‹ Nos idées, nos moeurs, nos caractèresChapitre 5 sur 8 · J)L’ PROGRÈS · texte numérisé non relu

J)L’ PROGRÈS

pand sur la scène et sur les acteurs , dans quel jour agréable personnes et choses nous apparaissent! Mais tout cela n’est qu’un efFet de lumière; le rideau va tomber, la ramp^ va s’éteindre, les artifices vont disparaître, et tout rentrera dans son état ordinaire.

Voyez le monde : c’est un grand théâtre. Les hommes de progrès sont à l’avant-scène, ils sont comme cette rampe lumineuse répandant sa clarté sur les choses et sur les acteurs. Dans quel jour heureux nous apparaît l’avenir de l’humanité sous la vive influence de leur esprit ! Mais ce n’est qu’un effet de génie, un mirage : le temps va passer, l’enthousiasme va s’éteindre, et tout rentrera dans son état d’indifférence habituelle.

' Pourquoi? C’est que la lumière de l’homme n’est pas toute la lumière ; c’est qu’il y en a une autre plus puissante, qui ne s’éteint jamais et qui éclaire la voie que l’humanité doit suivre jusqu’au but qui lui est assigné; c’est que cette lumière-là est divine, et pour conclure , c’est que le progrès véritable ne vient pas de l’homme, mais de Dieu qui l’inspire, et que toute lumière qui se fait à côté et en dehors de lui, ne brille un instant que pour attester sa faiblesse et s’éteindre devant l’éclat majestueux de la lumière véritable.

La foule ne va bien souvent que pour revenir, comme l’enfant ne se meut que pour se mouvoir, user ses forces et les refaire. Si l’action était nécessairement un

fait raisonné, tous les mouvements de la foule ne seraient pas de l’action ; et si le progrès est un pas Sérieux vers un bien réel, toute action de la foule n’est pas un progrès. Si l’engouement pour un mot, si l’enthousiasme pour une nouveauté avaient la valeur d’un succès véritable, le bien et le mal, la vérité et l’erreur, auraient à nous présenter la liste de leurs victoires et de leurs défaites, et le total montrerait ce que valent souvent l’engouement et l’enthousiasme, comme ce qu’ils pèsent dans les balances de la justice et de la vérité. Cette histoire nous apprendrait ce que sont devenus tant de mots brillants qui servaient de noms à des promesses inutiles, à des échéances sans réalité , et comment le tout, engouements, enthousiasmes et leurs causes, a disparu dans la vaste gueule de ce néant où vont se perdre les étourderies et les vanités humaines; l’étonnement de la foule serait d’y voir combien ont été faciles les victoires du mal et de l’erreur, et au contraire, combien a été pénible et laborieux le triomphe de la vérité , et ce serait son enseignement.

A combien de folies ce mot de progrès ne sert-il pas de laisser-passer? Il est le sel de toutes les sauces qui servent à les accoiçmoder et au moyen de quoi on les fait digérer au peuple, jusqu’à ce qu’il s’en rassasie et qu’il les rejette.

Et toutefois ces folies ont leur raison d’étre, elles prouvent la liberté de l’homme en même temps qu’au-

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dessus d’elles s’accomplissent les desseins de Dieu sur l’humanité, et par l’humanité elle-raôme : tout bout ensemble dans le cerveau humain, la sottise, l’erreur et la vérité, jusqu’à ce que la foi, agissant comme réactif, les sépare et donne un précipité pur qui étonne le monde et qui demeure comme un rayon de lumière éclairant la marche du progrès véritable.

Rorlioz était commis, mais il avait un patrimoine et il a fait un bon mariage. Dans l’intention permise, si elle n’est honnête, de lui faire concurrence et d’attirer à lui ses clients, il vient d’ouvrir un magasin à côté de celui où il a fait l’apprentissage de son métier : la maison se distinguait par un luxe extravagant, que la sienne efface par une plus grande extravagance ; il fait circuler par la ville une voiture singulière qui attire tous les regards et qui est une enseigne courante ; son prospectus, dont il inonde les rues et dont il couvre la quatrième feuille de tous les grands journaux, débute par ces deux attrapes : Grand progrès 1 Prix fabuleux! Et la bande des oisifs, que le ridicule d’une certaine espèce aflriande toujours, se donne rendez-vous devant sa boutique, admire, s’extasie, et presque fière de vivre dans un pareil siècle , se relire en applaudissant à ce beau progrès, comme elle rira bientôt à la grande déconfiture de son auteur, qui ne sera plus à ses yeux qu’un étourdi, un incapable, peut-être un fou!... Le progrès en ce genre est un piège où il faut que quel-

qu’un soit pris; ou c’est le public, ou c’est l’allrapcur.

Axirius sort du collège, où scs succès ont fai [quelque bruit : il a les yeux vifs, la tôte haute, le front développé; on y voit poindre le génie. Sa famille et ses amis fondent déjà leur avenir sur son avenir; en effet, à quoi ne peut-il pas parvenir? Chacun sent que c’est un jeune homme qu’il faut ménager, on s’atlache à lui, on se lie par le cœur, 'pour que cette amitié,' désintéressée aujourd’hui, soit un jour un titre à sa faveur particulière.

Mais que va- l-il faire? dans quelle voie va-t-il s’engager ? Belle question : dans la voie du progrès. Mais encore quel progrès? Mon Dieu, le progrès, cela s’entend tout seul. On le dirige, on l’inspire, on lui met sous les yeux les ouvrages qu’il faut lire et qui sont à la hauteur de notre temps. Axirius les dévore, il s’exalte, prend enfin la plume, et il lance un livre écrit avec la chaleur et conçu avec l’inexpérience de son âge, mais qui réussit assez pour que la critique s’en occupe et qu’elle l’aiguillonne ; le voilà posé, il est descendu dans l’arène et s’y conduit en athlète de l’impiété ; sa phrase jeune et ardente redonne à ces mots que l’humanité ne se lasse pas d’entendre, le feu qui s’éteignait sous la plume fatiguée, sous la phrase blasée de ceux qui l’ont précédé dans la lice, et son nom s’élève à côté de leur nom. Il n’oublie pas qu’il y a un Dieu, et que l’homme a une âme, mais il ne s’en souvient que

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pour en parler à la façon des esprits forts, et comme d’un préjugé du monde ancien dont le monde nouveau va s’affranchir.

Cependant le temps fait son œuvre 'et Tâge mûr arrive, il s’attiédit, il doute; puis vient l’âge qui suit et il se tait. On sent qu’il a perdu un peu de sa confiance dans la souveraineté de la raison humaine; on voit qu’il ne rit plus de la souveraineté de Dieu qu’il appelait un préjugé; il souffre qu’on lui en parle, il réfléchit, il s’amende, et il meurt enfin à peu près convaincu que l’humanité marche à ses fins sous la direction d’une puissance supérieure à l’homme, que le monde d’hier nous a laissé un héritage de vérités pour le transmettre à celui de demain, que le monde nouveau n’est qu’une expression de fantaisie, qu’il n’y a qu’un monde et que chaque génération fait sa part d’une œuvre où tout est prévu ; où certains hommes ont une mission, mais toujours bornée et qui cesse toujours à son terme; puis, lui mort, un autre reprend pour mourir à son tour désabusé du progrès par la souveraineté de la raison humaine.

Tout enseignement a une base fixe qui est le fond du progrès ; c’est l’amour de Dieu, le respect de la famille, et celui de ses semblables, se composant de tous les sentiments humains qui sont la piété du cœur. Le droit des enfants à cet enseignement en fait une obligation que le père de famille ne peut pas décliner. Il est

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moins obligé pour le reste, mais la sagesse etla prudence lui conseillent d’ajuster leurs vues à la position qu’ils doivent occuper dans le monde, s’il sait que l’orgueil trop développé conduit, avec le mépris du travail, à rechercher la fortune par ces moyens malsains que l’oisiveté contient en elle.

On en voit à qui cette obligation est légère, qui s’en débarrassent au profit d’une mode qui passe, ou qui s’accommodent à une idée qui court et qui demain s’abîmera dans le ridicule.

Inflatus était de ceux-là. Il avait une fortune plus vaniteuse que réelle; il était philosophe comme il était riche, et père de famille comme il était philosophe. 11 criait au progrès contre les vieilles idées, du ton dont on crie au feu devant un grand sinistre. Il avait deux filles, déjà beHes, dont il n’a pas voulu faire des bigotes, comme il disait, et qu’il voulait que l’on épousât pour elles-mêmes, n’ayant que peu ou point de dot à leur donner : elles savent lire, écrire et déchiffrer un morceau de musique; l’équitation, la natation, la gymnastique, complètent l’instruction qu’il a crue bonne pour développer leur esprit et leur cœur et pour donner à leur corps les allures franches et robustes; les romans étaient la lecture qu’il croyait innocente, le théâtre, le bal et les concerts, les plaisirs qu’il croyait sans dangers, et il s’en rapportait à la nature pour en faire de bonnes épouses et de bonnes mères. Elles ont grandi, Inflatus a vieilli, sa fortune, mal assise.

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s’est évanouie, et il a appris, mais trop tard, que les enfants ont un droit qu’il faut respecter, et que le père a des obligations qui ne varient pas : ses filles s’appellent aujourd’hui Laïs et Phryné; on ne trouve plus de Démosthène pour refuser d’acheter si cher un repentir, et elles brillent! Elles brillent de cet éclat qui dans tous le temps flétrit un nom, et qui ouvre prématurément la tombe de l’honnête homme qui le porte.

Il y a des droits et des devoirs ; les droits sont ceux de tous, de même que les devoirs sont l’obligation de chacun. Mais quelle distance entre un droit proclamé et la pratique simple et honnête de ce droit? Quelle distance entre les devoirs bien définis et l’accomplissement sincère de ces devoirs ? Et si les droits ne sont pas reconnus, et si les' devoirs ne sOnt pas définis, quelle confusion I Les hommes, avec la seule force de la raison, en dehors de la foi éclairée, c’est-àdire sans aucune influence de cette lumière supérieure que l’on appelle la Providence, sont-ils capables de sortir de ce chaos, de suivre la voie du progrès véritable et d’atteindre un but sérieux où l’humanité se puisse rendre compte de sa raison d’être , d’où elle vient et où elle va? J’ose le nier absolument.

Le plus ou le moins de progrès, c’est apparemment le plus ou le moins d’étendue dans le sens moral du peuple, c’est-à-dire le plus ou le moins de connaissance de la vérité, le plus ouïe moins de pureté, de sincérité

dans l’accomplissement de ses devoirs comme être créé et comme citoyen. Cela ne peuVétre nié raisonnablement. Or, un droit, ou une liberté, dont l’homme fait un usage malheureux, soit par ignorance, soit par intérêt propre, soit sous l’influence d’un fanatisme quelconque, politique ou autre, et dont la société souffre, constate-t-il un état de progrès? Assurément non. Donc l’existence de tel ou tel droit, ou de telle ou telle liberté, ne prouve pas que le peuple qui est en jouissance de ce droit ou de cette liberté, soit en môme temps en état de progrès.

Le suffrage universel, par exemple, est un droit naturel et par là parfaitement juste; on ne voit pas, en effet, pourquoi quelques-uns seulement seraient appelés à choisir ceux qui doivent délibérer dans l’intérêt de tous. Mais de ce qu’un peuple possède ce droit, vais-je en conclure, par cela seul, que ce peuple est en état de progrès? Le simple bon sens n’exige-t-il pas qu’avant de me p'rononcer, je sache si le sentiment bien entendu de ses devoirs envers la société préside à l’exercice de ce droit? Et .si je vois des gens ignorants, remués par quelques hommes dans un intérêt que ceux-ci appellent la bonne cause, mais qui n’est pas au fond celui qu’ils poursuivent, et que ces gens qu’ils remuent s’en aillent, comme un troupeau de moutons, jeter dans l’urne un nom qu’ils ne connaissent pas, et qu’ils fassent ainsi le contraire de ce qu’ils croient faire, si je vois cela, vais-je m’écrier : Quel progrès I

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Ou si, d’un autre côté, je vois un maire, un juge de ' paix ou toute autre autorité, courir les champs, appeler les paysans ; « Hoh\! hé! Jacques! Holà! hé! Pierre!

Jean! François!... Allons, mes enfants, il faut voler. —

Oui, m’sieur l’mare, quoi qu’j’allons faire? Gomment qu’ j’allons voter? — Pour la bonne cause, mes amis, pour l’ordre, pour le travail ! » je veux bien que ce qu’ils font là soit bon en soi, je veux bien que l’on se félicite du résultat qu’ils obtiennent dans l’intérêt de la tranquillité publique, et si l’on veut, de la prospérité du pays ; cependant, en voyant ces braves gens faire, non pas ce qu’ils comprennent, mais bien, comme des enfants, ce qu’on leur indique ; en les voyant aller, comnae des aveugles que l’on lire à droite, pour éviter qu’ils nejombent, h gauche, dans un abîme, vais-je encore m’écrier : Quel progrès !

L’homme à l’étal de machine est-il à l’état de pro- * grès? Non, n’est-ce pas? Donc un droit reconnu et que le peuple exerce ne constitue pas, par cela seul, un état de progrès.

On répond : Reconnaissez le droit d’abord et ensuite apprenez au peuple à l’exercer. On pourrait procéder autrement : donner l’enseignement d’abord et le droit ensuite ; n’importe, j’accepte le droit avant et l’enseignement après, mais quel enseignement? Nous qui crions si fort nu progrès, sommes-nous au moins d’accord là-dessus?,.. Existe-t-il une loi morale? S’il n’y en a pas, en quoi donc consiste le progrès? Mais s’il y en

a une, en avons-nous le principe certain, reconnu par tous, et qui soit le point de départ pour cet enseignement? Le progrès ne peut sortir que de l’accord sur une grande vérité qui fasse la lumière sur tous, comme le soleil, et qui ne laisse plus qu’à s’entendre sur les détails ; or, s’il y a plusieurs principes se contredisant, et que ceux qui les professent s’évertuent^ à nous présenter chacun d’eux comme étant la vérité, nous ne sommes pas en état de progrès, mais bien en état de division ; la division, c’est la haine, et la haine, c’est la guerre: la guerre et la haine sont-elles le progrès? N’est-ce pas plutôt l’amour et la paix? 11 n’y a sur cette dernière question qu’une voix pour répondre et pour repousser la première; chacun, en effet, prêche la fraternité. Mais pour que ce sentiment, qui est la théorie des cœurs, passe dans les faits et entre dans la pratique, il faut absolument qu’il n’y ait qu’une foi, et nous voilà obligés de choisir entre la souveraineté de la raison humaine et la souveraineté de Dieu ; il faut un principe unique qui soit l’idée divine ou l’idée humaine. *

Qu’est-ce que la raison humaine? Si je conviens qu’elle est une force, on conviendra au moins qu’elle est une force très-bornée, d’autant plus faible qu’elle est multiple, et qu’elle s’annule par sa multiplicité même. Si vous la faites souveraine, je vais tout résoudre à ce haut tribunal de ma raison; ce qu’elle déclarera être une vérité, sera vérité pour moi et pour ceux

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que je parviendrai à dominer en raison de ma force et de leur faiblesse, et nous arriverons à avoir autant de petites souverainetés de raisons, qu’il peut exister de raisons plus ou moins fortes, agissant sur un nombre plus ou moins considérable de raisons plus ou moins faibles. Comment toutes ces petites souverainetés se débattant chacune dans son ‘petit milieu, s’irritant, se jalousant, l’une refusant de reconnaître l’autorité de l’autre; comment, dis-je, toutes ces fractions fiévreuses arriveront-elles à s’entendre sur une vérité quelconque et à former ce faisceau majestueux qui seul pourrait s’appeler la souveraineté de la raison humaine? Je n’y vois qu’un moyen, c’est que l’une de ces fractions devienne assez forte pour violenter les autres et les obliger, par la force, à reconnaître que sa vérité est la vérité vraie, que cela soit ou non ; mais voilà un vilain moyen dont on a bien usé, bien abusé et que l’humanité a toujours flétri, qu’elle appelle tyrannie et qu’elle juge abominable; et puis, enfin, serait-rce bien la liberté, l’égalité, la fraternité, le progrès? Assurément non. >

Il faut donc les laisser libres. Mais si elles sont libres, que finira-t-il par arriver? C’est que ces fractions ellesmêmes se diviseront et que chaque homme, fier de sa raison, déclinera la souveraineté de la raison des autres sur la sienne, et qu’il voudra prononcer souverainement sur toutes choses, avoir sa vérité à lui, sa foi à lui; la logique y pousse, il n’en peut être autrement.

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C’est le dernier mot du progrès moral par la souveraineté de la raison humaine, comme c’est le dernier mot du progrès matériel, que ceux qui n’ont rien arrivent à vouloir partager la terre et à en avoir chacun son morceau exactement mesuré; et quand chaque homme aura sa vérité à lui et sa foi à lui, il n’y aura plus ni vérité ni foi; comme si chaque homme avait sa part exacte de richesse, il n'y aurait plus de richesses.

L’homme à qui l’on enseigne que la raison est tout , qu’il n’y a rien au-dessus d’elle, arrivera naturellement à ne -reconnaître ni le droit d’autrui sur les choses, ni la supériorité d’autrui sur la sienne : en effet , quelle différence faites-vous de l’égalité entre toi et moi, avec l’égalité entre ta raison et la mienne ? Si vous proclamez le principe de la souveraineté de la raison humaine, est-ce que l’égalité peut être ailleurs qu’entre toi, être raisonnable, et mol, être raisonnable comme loi? est-ce que l’égalité pourrait être seulement entre ta portion de matière et la mienne ? est-ce qu’une égalité de cette nature ne serait pas le comble du ridicule? Vous avez à me répondre que l’égalité entre la raison qui s’appelle génie et la raison qui s’appelle idiote, est également ridicule et insoutenable. Je m’empresse d’en convenir, et c’est justement là que j’ai voulu vous amener : oui, l’égalité comprise de l’une ou de l’autre de ces deux manières est ridicule et insoutenable, mais pourquoi ? parce qu’il n’y a d'égalité vraie que l’égalité devant Dieu : c’est parce que nous

DU PnOQRÈS.

sommes égaux devant IMeu que l’homme a droit au l'espect de l’homme, droit à son amour, droit à son secours ; oui, c’est parce que nous sommes égaux devant Dieu, que celui qu’il a fait pauvre d’esprit et faible de corps a droit à la protection de cet autre à qui il a donné la force de l’athlète et la puissance du génie ; et j’ajoute que la force physique et la force morale n’ont pas de sens raisonnable, si elles n’ont pas cette mission , l’une de protection, pour que le faible soit libre à côté du fort, et l’autre, pour que l’aveugle soit conduit et que la lumière profite à tous ; donc le principe de la souveraineté delà raison humaine est une erreur; donc il n’y a qu’uii principe vrai : la souveraineté de Dieu, seule vérité qui puisse réunir les hommes dans un même sentiment d’amour, de protection et de paix, c’est-à-dire de progrès ; et partant, la base de l’enseignement à donner au peuple, c’est i’idée divine.

Ou le progrès n’est qu’un mot, ou c’est un pas vers un bien réel ; je veux dire vers un but connu, que le père puisse montrer à son fils avec la certitude qu’arrivé à l’âge d’homme, il suivra cette voie assurée, y entraînant à son tour ses enfants, qui y dirigeront les leurs , jusqu’à ce que la génération prédestinée atteigne le but et arrête l’humanité dans cette terre promise.

Ce bien réel existe-t-il ? la science humaine le connaît-elle? sait-elle où l'on va? avons-nous là un savant

pour nous dire : Voilà le but, voilà le point où nous sommes, et voilà l’époque de l’arrivée? Si ce savant est là , qu’il parle , qu’on l’écoute et qu’on le suive ; mais ce savant n’existe pas : que trouve-t-on hors de l’idée divine? l’hypothèse et l’utopie.

Il y a deux genres de progrès, le progrès matériel et le progrès moral. Mais dans chacun des deux le mouvement peut se produire en avant ou en arrière, c’està-dire qu’en tout temps le peuple peut avancer dans le bien-être ou reculer dans la misère , avancer dans la vertu ou reculer dans le vice.

Si nous sommes autorisés à nous vanter de vivre dans un siècle de progrès, c’est du progrès matériel que l’on entend parler , mais sommes-nous, au môme degré, autorisés à exalter le progrès moral ?

L’humanité fait toujours les mêmes choses et elle tend obstinément yers un but qui lui échappe toujours : c’est le bonheur absolu. Quoi qu’elle fasse, elle est destinée à tourner constamment dans le même cercle. Le progrès matériel consiste à tourner plus commodément, à faire les mêmes choses, mais mieux et plus vite ; c’est cette condition que nous remplissons admirablement et qui sera la gloire de notre siècle : on voyageait autrefois et nous voyageons aussi, mais comme l’air et plus à l’aise qu’autrefois ; les nations communiquaient entre elles, lentement, péniblement, aujourd’hui les communications suivent la foudre, luttent de vitesse avec elle ; on traversait les mers, on les en-

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jambe aujourd’hui, on raccourcit les milles, on en fait des mètres, en coupant les terres et en y précipitant les eaux, étonnées de leur déplacement et de leur assujettissement à la puissance de l’homme ; on amputait autrefois, et la victime et l’opérateur avaient besoin d’un égal courage, l’une pour résister à de cruelles atteintes, et l’autre pour se fortifier à la vue de si grandes souffrances ; aujourd’hui on supprime la douleur , on opère comme à l’insu du malade. Il consent, puis il s’endort, pour se réveiller surpris de son infirmité, mais débarrassé de ses inquiétudes.

Voilà de vaillantes améliorations, des choses vraiment grandes, et qui sont la plus noble expression de la marche du progrès matériel ; et ce ne sont pas les seules dont notre siècle ait raison d’être fier. Je veux mettre ma foi dans sa force, dans sa volonté ; il en accomplira d’autres aussi admirables, aussi utiles, et l’humanité, si elle se borne au progrès matériel, qui n’est que secondaire, restera à égale distance de l’accomplissement de son rêve, qui est le bonheur; car pour l’humanilé, comme pour l’individu, le bonheur résulte . de l’état de parfaite santé physique et morale, de réalité et d’espérance, de raison saine et de foi éclairée.

Tout homme qui invente un canon, qui lui donne plus de puissance, plus de précision, affirme le progrès matériel. Toute société qui le met en œuvre, qui avec cette arme tue davantage, et plus sûrement, nie le pro-

grès moral, puisque tout état violent est un état d’immoralité, d’où ne peut sortir que le droit de la force; car si, d’un consentement commun, vous n’écoutiez, après l’action, que la voix de la justice et de la raison pour régler le différend, vous aviez le moyen de le 'régler avant ; chaque cadavre étendu sur le champ de bataille est donc un crime, et ce n’est plus d’une couronne de laurier qu’il faudrait orner votre front, mais d’un crêpe qu’il faudrait voiler votre face : si la guerre est nécessaire, cette nécessité môme nie le progrès moral.

Tout homme qui invente une machine propre à augmenter les produits et à relever l’homme du travail de la brute, affirme le progrès matériel; toute société qui l’utilise au grand profil de quelques-uns, au grand préjudice d’une foule d’autres, où des familles entières souffrent du froid et de la faim, nie le progrès moral, puisque la misère est une cause violente de démoralisation.

Tout homme qui invente un instrument de supplice .destiné à rendre la mort plus prompte et moins douloureuse, affirme le progrès matériel; toute société qui se trouve dans la nécessité de s’en servir, nie le progrès moral ; car la nécessité de verser le sang humain révèle un état moral insuffisant, puisqu’il est en opposition avec la loi de Dieu qui dit à l’homme : Tu ne tueras point ton frère.

Quand le progrès moral aura atteint son apogée,

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l’humanité s’humiliera devant la souveraineté de Pieu et telle manifestera ce nouvel état de grandeur par l’effacement de ces trois grandes irrégularités morales : la guerre, la misère et la peine de mort.

Quand une loi est nécessaire, elle est juste; et parce qu’elle est juste, elle est morale, en ce sens qQ’elle est en rapport avec l’état des mœurs, puisque progrès moral ne signifie rien autre chose] que la marche plus ou moins lente de la société vers ùn état plus parfait, et que tout pas vers cet état est un fait moral, Si l’on me dit que des lois injustes ont disparu , par cela seul qu’elles étaient entachées de ce caractère d’injustice, et qu’il y en a encore qui disparaîtront par la même raison, c’est justement la confirmation de ce que j’avance : toute loi qui cesse d’ètre nécessaire, cesse d’être juste, et d’être morale en cessant d’être juste; toute société qui se perfectionne moralement, modifie ses • lois, les transforme ou les rapporte ; c’est l’action môme du progrès moral.

Qu’est-ce que la loi? C’est la société elle-même, en ce sens qu’elle représente sa force, sa moralité, son caractère, et enfin son droit. Mais d’où tire-l-elle son droit? Si c’est de sa force, on le dénie; au contraire, si c’est de sa moralité, on l’affirme; car sa moralité est toute dans l’appui qu’elle prend dans l’idée’ divine, d’où il résulte que c’est de Dieu même que découlent SOS droits, et que toute loi qui tire de là sa moralité ne peut être que l’expression de son droit incontestable.

L’on me dit : Mais si j’admets que la société [fait jus* tice quand elle exécute un criminel , que fait-elle quand elle tue un innocent? Je réponds : Elle se trompe, et c’est une erreur lamentable, mais il ne s’en suit pas absolument que la loi ne soit plus nécessaire et qu’elle cesse d’étre juste.

Si l’on ajoute que le droit de tuer ne peut appartenir qu’à une justice infaillible, et que toute justice qui ne l’est pas ne peut appliquer que des peines réparables, je répondrai : C’est làune vérité sensible, maisla société a le, droit et le devoir de se protéger. SI la loi est nécessaire, c’est à la société, dont cette nécessité accuse l’état moral, de s’élever assez pour qu’elle devienne injuste par son défaut de nécessité.

Et j’ajoute : Ce n’est pas du principe de la souveraineté de la raison qu’il faut partir pour arriver logique- * ment à la suppression de la peine de mort, car il faut être conséquent. Si la raison est souveraine, elle est. censée être infaillible et tous les droits sont en elle, même celui de tuer, si elle juge convenable de se l’attribuer : le principe de la souveraineté de la raison supprimant toute justice supérieure, devient lui-même ce qu’il supprime, et il n’y a plus déraisons décisives pour lui dénier ce droit absolu de haute justice.

.11 y a dans les idées de notre siècle un vague sentiment d’incrédulité, ou du moins une indifférence qui revêt ce caractère ; ce n’est encore qu’un mouvement

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incertain, que l’on n’avoue pas hardiment, mais que l’on nourrit volontiers. Si pourtant l’idée d’un être suprême impose encore, si elle n’est pas ruinée, et l’on peut affirmer qu’elle ne le sera jamais, c’est qu’au moment de nier son Créateur, l’homme s’intimide, l’esprit et le cœur protestent, et son plus grand effort est de s’arrêter dans l’indifférence, le pire de tous les états parce qu’il est nul.

Les superbes traitent Dieu, non plus comme une vérité, mais comme une idée qui a vieilli, que le temps et le développement delà raison humaine doivent faire disparaître de la science. Ils prédisent que le mot progrès va remplacer le mot Dieu comme expression et comme croyance; que sa puissance apparente, saisissahle, va remplacer la puissance insaisissable de Dieu; que le naturel triomphera du surnaturel, et enfin que la réalité effacera le mystère : effort des incrédules toujours vain et toujours recommencé : l’homme ne va pas plus loin que le doute et sa raison éclairée le ramène à la foi du mystère ,’pai;<;e que le mystère c’est Dieu, et que Dieu c’est le vrai éternel.

Cependant nous n’en sommes encore qu’à l’état d’esprits forts, et il faut le dire, nous n’affectons de nier ou de douter, que pour échapper à ce reproche d’arriéré, sorte de ridicule dont on se préoccupe et qui s’attache à celui qui ne reconnaît pas la souveraineté de la raison humaine. On proclame cette souveraineté, mais au fond on ne s’y fle pas. Le progrès moral préconisé par cette

philosophie aventureuse, se montre trop enveloppé de ténèbres, le soleil qui doit les dissiper ne se lève pas encore, la chaleur qui doit le féconder ne fait pas sentir son intluence. Les prophètes ont beau crier : Le soleil se lève, le voilà 1 — La chaleur monte, nous la sentons ! — la foule émerveillée se tourne vers l’horizon, regarde attentivement et ne voit rien poindre; elle s’interroge et elle ne sent pas la vérité échauffer son cœur, et par prudence elle parle encore à ses enfants, de Dieu, de l’âme et d’une autre vie; mais elle le fait sans foi, comme un esprit qui doute, comme un cœur qui se refroidit, et c’est tout ce que produit cette philosophie qui parle si fièrement et qui affirme être tout l’avenir de la civilisation; elle fait douter de ce qui est vrai, et elle ne fait pas croire à ce qui est faux. On conserve l’ancienne vérité en attendant que la nouvelle s’établisse; à peu près comme on porte encore un vêtement qui n*bst plus de mode, en attendant que le nouveau soit fait. Le père parle de Dieu à son fils enfant, et quand il a grandi, il s’ihtimide, il se tait et le livre au hasard de ce qui va dominer et de ce qu’il voudra croire.

Le monde, avec l’idée de Dieu, est à l’égard des philosophes, avec l’idée de progrès, comme deux hommes qui veulent faire un échange et qui ne s’estiment pas assez pour se livrer de confiance; l’un dit : Donne-moi ta montre d’argent et je te donnerai ma montre d’or. — Oui, dit l’autre, mais je veux voir, je veux toucher. Il

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craint que l’avantage apparent de ce troc ne cache quelque grosse duperie. De môme le philosophe crie à la foule : Donne-moi Dieu, qui est le mensonge, et je te donnerai le progrès, qui est la vérité. — Et la foule hésite, veut voir, veut toucher, craignant, comme l’homme à la montre d’argent, d’étre la dupe de l’homme à la montre d’or.

Comment la lumière nous vient-elle? Est-ce par émission, est-ce par ondulation? Lequel a ralson.de Newton ou de Descartes? Quand il vous sera démontré que c’est l’un et non pas l’autre, je vous demanderai qui a fait la lumière, qui a décidé qu’elle nous arriverait par ondulation, je supf)ose, et qu’elle mettrait, pour remplir l’espace, quatre cent quatre-vingt-treize secondes. Si vous me répondez : Nous l’ignorons, je vous dirai : Qu’est-cc donc que la souveraineté de la raison humaine? ou si vous me répondez : Il y a un être suprême qui a tout fait et qui gouverne tout souverainement, je vous dirai alors : De quoi donc la raison humaine est-elle souveraine, s’il y a un être suprême par qui elle est et qui lui a fixé ses limites?

On se prendrait d’un rire fou si l’on voyait un homme, tenant une bougie allumée à la main, se placer devant le soleil et dire sérieusement : Je suis la lumière; c’est moi qui éclaire te monde ! Et quand ce même homme, lier de la petite somme d’intelligence dont il est doué, s’écrie : 11 n’y a pas de Dieu, je suis la raison souve-

raine, à peine semble-t-on s’apercevoir qu’il est justement cet homme à la bougie allumée s’écriant : Je suis la lumière, il n’y a pas de soleil; c’est moi qui éclaire le monde! Savez-vous pourquoi on l’écoute, pourquoi quelques-uns disent : C’est vrai? C’est parce qu’il s’adresse àl’orgueil de l’homme, etque l’orgueil est insensé.

Les découvertes dans les sciences, et qui contribuent au progrès matériel, n’autorisent pas l’homme à croire à la souveraineté de sa raison ; elles témoignent mieux, et plus souverainement, que la force qu’il trouve en lui n’est que le doigt d’une main qui tient tout et qui fait tout mouvoir; de même que son intelligence n’est que le rayon d’une intelligence qui a tout conçu et tout arrangé, puisque l’homme ne crée point d« force, mais qu’il découvre seulement les forces qui sont créées, et que toute son industrie se home à les appliquer à son profit : l’orgueilleux ne comprend pas que le progrès matériel n’est qu’une marche, et que le progrès moral est un but.

Tout esprit capable d’égarements, ou qui est né rêveur, s’envole tôt ou lard vers ce pays que l’on nomme l’idéal ; c’est là que, sous l’empire de la raison souveraine, la littérature libre est éclose. Ce qui se produit quelquefois de beau dans ces contrées vaporeuses est apporté dans le monde réel par un courrier qui reçoit le nom de progrès : la publicité embouche aussitôt ses trompettes et l’annonce à grand bruit à cette curiosité publique si facile à émouvoir : l’œuvre alors se lève, et

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son aurore est radieuse; elle monte, et son midi est splendide; elle décline après, et c’est encore un beau, soir ; puis vient son crépuscule et enfin la nuit se fait. Elle s’endort, et la postérité commence pour elle : elle a vécu de ce grain de génie qui en fait un chef-d’œuvre,. et elle meurt de ce grain de poison qui en fait un mauvais livre ; l’art, qui a ses devoirs, y met une couronne , et la morale, qui a les siens, y met l’oubli.

Ceux qui ne croient qu’à la vie présente, et dont toute la doctrine est dans le progrès matériel, se prennent souvent à douter que l’on puisse sérieusement croire à quelque chose de plus élevé; quelques-uns môme s’imaginent de bonne foi qu’ils savent clairement le fond des choses, et s’ils vous tiennent en tête à tôte : Voyons , vous disent-ils , soyons sincères : quelle est cette destinée supérieure de l’homme ? En quoi consiste cette félicité éternelle dont vous nous parlez? Quel degré de certitude en pouvez-vous avoir? N’est-il pas vrai que c’est un mystère impénétrable et que rien ne nous autorise à y croire ? — Assurément , cher philosophe, c’est un mystère. Mais permettezmoi de vous renvoyer vos questions : Quelle est cette destinée matérielle de l’humanité? En quoi consiste ce bonheur terrestre dont vous lui parlez ? Quel degré de certitude en pouvez-vo.us avoir? N’est-il pas vrai que vous ignorez le but où vous tendez ? Savez-vous seulement ce qui arrivera dans dix ans ? N’est-il pas vrai que

Icderniermotdc votre progrès matériel, c’est l’inconnu? Toute votre richesse philosophique n’cst-elle pas enfermée dans un mot : le hien-ètre, et pour la partie transcendante, ces trois autres mots : la liberté, l’égalité, la fraternité, que l’on connaissait dès longtemps avant vous ? Vous les répétez tous sans pouvoir vous mettre d’accord sur leur sens véritable, parce que vous leur retirez le seul vrai, qui se tirede l’idée divine. Séparés sur la théorie, vous ôtes encore plus loin de vous rencontrer dans la pratique, eh bien, concluons : nous ne pouvons vous dire ce que sera la félicité éternelle, encore bien que nous y mettions notre foi ; de votre côté, Vous ne pouvez nous dire ce que sera le bonheur terrestre, encore bien que vous y attachiez vos convictions : que reste-t-il ? deux problèmes dont la solution délie l’orgueil humain et demeure plus -haut que le génie de l’homme. Ainsi : destinée inférieure de l’humanité, ou bonheur terrestre: mystère!... destinée supérieure de l’humanité, ou félicité éternelle : mystère !... L’homme ne sait rien par lui-même et ne peut rien savoir. Dans cette situation, ôtez l’idée divine , voilà les ténèbres ; remettez-Ia, voilà la lumière ; toht reste mystère, mais c’est 1e mystère lui-même qui est lumière, car remarquez-le bien ; s’il y a un mystère, il y a quelque chose à pénétrer, quelque chose à espérer. Mais en dehors de l’idée divine, qu’y a-t-il ? le néant. Or, la raison n’a rien à pénétrer, rien à espérer dan» le néant; donc l’idée divine est l’idée sage, l’idée supé-

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rieure, c’est-à-dire l’idée vraie ; voilà une explication sincère, loyale, et vous n’en pouvez pas triompher. Allons, convenez-en, le progrès matériel n’est pas la fin de l’humanité ; il répond à des besoins légitimes, il doit avoir un terme heureux, qui est l’effacement de la misère, mais arrêtez-vous à propos ; car trop loin , c’est l’étouffement de l’àme dans l’ohésité de l’animal.

En dehors de l’idée divine, toute la morale est dans la force publique et le code pénal.

Celui qui a dit à l’humanité : Aime ton père qui est aux cieux, aime -ton prochain comme toi-même, ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qui te fût fait à toi-même, sois doux et humble de cœur, obscne tout cela, car ton père qui est aux cieux te jugera ; celui-là était envoyé pour donner à l’humanité le dernier mot de tout progrès, en lui enseignant d’où elle vient et où elle va.

Celui qui le premier a dit : Dieu n’existe pas, qui a enfermé l’homme dans la limite de sa raison et toute sa destinée sur cette terre, celui-là, sans s’en douter peut-être, a mis le droit dans la force brutale, la destinée dans la satisfaction des appétits grossiers, et il a effacé d’un trait la dignité, la grandeur et l’espérance de l’humanité, et à côté de la voie du progrès dans la vérité, qui est la vie, il a ouvert la voie du progrès dans l’erreur, qui est le néant; et il n’a pu séduire quelques aveugles^qu’en se servant des mots de la vérité : liberté, égalité, fraternité, parce qu’ils n’ont pas com-

388 NOS IDÉES, NOS MŒURS, NOS CARACTÈRES, pris que Dieu n’existant pas, ces mots n’ont plus de sens et ne répondent à rien de vrai, à rien de possible.

Et en effet:

Si Dieu n’existe pas, il n’y a plus d’autre droit que celui de la force, parce que la force seule peut se faire respecter, et quand la force fait le droit, elle fait cesser la liberté et l’égalité, puisque le faible doit se soumettre, et qu’en se soumettant, il n’est plus l’égal du fort.

Si Dieu n’existe pas, les hommes n’ont pas de père commun; s’ils n’ont pas de père commun, ils ne sont pas frères, et la fraternité n’est qu’un vain mot.

Si Dieu n’existe pas, l’humanité n’a pas de destinée supérieure ; tout, pour elle, s’accomplit ici-bas, et attendu que sans l’idée divine il n’y a ni liberté, ni égalité, ni fraternité, le bonheur n’est plus qu’une idée de sentiment, qu’une aspiration qui, ne devant avoir son effet ni sur cette terre ni ailleurs, sert uniquement à rendre l’homme plus malheureux; donc sans Dieu, il n’y a pas de progrès moral, et s’il n’y a pas de progrès moral, notre état naturel est celui de la brute.

C’est en effet où nous conduirait le principe de la souveraineté de la raison humaine, dont le point de départ est la négation de Dieu, si tout homme calme n’entendait une voix intérieure qui protestent qui finit toujours par fermer ses oreilles à ces cris inytiles des intelligences égarées, dont le travail, prévu peut-être.

DU PROGRÈS

n’a d’autre résultat, en découvrant ces infirmités de l’erreur, que de montrer dans un jour plus éclatant la saine complexion de la vérité.

Car au contraire ;

Si Dieu existe, les hommes ont un père commun; par conséquent ils sont frères, et la fraternité est une vérité naturelle.

Si les hommes sont frères, l’homme est l’égal de l’homme, nul n’a d’empire sur tous, que par la volonté de tous ou du plus grand nombre, le droit prime la force, et la liberté résulte de l’égalité, qui est de l’essence même de leur nature.

Si les hommes sont frères naturellement, s’ils sont naturellement égaux et libres, l’idée de bonheur n’est plus un sentiment vague qui se perd dans l’inconnu, mais une aspiration qui monte vers une vérité, et l’homme discerne clairement les deux progrès, l’un

matériel ou inférieur, l’autre moral ou supérieur; il

voit que le moyen de l’un est le travail, et celui de l’autre la vertu.

Voilà où la puissance de la vérité aura conduit l’humanité, lorsque arrivée à son âge mûr, elle aura traversé toutes les voies de l’erreur et que débarrassée de toute ces aspirations bâtardes, elle se trouvera libre en face de la splendide lumière de la vérité triomphante.

Le bonheur est donc un but, mais qu’est-ce que le bonheur? Nous le connaissons, il n’est pas absolu;

nous réprouvons, il n’est qu’une part de la vie; il s’allume et il s’éteint. Le progrès matériel est-il une puissance capable de le fixer? N’est-il pas certain pour l’esprit le plus sûr et le plus pénélrjint, qu’il ne sera jamais sur cette terre que relatif? Cependant nous avons l’idée invincible d’un bonheur absolu; vouloir supprimer cette idée, ce serait vouloir arrêter le soulèvement de cette force secrète qui remue l’homme intime, qui l’élève, malgré lui, au-dessus de son existence matérielle; qui maîtrise sa raison et qui l’oblige à chercher un sens à cette idée et à reconnaître une fin à cette espérance. Si l’humanité a une fin supérieure, il est clair qu’elle est ailleurs, puisque si le bonheur absolu pouvait être ici-bas, on ne concevrait plus ce que pourrait être cette destinée supérieure. Eh bien, de deux chgses l’une, ou cette destinée supérieure n’est pas, et le bonheur absolu n’est qu’un leurre; alors, pourquoi en ai-je l’idée? d’où me vient-elle? Quelle est donc cette force secrète qui me trompe ainsi? car elle existe et il faut me dire ce qu’elle est ; ou bien le bonheur absolu est la fin de l’humanité dans ce monde, alors toutes les générations passées, et nous-mêmes, ne l’aurons pas connu. Pourquoi en aurons-nous été déshérités? Pourquoi tant de générations qui passeront encore n’auront-elles eu que la peine, et pourquoi les dernières, seules, jouiraient-elles d’un silonget si pénible travail? L’idée d’une si incroyable injustice ne suffirait-elle pas à démontrer la vérité d'une destinée su-

pu PROGRÈS.

périeure? D’ailleurs cette supposition, que le bonheur absolu est la fin de l’humanité ici-bas, serait folle encore, si vous n’en faites une autre -qui est celle-ci : les dernières générations ne périront pas. Car remarquons bien que jouissant du bonheur absolu, il n’y aurait plus de destinée supérieure possible pour elles; or il arriverait ceci, qu’au lieu de l’espérance que nous avons dans cette destinée, si elles périssaient, elles auraient l’effroi du néant, et que cet effroi seul ruinerait le bonheur absolu ; donc le bonheur absolu est impossible ici-bas, et il faut ou le nier, ou expliquer pourquoi et comment nous en avons l’idée ; le malheur de la raison souveraine est de ne pouvoir faire invinciblement ni l’un, ni l’autre.

Il faut donc de toute nécessité que l’homme se développe dans la foi de cette destinée supérieure ; hors de là, il ne se meut ni dans la sphère naturelle de son activité matérielle, ni dans la sphère naturelle de son activité morale; il se remue dans le vide et dans l’in- * quiétude.

Le progrès moral, qui est la base de tous les progrès, c’est-à-dire l’âme et la fin, consiste donc à amener l’humanité à cet état de maturité où les efforts de l’incrédulité sur ses destinées ultérieures seront devenus inutiles ; où le fanatisme, quel que soit son objet, aura fait place au calme de la sagesse; où la vérité apparaîtra dans un jour assez éclatant et assez pur, pour que tous les esprits se réunissent dans une même foi et qu’ils

guérissent enfin de cette misère maladive qui s’appelle le doute. L’homme alors aura accompli tous les progrès et il sera meilleur, parce qu’il se connaîtra mieux, parce qu’il aura la somme nécessaire des biens que Dieu lui donne en cette vie, et l’espérance fondée de ceux qu’il lui promet dans une vie plus parfaite.

Mais tout cela serait une illusion, que nous aurions encore raison de vous dire : Élevez les hommes dans la • foi à cette illusion, car elle est l’espérance, et l’espérance, c’est tout le bonheur dont ils sont capables : singulière figure que cette illusion qui a tous les effets et toute la puissance de la vérité !

Faites cette expérience bien simple et bien concluante, dites, de la vérité : c’est le mensonge, et si ce mensonge demeure une chose bonne et nécessaire, n’hésitez plus, c’est bien la vérité.

Avoir remarqué l’existence de gens qui semblent faire métier de dévotion, qui prennent racine aux dalles des églises, que l’on ne peut aborder sans paraître interrompre une prière, qui ont toujours à la bouche les mots de charité et qui, non-seulement ne sont ni meilleurs que les autres hommes, ni plus compatissants aux souffrances d’autrui, mais au contraire, qui sont plus durs, plus égoïstes ; ajouter qu’ils reçoivent de toutes mains et qu’ils ne donnent d’aucune; c’est avoir découvert qu’il y a des hypocrites et des fripons. Il appartient à ceux qui font cette découverte de sur-

DU PROGRÈS

prendre d’autres vérités de dates aussi anciennes, comme l’existence du soleil, de la lune et des étoiles.

‘ Mais tirer de ces misères de l’esprit et du cœur, des conséquences qui aillent à compromettre l’idée de sainteté, c’est nier l’excellence des produits de la nature par la pourriture de l’un d’eux; c’est nier la santé générale par la maladie de quelques-uns ; c’est nier enfin l’ordre général par le désordre particulier : batailler contre ces petitesses dans la pensée d’atteindre les austérités de la religion, ce n’est pas servir la science, c’est s’attaquer aux moulins à vent et se traduire en don Quichotte du progrès par la souveraineté de la raison humaine.

Il faudrait faire une découverte plus difficile et plus concluante : je voudrais que l’on me montrât un esprit cultivé, convaincu de l’existence de Dieu et de son action divine sur l’humanité; un cœur droit, épris des vertus religieuses, qui les pratique, et qui tire de sa croyance môme la raison d’être un mauvais homme , comme il serait aisé de montrer des gens qui font profession d’athéisme, et qui de leur conviction même

tirent la raison qui les détermine à tout essayer pour arriver à la fortune : le vol, le faux et l’assassinat. On pourrait s’en émouvoir et se préoccuper des conséquences à en tirer contre le progrès par la souveraineté de l’idée divine; mais cet exemple ne se trouve pas.

On prêche, mais on n’a pas d’inquiétudes pour le triomphe définitif de l’idée divine. Dieu ne permet pas

qu’on l’écarte : torabe-t-on seulement dans l’indifférence , les calamités, les crimes épouvantables viennent remuer la foi qui s’endort, et la souveraineté de la raison humaine subit une baisse significative.

Vous qui ôtes des esprits forts et qui vous proclamez hommes de progrès, faites ce que vos devanciers n’ont pas pu faire et qu’ils ont déclaré impossible ; reculez les bornes de la puissance humaine, sortez de l’atmosphère où nous vivons, élevez-vous dans l’éther, abordez les pôles, jetez-nous dans l’étonnement, dites-nous ce qui est en dehors de notre monde et ce qui se passe audessus de lui; ou si vous ôtes impuissants, soyez plus humbles, avouez votre faiblesse et cherchez un appui dans ce qui est la puissance véritable ; car tout ce bruit de négation est puéril; on devine aisément ce que cherche l’orgueil sous cette mitraille de grands mots qu’il tire en faveur de l’humanité; on voit bien que ce qui intéresse est moins l’amour du progrès que l’envie que l’on a d’attirer l’attention sur soi et de faire dire de son esprit ; C’est une merveille ! J’ose dire à ceux qui ont cette ambition : Vous avez un moyen plus simple et beaucoup plus sûr à employer pour arriver à vos fins : l’homme est un être raisonnablè, soyez raisonnables.

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