNE GRANDE ADMINlSTRi\TION PUBLIQUE. 307

honte de descendre est si grande, que pour s’y résoudre, il faut plus de sagesse qu’il n’a fallu de courage et de volonté pour monter. Aussi n’en voit-on guère d’exemples : on ne descend pas, on tombe. Ou s’il arrive à aucun de descendre, observez : c’est moins le fait de la sagesse que de la fatigue ou du dégoût; il est plus misanthrope que sage.

Je dis à un jeune homme que le caprice élève et qui commande à son aîné, ou à son maître en savoir et en expérience, qu’il lui doit plus que des égards.

Quelle que soit d’ailleurs la valeur d’un homme qui a qualité de chef, s'il n’est estimé et respecté de ses subordonnés, c’est la marque certaine de son incapacité à commander.

Un simple commis peut briller dans la condition obscure où il est, on s’y trompe, on l’élève, et le voilà non-seulement inutile, mais dangereux. Il se lève le lendemain avec un visage 'empreint de l’importance qu’il se croit, il dédaigne ses camarades d’hier; il ne rit plus, il médite. Il met sérieusement un prix aux sottises qui lui passent par la tête, les soumet, et tout est fini pour lui; il n’ira pas plus loin. Mais pendant que cette résolution se place inébranlable dans l’esprit de son supérieur, l’illusion fait passer dans le sien des rêves étranges; qui sait s’il ne se voit appelé un jour à gouverner l’État? Au moins est-il vrai qu’il est désormais incapable du redevenir le passable commis qu’il

était hier. Il ne lui reste plus, pour se soutenir, et j’ose dire pour prospérer, que de se tenir au service de la calomnie, ouvrier de mauvaises œuvres, métier abominable, qui fait tout à la fois son humiliation et le tort de ceux qui l’écoutent.

Un homme de valeur peut se plaire dans une position qu’il juge convenable. Il ne songe qu’à s’y tenir comme il convient et à s’y voir entouré de la considération qu’il croit due à sa position. Il vivrait toujours ainsi, heureux, tranquille, sans autre ambition qui le puisse tourmenter; mais on lui donne un nouveau collègue, on le lui nomme, il le connaît, et il éprouve un soudain mépris pour ses fonctions. Il ne peut plus douter du peu d’estime que l’on accorde à son emploi; tout est changé pour lui et il pense à s’en démettre; il devient remuant, il veut monter ou se retirer; il veut l’un ou l’autre invinciblement, car il s’agit pour lui de faire cesser une égalité qu’il regarde comme une atteinte à sa dignité.

Avoir les mêmes intérêts à une même chose et les mômes raisons pour la soutenir; faire métier de s’estimer réciproquement; se faire l’appui les uns des autres; former comme une famille où tous agissent comme un seul, cela s’appelle l’esprit de corps. Il serait si naturel et si fort dans l’intérêt de chacun qu’il régnât dans une administration , qu’un grand étonnement pour ceux qui vivent ailleurs, sera d’apprendre qu’il

D’UNE GÜANDE ADMINISïllATlON PUBLIQUE. 309

n’existe pas et surtout qu’il ne peut pas exister. S’il existait, ne ferait-on rien pour le détruire? Tant de gens s’aimant, s’aidant; tant de volontés rayonnant vers un luûme but : quelle ressource pour le bon droit et la justice! mais quel empêchement pour la faveur!

Craindre l’esprit de corps, c’est comprendre sa puissjince; s’en rapporter à la complexion des hommes pour en éviter l’effet, c’est faire assez.

Continuez donc de vous nuire, et toutefois, pauvres gens, preuez-y garde : ce qui touche autrui va bien souvent !» votre adresse. Abritez au moins vos petites haines sous un air de bienveillance : BuiTin vient de tomber, ses services valent bien les vôtres, que ne dites-vous; On l’a traité sévèrement? Soyez moins habiles à trouver les raisons qui peuvent expliquer sa chute cl un peu plus à trouver celles qui pouvaient l’empécher. Ayez moins d’esprit, j’entends de celui qui nuit. Vos railleries ne sont pas seulement cruelles, elles sont imprudentes : savez-veus ce que l’on prépare contre vous? Allons ! ne soyez pas méchants à votre préjudice, gardez une attitude dont vos amis puissent tirer avantage au jour de votre disgrâce.

L’ambition est une surexcitation d’un sentiment vrai ou faux, bon ou mauvais, d’où il suit que l’ambition affecte dilférents caractères : elle est noble, ou elle est basse; elle est détesUible, elle est folle, ou elle est louable, elle est légitime. 11 semble^ qu’elle sied à de cer-

tains sujets et qu’elle grimace chez certains autres. Si elle a une mesure, ou commence-t-elle? où doit-elle commencer? H n’y en a pas de règle : pourquoi nous étonner de l’agitation des derniers subalternes? Quelques-uns se comparent à de certaines gens au-dessous d’eux que la faveur a placés au-dessus ; ils se redressent, et le menton sur leur tête, ils rient, ils se moquent ou ils crient à l’injustice. Quel remède à cela? Laisser parler la justice avant la faveur ? Mais si ce moyen si simple n’est pas possible dans la pratique, il faut laisser à ceux qui en souffrent le droit de se plaindre, et un peu celui d’en rire.

Valdoni est un cœur antique. Quel dévouement pour ses supérieurs, surtout pour l’un d’eux, celui que vous connaissez, que vous approchez et duquel dépend son avancement ! Qu’il est beau et entraînant quand il dit : J’aime mon chef, je lui suis dévoué, ma vie lui appartient ; pour lui j’irais me jeter dans le feu ou dans l’eau !... Dans l’eau, s’il nage, je le veux bien, mais dans le feu, quelle abnégation !

Valdoni parviendra-t-il? On a vu de ces grands dévouements faire la fortune d’un hypocrite.

Bravo, Lazios, vous voilà de l’état-major : de si bas, monter si haut et si vite, cela vaut que l’on vous complimente. De vous au maître il n’y a plus qu’une coudée, cela suffit, vous serez recherché, embrassé. Mais pourquoi paraître tout enflé ? Vjotre fortune étonnerait-elle votre mérite? D’où vient que votre démarche est autre

et qu’il semble que vous marchiez moins avec vos jambes qu’avec vos épaules? Pourquoi abattre votre chapeau sur vos yeux comme pour leur cacher le soleil, votre rival ? Pourquoi vous négliger, môme dans les choses qui sont de propreté? Craignez vous, si l’on vous voyait décemment coiffé, brossé, rasé et ta démarche naturelle, que l’on osût inférer que vous n’avez ni de nombreuses , ni de graves occupations? Croyez-moi, Lazios, c’est une maigre ressource que le ridicule pour obliger les gens à nous remarquer.

Je rencontre Fardoni dans une cour et je l’aborde : Quelle heure est-il? — Assez bien, et vous-môme? — Je l’observe et je m’aperçois qu’il est préoccupé. 11 a les yeux fixés sur une croisée ; qui peut attacher là ses regards et le jeter dans une si grande distraction ? J’y vois paraître son chef, et Fardoni, qui le guettait, se décoiffe, salue, sourit, se ploie, se reptoie; puis salue, sourit, se ploie et se reploie encore, et cela fait, recommence. Je prends lentement mon mouchoir et me mouche, plus lentement ensuite ma tabatière et je prise. Croyant après cela ses civilités faites, je reprends : Quelle heure est-il? — Vous ôtes bien bon ; elle a été un peu souffrante, mais elle va mieux... Je reconnais qu’en ellét il n’a point fini. 11 y a encore les petits saints et les petits sourires à quoi il travaille, et j’attends. Il allait lermim^' quand son chef tourne le dos et disparaît : Fardoni a salué, trop bas peut-être et trop longtemps, toutefois il

se relire conlenl el en sautillant; il est à moi maintenant, je saurai l’heure.

Les flatteurs et les sols ne sont jamais eux : dans ce qu’ils disent, dans leurs gestes, dans leurs grimaces, ils laissent toujours reconnaître les idées et les manières de ceux à la fortune desquels ils sont attachés ; mimeurs d’autant plus fatigants qu’ils ne sont que de mauvaises copies d’originaux souvent assez médiocres. Le climat des administrations convient à l’espèce; elle s’y développe et y prospère aussi beaucoup mieux qu’ailleurs.

Ne plaignons pas la sottise de bon aloi, je veux dire celle qui n’est ni rusée, ni méchante; un imbécile de la bonne trempe est toujours disposé à l’admiration; il lui suffit que vous le commandiez pour qu’il tombe dans l’étonnement de votre mérite et qu’il en parle à tout le monde avec une chaleur qui éveille, si peu que ce soit, l’attention à votre endroit. Par ce côlé-là justement, il est de ceux qui plaisent el dont on ne se fatigue guère ; on passe sur certains vices, on se l’attache, on lui trouve un certain tact, une certaine dose de jugement; on y ajoute un peu chaque jour et l’on arrive à lui reconnaître du sens et de l’esprit. On dit qu’il le faut bien observer, que c’est une nature fine, délicate, sous une enveloppe moutonnière; on l’aime el on feint de l’estimer, pour donner une valeur moins douteuse à son admiration : c’est le mot de ce mystère qui existe entre Marsius et son chef et que vous cherchez à pénétrer.

d’l'ne grande administration publique. 313

Je veux le dire ceux que ce point touche : Soyez prudents avec un Marsins, ne l’élevez pas, évitez de parler devant lui de l’esprit que vous lui prêtez et que vous voulez qu'on lui croie, si vous tenez à conserver votre prôneur : car si peu que vous lui en accordiez, s’il le sait, il cessera de vous admirer pour s’admirer lui-même.

Falacius sait sa grammaire sur le bout de son doigt, ' il se déclare puriste et il s’est mis en cette réputation.

Il revoyait les ouvrages de M. V. de M. X., il les complétait. Il a l’habitude de ces choses-là; il a tant corrigé 1 Soumettez-lui votre travail, c’est l’affaire d’un instant, un coup d’œil lui suffit; prenez le temps d’éternuer et il a fini. Votre orthographe est irréprochable, vos phrases sont bien construites, le tour en est vif, les expressions convenables, tout cela vit, tout cela remue?

A. la bonne heure, mais tout n’est pas dit : il vous attend à la ponctuation. Elle est régulière? Alors il ferme la panse d’un A que vous avez laissée ouverte, il allonge la queue d’une virgule qui est restée dans votre plume, il marque un point qui est trop pâle et il vous rend votre travail : Allez, vous dit-il, c’est complet.

Je prends la permission de vous le dire, messieurs les commis, vous n’ôtes ni fort utiles, ni gens de conséquence. Savez-vous ce que vous êtes sans vous en douter, ni le vouloir? Vous êtes malfaisants. C’est vous qui avez donné à la bureaucratie française cet injuste renom d’insolence qu’elle a dans le monde et qui êtes

314 NOS IDÉES, NOS MœURS, NOS CARACTÈRES.

la cause de ce mot : « Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints. » Pourquoi recevoir avec cette hauteur blessante qui n’apparlient à personne, surtout à vous? Ayez moins de carrure et plus de dignité; à tout cela, je ne verrais d’autre mal que le ridicule, s’il n’arrivait à personne de vous prendre au sérieux, de s’interdire à vos grands airs et de demeurer incapable d’expliquer l’affaire pour laquelle on venait près de vous; mais cela arrive, et je vous l’ai dit, vous ôtes malfaisants.

La présence d’esprit d’un simple commis a-t-elle jamais sauvé la réputation d’babilelé d’un grand fonctionnaire, ou son courage îi-t-il rendu un service d’un ordre plus élevé et qui aille à garantir l’État ? Quelquesuns le disent et ils ajoutent que cela est arrivé : j’affirme qu’il n’en est l ien. Il importe de ne pas laisser croire que la réputation d’habileté du maître soit jamais suspendue à ce fil, ou qu’il arrive à la société cette fâcheuse chose de voir sa tranquillité dépendre, môme par hasard, d’une circonstance aussi fragile^ Dans tous les cas, un subalterne doit à son supérieur respect, dévouement, obéissance, et chaque citoyen doit davantage à son pays.

Le chef d’une grande administration publique exerce un genre de juridiction sur l’ensemble de son personnel : c’est un point délicat qui veut du calme, de la réflexion et la pleine maturité du jugement. Il y a trois degrés dans les punitions : la réprimande, la suspen-

Dioilized b'

sion et la révocation, avec ou sans tempérament. Les ternies extrêmes se peuvent justifier par les faits ; en est-il de même de la suspension avec retenue du traitement?

La réprimande et la révocation entrent de droit dans les moyens naturels de sauvegarder la dignité compromise ou perdue : la réprimande punit, ou mieux, elle corrige ; on y peut revenir. La révocation ne corrige pas, elle supprime; on n’y revient pas. Mais la suspension avec retenue du traitement, que fait-elle? A-t-elle sa raison d’ètre ?

L’homme privé ne vous appartient pas, et la suspension le frappe dans ses intérêts privés, là justement où il ne vous est pas permis d’apporter le trouble. Il peut manquer à ses engagements, abîme pour lui h votre point de vue, et c’est vous qui l’y faites tomber; au moins faudrait-il le frapper seul, et vous atteignez la famille, qui échappe absolumentà votre juridiction. Ici donc la suspension met le pied sur un terrain interdit à votre action; elle fait plus, elle est injuste en frappant le môme coup sur le pauvre et sur celui qui est aisé, sans tenir compte du résultat toiit différent, c’està-dire funeste pour le premier, insensible pour le second.

Est-ce le fonctionnaire seulement que vous avez en vue? C’est votre droit. Mais il y faut bien réfléchir; le sens vrai de la punition est exclusif, il ne peut intéresser que celui-là seul qui l’a encourue. Or, la suspension, en

abaissant et déconsidérant le fonctionnaire, réagit naturellement sur la fonction, et par ce côté moral touche tous les autres et vous-même ; car je vais plus loin et je dis qu’elle vous atteint dans ce caractère qui participe du vôtre, qui en est une réduction; et la réduction ne peut paraître mauvaise sans faire naître l’idée d’une imperfection quelconque dans le modèle. Quoi ! c’est l’homme qui parle en votre nom, qui agit sous votre propre influence, que vous montrez à ses agents et à ses administrés, marqué par vous-même de ce cachet d’indignité? et j’ajoute sans qu’ils en connaissent 1a cause, souvent bien mince, mais qu’ils s’exagéreront, tant ils sont pénétrés de la gravité de cette mesure. Vous donnez cette prise sur eux et vous vous croyez désintéressé ? Ne vous abusez pas : on n’abaisse pas les fonctions des délégués sans diminuer celle qui les prime.

Si nous supposons un instant que tous sont sous le coup de la suspension, ne sentez-vous pas que vous êtes en cause? ne voyez-vous pas que vous n’êtes plus que le centre d’un cercle vicié? Je veux qu’il n’y en ait que le quart, que le huitième, vous les avez réintégrés, c’est-à-dire qu’ainsi flétris par vous-même, vous les avez reconnus dignes de reprendre votre délégation : est-ce que, dans ce cas, vous n’êtes pas un peu suspect de légèreté, d’imprévoyance? Puisque vous deviez les remettre en vue, pourquoi les amoindrir? pourquoi diminuer le respect et la force dont ils ont besoin? Si la suspension n’est pas, dans votre esprit, une flétrissure.

son effet va contre votre intention, et il faut la supprimer; si elle est telle, au contraire, elle vous atteint à certains égards et elle ne peut être raainfenue.

Je crois qu’il n’y a qu’une punition qui soit raisonnable, qui est la réprimande, et elle suffit pleinement pour diriger des hommes de cœur : si vous dites ^ue tous ne sont pas tels, faites-en la preuve. Mais si vous la faites, on va s’en prendre à vous, qui les avez choisis ou qui les avez maintenus. Vous ne pouvez pas sortir

de cette impasse.

Concluons ;

La réprimande a son nom, sa qualité : c’est une correction.

La révocation, de môme, c’est un acte de force majeure, ce n’est pas une correction, c’est une exécution.

La suspension est une erreur, elle périt par tous les côtés où l’on se prend à l’examiner : elle ne corrige pas, elle irrite; elle ne relève pas, elle abaisse; elle provoque plus le dédain que le respect; elle inspire plus de colère que de soumission. Elle ne fortifie pas le corps, elle l’inquiète, elle le décourage; elle fait enfin comme le forgeron qui frappe à faux et qui gâte au lieu de perfectionner.

Les fonctionnaires ont un caractère qui est déterminé par la loi. Ils reçoivent de l’autorité supérieure une délégation qui les constitue ses représentants; à ce titre, il n’y a considération dont le chef ne doive vouloir les sentir entourés, son intérêt propre y est mis en

3i8 NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.

jeu : le second ne saurait être si couvert de l’estime et du respect publics, qu’une plus grande estime et qu’un plus grand respect ne remontent naturellement au premier; et par contre, l’autorité du délégué ne saurait être enveloppée dans un sentiment d’indignité, sî^s qu’en môme temps une nuance de ce sentiment ne revienne, si légère qu’elle soit, à la source : si haut et si purs que vous soyez, vous qui déléguez une part de votre autorité, ne vous faites pas illusion là-dessus; il y a solidarité. Vos délégués sont votre talon d’Achille : le fluide de l’estime publique est comme le fluide électrique qui retourne à sa source par ses conducteurs naturels. Vous devez y penser quand vous faites un choix, et votre choix fait, vous vous devez à vous-mômes de veiller à ce que la considération s’y amasse et, pour l’y attirer, de montrer que la vôtre y est fixée.

Je prends autorité de mon âge et de mon expérience et j’ose vous le dire, à vous qui assumez toute la responsabilité : prenez garde, vous ôtes un bouclier; ne vous laissez pas conseiller par quelques-uns Tamoindrissement de quelques autres ; ils croient grandir par là et faire l’ombre sur eux. Tout ce qui se fait de bon vous est disputé, il en est autrement de tout ce qui se fait de mauvais. Toute inhabileté, toute faute, toute injustice, s’appelle de votre nom et vous est attribuée par ceux-là mômes à qui revient le mérite de l’invention : s’il y a éloges et reconnaissance, ils font leur part ; au contraire, s’il y a blâme ou ressentiment, ils s’en lavent

les mains ; ils vous abandonnent tout. Je vous l’ai dit ailleurs : appréciez, jugez, sachez vous décider par vous-mêmes, non par autrui.

Si j’avais un fils de vingt ans que je voulusse placer dans une grande administration publique, cela étant possible, car c’est une grâce rare, sans appui, grandes sollicitations et révérences, mais étant donné que je saurais faire le nécessaire, s’agissant de mon fils à produire, voici simplement ce que je lui dirais, le malin au lever et le soir au coucher, jusqu’à ce qu’il fût bien pénétré du tout et qu’il le sût par cœur;

Mon fils, te voilà en place. J’espère qu’avec le temps, de l’activité, du zèle, de l’honneur surtout et Dieu aidant, tu parviendras à le caser convenablement dans le monde. Je ne fais que l’espérer, même faiblement, car le zèle, l’activité, la noblesse du cœur, l’élévation de l’cspril, tout cela est peu de chose, et si peu qu’il n’en faut rien attendre, si tu n’es protégé par quelque circonstance heureuse, le hasard ou le caprice. Il y a des habiletés qui provoquent les hasards heureux; tu ne passeras pas par là, c’est le chemin des vilaines gens.

Des choses se passeront, dont tu seras témoin, que grâce à ton âge et à la candeur de ton âme, tu ne peux môme pas soupçonner. Tu verras des gens complaisants, flatteurs, menteurs, d’autres qui sont méchants, noyer leur cœur dans le fiel de tous ces instincts malheureux , et quelques-uns s’élever par ces moyens jus-

qu’à la fortune. Tu ne te laisseras pas séduire à ces succès que la morale réprouve et qui, tôt ou tard, ne servent à ceux qui les obtiennent qu’à tomber de plus haut et plus bas. Tu resteras honnête, et méditant de cette hauteur sur toutes ces humiliations, tu ressentiras des joies intimes, et tu trouveras des forces secrètes qui t’aideront à vivre heureux dans la bonne voie et à y mourir tranquille.

Tu entendras des gens sans mérite parler haut de leurs talents, de leur savoir, devant ceux qui ont réellement des talents, du savoir, et qui n’en parlent jamais : ce sont ces derniers que tu prendras pour exemple, la modestie étant une vertu qui nous fait aimer, même de ceux qui sont jaloux de nos mérites, tandis que la vanité, la présomption, l’orgueil, finissent toujours par nous faire mépriser, même de ceux qui font profession de nous aimer.

Tu seras doux et humble de cœur, jusqu’au point où la douceur et l’humilité changent de nom : c’est aller au delà du bon et en sortir, c’est môme donner un mauvais exemple, que de consentir à passer pour un sot avec des qualités respectables ; elles doivent, au contraire, nous faire remarquer assez pour faire envie et que l’on vise à nous imiter.

Si lu deviens un homme supérieur et que le hasard t’élève, tu connaîtras ce que tu vaux, la mesure de l’estime que tu mérites et que l’on te porte, si le faible t’approche sans crainte, môme avec plaisir, et que

dans l’occasion, il ose chercher près de toi un appui et des conseils.

C’est tout ce qu’à vingt ans j’oserais dire à mon fils, dans la crainte de lui faire perdre trop jeune toutes ses illusions; et ne voulant pas le décourager, je me garderais surtout de lui montrer ce caractère affreux, rôdant partout dans les administrations, dont à bon droit chacun a peur et s’éloigne : cet être à face humaine, à l’extérieur gracieux et poli, qui vous recherche, vous sourit, vous flatte, et fait si bien qu’il tire de vous un geste, un mot de mécontentement contre vos supérieurs, un rien dont il abuse, qu’il allonge et façonne à son gré, auquel il donne une forme horrible , et qu’il va ensuite livrer pour un sourire. Il sait ce qu’il fait et comme il écrit : que l’on croie la moitié, le quart, moins que cela, de ce qu’il a rapporté, et vous ôtes compromis!... Son nom, je ne le saurais dire, ni celui qui lui convient, mais en attendant que Pon m’en donne un disant plus que ces trois mots ensemble : bassesse, lâcheté, infamie, je le nomme un monstre!...

A vingt-cinq ans, lorsque mon fils aurait acquis quelque expérience des hommes et des choses, voici ce que j’ajouterais à mes premières leçons :

On entend dire d’un hbmme qu’il est le meilleur et le plus juste qui soit; d’un autre, qu’il est le plus grand criminel que l’on ait jamais vu : c’est là le résultat ordinaire de l’exagération chez les esprits communs. Un homme est fort rarement le terme dernier de la vertu,

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comme du vice ou du crime. La vertu que l’on admire dans un sujet n’est souvent que le point de départ d’une vertu qui se montrera plus grande dans un autre, et qui, plus tard, sera elle-môme effacée par une troisième, qui ne sera pas encore la perfection; de même tel vice, ou tel crime, est bientôt effacé par un vice plus affreux et un plus grand crime : c’est la flatterie ou l’étonnement, qui fait dire d’un homme qu’il est la plus haute expression de la vertu, et c’est l’horreur que l’on éprouve pour le crime, qui nous fait dire de celui qui arrive à notre connaissance, qu’il est le plus grand que l’on ait commis.

Il y a donc des degrés, et le vice et la vertu seront toujours diversement jugés, et souvent mal; le bon jugement n’étant le mérite que du petit nombre.

Quelques-uns mettent le calomniateur sur le même plan que l’assassin, d’autres renchérissent et le veulent mettre plus bas encore; ils forcent les choses et ils tombent dans l’exagération, qui est un défaut de jugement.

Le législateur a pu penser raisonnablement que les hommes, en général, tiennent plus à leur vie qu’à leur honneur, qu’ils compromettent si légèrement, et il a cru sagement faire en protégeant l’une plus sérieusement que l’autre. Il a répondu, en agissant ainsi, à l’idée du plus grand nombre, en honorant, toutefois, celles des âmes plus délicates qui mettent le soin de leur honneur au-dessus de celui de leur vie.

Voilà le raisonnement qu’à vingt-cinq ans je ferais à mon fils. J’en demande pardon aux flatteurs d’abord, pour le point par où il les touche, et ensuite aux calomniateurs, pour le rapprochement qui s’y trouve entre eux et l’assassin; et je ne m’étonnerais pas que l’on me reprochât d’en avoir parlé à dessein dans ce chapitre qui traite d’une grande administration publique.

DU SUCCÈS

Dans le mouvement perpétuel des idées saines ou nuisibles , vastes ou bornées, comme dans le fougueux tourbillon des affaires Humaines, le succès est un effet donl’la cause est toujours plus ou moins naturelle ou forcée, plus ou moins noble ou commune, plus ou moins claire ou obscure : les rayons du soleil tombent sur un nuage, s’y brisent, s’y réfractent, et voilà l’arcen-ciel ; le nuage se déplace, sort des conditions favorables, et le phénomène disparaît. De même un certain dévouement, une petite découverte, un pamphlet, une chanson, un mot heureux, un rien, tombent au milieu d’une mode qui règne, ou d’une opinion publique qui s’étend ; ils surexcitent les esprits, la curiosité s’y attache, on les prône, on les exalte, et voilà le succès. La mode change, l’émotion s’apaise , elle sort

des conditions favorables, et le succès n’est plus ; seul le produit reste un phénomène qui remue et pousse les coureurs de fortune à la recherche d’une occasion nouvelle, et ils la rencontrent ; car le succès est comme l’enfant curieux et indiscret qui se môle et qui touche à tout ; on l’a vu môme sc mettre là où il n’y avait nul sujet ; car le succès est encore comme ces chiens qui manquent de flair et qui suivent le premier venu qui ne les cherche pas.

L’on voit des arbres, plantés dans un terrain bien exposé, donner des fruits exquis, et le môme arbre, dans des conditions moins heureuses, donner le môme fruit dans une qualité inférieure , et enfin le même arbre encore, dans la pire situation , le donner à cet état répugnant de n’avoir nulle saveur agréable et que nous rebutons, tandis que le premier, luxuriant et savoureux, fait notre admiration et nos délices ; on estime l’un, on méprise l’autre , et l’on apprend de ceux qui s’y entendent, que tout le mérite est dans la greffe, ou que les uns sont de plein-vent et les autres d’espalier ; c’est-à-dire que la qualité tient surtout aux soins qui leur ont été donnés et à la manière de les élever.

De môme on voit des hommes nourris en certains lieux exposés à la chaleur de la vérité, dont on a greffé le cœur sur la vertu, obtenir des succès qui sont la gloire de ieur nom, les délices de leur époque , et qui feront l’admiration des temps qui suivront. L’on en voit

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DU SUCCÈS

d’autres, chez qui la greffe a moins bien réussi, se remuer sans éclat et flotter dans des succès douteux ; puis d’autres enfin, qui sont de plein-vent, montrer comment ce même être, qu’on appelle homme , peut descendre jusqu’à ce degré d’abjection de n’avoir que des vices et de nous rebuter par les succès qu’il cherche, et qu’il trouve quelquefois, dans le bruit, l’extravagance et le désordre.

Le petit succès est comme la mouche éphémère qui ne voit pas deux aurores ; il bourdonne tout un jour et il meurt. Où finit la multitude des petits succès? lui connaît-on une limite? Sait-on un coin du globe que le soleil laisse toujours dans les ténèbres? de même quel homme est à l’abri d’un petit succès ?

La plus petite plainte a son petit écho, comme le plus petit fait a son petit retentissement. Le dénûment du mérite ou delà vertu, si indifférent à ceux qui dînent et qui se chauffent, est toujours aperçu par quelques-uns qu’il émeut et qui y compatissent. Il se fait autour de ces misères un petit bruit murmurant la tristesse de leur mansarde sur le palier de l’étage au-dessous ; de là il tombe, comme une balle morte, sur le pavé de la rue, où il rebondit, dans un dernier effort, jusque dans les maisons voisines : on les regarde passer, on va quelquefois jusqu’à les saluer; c’est le succès de la souffrance injuste, agissant sur des cœurs honnêtes ou provoquant la pitié de quelques bonnes âmes.

Trainez-vous avec des béquilles, ayez une infirmité

qui vous défigure et fasse de vous un monstre, vous aurez, un succès de compassion.

Au-dessus du petit succès, il y a le succès d’estime; il est la modeste couronne de l’artiste honnête , laborieux, sur qui ne descend pas l’étincelle d’en haut; il naît de la bienveillance raisonnable de quelques amis et de la générosité d’un public indulgent; car, si l’on a pu dire que dans l’art il n’est point de degré du médiocre au pire, il est vrai pourtant qu’il y a un médiocre consciencieux, estimable par là, et qui vaut mieux que le pire; un bon médiocre qui a une valeur relative. Le bon médiocre a des parties qui en sortent, par où il se distingue du mauvais. 11 occupe sur l’échelle des arts l’échelon immédiatement au-dessus du commun , et au-dessous de celui où commence le beau. Le génie peut trouver à prendre et à refaire dans le bon médiocre ; il n’y a rien dans le miSuvais.

L’art est comme la température, il commence à zéro. C’est de là que l’artiste part pour monter ou pour descendre : chaque degré de chaleur est un succès , comme chaque degré de froid est une chute; c’est ainsi qu’il s’élève, de succès en succès, jusqu’à la gloire, ou qu’il descend, de chute en chute, jusqu’au ridicule. , '

Il y a dans une fête publique un point qui attire plus particulièrement l’attention : ce ne sont ni les sauteurs, ni les théâtres, ni les marchands, mais celui où

DU SUCCÈS

l’on voit des hommes jeunes, ardents, lutter contre un obstacle, s’y déchirer les chairs et risquer de s’y rompre les os, pour atteindre une couronne où pendent des prix d’or et d’argent ; c’est le mât de cocagne. Deux mobiles remuent ceux qui s’y engagent : un petit succès d’amour-propre et un petit succès d’argent.

Cette couronne et ces prix fixés au faîte de ce grand arbre, raboté, poli, savonné, rendu d’un accès difficile, est une image réduite de la vie humaine où Dieu a écrit partout ; rien pour rien, rien sans peine; tout au talent, ou au travail, ou au courage ; et où Satan a ajouté : ou à l’audace, ou à la ruse, ou à la malice, ou à l’intrigue, ou à la bassesse.

La fortune ressemble à ce grand mât. Elle habite un mont au haut duquel on voit briller ses appâts ; c’est là que l’ambitieux pense à monter, comme le savant qui voit scintiller les étoiles à la voûte céleste, aspire à s’y élever. On y arrive par mille chemins différents, les uns droits, les autres tortueux; tous d’un accès difficile à la vertu. La masse s’y engage, celui-ci regardant où il met le pied, ne voulant arriver que sain et sauf, celuilà écrasant tout de son pas hardi au risque de s’y salir et de s’y déchirer : les sages restent en bas encourageant la marche prudente, s’indignant à tant de si pénibles et de si honteux efforts, pour un but qu’ils dédaignent; et la fortune, les yeux fermés, détache ses grelots qui tombent au hasard sur les chemins, accor-

dant ainsi au mérite ou à la folie, à la vertü ou au vice, ce succès toujours envié ou glorifié : le succès d’argent I

Le grand, l’immense succès d’argent, est tout à la fois la folie de notre temps, l’aiguillon de son génie, et le dernier mot de sa passion. L’homme qui obtient un tel succès exerce son empire sur tout ce qui vit, qui remue et qui pense ; sa renommée est européenne, que dis-je, elle est universelle! Il est prince à côté d’un princé, souverain à côté d’un souverain; celui-ci a sa couronne et il a la sienne. Nulle gloire ne se soutient devant sa hauteur; il les prime toutes, celle du savant, du poète,’ dü magistrat, du capitaine; qu’il passe au milieu d’eux devant la foule, c’est lui que l’on se montre et que tout le mondé regarde ; s’il n’est pas celui que l’on estime davantage, il est celui que l’on envie et dont on voudrait tenir la place.

L’immense succès d’argënt contient tous les succès. L’amoür-propre y trouve le succès d’esprit, d’admiration, de considération; et l’orgueil, le succès d’arrogance et d’autorité. Sa gloire pourtant serait d’én ajouter deux gue l’on néglige, que l’on ne compte pas, et dont il ne fait pas le sujet de son ambition ; je veux dire le succès d’amour et le succès d’estime. Il y en a peut-être des exemples, mais en général, il est rare que l’immense succès d’argent entre regretté dans son cercueil et qu’il repose dans Une tombe honorée.

Quand je devrais être seul de l’avis que j’oUyré iCi, jè

DU SUCCÈS

le dis net à la jeunesse : quelque cas que notre siècle fasse des richesses, quelque raison que l’on ait de tes aimer, considérant ce que l’on en peut tirer pour soi : une vie matérielle abondante, le cours facile de ses goûts et de ses passions, une indépendance relativCj qui donne à l’homme ses allures libres et lui permet de parler franc en tous lieux et devant tous ; n’ayant pas à s’embarrasser de plaire à qui le pousse, ni de composer avec les caprices, avec l’ignorance, la brutalité ou l’insolence d’un supérieur, malgré cela, je le veux crier à tue-tôte : si le siècle s’arrête au succès d’argent, s’il plante là sa tente et son drapeau, il s’égare ! L’homme est fait pour une marche plus noble et qui veut aller plus loin et s’élever plus haut : l’intelligence a des appétits plus délicats, elle tend vers une indépendance moins grossière, qu’elle tire d’un mérite plus solide; et le succès d’argent ne sera jamais qu’un succès secondaire. L’abondance, en ne développant que les appétits communs, éteint l’âme dans l’abrutissement de sa puissance véritable ; et de môme qu’un homme qui s’est usé dans un immense succès d’argent^ a perdu les voies de la charité en s’étouffant tout entier dans son égoïsme, de même ferait une nation qui s’userait aux seuls soins de sa richesse, et elle s’éteindrait, en s’abîmant, dans l’impuissance morale.

Art, commerce, industrie ; honneur, dignité, bonne foi, tout se transforme, se rétrécit et enfin disparaît sous la seule influence du succès d’argent pour livrer la

place aux empiriques, qui s’en emparent, s’y établissent, et ruinent, en les conspuant, le vrai, le beau, le bon et l’honnéte, contraints de céder au temps, à la vogue, de leur faire une concurrence de charlatans à charlatans, et d’obtenir comme eux, et à côté d’eux, ce prix qui est le but : le succès d’argent !

L’intelligence s’applique à tout : au grand, s’il règne, au petit, s’il est à la mode. Il s’agit d’être riche? Chacun alors met la sienne en œuvre : aux uns les grands moyens, aux autres les petits. Observez bien Empiricus. L’homme aime ses plaisirs, ses aises, et il fuit la fatigue. Il est passionné pour sa personne, il la caresse, il la choie ; ce que la vieillesse y montre d’usure le désole. Vous et vos pareils, qui ôtes éveillés, avides, et à la piste de ces petits succès qui rapportent et qui tirent un nom de la foule, voyez Blasius : il est riche et il s’ennuie, son teint passe, sa chevelure se dérobe, l’appétit s’en va, l’énergie fuit dans I3 paresse de ses sens. Que ne donnerait-il pas pour réparer ces injures, pour remédier à ces infirmités , et il y a tant de Blasius I II ne s’agit pas d’ouvrir les horizons religieux à cette âme qui dort obstinément dans la plus épaisse incrédulité, qui rampe terre à terre, et qui se croit un esprit fort ; qui refuse sa foi à la science sacrée et qui va la mettre dans vos remèdes ; je vous l’abandonne. C’est à vous qu’il appartient de l’exploiter : découvrez des plaisirs inconnus, inventez des mets qui réjouissent

DU SUCCÈS

son palais et soient doux à son ventre, trouvez une eau, une poudre, quelque chose qui rende la fraîcheur à son visage, qui fasse renaître les cheveux, ou qui en arrête la chute ; ou si vous ne trouvez rien, puisez dans la Seine, clarifiez cette eau, teignez-la, donnez-lui une odeur particulière, imaginez une forme neuve pour le flacon qui la contiendra, dorez-le, et allez crier sur les chemins, et écrivez sur les murs : Découverte infaillible! Jeunesse, énergie, virilité. On la trouve chez tous les pharmaciens, à Paris, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Pékin! Blasius a si grande envie de vous croire, il en essayera, et sa confiance durera assez longtemps pour en assurer l’écoulement et que vos poches se remplissent. Le moyen est vieux, mais les dupes se succèdent aussi nombreuses et aussi douces à manier, pourquoi le négliger? 11 y a trois instruments dont l’agrément constant attire la foule et sait la fixer : la trompette, les cymbales et Ja grosse caisse; le progrès en a modifié la forme, mais il n’en a pas détruit l’effet ; usez-en et appelez-les de leur nouveau nom : prospectus, réclame, publicité ; ayez, je ne dis pas un succès d’utilité, mais seulement un succès de vogue, c’est-à-dire d’argent, et votre nom seragrand, tout juste autant que votre fortune.

O Pratiquons la vertu, c’est tout : » vieille maxime, phrase usée ; Vauvenargues est de la primitive école. L’esprit à grandi, la morale s’est perfectionnée, le monde s’est réformé et le sublime a glissé dans une doctrine

Itoins Toide fit plus commode, et qui est celle-ci : Pratiquons le succès d’argent, c’est toUt.

Mais le succès d’argent, à qui le tumulte du monde le promet-il ? Est-ce au génie, au travail, à l’utilité élevée? Oui, quelquefois. Mais à la ruse, à la finesse, à la duplicité, à l’intrigüe, au charlatanisme, souvent, trop souvent, et c’est par tin sentimelit de respect pour les honnêtes gens, qui croient à la justice, et qui de l’exception font la règle, que je n’ai pas voulu dire : toujours.

Il plaît aux bons esprits, comme aüx grandes vertus et aux grands courages, de travailler en vue d’un succès qui place leur nom dans le cadre qui leur convient. Ils font tout pour qlie la renommée le proclame, ils font assez pour que la postérité en Conserve la gloire, et il arrive qü’ils ont des destins tout contraires; ils restent populaires par des côtés qui diminuent leur éclat et leurs veCtus, ou il arrive pire encore, et l’on a vu de Ces figures respectables, inspirant une muse burlesque, devenir le sujet de chansons propres à l’amusement des gens de Id foule qui en égayent leurs enfants, en laissant dans leur esprit Uhe empreinte de ridicule, tournant ensuite à la caricature, et qui les range parmi les grotesques; dernier et déplorable sUCcès de leur nom aux yeux du peuple.

Ce roi d’Austrasie, qui y joignit plus tard la Neustrie et l’Aquitaine, qui soumit les Saxons, les Gascons, les

Dü SUCCÈS.

Bretons^ qui rendait lui-ménife là justice, qui fit fleurii* les arts, qui eut pour ministre, dont il fit son amij cét habile orfèvre qui mérita plus tard d’être mis au nombre des saints.

Ce John Churchill, né dans le Devonshire, qui sé forma soüs Condé et Turenne et qui, s’il n’en eut pas les vertus, en eut pourtant les qualités guerrières, comme il commença de le montrer à Niraègue, à Maêstricht et ensuite le flt trop bieü voir à Hochstett, à Ramillies, à MalplaqUet; ces trois hommes; roi, artiste, général, croyaient travailler en vue dé là gloire qu’ils ont acquise. Par quel enchaînement de circonstances, soüs quelle influence, pourquoi enfin leurs noms, et d’autres avec eux, ont-ils versé dans ce grand succès de caricature qui se maintient dans lé peuple? Quelapprenti, enclTet, ignore ces trois figurés: Dagobert, saint Éloi, Marlborough, qu’il lait aller de pair dans son esprit avec le sire de Framboisÿ? Là cruauté et les vices du premier , le dégoût du monde du second, la soif de l’or et lés déprédations du troisième, sont-iis ce qui a aidé à cet autre succès de quelques rimailleurs jetant leurs chansons à l’écho qui les fredonne de siècle en siècle ? S’il en est ainsi, pourquoi de moindres célébrités qui méritaient mieux qu’èüx celte peine de figurer dans les grotesques, l’ont-ils évité? Est-il donné à la muse ridicule dè quelques farceurs d’éteindre une gloire, de bâcler un portrait faux qui devienne historique pour les masses? Où est l’ordre.

OÙ est la jxistice dans ce gâchis? Si vous ne voulez pas que la balance où se pèsent le bon et le mauvais soit ailleurs et au-dessus de nous, je puis m’expliquer ce mouvement de l’esprit du temps qui a négligé cette maxime : Pratiquons la vertu, c’est tout, pour suivre cette autre : Pratiquons le succès d’argent, c’est tout. Mais que le monde attende pour y applaudir et la pratiquer, de voir quel succès l’avenir réserve à cette morale qui a ses retours, justes ou violents, pour les nations comme pour les individus; voire Babylone et Enguerrand de Marigny.

Tout ce vain bruit d’une grande ville, où chaque voix jette son cri et veut être entendue, ressemble assez à ces fusées qui s’élèvent dans l’air, y éclatent, y brillent et s’éteignent aussitôt dans la nuit qu’elles n’ont pas troublée, et qui ne doivent leur éclat qu’à l’obscurité môme où elles se produisent. C’est l’image de cette foule de petits succès honteux qui llambent un moment devant l’étonnement public, et qui fuient dans l’ombre, avec leur récolte, avant le temps de la réflexion qu’ils craignent et qui les ruinerait ; que de succès heureux dont une grande ville peut se louer, mais aussi que de succès malsains dont les honnêtes gens ont à souffrir !

Cloroff n’a ni charge, ni bénéfice, et il en veut avoir. Il se remue, il se démène. Il a sans mérite, sans savoir, sans pudeur, une propension irrésistible à faire quelque

DU SUCCÈS

chose qu’il sent être dans ses instincts, et qu’il devine mieux qu’il ne saurait l’expliquer. Il y a dans le monde le bon et le mauvais, l’action que l’on avoue et celle que l’on n’avoue pas ; ce que l’on doit faire et ce que l’on ose faire ; l’un qui donne honnêtement le pain quotidien, l’autre qui fait vivre d’abord, qui fait plus ensuite, qui monte toujours, qui s’arrête on ne sait où, et c’est à celui-ci qu’il pense et qu’il se sent propre. On a souvent besoin d’un misérable. Cloroff a fait de celte proposition un principe qui contient son utilité ; il voit rose et or dans ces ténèbres où l’homme de bien n’éprouve que dégoût et répulsion. En même temps qu’il est obséquieux, il laisse suinter le ftel de ses qualités, et comme ce chien sur la bei^e, attentif, agité, impatient, attend, l’œil fixé sur l’œil de son maître, qu’il lui lance le bâton pour se jeter à l’eau, puis qui revient fier avec son trophée dans la gueule recevoir ses caresses et sa récompense, et se montre prêt à recommencer, de même Cloroff, l’œil au guet, attend un regard, un geste, un ordre, quel qu’il soit, pour se lancer dans ce bourbier qui est son Pactole, et il revient triomphant, rapporter un propos, un mensonge, une calomnie, une victime peüt-ôtre, qui souffrira dans un intérêt général, qui n’exclut pas l’intérêt particulier; et il recommence jusqu’à ce que fortune et distinction s’ensuivent. Alors il se relève, il prend des airs importants, il devient audacieux, menaçant, il s’impose au maître, qui le craint, et qui s’en débarrasse par quelque haute

faveur qui l’éloigne et qui les satisfait tous les deux: c’est le succès par la bassesse et par l’infamie.

Crissius n’était rien. ‘ Son esprit n’accusait pas cette force qui éveille l’attention des sages et qui leur inspire de CCS prédictions qui deviennent des prophéties; mais il avait ces dehors avantageux qui font bien présumer de la vdleur du dedans. Par prudence, il parlait heu

devant les maîtres et point du tout devant les servi-

leurs. Il semblait sérieux et discret, qualités rares, estimables toujours, et appréciées surtout, pour leur utilité, dans les régions élevées. Il avait ce que l’on appelle de belles connaissances qu’il cultivait avec soin et dont il Usait avec un certain art : qui mit à la voile et l’embarqua ? on l’ignore. Tout à coup on le vit derrière le prince, il le suivait, il l’escortaitj peu à peu il s’en approcha; il lui parla et s’en fit aimer; succès plus fiicile qu’on ne l’imagine, avec de la sOutüission, dd respect et ces marques de dévouement dont les grands sont friands, qu’ils aiment surtout de la part des petits qui se donnent tout entiers quand on les accueille; étant remués par le cœur, autant que par le désir de monter; au contraire, des grands qui se mesurent, qui n’engagent que les dehors et ne prêtent guère que les apparences, ayant toujours quelque chose à conserver pour les occasions difficiles.

Crissius sentit qu’il s’asseyait. Son office, modeste d’abord, changea de nom et devint une charge honorable et lucrative qui s’étendit aux augustes visiteurs;

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sa poitritie se couvrit de croix, il lili en vint au cou et il pensa à en porter en écharpe. Le voilà si élevé qu’il ne saurait sortir de son office que pour entrer dans de hautes fohctions : c’est le succès par le honheür, par la conduite, par l’adressé et par la complaisance.

Turbator avait l’esprit brûlant, un caractère rebelle, une énergie bouillonnante et un ccfeur se prêtant à tout ce désordre de sa nature. 11 était bon et humain, mauvais et cruel, selon qü’il était remué par l’idée qui allumait son tempérament. Il s’est jeté dans la guerre politique et dans les conspitaüons, moins pour obéir à une conviction raisonnée, ce dont il est incapable, qUe pour vivre sous le climat qui lui convient et où il puisse dépenser cette force d’action qui le toutmente. Sans bonté comme sans méchanceté naturelles, il est propre au bien comme au mal, on ne le dirige pas, oh ne le gouverne pas ; il ne se dirige ni ne se gouverne luimême. Il n’est sensible que sur un boint, qui est le bruit de son nom ; sa fortune même ne vient qu’en seconde ligne et il la sacrifierait volontiers à sa renommée. Il veut être fameux sans savoir précisément dans quel genre. Il est l’ennemi de tout gouvernement, parce que tout gouvernement se défend; s’il y avait Un parti qui s’appelât la violence, il en serait le chef rté. On l’enferme, et le calme de la prison ne le corrige pas; si l’amhistie en ouvre les portes, il reCOmmenCe. Son parti triomphe enfin, et son nom, qui est populaire, lui donne im succès de Circonstance dont il né sait pas^

profiter ; il devient l’ennemi de ses amis, seulement parce que ceux-ci sont devenus le gouvernement. On se fatigue de ses folles résistances et on l’abandonne. Dans l’étonnement de son impuissance et de son isolement, il se déconcerte, il se tait; il tombe malade. et il meurt, laissant un nom connu et que le peuple retient : c’est le succès par l’extravagance dans la hardiesse, l’entêtement et l’étourderie.

Insinix est beau, sa personne est toute grâce et toute distinction; il se présente bien et on l’admire; sa parole est sympathique et il plaît. Il a cet esprit de conduite qui sort toujours heureusement d’une situation délicate. Il sait que l’on s’élève rarement par les hommes et il louvoie avec eux, mais il s’engage à pleine voile sur cette mer plus certaine et plus directe, qui s’appelle la galanterie ; tout lui réussit à souhait et sans effort : les hommes se récrient, intriguent, embarrassent la route, et ces obstacles sont justement ce qui la lui fait franchir plus vite et plus décidément. Il s’est dit : On plaît plus ou moins sûrement au maître, selon que l’on est plus ou moins remarqué de la personne qu’il aime. Cette vérité fait toute sa science et cette science suffit, quand on la possède assez profondément pour en prévoir et en éviter prestement les écueils.

Insinix est devenu ministre, puis premier ministre, et peu à peu, affectionnant et affectionné, il a glissé sa volonté dans la volonté souveraine; et on l’a vu ministre de l’esprit et de la décision du maître : c’est le suc-

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cès par les circonstances, par le physique, par le tact, et surtout par les femmes.

Kokonar est un sot qui a épousé une femme belle et d’un esprit distingué. Pourquoi une femme belle et spirituelle épouse-t-elle un sot? C’est un mystère dont le mot n’est pas encore donné. Ne serait-il pas dans l’événement toujours le même?... Kokonar a des amis puissants qu’il ne recherche pas et qui viennent à lui; il ne demande rien et il obtient tout ce qu’il peut souhaiter; il rit, il se redresse, il est heureux et il croit être fier: c’est le succès, non plus par les femmes, mais par sa femme.

Paris, quel mot!... Que de choses il renferme!... C’est ce tumulte d’hommes et de femmes, à l’esprit si éveillé, si alerte et si décidé, chez qui l’âme est ouverte à tout, et la curiosité si avide et toujours surexcitée. C’est Ik que l’étranger débarque pour y repaître la sienne, de science, d’art, de plaisir, d’extravagances et de brouhaha!... Étudier Paris, c’est étudier le monde; Paris moral, c’est l’univers. On y trouve l’homme depuis l’état sauvage jusqu’à l’état de civilisation le plus raffiné; tout peut s’y produire et s’y faire une place : le sage, le fou, l’utile, l’inutile; l’enthousiasme, le rire, les pleurs, le frémissement; toutes les émotions y réussissent et s’y consomment dans le môme jour. Il y a là des succès à tout prix et pour quiconque est bien décidé à en avoir.

Vous n’avez point de génie, Flavis, et vous avez la passion de vous montrer, de voir votre nom retentir dans les journaux et sortir de toutes les bouches. Qu’allez-vous faire, car ce n’est pas par le crime que vous voulez devenir célèbre?... Faites mieux : montez sur une corde tendue, exercez-vous, marchez-y aussi sûrement que dans votre chambre. Vous y êtes parvenu? Ce n’est pas assez : élevez cette corde jusqu’à la hauteur qui donne le vertige et qui fasse dire au spectateur : Il va tomber et il se tuera... Vous voilà sûr de votre fait? A. la bonne heure : afflchez , dessinez-vous aventuré sur cette corde, et la foule se pressera pour vous voir; feignez un peu d’incertitude, donnez-lui le frisson, les femmes se récrieront ; C’est affreux, dirontelles, et elles s’en prendront à l’autorité qui le permet; mais tout le monde y viendra; puis, fatigué de vous voir dans le même exercice et que vous ne tombez pas, on -1 n’y reviendra plus. Toutefois ne vous rendez pas, augmentez les chances de chute, marchez-y avec des échasses, ou les yeux bandés, voilà ce qui ne s’est jamais vu et qui est un tour des plus périlleux; la foule y retournera et ce sera l’heure du grand succès ; la renommée sonnera votre nom, il sortira de toutes les bouches et l’argent de toutes les poches. Vivez ensuite pour en profiter, tombez ou ne tombez pas, c’est votre affaire ; la curiosité a son but et vous avez le vôtre.

Vous, Crustulum, vous ôtes, comme Flavis, avide d’argent et de succès, et comme lui sans génie pour

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étonner le monde par quelque éclatante production de votre esprit. Il a épuisé les émotions de la corde tendue, cherchez un autre moyen pour exciter l’attention et la fixer sur vous. Vous avez vu que les femmes sont sensibles, impressionnables et en même temps curieuses de catastrophes, inventez quelque chose qui leur en promette une; elles y tiendront, et les hommes seront derrière elles. Vous avez trouvé? Oui. C’est cela: élevez des lions, des tigres, vivez avec eux, habituezles à ne recevoir leur nourriture que de votre main et à vous obéir; mettez-les ensuite dans une cage de fer, annoncez que vous y entrerez et entrez-y, en effet, atec un air tout à la fois résolu et résigné : vous obtiendrez un succès de témérité, produit par l’idée que vous serez un jour dévoré, et qui se soutiendra par la pensée secrète de s’y trouver ce jour-là.

Le commun des hommes est sans vue SérieUSej sans portée dans l’esprit, et envieux de bruit et de succès, autant que les plus grands génies. On peut s’appliquer à en faire sentir le ridicule, travailler à le rendre plus rare, et il faut s’en tenir là. C’est une trop rude entreprise que de vouloif* guérir la foule des petits succès ; peut-être y aurait-il un mal à y réussir; un petit succès honnête, qui satisfait un petit esprit, est un petit bonheur qu’il faut savoir respecter, outre que ces petits succès ont leur valeur dahs le mouvement gériéVal de l’intelligence humaine. Le seul tort dont il soit bon de

guérir un sot qui possède un petit mérite, c’est de le guinderjusqu’au merveilleux.

Il n’y a guère qu’un sot qui croie, en se voyant dans un miroir, regarder un homme prodigieux ; c’est la graine des petits succès, semée dans 4es petits cerveaux, qui produit l’orgueil ridicule; comme c’est l’excès dans le bonheur qui trouble les plus beaux génies, et qui produit l’orgueil insensé.

Il y a des avantages naturels qui ne sont plus de mise et qu’un homme du bon ton ne revendique pas : la force musculaire, par exemple, et la robusticité. On les cède au peuple, qui les avoue et qui y met d’autant plus de prix qu’il aime à se persuader que la nature, généreuse envers lui, le travaille plus solidement que le riche ; et malgré l’empire qu’exerce sur son esprit l’idée d’égalité absolue, chacun portant en soi la fureur de primer sur autrui, la foule accepte cette sorte de privilège comme une compensation de celui de la naissance; et dans le même temps que l’homme né se croit le privilégié de la force morale, l’homme du peuple se croit le privilégié de la force physique. De cette erreur qui • les pousse aux extrémités conta-aires, viennent ces ménagements de sa personne qu’affecte le premier, et cette invulnérabilité qu’affecte le second, l’un méprisant ce que l’autre estime, et riant réciproquement de leurs ridicules ; toutefois, ni les uns ni les autres ne renoncent aux succès en dehors des privilèges qu’ils

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semblent s’abandonner : Saint-UIzarum part à midi, tourne son parc, et rentre à une heure, ayant fait deux grandes lieues de pays. Il se prévaut de cette vigueur ; on en parle en effet, on l’admire, on n’en revient pas; c’est un prodige!... Son jardinier, qui l’accompagne, a fait le trajet comme lui, et en rentrant reprend la bêche et le râteau ; cela paraît simple et ne fait l’objet d’aucune remarque, non plus que s’il s’agissait d’un cheval de fatigue.

François, le Drille, tourne un couplet, puis U fait une chanson qui ne manque ni de sens ni de gaieté. 11 est homme d’esprit dans son atelier, il réussit au cabaret, son œuvre court et il obtient un succès de place publique; s’il va jusqu’au recueil, et s’il fait imprimer, le voilà poète du peuple! Sa renommée monte et s’étend de mansarde en mansarde ; mais sa muse, plus franche qu’érudite, plus rieuse qu’élégante , à moins qu’elle n’en brise les portes, n’a pas d’accès dans les salons; en général, rien n’est apprécié, rien n’attache , venant du pauvre , tandis que tout est compté, tout est succès, venant du riche.

Rostellum peut dîner dans les bons endroits; il sait commander, choisir les mets les plus fins, les plus nouveaux et les manger à propos. 11 déguste les vins, connaît les meilleures crus et il sait dans quel ordre et dans quel verre il convient de les boire. Rostellum a ses heures d’utilité. C’est lui que l’on charge d’un menu, que l’on félicite après, et qui se défend contre les élo-

ges, avec une manière de modestie qui accuse toute l’importance qu’il se croit, et qu’on lui accorde à table, où le plus savant homme qui s’y trouve assis ne peut que s’incliner devant sa petite science. Il semble, lui dit-on, que ce ne soit rien que de savoir dîner, il est vrai pourtant que peu de gens en sont capables, et il en convient. Il dit qu’il s’est fait une réputation dans ce genre et qu’il est recherché pour cela seul; il ajoute, prétentieusement, que c’est un bien petit talent, mais il se laisse relever, et l’on sent qu’il ne changerait pas ce succès, dont il est fier, contre celui de L... qui a ouvert l’isthme de Suez.

On a dit que les gueux sont les gens heureux. Je prends l’idée et je l’applique aux sots : nul n’est plus content de soi ni plus heureux qu’un sot qui croit être un esprit délié et passer pour tel; il n’a jamais d’incertitude là-dessus; il voit jusque dans une épigramme à son adresse , un trait de l’admration qu’il croit inspirer, tout est succès pour lui; personne, comme un sot, ne vit constamment ferme et debout dans la gloire où son imagination le tient perché.

Lux était né avec un génie fin, délicat et une aptitude décidée pour les œuvres de théâtre; il aviut le secret de l’agencement des scènes et de la péripétie; il était doué d’une rare fertilité d’esprit et d’imagination; il ne lui a peut-être manqué, pour être un grand génie, que plus de naturel, plus de couleur dans ses peintu-

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res, plus de profondeur dans les idées et plus de richesse dans l’expression. Il a fait pendant trente ans les délices de Paris, de la province, et le charme des cours étrangères.

Mimus s’est épris de ses succès, et sans consulter son esprit et ses forces, il est descendu dans l’arène ; il a pris du papier et il l’a couvert de scs fantaisies tabariniques. S’il changeait le décor, il appelait cela un tableau, puis il faisait tomber le rideau et cela s’appelait un acte; c’est ainsi que le faisant tomber cinq fois, et changeant cinq fois le décor, il a fait des chosés qui se sont appelées des pièces en cinq actes et dix tableaux. Il a trouvé des directeurs pour les recevoir, des acteurs facétieux pour les jouer, et il a réuni, pour les faire réussir, assez de jeunes femmes consentant à prendre le maillot ajusté et les jupes courtes, que l’on raccourcissait toujours, ayant observé que plus les jupes étaient courtes, plus le succès était long. Mimus ne tarissait, non plus que Lux; il luttait pour le nombre et pour la recette, et il ch vint à s’imaginer qu’il allait de pair pour le génie, que le public en jugeait ainsi, et que la question à résoudre entre eux , était quelque chose comme la querelle de César et de Pompée; il en était là quand le soleil de Pharsale mit César à l’académie et fit à chacun sa part ; Lux prit la scène, et Mimus garda la coulisse.

La guerre n’est qu’un jeu barbare où les meilleures

combinaisons peuvent échouer. 11 faut être né heureux, avoir l’esprit de décision et de résolution, avec les qualités qui y déterminent le bonheur, je veux dire le tact et une grande activité; mais il faut du génie, beaucoup de calme et de sagesse, pour tirer un bon parti de la victoire et faire quelque chose qui soit durable : tel sait vaincre, qui ne sait rien faire de ses succès.

L’histoire est riche de conquérants dont le bruit des exploits est arrivé jusqu’à nous; elle est pauvre de grands hommes dont l’humanité aime à conserver les noms.

Que faut-il dire de ce héros, fils de Philippe, qui prit le diadème à vingt ans et qui d’abord montra quelque sagesse? Est-il grand de cette grandeur qui élève l’humanité? Les commencements sont bons : il fait des conquêtes utiles, il soumet la Grèce, mais il détruit Thèbes. Dans ce premier mouvement de fureur,- il conserve un sentiment d’admiration pour le génie, qu’il manifeste en respectant la maison de Pindare. Quoi de plus mesquin que celle retenue dans la générosité? Que voulait-il que Pindare fît tout seul dans cette ville détruite? Que ne fait-il prétexte de cette circonstance que ce grand homme y est né, pour respecter la ville elle-même et faire ainsi comprendre à toute cette population et au monde entier la puissance du génie et combien il honore l’humanité?

Maître de ces contrées célèçres, il pouvait y rétablir

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la paix et développer le génie de scs peuples; mais il se décide pour le hardi projet d’accomplir les desseius de son père, et il marche à la conquête de la Perse, sans savoir ce qu’il en fera ni où il s’arrêtera. La fortune suit ses armes, et dans l’enivrement de la victoire, il sait se montrer magnanime ; il a le succès doux et le cœur magnifique. Mais son génie s’étourdit et il pénètre dans la Libye où il cède à la ridicule fantaisie de se faire déclarer fils de Jupiter. Heureux toujours il va vaincre à Arbelles, et maître de ce grand empire, il continue, il court comme un écervelé, et il va si loin que scs soldats, fatigués de succès sans but, où ils voient plus de folie heureuse que de véritable grandeur, refusent de le suivre : quelle leçon !

Il revient à IJabylonc dont il veut faire la capitale de son empire : Darius est mort, Porus est renseigné. Le moment est venu de montrer la sagesse d’un grand cœur et les ressources d’un grand génie politique : que va-t-il faire? Il va s’éteindre dans le faste et dans la mollesse des rois d’Asie ; il va aller aussi loin dans les excès et dans la débauche, qu’il a été dans ses conquêtes ; et il va en mourir n’ayant rien fondé et ne léguant à l’humanité qu’une longue suite de guerres sanglantes pour le partage de ses dépouilles.

Il semble qu’Alexandre soit, en môme temps, aussi méprisable qu’il est grand ; c’est le succès par l’habileté dans l’emploi de la force. Mais la force ne donne

qu’une vaine gloire, ses triomphes , sans la sagesse, sont stériles; car ce n’est pas dans le sang humain, versé pour faire briller son nom, que la civilisation veut fleurir et qu’elle consent à fructifier.

L’expérience a refroidi l’enthousiasme de la victoire. Le monde sait ce que vaut la puissance assise sur cent batailles mémorables et sur l’humiliation des nations; il a vu ce que le plus grand et le plus noble génie peut engendrer de haines, ce qu’il peut inspirer de vengeances, ce que les représailles savent en faire; et il espère que Dieu a suscité un héros pour des conquêtes d’un autre ordre; je veux dire qui, sachant tirer parti de ce que tant de gloire laisse en germe pour les victoires de la paix, soumette les hommes à la foi, à la raison et à la justice.

Le commun des hommes n’a rien dans l’esprit pour décider spontanément sur ce qui est grand au fond, ou qui ne l’est pas; sur ce qui est bon au fond, ou qui ne l’est pas. Il honore aujourd’hui sans raison ce qu’il méprisera demain sans plus de sujet. Il se décide sur l’apparence et se rend à tout ce qui réussit; comme il embrasse sans réflexion le moyen qui sied au besoin du moment, sans penser au préjudice qui s’y trouve pour le temps qui va suivre. Il faut à toute œuvre du génie le cachet du temps, pour que le respect et l’admiration de la foule s’y fixent sans retour cl sans incertitude. C’est la raison pour les fins.et les habiles de

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rechercher les petits succès qui trompent un jour et qui fuient, ne laissant qu’un petit bruit que l’écho murmure en mourant, mais qui laissent aussi un profit que l’on estime et qui demeure.

Il en est d’un petit succès méprisable comme de la calomnie; il en reste toujours quelque chose. Réussissez à faire parler de vous et vous serez censé avoir un mérite qui vous distingue de la foule; de même aussitôt qu’un homme parvient à se faire une petite fortune, on ne demande pas comment; il a réussi, cela suffit, il est réputé capable ; et ce renom de capacité grandissant avec sa fortune, il n’est tour de force qu’il n’essaye pour l’amener au plus haut point; tout dût-il y rester: dignité, honneur, conscience; pourvu que le succès soit au bout, il pousse, il marche, il s’engraisse ; puis, devenu gras, il fait tant de tapage, qu’il empêche d’entendre les plaintes qui grondent autour de lui, et il jette un si grand éclat, qu’il finit par éblouir ceux-là mêmes qu’il^a trompés, et qui, se regardant alors dans l’humble état où les ont laissés leurs scrupules d’honneur et de probité, se surprennent à s’avouer tout bas qu’il a eu raison, que ce sont eux qui ont eu tort, et que le chemin étant à refaire, ils prendraient la route qu’il a suivie, abandonnant celle qui ne les a conduits qu’à ce succès inutile et si peu apprécié, qui est la tranquillité de la conscience; et ils se disent cela, sans penser même qu’à la dernière heure celui qu’ils maudissent pour le mal qu’il leur fait, mais qu’ils admirent

au fond, et dont ils envient le sort, leur achèterait ce succès de toute sa fortune ; et qu’à cette heure ils se garderaient bien de le lui vendre.

Certains esprits déroutés, dans l’emharras où ils se sont vus d’expliquer ces idées de bien et de mal, dont la fin occupe les esprits sérieux et les élève à la foi dans une autre vie, ont pris le parti plus simple et plus commode d’affirmer que l’homme n’a d’autre maître que ses passions pour l’agiter dans une vie qui n’a pas de lendemain. Cette affirmation est ancienne et n’a jamais eu de succès qu’auprès de ceux dont elle semblait excuser les débordements, et qui, leurs passions éteintes, leur ont retiré leur adhésion pour revenir aux idées reçues, les uns convaincus de leur vérité, les autres convaincus au moins de leur utilité : quelle que soit la forme du retour, quel qu’en soit le fond, il suit toujours que le succès de cette idée d’immortalité demeure inébranlable.

Mais je veux dire aux incrédules : vous avez raison, j’abonde dans votre sens, ce monde est tout ce qui est, il n’y a rien après : point de justice supérieure pour regarder dans ces succès des œuvres humaines et y rétablir l’ordre, pour mettre d’un côté les bons, de l’autre les mauvais et faire à chacun la part qu’il mérite. Tout ce qui réussit s’ajuste bien ou mal et ne tire point à conséquence; chacun vit comme il vit, meurt comme il meurt, et tout est dit : voilà qui est fait et bien démontré.

DU SUCCÈS

Je vous demande maintenant de m’expliquer la vie humaine avec les idées innées que nous avons de bien et de mal, de vices et de vertus, de beauté et de laideur, de justice et d’injustice, lesquelles conduisent forcément à l’idée d’un être d’où vient tout, où tout retourne; à l’idée enfin d’une justice exacte qui visiblement n’est pas en ce monde? Si vous me dites que ces idées ne sont pas innées, je dirai : ces idées qui nous viennent naturellement quand notre raison se développe. Si vous me dites encore qu’elles ne nous viennent pas naturellement, mais bien parce qu’elles sont admises et que l’on nous les enseigne, je vous demanderai alors si c’est une bonne raison de conclure contre elles, puisque nous les admettons nous-mêmes si aisément, et quelles idées il faudrait nous enseigner de préférence? Si celles-là sont mauvaises, ce sont apparemment les contraires qui sont bonnes, qu’il faut admettre et enseigner; c’est-à-dire qu’il n’y a ni vices ni vertus, rien de bien, rien de mal, rien de beau, rien de laid , rien de juste, rien d’injuste ; que tout étant naturel , tout est beau , bon, juste et vertueux. J’ose vous mettre au défi d’expliquer la vie humaine avec ces idées-là et surtout de vivre en société avec elles.

Ou bien, il ne faut admettre et enseigner ni les unes ni les autres, et il faut laisser chacun prendre l’idée qui lui conviendra. Alors il n’y a plus de point de départ et de point d’arrivée, il n’y a plus de vérité

connue, ou plutôt ce que chacun pensera sera vrai et il y.aura autant de vérités qu’il surgira d’idées. Cet autre résultat conduit au môme point : rien ne marche, tout est incertain; tout, c’est le désordre. Or, même impossibilité de vivre et d’expliquer la vie humaine essentiellement active, tendant à la perfection qui est la science et l’ordre, et que vous appelez le progrès. Si vous me répondez qu’il ne faut enseigner que ce que la science nous apprend, à la condition qu’il s’agisse de la science véritable, nous sommes d’accord; car la science véritable, c’est Dieu. Il faut donc revenir à la vérité connue, c’est-à-dire aux idées reçues.

Il y a pourtant des esprits herculéens qui entreprennent de renverser toutes ces idées, qui se mettent bravement en face de la vérité et qui lui disent : Tu es l’erreur. On en a vu môme réussir, je ne dis pas à convaincre, ce serait triompher de Dieu, mais arriver à étonner d’honnôtes gens, à entraîner de pauvres esprits, et à voir leur nom bousculé dans un bruissement d’enthousiasme qui ressemblait à de la gloire, et retomber ensuite dans l’oubli : c’est le succès par le scandale.

La vertu est contente d’elle-môme et ne vise à rien qui la fasse ressortir.

Le mérite est grave et modeste. 11 n’a ni la souplesse ni les dispositions nécessaires aux révérences. Il lui faut pour monter jusqu’au succès, ou que d’honnôtes

DU SUCCÈS

gens le découvrent et le mettent en vue, ou le hasard et les circonstances heureuses.

La vertu, pourtant, et le mérite élevé obtiennent toujours, môme auprès des plus dissolus, le succès qui leur convient : celui de la considération et du respect.

Il n’est point donné à la sottise qui parvient, d’obtenir ce succès d’intimider le mérite élevé et de lui devenir un objet d’envie ; de même qu’il n’est pas permis à tout le luxe d’une courtisane de mettre la vertu d’une honnête femme en péril.

Chloé se présente, avec sa mère, à l’Opéra où les attire l’œuvre courue. Elles sont dans la mise simple que leur permettent leur vertu et le produit d’un travail assidu. Elles ne prétendent pas aux premières places, où l’on ferait difficulté de les recevoir, et elles montent aux combles où la lorgnette des charmants ne s’aventure jamais. On les écarte dans les couloirs pour laisser passer Phryné traînant tumultueusement une large et bruyante toilette sur le chemin des plus belles loges : de son coin, Chloé la voit attirer toute l’attention sur elle, provoquer les regards par sa désinvolture et les fixer par ses manières ; elle se suppose, par la pensée, dans le rôle que joue Phryné et elle sent le rouge lui monter au visage. Sa mère lui dit : C’est le succès par l’effronterie et par la dépravation. Chloé le voit, elle s’indigne, elle se dégoûte et elle s’affermit dans la vertu. Elle pourra donner son cœur, elle ne vendra ni

ne louera jamais sa personne, pour la joie et pour la promenade .

La sottise, haut placée, veut-elle bien souffrir qu’on l’éclaire et qu’on lui apprenne que pendant qu’elle est heureuse et puissante et qu’elle se voit, de la part des

gens attelés à sa fortune, l’objet de tant de complaisances et d’adulations, elle est, sans le soupçonner, prise en dédain, je ne dis pas seulement par ceux qui se respectent, mais, au fond, par ceux-là mêmes qui l’approchent et qui, ayant quelque sentiment de leur faiblesse, ne la caressent que pour en obtenir ce qu’ils veulent et qu’ils ne pourraient espérer d’un successeur plus judicieux ?

De môme une courtisane a-t-elle l’esprit susceptible de lumière et le cœur de se corriger sur un bon avis ? Qu’elle écoute et qu’elle sache bien que dans le temps même où elle se voit le but de soins si empressés et qui semblent si délicats, elle est, sans y penser, dans le mépris de ceux qui se proclament ses adorateurs et qui ne la recherchent qu’à cause de la vogue où elle est et pour l’avantage qu’ils croient avoir à dire devant leurs amis : Je l’ai connue, afin que ceux-ci le répètent en certains lieux et devant certaines femmes.

Pourquoi tant de succès étincelants se plongentils le lendemain dans l’oubli éternel ? C’est qu’ils ne sont qu’une vaine imitation du bon, du beau et du vrai; qu’un effort toujours vaincu, mais toujours

DU SUCCÈS

vivant, de l’esprit de cupidité, de finesse et de charlatanisme.

11 n’y a que trois genres de succès qui soient désirables, parce qu’ils durent, et qui sont glorieux, parce qu’ils sont légitimes : le succès par le génie, le succès par la vertu et le succès par le travail ou les affaires honnêtes.

DU PROGRÈS

Nous avons la prétention, un peu Hère, d’être un siècle de lumière et de progrès. Mais un siècle, comme un individu, a son orgueil pour enfler son œuvre et pour le tromper sur sa grandeur et sur son importance dans l’ensemble. Nous nous exagérons peut-être l’étendue de notre mission, nous faisons peut-être plus de bruit autour des mots que de lumière autour des idées; peut-être laisserons-nous plus de belles phrases que de bons exemples, plus de richesses que de vertus. Quoi qu’il en soit, si l’on veut plaire et se faire écouter, il faut vanter le progrès, le reconnaître et 1e proclamer. Le progrès n’est pas seulement dans la pensée du philosophe, il fait partie de l’air que nous respirons, le mot n’est pas seulement à la mode, il nous possède et

il sort comme de lui-même de l’esprit de celui qui parle : le bavard en enrichit ses billevesées, l’imbécile lèsent bruire^ autour de sa tête pii se redresse, il le porte en cocarde. Monarques, hommes d’État, présidents de grandes ou de petites assemblées, tout homme enlin qui ouvre la bouche pour en laisser tomber un discours, a l’obligation d’en émailler ses périodes; l’intérct de sa renommée lui commande d’ajouter, s’il le peut, à la magie de ce mot magique; quitte ensuite pour ne rien faire de ce qu’il a dit Peut-être y aurait-il lieu de décider comment il sied bien d’employer ce mot fameux, et comment il fait mieux; si c’est en nombre pair ou impair?,.. Vingt fois prononcé dans un discours brillant, il agit comme vingt rayons qui, ajoutés à son éclat naturel, le font resplendir! Dans un discours sans feu, le mot ressort lumineux encore et lutte conti'c l’obscurité du fond, ii peu près comme ces lanternes qui éclairent une fouille pendant la nuit, jusqu’à ce que, le soleil se levant, celte clarté, qui ne bi’ille que dans les ténèbres, s’éteigne et disparaisse avec elles.

Un entend dire de celui-ci : c’est un homme de progrès, et de celui-là : c’est un homme dans le progrès. Ceux qui disent cela paraissent s’entendre entre eux et saisir le sens do ces qualifications différentes : homme de progrès et homme dans le progrès. 11 m’est arrivé de céder à une curiosité bien naturelle de vouloir comprendre comme eux, et je me suis posé ces deux

DU PHOGRÈS.

questions: Qu’est-ce que c’est qu’un homme de progrès, et qu’est-ce que c’est qu’un homme dans le progrès? Si l’on observe avec soin quelques-uns de ceux que l’on montre comme étant dans l’une ou l’autre de ces deux situations avantageuses, on découvre qu’ils ont les mêmes vertus, les mêmes qualités, les mômes vices, les mêmes défauts, le même égoïsme que les autres hommes, et l’on se dem.inde comment et pourquoi ils sont entrés dans cette réputation.

Si l’on va plus loin, et si l’on étudie les livres de ceux qui en ont publié, on y voit de bons sentiments exprimés quelquefois avec un talent aimable et qui entraîne; on rencontre souvent ces mots qui se font toujours aimer : humanité, fraternité, égalité, liberté, progrès, enveloppés de phrases du tour le plus heureux; tout cela attendrit un bon cœur, séduit un esprit dfoit, et, Tàmc émue, on s’écrie : Oui, oui, je comprends. Voilà un homme de progrès, et ceux qui, comme moi, le lisent et l’admirent sont naturellement des gens dans le progrès; cela est clair.

Cependant l’idée divine y paraissant quelquefois écartée, comme à dessein, le cœur n’est pas toujours complètement satisfait, et il arrive de tomber dans un autre genre de curiosité : Voyons donc, se dit-on, comment agit un homme qui pense, si bien, qui rend sa pensé^ d’une façon si douce et si convaincante ; voyons donc si la pratique répond à la théorie. Et l’on découvre souvent qu’il agit comme tout le monde; que son

intérôt propre dirige seul toutes ses actions ; que ses semblables lui sont quelquefois plus indilférents qu’à l’homme le plus simple et qui ne parle jamais ni de fraternité ni de progrès; on le croirai^ lliéme plus occupé de ce que son œuvre peut lui rapporter, que du bon effet qu’elle doit produire sur les mœurs et du mouvement qu’elle doit imprimer à la civilisation, et à part soi on se dit : Est-ce qu’un homme de progrès n’a pas l’obligation d’étre dans le progrès? N’aurait-il si bien travaillé ses phrases que parce qu’en cet état de perfection, le débit en est plus sûr et le prix meilleur? Si l’on remarque ensuite ceux qui les lisent, il semble qu’ils n’y cherchent qu’une distraction, et le livre fermé, ils font comme l’auteur après l’avoir écrit, hs continuent d’agir comme ils faisaient aupar^ivant.

L’esprit tombe alors dans une incertitude qui pourrait se traduire ainsi : N’y aurait-il, au fond, que des gens qui développent une idée pour vivre, et d’autres gens qui n’achètent leurs livres que pour tuer le temps et paraître au courant des choses de leur époque?... Sans doute tout s’arrêterait là, s’il n’en transpirait quelque chose, et si le peuple, qui est l’instrument de la conséquence, rem.ué comme les autres par une volonté supérieure, n’essayait quelquefois de mettre l’effet à côté des mots et ne finissait toujours par y réussir.

Voyez la rampe de ce théâtre : quelle clarté elle ré-

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