‹ Nos idées, nos moeurs, nos caractèresChapitre 6 sur 8 · DE L’EXISTENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

DE L’EXISTENCE DE DIEU

Je le demande sérieusement : existe-t-il des athées? Arrive-t-il que l’on rencontre quelque part sur la terre un être humain, agissant, pensant, et qui soit un athée ? Cela est bien douteux. Le plus ordinaire est de rencontrer des hommes indifférents, ou assez faibles pour mettre leur amour-propre à se jeter dans les extrêmes et qui disent avec un certain air d’esprits forts : Il n’y a de Dieu que pour les enfants et pour les femmes.

J’accorde quatre-vingts années d’existence à cet homme qui en a déjà accompli soixante. Je le vois préoccupé des chances d’une entreprise qui lui demandera dix années de soins et de peines et qui peut échouer.

Ne lui demandez pas si Dieu existe, si l’homme a une

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àme, s’il croit ^ une autre vie : Tout cela est si incertain, répondrait-il, à quoi bon s’en intéresser?... et il dirait de vous : C’est un rêveur.

Pauvres hommes, e’est précisément à cause de l’idée où vous ôtes que votre indifférence m’a toujours confondu. Si cela n’est qu’incertain, attendu qu’il est certain que vous allez mourir, il y a au moins quelque prudence à y songer.

Débuler par l’athéisme , et attendre dans cet état que l’on nous démontre que Dieu existe pour y croire , c’est un défaut de sagesse. 11 faudrait, au contraire, attendre qu’il nous fût bien démontré qu’il n’existe pas pour le nier, et cela, parce que la raison sent mieux que Dieu est, qu’elle ne sent que Dieu n’est pas.

Je suis, donc il y a un Dieu, m’a toujours paru une démonstration complèle, décisive, et je m’étonnerais de voir qu’elle ne suffit pas, si je ne savais combien l’homme a l’esprit inquiet et porté à la controverse. ETst-il à terre, ce n’est rien, il faut que les deux épaules touchent le sol. Le touchent-elles , il redresse la tête , et vous la lui faites fouler l’herbe, qu’il n’avoue votre victoire qu’en l’expliquant de manière qu’elle n’exprime pa^ sa défaite.

Tous les esprits sceptiques ou systématiques en sont là; c’est tourmentés par la vérité qu’ils contestent votre victoire, aussi est-ce moins pour les vaincre que pour les obliger à reconnaître qu’ils sont vaincus , que le combat doit continuer.

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Qui donc, ayantouvert les yeux, a vu les trésors de ce monde et avec quelle admirable industrie nous sommes organisés pour jouir de toutes ces richesses, a pu dire le premier : Il n’y a pas un Dieu ?

Qui donc, ayant regardé au-dessus de soi, a vu cette multitude de mondes, et avec quel ordre ils se meuvent dans l’espace immense, a pu dire le premier : Il n’y a pas un Dieu ?

Nous marchons sur les merveilles, baissons-nous et en ramassons autant qu’il vous plaira d’en exiger pour vous déclarer convaincus.

Qui doue a dit : Le chant de ces oiseaux sera doux et heureux ?

Qui donc a donné à l’homme un sens pour le percevoir et pour s’y plaire ?

Qui doue a si bien travaillé cet organe qu’il apprécie la justesse du son ?

Vénus est de la grosseur de notre terre, qui donc a voulu que nos yeux ne vissent au firmament qu’un point lumineux ? C’est une illusion optique. Mais remarquons-le bien, si notre sens ici nous trompe, il le fait dans notre intérêt ; en effet, s’il arrivait que chaque planète qui court dans l’espace ne se peignît pas dans notre rétine, réduite comme elle est selon les lois de la vision, nous ne verrions rien, et c’est alors que nous serions trompés, car en réalité nous ne le sommes pas, puisque nous avons reçu l’intelligence pour rectifier les erreurs de nos sens, et cela est incontestable dès que

398 NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES, nous savons que ce point lumineux est de la grosseur de notre terre.

Oui donc a voulu que nous fussions si heureusement trompés par cet organe, et en môme temps détrompés par le travail de notre intelligence ?

Puisque je vois que nous ne sommes trompés que dans l’intérôl de l’ordre et de notre félicité, j’en conclus que rinlclligence et la bonté ont présidé à notre organisation ; il y a donc un créateur, or ce créateur intelligent et bon, quel est-il, si ce n’est Dieu ?

Vous répondez : L’univers est arrangé selon des lois mathématiques immuables, ces lois ont opéré par leur nature et il en résulte des effets que vous prenez naïvement pour l’ouvrage d’un créateur intelligent et bon, il n’en est rien, et vous vous trompez fort, si vous vous persuadez , par exemple, que cet arbre produit des pèches parce que vous les aimez, ou que ce champ produit du blé parce que nous en avons besoin. Ce champ produit du blé simplement parce que telle est la nature de son terrain, arrosé par la pluie qui le féconde, laquelle tombe, parce qu’il y a justement une loi qui la fait tomber.

Vous ajoutez que je me ti ompe aussi volontairement, si je crois que c’est à l’intelligence et à la bonté d’un créateur que je dois de ne voir les objets qu’en raison de leur distance, ou de n’avoir qu’une faculté limitée de percevoir le son, que tout cela est le résultat d’autres

lois malhétnaliqucs, el que mon cr(^ateur intelligent et bon n’est qu’une chinitrc dont j’abuse infl raison.

Vous me dites enfin que le mot Dieu n’exprime rien autre chose que l’idée d’une force éternellement active, qui se mêle h tout, qui anime tout elqui est tout, c’està-dire que ce qui anime et ce qui est animé n’est qu’un seul et môme être se développant dans les diverses formes que prend la matière organisée, et telle est, dites-vous, la force vive que renferme en lui cet assemblage. de tous les corps, qu’un mouvement perpétuel roule au sein de l’espace et du temps sans bornes.

Je vous demande si la matière est libre de prendre les formes que cette force universelle vient animer, comment elle les prend, si elle a en elle l’intelligence nécessaire pour combiner une forme, ou si c’est l’être entier, l’univers^Dieii, qui est, tout à la fois, selon vous, matière, mouvement et intelligence, qui fait celte besogne, et de même si c’est lui qui fait de sa partie matérielle trois catégories distinctes, l’une inerte, l’autre animée el la troisième active et pensante, pour détruire, après un temps, la forme qu’il avait animée el fait penser, et recommencer à animer et faire penser d’autres formes tirées du même moule, sans autre conséquence, sans autre lin, pour les êtres pensants, que celle d’avoir pensé et de ne penser plus...

Nous voyons que la raison généi-ale repousse ce système étroit et incomplet ; mais s’il est vrai, comme

VOUS l’affirmez, l’homme n’est pas un être libre, c’està-dire pensant librement, puisqu’il y a une force qui le fait penser. Voilà, ce me semble, un fait bien étrange que cette force universelle qui le fait penser, ou qui pense en lui, y pense, ou lui fasse penser, qu’elle est insuffisante et qu’elle est autre que ce qu’elle est en effet, puisqu’en général on la repousse.

N’est-ce pas un jeu bien puéril que cette force universelle qui prend soin d’arranger des organes, .de les animer, de les faire penser, sans autre but que de les voir se tromper sur leur nature, et admettre comme une grande vérité ce qui ne serait qu’une vaine chimère qu’ils prient et qu’ils adorent?

Ma raison ne se peut contenter de votre force universelle produisant de telles puérilités, et va naturellement à tirer d’autres conséquences de ce qu’elle observe.

Je constate avec vous qu’il y a des lois mathématiques

immuables, et j’en tire tout de suite cette conséquence :

il y a des lois, donc il y a un législateur, et ce législateur, c’est Dieu. Il est impossible à ma raison de conclure autrement.

Maintenant, c’est un fait reconnu par vous-même que les lois n’agissent pas sans le mouvement; donc, leur nature est insuffisante pour agir seule. Mais le mouvement n’est lui-même qu’une loi; or, puisque aucune loi n’agit sans le mouvement, qui donc le leur a communiqué? Ce que vous allez choisir, ma raison l’appelle Dieu; à moins que vous n’accordiez au mouvement l’in-

LA RAISON HUMAINE ET LA VÉRITÉ. 40l

telligence et la volonté, c’est-à-dire à moins que vous ne fassiez du mouvement, non plus une loi, mais bien la puissance que j’appelle Dieu.; car votre force universelle, si elle n’est pas la volonté, l’intelligence, la puissance, si elle n’est pas créatrice, si elle n’est pas Dieu enfin, quelle est-elle? Donnez-lui un caractère qui me fasse comprendre son but.

Vous me dites que les lois ayant opéré par leur nature, il en résulte des effets nécessaires que je prends bénévolement pour la volonté d’un être suprême intelligent et bon; mais si cet être suprême n’est pas, de qui donc tes lois tiennent-elles cette nature par laquelle vous dites qu’elles ont opéré?

On voit clairement que sans Dieu, c’est-à-dire sans un créateur, sans un premier moteur, la raison tombe dans un étrange embarras : les lois une fois établies, leur effet est nécessaire; voilà qui va bien, mais qui les a établies? Car une loi veut une cause, une loi n’est que l’effet d’une puissance créatrice, elle n’est pas la puissance même. Or, cette puissance vous la niez et vous la remplacez par une force universelle sans autorité, sans volonté, sans indépendance, puisqu’elle n’est pas une, mais seulement partie du tout, et qu’elle a un rôle déterminé, celui d’animer, de faire penser, sans conséquence ultérieure pour les êtres pensants : qui donc veut, qui donc est indépendant, qui donc a un but? S’il n’y a personne, voilà la raison autorisée à admettre que les lois peuvent s’être établies par elles-mêmes. Je demanderais, dans ce cas.

402 NOS 1DÉR3, NOS MOEUBS, NOS CARACTÈRES.

pourquoi les lois se seraient donné une nature insuffisante pour agirsans le secours de cette autre loi que vous appelez le mouvement, de telle sorte que si cette autre loi n’avait pas voulu s’établir, aucune d’elle n’opérait. Si vous pie dites que le mouvement ne pouvait pas ne pas être, alors il était forcé d’être et d’agir; il y avait donc quelque chose de supérieur à lui qui l’obligeait d’être et d’agir, et ce quelque chose, c’est Dieu, Ou bien le mouvement n’était pas obligé d’être et d’agir, alors il n’est que par bonté, il n’agit que par complaisance, et voilà toute la raison des choses; c’est le hasard que nous devons admettre comme l’auteur de toutes choses, ce qui est une absurdité repoussée par tous les esprits sérieux depuis que l’homme a commencé à raisonner sérieusement.

11 faut un créateur à la raison qui observe la création; il lui faut une puissance ayant la volonté, l’indépendance, la liberté et l’intelligence, qui gouverne le monde et qui destine l’être pensant à une fin supérieure; hors delà, la raison s’égare dans de vaines subtilités.

Je vois des rapports si justes entre les effets néces» saires qui résultent des opérations de ces lois et les besoins qu’ils viennent satisfaire, je vois ces mêmes etfots se reproduire si régulièrement, et tous concouri/ d’une manière si heureuse au maintien de la création, qu’en vérité ce que ma raison a de mieux à faire, c’est

de croire à un but raisonné. Si je suis obligé de croire à un but raisonné, je le suis de même de croire à une puissance qui a raisonné, et cette puissance c’est Dieu ; donc Dieu existe inévitablement, forcément, et votre force universelle, si elle n’est pas Dieu, est une invention inutile.

Examinons quelques-uns de ces rapports:

Un champ produit du blé, parce que telle est la nature de son terrain arrosé par la pluie, qui ne manque jamais dé tomber, et précisément, telle est la nature de l’homme, qu’il a besoin de ce blé.

Ce champ produit du foin, de l’avoine, parce què telle est la nature de son terrain, et précisément, telle est la nature du bœuf, du cheval, etc., etc., qu’ils ont besoin de ces productions.

Ce môme champ produit encore des plantes qui ont la propriété de guérir dans certaines maladies, toujours parce que telle est la nature de son terrain, et précisément les hommes et les animaux en ont besoin, parce que telle e^t leur nature, qu’ils sont souvent atteints de ces mômes maladies.

Il y a des milliers de genres de fruits, parce que telle est la nature du terrain, des arbres et du climat qui les produisent, et justement, telle est notre nature, que 'nous avons des goûts dilTérents pour aimer ceux qui nous sont favorables et des répugnances naturelles pour repousser ceux qui nous nuiraient.

J’en dirai autant des fleurs qui exhalent mille odeurs diflérentes.

L’éloignement diminue les objets, parce que telle est la loi de la vision, et précisément, telle est notre nature, que s’il en était autrement, nous ne pourrions jouir du spectacle de la création et que nous serions brûlés par le soleil; car l’éloignement diminue aussi l’effet de l’intensité du feu.

L’éloignement qui diminue les objets et l’effet de l’intensité du feu, diminue aussi l’effet de l’intensité du son, parce que telle est la nature des lois de l’acoustique, et justement, telle est notre organisation, que s’il en était autrement nous serions assourdis.

La pression de la vapeur est une force motrice considérable, parce que telle est la nature de cette loi, et précisément, telle est notre nature, que vivant en société, la puissance de locomotion qui résulte de la disposition mécanique de notre squelette et de la contraction musculaire n’est pas en rapport avec le besoin de relations que nous éprouvons, et que celte découverte, en môme temps qu’elle vient y suppléer, élargit le champ à nos études et au développement de notre intelligence, qui est un autre besoin de notre nature. Remarquons aussi que cette découverte se fait justement dans le temps où la civilisation du monde est^ arrivée à un degré qui la rend en quelque sorte indispensable.

Je pourrais étendre beaucoup ces rapports, relever

les découvertes de chaque temps, faire la part de chaque génération. Je pourrais montrer par là que l’humanité a une mission, que le travail est sa loi, qu’il se suit et que le progrès n’est pas d’invention humaine, qu’il est prévu, qu’il est par cela môme réglé et borné, et que les sociétés ne franchiront pas sa limite, de même qu’elles ne s’arrêteront pas en deçà; mais je m’en tiens à ce que j’ai dit et je demande à qui je dois attribuer ces rapports, à qui je dois rapporter ces découvertes ; s’il y a une providence, ou s’il n’y a que le hasard.

Le hasard est l’antipode des lois mathématiques; c’est un mot que nous employons à l’égard d’un effet dont nous ne connaissons pas la cause, et que nous repoussons aussitôt que l’étude ou la foi nous a révélé cette cause; c’est un mot provisoire qu’un ignorant croit comprendre, mais qu’un savant ne comprend pas. Ce n’est donc pas au hasard que je dois les attribuer.

Est-ce à la fatalité?

L’effet d’une loi mathématique est légal, il n’est pâs fatal. Je crois que mon estomac digère légalement le froment légalement poussé. Je ne crois pas que vous marchez fatalement, mais bien que vous marchez légalement avec des membres disposés exprès; tout est naturel, légal, rien n’est fatal. Je sens que ma raison est plus à l’aise avec l’idée d’une providence qui a tout raisonné qu’avec cette sœur du hasard, et je crois qu’en

bonne logique, une suprême sagesse doit être préférée à un destin aveugle pour le gouvernement de l’univers. Je dirai donc de la fatalité ce que je viens de dire du hasard : c’est un mot provisoire où la raison attend la lumière.

A qui donc dois-je attribuer ces rapports? à qui donc dois-je rapporter ces découvertes? Débarrassé du hasard et de la fatalité, il ne me reste absolument que Dieu, ou rien; ma raison choisit Dieu.

J’ai montré que nos sens n’ont pas pour mission de nous tromper; je dis maintenant que notre raison ne nous trompe pas davantage, à la condition de reconnaître qu’elle n’est pas la seule force de l’homme.

Nous savons que la vérité est une, c’est-à-dire que ce qui est noir no peut être blanc en même temps. Nous savons que la vérité seule est bonne et que l’erreur est détestable. Nous savons aussi que notre raison est bornée; nous ne sommes donc pas trompés, marchons jusqu’à sa limite, et là, puisque la vérité est une, choisissons. Elle est certainement ce qui est le plus sûr et le plus solide : pourquoi nous arrêter dans le doute ; le doute est-il plus sage que la foi? C’est avec ce qu’il y a de plus fort en lui que l'homme croit, et c’est avec ce qu’il y a de plus faible qu’il doute ou qu’il nie; car ij ne s’élève jusqu’à la foi qu’en faisant l’usage le plus calme et le plus profond de sa raison. En effet, la foi est une faculté au-dessus de la raison; elle est celle force

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intérieure qui continue de voir quand la raison se trouble; elle est cette puissance qui domine en nous l’esprit et la matière, qui donne le vaste à nos idées et qui triomphe de nos faiblesses.

La foi, c’est ce quelque chose qui, lorsqu’il s’éveille en nous, y imprime d’une manière si invincible celte vérité si naturelle : Il y a un Dieu. La foi, c’est le génie, c’est ce rayon que nous appelons le feu sacré, dont l’artiste qui en est éclairé fait vivre son œuvre, et qui nous pénètre si soudainement et si sûrement.

L’homme qui dit : La raison doit se suffire à ellemême, s’égare; il ne peut s’élever, il reste terre à terre. La raison seule est insuffisante à allumer, chez l’individu, cette étincelle qui est le génie, et chez les peuples, celte force secrète qui est la vie ; le génie, sans la foi, diminue et s’éteint; les sociétés, sans la foi, perdent le sens moral, et peu à peu elles s’etlacent.

Si vous me dites que la foi peut nous égarer, je vous répondrai que je ne vous parle pas *de la foi aveugle.

Tout système qui a l’erreur pour principe aboutit infailliblement au désordre. Il y a donc un moyen de s’éclairer : tout système dont la conséquence logique est le désordre^, est faux; tout système, au contraire, dont la suite certaine est l’ordre, est vrai.

La raison ne pouvant conclure autrement, il n’y a qu’à voir si l’ordre résulte de tout système qui nie Dieu, qui supprime la foi et qui réduit l’être humain

à l’état d’animal ordinaii-e, sans croyance et sans destinée ultérieure.

On a imaginé que le monde est composé d’atomes indivisibles, on a allégué des lois éternelles, nécessaires et immuables, pour le mouvement de ces atomes; on a soutenu que la ligne droite, pour le mouvement, est essentielle aux corps; on a donné aux atomes toutes les qualités nécessaires pour former des compositions, et, sur ce fond, on a pris autorité pour nier une cause première et attribuer tout à la rencontre de ces atomes, c’est-à-dire au hasard. On a dit : L’univers n’est autre chose que la réunion fortuite d’atomes, de corpuscules indivisibles, de molécules organiques , qui erraient dans l’espace immense, et déjà leur concours fortuit doit avoir épuisé des combinaisons infinies : donc discourir sur l’art qui se montre partout dans la nature, c’est vivre dans un sophisme perpétuel. L’industrie de l’homme utilise, il est vrai, tout ce que la nature lui fournit, mais on en conclut mal à propos que ces choses aient été faites avec art, en vue de son bienêtre.

Le simple bon sens fait les réflexions que voici : s’il n’y a pas de cause ])remière, si Dieu n’existe pas, il n’y a pas de lois; car une loi n’est que l’effet d’une cause puissante et intelligente ; qui dit loi affirme un législateur. Si ce législateur n’est pas, les effets que vous

appelez des lois sont forcément des puissances existant par elles-mêmes : étranges puissances, il faut le dire, qui sont bornées à l’accomplissement d’un effet constant et contraintes de se concerter entre elles pour produire l’eflét général, en remuant les atomes dans le sens d’une composition quelconque. Et encore, s’il n’y a pas de cause première, éternelle, immuable, d’où ces puissances, bornées à un effet déterminé, que vous appelez lois, tiennent-elles leur éternité, leur nécessité, leur immutabilité? Et comme il faut bien qu’il y ait concert pour produire l’effet général, quelle est la puissance qui préside, qui oblige et qui règle? Chacune n’.iyant qu’une part de puissance, puisqu’elle ne produit qu’un effet, chacune n’a aussi qu’une part de sagesse : comment ces parts composent-elles toute la puissance et toute la sagesse ? Et puis, si elles sont par elles-mêmes, pourquoi sont-elles bornées? qui a limité leur action à un tel effet et comment, chaque effet produit, l’ordre général en résulte-t-il avec une "si admirable précision? Cette action limitée est donc raisonnée; or, une loi ne raisonne pas, elle n’est que le résultat d’un raisonnement : qui donc a raisonné? Voilà bien des difficultés inutilement créées , et pourquoi? pour éviter de reconnaître un premier principe , Dieu enfin, créateur de cet univers et qui le gouverne, vérité tout à la fois si simple, si entraînante, et que la raison humaine conçoit si bien, avant d’aller se perdre dans le vide.

410 NOS IDÉES, NOS MCBURS, NOS CàRACTÈRES.

On a démontré que la ligne directe, déclarée essentielle par le système pour le mouvement des corps, met les atomes dans l’impossibilité absolue de s’accrocher, s’ils vont toujours tout droit. On a senti ce vice décisif et l’on s’est empressé de retoucher la vérité. On a permis aux atomes de violer l’essence de la matière en déclinant un peu de la ligne droite, et, grâce à ce petit mouvement qui, en réparant le défaut, détruit le système, on est parvenu à expliquer le phénomène et on a persisté.

Il y a d’autres difflcultés : d’où viennent les atomes ? Sont-ils matière seulement ou matière animée et pensante? S’ils ne sont que matière, les lois qui les ont remués étaient-elles dedans ou dehors? Si elles étaient dedans, il y avait donc, pour les remuer, un atome de mouvement dans chaque atome de matière, ce qui est difhcile à imaginer; mais si elles étaient dehors, alors il y avait des atomes de matière et des lois pour les mouvoir dans le sens d’une composition; or, une loi n’étant pas une volonté intelligente , mais seulement l’effet d’une volonté intelligente et puissante, il y avait donc forcément autre chose que les atomes et les lois pour déterminer les compositions. Toujours l’idée d’un premier moteur apparaît à l’esprit pour décider quelque chose qui soit raisonnable.

Si, au contraire, les atomes étaient matière animée et pensante, si la matière seule existe, il s’ensuit que out est matière animée et pensante, cependant, seul.

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au milieu de cette forêt, je ne puis entrer en communication de pensée avec ces arbres qui m’entourent; c’est qu’ils végètent, mais qu’ils ne pensent pas, je le vois bien. Si l’on convient qu’il y a la matière qui pense et la matière qui ne pense pas, je prends acte de cet aveu et je constate qu’il y a deux choses : ce qui pense et ce qui ne pense pas ; j’appelle esprit ce qui pense, et me voilà fondé à affirmer qu’il y a. la matière et l’esprit, sans que l’on puisse me débusquer de ce point où ma raison vient de se loger.

Je demande maintenant comment se sont formées les compositions qui pensent et celles qui ne pensent pas. Y avait-il des atomes de [matière pensante pour former l’homme, des atomes de matière non pensante pour former le marbre et la pierre, et d’autres atomes encore non pensants, mais végétants, pour former les plantes ? ou bien y avait-il des atomes d’esprit se combinant avec certains atomes de matière et évitant de se combiner avec certains autres? Mais qu’esl-ee qu’un atome d’esprit? Con<;oit-on un atome d’esprit? Quel travail!... Quoi qu’il en soit, nous reconnaissons que tout est matière et esprit L’on accordera bien que l’esprit est supérieur à la matière. Or, s’il y a quelque chose de supérieur à la matière, la matière n’est pas par ellemême, il y a un auteur. Qui donc est cet auteur? Est-ce ta matière qui a créé l’esprit, ou si c’est l’esprit qui a créé la matière? Est-ce le moins qui a créé le plus, ou te plus quia créé le moins? Lequel de l’esprit ou de la

matière peut avoir la puissance créatrice, la volonté, la liberté, l’indépendance, qualités sans lesquellesThomme ne serait pas? Y a-t-il là un insensé pour répondre : C’est la matière ? 11 y a donc une puissance qui est esprit et qui a la volonté, la liberté, l’indépendance; qui n’ayant rien au-dessus d’elle, a aussi l’éternité, l’immutabilité, et c’est Dieu.

Si Dieu n’est pas, qui a créé les atomes? Est-ce ce quelque chose que l’on appelle force universelle? Mais cette force universelle, ou elle est par elle-même, elle a la puissance créatrice, la volonté, la liberté, l’indépendance, l’éternité, l’immutabilité, et c’est Dieu; ou elle n’a point ces qualités et elle n’est elle-même qu’une loi affirmant un législateur, c’est-à-dire Dieu.

Comment les atomes se sont-ils réunis?

On a répondu : Par la figure et la conformation. — Je demande qui leur a donné cette figure et cette conformation.

Pourquoi se sont-ils réunis ?

On a répondu : Parce qu’ils sont doués d’appétences matérielles qui les portent à se combiner. — Je demande qui les a doués de ces appétences.

Comment les combinaisons s’opèrent-elles?

On a répondu : En manifestant des phénomènes de mouvement, d’attraction et de répulsion. — Je demande encore qui leur a donné cette force pour opérer ces phénomènes, et comment existent ces lois d’attraction et de répulsion.

Insistons :

Les atomes, munis d’appétences matérielles, se précipitaient dans l’espace immense, où en se rencontrant ils pouvaient se réunir, grâce à l’inflexion, et, cette réunion opérée, l’univers a été formé. Il y a donc eu un temps pendant lequel tout n’était qu’atomes, appétence matérielle, mouvement, attraction, répulsion, c’est-àdire le chaos, et un moment où ce tout est devenu une composition quelconque, et enfin cet univers régulier. Dites-moi en quel temps, ou à peu près, s’est accompli ce dernier phénomène, et je daterai de là la création que vous niez.

Maintenant, de deux choses l’une : ou ce tout, quand il n’était que ce tumulte d’atomes, a formé cet univers nécessairement, c’est-à-dire par une conséquence forcée de ce qui le constituait; et alors il fallait que tout formât cet univers, quelque chose l’y forçait. Or, ce quelque chose qui avait constitué ce tout était au-dessus de lui et indépendant de lui, puisqu’il le forçait, ce ne pouvait être le hasard; donc ce tout, c’est-à-dire cet univers, n’est pas tout : donc Dieu existe.

Ou bien tout n’avait que des chances de former cet univers : il y avait donc des chances contraires et éet univers pouvait ne pas être. Dans ce cas encore , ce tout qui a formé cet univers n’est pas tout ce qui est , puisqu’il y avait des chances opposées à l’accomplissement de sa formation ; ces chances qu’élaient-elles et que sont-elles devenues? Et puis il est évident que dans ce- cas, ce tout n’avait ni puissance, ni intelli-

414 NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES, gence, ni liberté, ni volonté. Or, nous ne pouvons tenir de ce tout, qui en était privé, le ))eu que nous possédons de ces qualités ; donc ce tout qui a formé cet univers n’est pas tout ce qui est ; donc il y a autre chose que le hasard, et cette autre chose, c’est Dieu.

Mais n’cst-il pas clair que le système lui-même nous oblige à admettre une intelligence suprême pour présider à cette réunion des atomes, afin que le plancher se forme avant l’habitant? Supposons, en effet, que les hommes et les animaux se soient formés les premiers , <fue seraient-ils devenus? Auraient-ils été emportés dans l’espace en attendant la formation d’une planète pour s’y installer? De quoi auraient-ils vécu? Auraientils mangé des atomes de chair ou de racines ? Vous me diriez qu’il y avait des appétences de premier et de second ordre, qui obligeaient les planètes à se former avant tout, que je voudrais encore savoir qui avait donné à ces appétences matérielles ces ordres, différents.

Il me semble que, s’il y a des atomes de patience, il faut que ceux qui se plaisent à ces inventions en soient complètement formés.

Le naturalisme, le panthéisme, ou l’idée de l’univers- Dieu, a été ainsi formulée ; « Le monde, ou ce que « nous appelons autrement le ciel , qui dans ses vastes . « flancs embrasse tous les êtres, est un Dieu éternel ,

« immense, qui n’a jamais été produit et qui ne sera >

« jamais détruit. Chercher quelque chose au delà est « un travail inutile à l’homme et hors de sa portée.

« Voilà l’ètl-e véritablement sacré, l’étre éternel , imn mense, qui renferme tout en lui : il est tout en tout, « ou plutôt il est lui-mérae tout. Il est Touvrage de la « nature et la nature elle-même, » C’est-à-dire, selonl’expression d’un philosophe moderne de la môme école, Dieu, c’est l’ouvrier et l’ouvrage.

Si c’est (1 un travail inutile à l’homme et hors de sa portée » de chercher ce que c’est que Dieu, il aurait fallu éviter de le dire aussi décidément soi-même, et je demande si c’est là un Dieu que l’on conçoive bien, L’idée d’antériorité se produit naturellement sur l’ouvrier à l’égard de l’ouvrage. La raison sent que l’un a dû forcément précéder l’autre. Ne voit-on pas que l’esprit exerce une action supérieure sur la matière, qu’il a présidé à la forme, à l’organisation? Ne sent-on pas que l’ouvrier est la cause et que l’ouvrage est l’effet, ou plus clairement, qu’il y a un créateur et une création?

Comme il arrive de tout système qui n’a pas le vrai pour point de départ, l’idée fondamentale s’embarrasse et se noie dans les nuances : les uns font de Dieu l’âme du monde, et de l’univers, le corps de la divinité. Les autres, n’admettant toujours qu’une substance unique, fout de cette substance l’être infini doué d’une infinité d’attributs, sa manifestant de deux manières distinctes : par la pensée et par l’étendue ; c’est ainsi ,

disent-ils, que tout ce qui existe n’est qu’une partie ou une modification de Dieu; les corps en tant qu’étendue,’et les âmes en tant que pensée.

Il ne suffît pas en si grave matière d’inventer un système ingénieux qui plaise à l’esprit, mais bien d'exprimer une vérité, qui de la raison satisfaite conduise à la foi éclairée. Or, ces manifestations de la substance unique ont-elles de quoi satisfaire la raison.?

L’homme en ce sens qu’il est corps et pensée participe des deux manières de manifestations. Il se compose des deux modifications de l’être infini, l’une en tant que pensée et l’autre en tant qu’étendue. 11 n’est pas nn être créé, puisqu’il n’y a que l’être unique , et que, s’il était créé, il y aurait une création, ce que repousse le système. Il n’est pas un être libre , puisqu’il n’est pas un être distinct; il n’est pas par conséquent responsable, et partant, il n’a rien à faire comme personne.

Dieu, manifestation en tant qu’étendue, est donc, de l’homme, ce qui vit et ce qui meurt, ce qui est sain et ce qui est malade.

Et, manifestation en tant que pensée. Dieu est l’idée qui vient et celle qui la contrarie ; il est ce qui se décide pour le bien ou pour le mal. Or, la conséquence naturelle, c’est que le bien et le mal sont également respectables ou détestables.

Mais si le bien et le mal sont également respectables ou détestables, il est clair qu’il n’y a ni bien ni mal; la

LA lUlSON IIUMAI.N’K ET LA VÉRITÉ. 417

morale est une erreur : la vertu et le vice, le juste et l’injuste, ne sont que des manières de qualifier des faits contraires , résultant de modifications dilférenles de l’ôtre unique, mais dont le fond ne répond à rien de moral ou d’immoral.

Ou si le bien et le mal existent. Dieu est l’un et l’autre en même temps; il est moitié l’un et moitié l’antre; il est bon et méchant à un degré égal; une moitié de lui-même est constamment en lutte contre l’autre; ce que l’une fait, l’autre le condamne.

Le bien étant la négation du mal, et le mal étant la négation du bien. Dieu est cette négation réciproque; et comme il y a un milieu qui modifie les extrêmes. Dieu est en même temps les extrêmes qui se nient et le milieu qui les modifie.

S’il n’y a pas un créateur et une création, s’il n’y a qu’une substance unique, si, comme vous le dites, tout ce qui existe n’est qu’une partie ou une modification de cet être infini, en tant qu’étendue et en tant que pensée, voilà ce qu’il faut que ma raison admette, et j’avoue qu’elle ne s’en contente pas.

Quoi ! cette masse de manifestations en tant qu’étendue, et de modifications en tant que pensée, que l’on appelle l’humanité, tous ces actes qu’elle accomplit : ces luttes abominables, ces victoires, ces défaites, tout ce mouvement en sens contraire; ces triomphes, ces humiliations, ce bonheur,.cette misère, ce génie.

418 Nüi> IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.

celle médiccrilé, celle folie, celle grandeur, celte bassesse, quoi ! tout cela n’est qu’un tumulte Indifférent et sans but !... C’est l’étre infini qui se manifeste, d’un côté en tant qu’étendue, et de l’autre en tant que pensée ! Quoi ! L’homme n’est qu’une manifestation automatique en tant qu'étendue,- qui subit ces modifications contradictoires en tant que pensée !

Enfin si j’admets ce système, qu’il n’y a qu’une substance unique, c’est-à-dire que Dieu c’est tout, et que tout c’est Dieüj modifié en tant qu’étendue et en tant que pensée, quelle idée puis-je me faire des sociétés humaines? Pourquoi l’honneur? pourquoi la honte? Est-ce que Dieu se peut modifier en même temps d’une manière honorable et d’une manière honteuse? Si l'homme n’est pas un être créé, libre, responsable, s’il n’est que deux manifestations de l’élre unique, quel sens donner à ce mot dont on fait un si grand bruit : le progrès ? Est-ce que Dieu, même en se modifiant, est 'susceptible de perfectibilité ? Dieu est-il donc tout à la fois parfait et imparfait? Comment puisje accommoder tout cela de manière à satisfaire ma raison ?

Qu’un autre dise que tout est en Dieu, que Dieu seul existe et que nous voyons tout en lui.

Ou bien que c’est Dieu qui voit, qui pense, et qui agit dans tout ce qui a vie.

La raison fait le môme cas de toutes ces nuances qui révèlent le malaise de ITdée; en ce qui touche Dieu, la

LA IIAISOK IILMAINE ET LA VÉRITÉ. 419

vérité n’a pas de nuances : il est et l’univers est son œuvre. '

Si tout est en Dieu, si Dieu seul existe, pourquoi dire que nous voyons tout en lui? S’il existe seul, il n’y a pas d’êtres créés; c’est lui-même qui est et qui se voit. Il n’y a que Dieu qui a voulu prendre des formes et qui les a multipliées pour s’occuper dans sa partie qui est l’espace; il n’y a que Dieu dont la puissance agissante conduit mathématiquement sa masse inerte; il n’y a que Dieu enfin qui s’est divisé en règne organique et en règne inorganique. C’est lui qui, puissance organisatrice, s’est arrangé d’une manière si merveilleuse et qui, puissance raisonnable, ne peut soi-même se comprendre, ce qui est merveilleusement absurde.

Ou bien c’est Dieu qui voit, qui pense et qui agit dans tout ce qui a vie.

Cette variété de l’idée suppose, si l’on veut, des êtres .créés, mais est-elle plus satisfaisante? Si c’est Dieu qui voit, qui pense et qui agit en nous, il est certain que nous ne sommes pas des êtres libres et que nous n’avons aucune respon.sabilité; donc c’est Dieu qui, dans la personne des juges, se reproche à lui-même sa mauvaise action dans la personne du criminel.

Et si nous suivons cette idée , Dieu aurait donc arrangé des corps pour y agir selon la force de leurs muscles? Il aurait donc organisé des milliers de têtes pour y penser d’une manière restreinte ; pour y penser oui dans l’une et non dans l’autre, et il aurait donc

KOS IDBKS, NOS MUKL'KS, NOS OAHACTÉKES.

permis à ces organes de s’altérer quelquefois pour déraisonner et y perdre le sens? Il aurait donc ‘arrangé dans chacune dc ces tôles deux petits yeux, pour le seul plaisir de voir la nature, qui est lui-même, suivant une loi d’optique qu’il aurait faite exprès, et de même deux petites oreilles, pour entendre selon une autre loi de l’acoustique qu’il aurait encore faite exprès? Quelle est la fin de tout cela ? N’a-t-il fait les corps périssables que pour renouveler ses instruments? A-t-il organisé l’homme pour être intelligent en lui et l’huître pour être stupide en elle , le tigre pour y être féroce et l’agneau pour y être doux et timide? La raison a-t-elle là de quoi se satisfaire et s’écrier : Voilà la vérité?

C’est une loi de l’erreur, si l’on s’y engage, de verser d’une extrémité dans l’extrémité contraire. Faisons un pas dans un autre genre d’idéalisme, avançons un peu dans les nuances, et comme dans tous les systèmes qui ne veulent pas admettre un créateur et une création, la raison qui se flatte d’y trouver la lumière s’y éteint dans une obscurité de néant.

Les uns ayant déclaré que la matière seule existe, les autres ont bien vite affirmé que la matière n’est pas, que l’esprit seul existe, qu’il n’y a que des êtres pensants, et que tout ce que nous croyons être des besoins et des actions des corps extérieurs n’a rien de réel.

C’est en vain que vous leur dites : Mais je nais, je me développe, je vois, je touche, je sens, j’agis, j’ai des

Difirr^db; .,>ogk

besoins, je les satisfais; je vieillis, je souffre, et je meurs.

Le système répond : Tout cela n’est que par illusion. Ces illusions naissent dans nous avec la nécessité qui nous a fait naître, et toutes nos affections, toutes nos ^ résolutions sont aussi nécessaires que nos pensées.

A la bonne heure, mais si je ne suis qu’un être pensant, quelle nécessité que je croie être matière, et que • par illusion je subisse toutes les misères de ce corps imaginaire? Autant valaitfaire le corps réellement. Quelle nécessité, par exemple, que je croie avoir des yeux qui s’affaiblissent, et à quije crois rendre leur force, en croyant avoir des lunettes que je crois mettre sur le nez que je crois avoir?

11 me plairait d’admettre un moment que je ne suis qu’un être pensant, qu’il me serait encore impossible de retirer ma foi à l’idée d’un Dieu auteur de la création que jè crois voir, je me dirais : Quelle est donc cette "nécessité qui m’a fait un être pensant? Quelle est cette puissance qui me donne de telles illusions, qui ne m’a faitqu’esprit et qui me fait croire queje suis matière, que je sens queje le suis; qui n’a rien créé de réel et qui me fait croire que je vois une création pleine de réalité; qui méfait croire que j’en touche les objets difféuents; que je vois des animaux, queje les élève, qu’ils me connaissent? Tout cela n’est-il pas aussi merveilleux que de créer tout réellement, et ne faut-il pas autant d’art, autant de bonté, ne faut-il pas également

une puissance intelligente qui raisonne, qui combine, pour mettre un tel ordre dans mes illusions?

Je tire mes pensées de ce que je vois, mais ce que je vois n’a pas de réalité ; mon corps, non plus, n’est rien de réel, donc mes sensations sont imaginaires. Je crois faire le bien ou le mal, mais tout est illusions, et je ne. fais ni l’un ni l’autre : pourquoi cette nécessité qui m’a fait naître n’a-t-elle créé que des illusions, puisqu’il est nécessaire que je croie que tout est réalité? Ma raison peut-elle admettre cette combinaison puérile de la part de cette nécessité dont la grandeur l’épouvante, dont la gravité 'l’anéantit? D’ailleurs, pourquoi tout serait-il illusions au lieu d’être réalité? Quelle est l’utilité de cette tromperie? Où cela peut-il aboutir?

Je me dirais encore : Qu’est-ce que la mort? Est-elle la perte de mes illusions? Elle a au moins cela de réel que je crois, pour toujours, ne plus voir ceux que j’aimais. Si la mort est la perte de mes illusions, ces illusions sont donc quelque chose de réel que je perds? Il y a donc un moi réel qui pense, cheï qui la mort fait cesser cet état d’être pensant? Mais comment puis-je cesser d’être, si ce moi n’est pas corps réellement et n’est qu’un être pensant? Si je ne suis que pensée comment cette pensée périt-elle ? Si cette pensée n’est qu’une illusion, comment cette illusion se drssipel-elle? Qui le veut ainsi? Il faut une raison, une cause de . ^;es illusions, il faut encore un Dieu créateur de cet univers illusions: et comme ces illusions, me semblent

gouvernées, il Haut un être suprême qui me donne cet illusion de gouvernement. Ou bien, si vous me dites que la mort n’est qu’une illusion comme tout le reste; que je crois mourir et que je ne meurs pas réellement, alors je me prononce : Le système n’est qu’une labié d’enfant dont nous n’avons plus à nous occuper.

En résumé : si la matière seule existe, l’homme n’est qu’une machine matérielle, mue par je ne sais quelle force universelle, sans but déterminé et sans conséquences ultérieures ; il ne peut être autre chose. L’homme alors n’a aucune' liberté, et parlant, aucune responsabilité ; il vit comme il est remué et il meurt. Il n’y a donc ni vices ni vertus, et la société’ humaine, avec ses lois, sa religion, ses droits et ses devoirs, n’est qu’une chimère morale; tous les philosophes qui nous parlent de progrès ne sont que d’inutiles bavards. Si je crois cela, et si j’entraîne la société humaine à le croire ^vec moi, oü allons-nous aboutir inévitablement? Au ridicule, au désordre.

Au contraire, si la matière n’existe pas, s’il n’y a rien de réel, s’il n’y a que des êtres pensants, Pêtre esprit est dans les mêmes condition? que l’être matière, c’està-dire irresponsable, puisqu’il n’y a que des illusions; il n’y a réellement ni vices ni vertus, et si nous mettons notre foj à ce système, nous aboutissons inévitablement au môme point : le ridicule et le désordre, Arrivé là, comment la raison peut-elle éviter de se rendre à cette vérité si éclatante : Dieu existe et l’uni-

vers est son œuvjje; l’homme, être libre, aune âme, et cette âme est immortelle ; il y a une loi morale, et la justice, sanction de cette loi, nous attend dans une autre vie ?

Et en effet :

Si je pars de ce point : Dieu existe, je m’explique tout. Je soumets à pion intelligence les choses qui sont de son domaine, celles qu’elle peut analyser et définir, et je m’arrête volontiers à celles que je sens hors de ses limites ; mais il n’y a pas d’obscurités téelles pour moi, puisque mon point de départ me dit de quelle source émanent toutes ces merveilles où mon esprit ne peut atteindre; je m’estime mon prix, je me connais, et je suis savant de toute la science que l’homme puisse embrasser.

Sf, au contraire, je pars de ce point : Dieu n’existe pas, je suis sans frein, et mon orgueilleuse raison veut tout soumettre à son analyse; je me fourvoie au delà de mes limites, je cherche, je doute, je nie, je ne me connais pas , et je suis ignorant de toute l’ignorance dont l’homme est susceptible.

Si en partant de mon premier point j’arrive à posséder toute, la science que l’homme puisse embrasser , c’est-à-dire à la connaissance rationnelle de la cause de mon existence, je suis autorisé à le croire raisonnable et vrai.

Au contraire, si en partant de mon second point, je tombe dans toute l’ignorance dont l’homme est suscep-

tible, c’est-à-dire dans l’ignorance absolue de la cause de mon existence, je suis autorisé à le croire déraisonnable et faux.

Par conséquent, Dieu existe, à moins que vous ne prouviez que la puissance bornée de ma raison est une erreur, et que sa puissance sans bornes est une vérité.

Poursuivons :

Si je pars de ce point : Dieu existe, j’ai de quoi être honnête, humain, charitable, car je sais pourquoi je le suis et à quelle fin tendent toutes ces vertus; je sais d’où elles me viennent, pourquoi elles sont vertus, et je m’en fais une règle et un mérite.

Au contraire, si je pars de ce point : Dieu n’existe pas, je ne sais trop pourquoi je me ferais un mérite de posséder toutes ces vertus, si je sens qu’elles nuisent à mon intérêt actuel. En effet, pourquoi me ferais-je un mérite d’être vertueux si cela nuit à mon intérêt? Je me demande même s’il est vrai que ce qui nuit à mon intérêt soit vertu et que ce qui le sert ne le soit pas ; si cela même est possible. Dieu n’existant pas, je m’en fais juge, je me décide volontiers pour ce qui fait

mon bien particulier. Tout homme est en droit de se décider comrne moi, et cela étant, voilà toute l’humanité vicieuse, égoïste !

Si en partant de mon premier point, j’arrive à prendre le parti d’être vertueux, je suis autorisé à le croire raisonnable et vrai.

Si en partant de mon second point, j’arrive à pren-

42tf NOS IDÉES, NOS MOEURS, NOS CARACTÈRES.

dre le parti contraire, je suis autorisé à le croire déraisonnable et faux.

Par conséquent Dieu existe, à moins que vous ne prouviez que ce qui détermine à la vertu est faux, et que ce qui détermine au vice est vrai.

Insistons.

Si Dieu existe, l’univers a un créateur, l’humanité est protégée, l'homme a un appui et je me sens fort : les années s’accumulent, mes cheveux blanchissent, ma santé s’altère, je vais mourir; mais je me résigne, car j’ai un appui et j’espère : Dieu existe, donc il m’a créé, et s’il m’a créé, il s’est proposé une fin. Cette fin sans doute est un mystère profond, mais quelle raison ai-je de la croire épouvantable? Tant d’excellents soins que je lui vois donner à toute cette nature périssable, que je vois s’éteindre et se renouveler, me font assez comprendre que l’esprit, en moi, ue doit pas aboutir au néant; je m’abandonne alors et je meurs plein d’amour et d’espérance.

Au contraire. Dieu n’existe pas. L’univers va donc au hasard, la société est sans protecteur, l’homme sans appui, et je me sens faible, isolé : que puis-je attendre de cette société qui ne s’occupe pas de ma misère? Les années qui s’amassent m’effrayent, la tombe me fait horreur!.,. Dieu n’existe pas; or, tout en moi retourne au néant, car où donc irait ce qui en pourrait survivre? D’ailleurs Dieu n’existant pas, rien ne peut survivre, et je meurs plein d’effroi et de désespoir.

En partant de mon premier point, j’arrive, à l’espérance; je suis donc autorisé à le croire raisonnable et vrai.

En partant de mon second point, j’arrive au désespoir; je suis donc autorisé à le croire déraisonnable et faux.

Par conséquent Dieu existe, à moins que vous ne prouviez que ce qui élève à l’espérance est faux, et que ce qui jette dans le désespoir est vrai.

Enfin l’expérience a démontré que la vie de toute société est dans sa force morale, et que sa force morale ‘est toute dans le respect de celte vérité : Dieu existe et sa providence gouverne l’univers.

Nous avons vu que leur faiblesse d’abord, et leur effacement après, est dans l’oubli, el bientôt après, le mépris de cette vérité.

Par conséquent Dieu existe, à moins que vous ne prouviez que ce qui fait vivre les sociétés est faux et que ce qui les fait périr est vrai.

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