‹ Nos idées, nos moeurs, nos caractèresChapitre 7 sur 8 · DE L’AME · texte numérisé non relu

DE L’AME

Ceux qui ont soutenu que l’homnae n’a pas une âme, sont fort loin de l’avoir prouvé; ils ont entassé des erreurs, ils ont mis le trouble dans leur raison d’abord, et leur raison, ainsi troublée, a intimidé la raison publique.

Cette opinion étant soutenue par des hommes que l’on croyait être l’élite de l’intelligence humaine, ces hardiesses ont été regardées comme les révélations du génie. De ce qu’ils se servaient de la science pour appuyer leurs opinions, on a cru que la science prouvait contre l’âme, et beaucoup de gens ont admis, comme uné vérité acquise, que l’homme n’est qu’un être tout matériel, sans destinées ultérieures. La fortune que firent ces opinions malheureuses leur donna du crédit dans l’esprit môme de leurs auteurs, qui avaient peut-

être besoin de les voir ainsi accueillies, pour y attacher eux-mCmes quelque importance.

Ils ont dit : Si l’homme a une âme, les animaux en ont une toute pareille, car l'homme n’est rien autre chose qu’un animal qui combine quelques idées de plus que les autres.

Cette doctrine qui laissait le champ libre à toutes les passions, fut adoptée par tou^ ceux que les austérités de la religion effrayaient; ils en aperçurent alors les conséquences et ils la posèrent comme un pont que le vieux, monde devait traverser, par-dessus lequel il de- *vait jeter tous ses préjugés, pour aller enfin s’établir dans un monde nouveau et parfait.

Chacun alors voulut être philosophe^ chacun voulut poser sa pierre aux piles de ce pont et crut qu’il ne pouvait faire un meilleur emploi de son savoir et de son esprit. La génération le traversa avec enthousiasme et Dieu la laissa seule sur ce terrain nouveau, où elle voulait se passer de lui, et où elle aboutit, poussée par la confusion, à cette grande déception qui nous dit si haut aujourd’hui : Il n’y a pas deux temps, il n’y en a qu’un qui se suit; il n’y a pas deux humanités, il n’ÿ a que des générations qui se succèdent; il n’y a pas deux morales, il n’y en a qu’une ; Dieu existe, l’homme a une âme, et celte âme est immortelle.

Je le demande à tous les esprits de bonne foi ; Le plus célèbre de ceux qui ont soutenu cette opinion n’élail-il vraiment qu’un animal qui combinait quel-

qucs idées de plus que son chien ou son penoquel? Avait-il vraiment cette idée de lui-môme? Et vous tous, sentez-vous avec certitude que vous n’ôles qu’une combinaison un peu plus déliée? Platon, Michel-Ange, Bossuet, Vincent de Paul, Fénelon, Napoléon et tant d’autres, n’étaient-ils sérieusement que des animaux un peu mieux travaillés que le bœuf ou le pourceau? Vous ne le croyez pas, eh bien, restez calmes, conservez la môme sagesse, et répondez avec la môme bonne foi à cette autre question : Quand vous repoussez cette idée, est-ce votre orgueil qui répond ou si c’est votre conscience? C’est votre conscience assurément, c’est-à-dire cette lumière intérieure qui vous guide, quand vous voulez la consulter au milieu des ténèbres où la raison vous engage quelquefois; c’est ce quelque chose dont vous sentez avec certitude que les animaux sont absolument privés; c’est votre àme elle-môme qui répond.

Dieu n’a pas voulu que la raison pût dire ce que c’est que l’âme, mais il a permis que l’homme sentît qu’il a une âme et il lui a donné une faculté pour cela: c’est la science. Il lui en a donné une autre pour en comprendre l’action : c’est la conscience. Nul ne peut nier ces deux facultés, elles sont en nous, et elles y agissent en quelque sorte malgré nous.

La faculté de parler dont l’homme seul est doué lui révèle suffisamment sa supériorité, qu’il est créé pour

vivre en société, et d’une manière toute différente de celle des abeilles et des fourmis.

Le don de la parole n’est que la conséquence de celui de la pensée; l’homme ne parle que parce qu’il pense, et il ne pense d’une manière plus étendue et plus élevée que parce qu’il parle. De ces deux facultés qui le distinguent, résulte le besoin impérieux de communication avec ses semblables. 11 est donc évident que l’homme ne doit ni vivre, ni penser pour lui seul, et qu’il y a des rapports d’union, une espèce de solidarité, non-seulement entre lui et ses contemporains, mais encore entre les générations qui ont passé et celles qui vont nous suivre. Ce que nos ancêtres ont pensé, et qu’ils nous ont transmis, ce que nous penserons, et que nous transmettrons à nos descendants, ils l’ont fait, et nous 1e faisons à notre tour, pour obéir à un devoir inhérent h la nature et à la destinée de l’homme. Dieu, en nous donnant l’intelligence, n’a pas pu vouloir que cette faculté fût inutile, et il nous a doués de la parole pour que les résultats fussent transmis, pour qu’il y eût. une suite dans le travail de la pensée humaine, et cela, apparemment, parce que ce travail a un but ; ce but, s’il n’a rapport qu’à la matière, quel est-il? Il est sans grandeur et sans importance véritables. Mais s’il est plus élevé que la matière, et pur là plus conforme à ce que la raison nous fait entrevoir, l’homme alors a une destinée supérieure à la matière, il ne périt pas tout entier ; donc il a une âme, et cette âme est immortelle.

LA KAISÜN HUMAINE ET LA VEHITÉ. 433

Nous voyons que la pensée de l’homme lui survit. « Comment puis-je croire que cette source d’où elle émane n’est plus que cette poussière que de vent emporte ? Et puis, comment mon intelligence, qui perçoit et qui suit la pensée de cette intelligence qui a passé, le peut-elle faire, si elle n’émane de la môme source?

11 y a donc une source de l’intelligence humaine; alors cette source est éternelle, et partant, je fais un usage plus correct de ma raison en pensant que mon intelligence retourne à ce foyer, qu’en pensant qu’elle périt avec moi , puisque je ne puis comprendre comment elle périrait, c’est-à-dire que sa nature soit périssable.

Dieu ne fait rien sans utilité, tout a donc sa raison d’étre. Or, pourquoi l’homme a-t-il et pourquoi l’animal n’a-t-il pas cette faculté de parler ? Faites-moi comprendre la raison d’être de ce phénomène : où est ici la raison de Dieu? A quoi bon l’intelligence, à quoi bon cette faculté de parler, si, comme vous l’affirmez, je ne suis qu’un animal qui combine quelques idées de plus que cette alouette ? Je n’en avais pas besoin ; j’aurais combiné quelques idées de plus, sans les communiquer; j’aurais été au chien ce que le chien est à l’huître, et dans ce cas, j’en conviens, je ne serais qu’un animal un peu mieux travaillé que le singe.

L’homme ayant une 'âme, une âme immortelle, je considérais la science comme une mission , et chaque génération comme obligée de livrer son labeur à celle

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qûi lui succède, et je pensais qu’il était beau d’y consacrer sa vie, à cause de cela, et pour que l’homme, comprenant mieux la majesté de son créateur, fût plus disposé à s’humilier devant lui, et par là fût plus près de la vertu. Mais si je me suis trompé, à quoi bon les travaux des Copernic, des Newton, les œuvres de Vincent de Paul, et de tant d’autres; à quoi bon vos livres mômes? Voyez-vous que les animaux aient quelque souci de tout ce qui est étranger aux besoins de leur existence matérielle? Gomment puis-je m’expliquer que ces quelques idées que je combine de plus qu’eux me fassent des besoins absolument étrangers aux besoins de mon e.xistence matérielle? Pourquoi Dieu, qui ne fait rien d’inutile, m’aurait-il donné ces idées visiblement inutiles à mon existence matérielle? J’ai donc une existence immatérielle. Il le faut pour l’utilité de ces idées et de ces besoins que nous connaissons, et attendu que je ne puis comprendre comment périrait une existence immatérielle, j’ai donc une existence qui ne périt pas, c’est-à-dire j’ai donc une âme, et cette âme est donc immortelle.

Vous me faites connaître avec quel art merveilleux . mes organes sont disposés; je vous écoute avec émotion, • et à peine avez -vous dit, que je m’écrie : Voilà, en effet, de merveilleuses combinaisons et qui élèvent mon. âme vers mon créateur, car vous ne m’avez pas encore démontré que je n’ai pas une âme.

Mais VOUS ajoutez : c Dieu sera-t-il un si mauvais artisan que l’animal formé par lui ne puisse cependant ni entendre, ni voir, si l’on ne met dans lui un troisième personnage interne qui fasse seul ces fonctions? Dieu ne pçul-il nous donner tout d’un coup les sensations après nous avoir donné les instruments de la sensation? »

Je crois que Dieu peut tout, mais je ne vois pas comment cela prouve que je n’ai pas une âme.

Les animaux ont un organe de la vue, et ils voient. Ils ont un organe de l’ouïe, et ils entendent; voilà ce qui est sûr, mais qu’ils voient et qu’ils entendent comme moi, je n’en suis pas convaincu. Je demande si ce morceau de musique exécuté devant mon chien, sera perçu par lui de la môme manière que par moi, et si ce tableau de Raphaël sera vu par lui comme je le vois?... Ce qui est bien certain, c’est que l’attendrissante combinaison de ces notes ne trouve point de route pour arriver à son cœur, et pour le faire penser; ce qui n’est pas moins vrai, c’est que, au point de vue de l’art, l’effet que cette composition, ce dessin, cette harmonie des couleurs, produisent sur cette pierre, n’est pas plus nul que celui qu’ils produisent sur mon chien.

Si l’homme n’est que le résultat intégral de scs organes, comment arrive-t-il qu’ayant comme moi les instruments admirables de la sensation, mon chien n’ait pourtant pas les sensations comme moi? 11 y a donc

évidemment en moi quelque chose dont mon chien est absolument privé, et qui est, ou étranger à mes organes, ou qui les utilise d’une manière absolument différente. Dites-moi le nom de ce quelque chose que j’appelle mon âme, n’est-ce toujours que l’effet de ces quelques idées que je combine de plus?

Cependant, qu’une pierre tombe avec fracas près de mon chien, il entend comme moi et il se sauve comme moi. Il s’agit ici de la conservation de sa vie, et le même principe qui m’avertit, l’avertit comme moi.

Que je lui présente la chair dont je le nourris, ou I5ut autre aliment à sa convenance, il le voit comme moi, et le voilà plein d’intérêt; qu’après ihanger je le fasse courir, il s’y prête à merveille, et le voilà joyeux.

Ainsi, pour tout ce qui intéresse son existence matérielle, le danger qui le menace, l’aliment qui le conserve, l’exercice qui le développe, je le trouve organisé comme moi, et je conviens qu’il y a entre sa nature et ma nature matérielle des rapports que je ne puis contester ; certains animaux peuvent môme prendre l’habitude de faire une telle chose, ou de tenir une telle posture, qui ne sont pas le produit de leurs idées, mais des nôtres, et que nous appelons leur instruction, choses qu’évidemment ils ne comprennent pas et dont nous leur avons donné l’habitude en nous adressant à leur sensibilité et à leur sensualité, c’est-à-dire en les maltraitant et eu les récompensant, et qu’ils font tout à la fois par crainte et par gourmandise.'

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LA KAISON HUMAIN!-: ET LA VÉUITÉ. . 437

Mais aussitôt qu’il s’agit de choses étrangères à leur organisation matérielle, je ne trouve pas plus de ressource pour produire une impression sur l’animal le plus délié, que je n’en trouve pour impressionner le caillou : lisez-lui vos œuvres, assurément fort piquantes, en sera-t-il plus émerveillé que ce caillou ?

Il m’est donc démontré jusqu’à l’évidence que la nature de l’homme, en ce qui touche son existence matérielle, a des rapports frappants avec la nature des animaux, mais il m’est en même temps démontré, avec la même évidence, que l’homme a en lui quelque chose d’absolument étranger à la matière, qui ne peut être raisonnablement estimé comme étant seulement le produit de quelques idées qu’il combinerait de plus que les animaux, et que ce quelque chose n’a de rapport qu’avec une existence immatérielle; donc les instruments de la sensation ne prouvent rien contre l’âme.

Je dis qu’il est certain que l’homme a en lui quelque chose dont les animaux sont absolument privés : vous allez l’affirmer, le nier, ou en douter, et l’un ou l’autre prouvera ce quelque chose, puisque les animaux n’ont rien pour affirmer, nier ou douter; l’homme seul, qui a une naiure immatérielle, possède ces trois facultés dont il a besoin pour l’examen des vérités supérieures à la matière.

J’insiste, et je vous demande : Comment l’homme combine-t-il .quelques idées de plus que l’animal? Vous

me répondez que l’homme combine quelques idées de plus que le chien et le castor, comme ceux-ci combinent quelques idées de plus que l’huître et le colimaçon. Cela ne m’éclaire pas. D’abord, vous ne me démontrez pas que le chien et le castor combinent plus d’idées que l’huître et le colimaçon, ils ont plus d’activité, mais il n’est pas prouvé qu’ils combinent plus d’idées ; cela ne s’établit pas comme de l’bomme au chien et au castor. La religion, les sciences, les arts, sont aussi absolument inconnus au chien qu’à Thullre, les idées qu’il combine de plus que l’huître, si vous le voulez, le tiennent aussi absolumentéloigné du besoin de religion, de sciences et d’arts que l’huître. Ditesmoi donc porquoi il n’y a pas de graduation. D’où vient donc que le chien n’a absolument aucune idée de Dieu, de science, d’art, et que l’homme, qui ne combine que quelques idées de plus, non-seulement a l’idée de ces choses, mais encore que son esprit en a besoin, comme son corps a besoin de froment, de frults^et de chair? Comment ! c’est seulement parce que l’homme combine quelques idées de plus que l’animal que ces choses lui sont indispensables! Il faut convenir qu’au moins ces quelques idées qu’il combine de plus en font un être absolument différent.

Et ce missionnaire, que son dévouement héroïque conduit au delà des mers pour y continuer l’œuvre civilisatrice de cent autres quî l’ont commencée en fai- ’ sant le sacrifice de leur vie, quoi ! cet homme n’a point

une arael Quoi! cet amour, ce dévouement, cette abnégation, viennent simplement de ce qu’il combine quelques idées de plus que l’animal, et ce n’est point là le travail suivi de l’bumanité sous la direction de la Providence! Est-ce que les animaux ont quelque chose, une lueur, un rien, que vous puissiez opposer à ce fait qui parle si haut?

Si vous me dites : Ce missionnaire n’est qu’un fanatique, je vous demanderai où il puise cette force du fanatisme qui domine en lui le principe de conservation de son être?

Arrêtons-nous sérieusement à ce point : Est-ce que l’être exclusivement matériel peut concevoir quelque chose de plus élevé que sa conservation? Comment le concevrait-il? Pourquoi le simple jeu des Organes matériels produirait-il ce mouvement dont l’effet serait leur destruction? Le voyez-vous, remué par la pensée, travailler à l’intérêt d’autrui au préjudice de sa propre conservation ! Et c’est seulement parce que l’homme combine quelques idées de plus, que nous le voyons s’élever au-dessus de ce principe si naturel à l’être! Non, non. Ma raison veut une autre explication d’un fait aussi sérieux: l’homme a une âme; c’est d’elle qu’il reçoit ces inspirations magnifiques avec la force de les accomplir, et cette force lui vient d’une vue supérieure qui lui montre une destinée.

Voilà l’écueil où tout le système vient se briser : les animaux n’étant que matière animée, dirigée seule-

ment par l’instinct, nous voyons que le principe de conservation est la séule force qui les caraétérise; ils n’ont, en effet, rien <^e mieux à faire qu’à veiller à la conservation de leur être. L’homme, au contraire, qui se connaît, sent en lui une destinée supérieure, et il y trouve une puissance supérieure au principe de conservation, quand il travaille en vue de cette destinée, comme ce missionnaire; l’honame même, livré à la matière, n’est pas exclusivement dominé par le principe de conservation, et il le prouve en se sacrifiant à l’amour de la gloire, ou lorsqu’au péril de sa vie, il sauve celle de son semblable.

Pour les esprits attentifs, cette preuve est d’autant plus éclatante, qu’elle est du domaine de la réalité; elle est là, sous nos yeux, et si vivante, que c’est vousmême que je vais sommer d’en témoigner.

Je le répète : l’animal qui n’est que matière n’a certainement en lui rien de plus fort que le principe de conservation de son être.

L’homme, au contraire, qui e^st autre chose que matière, montre aussi clairement, en lui, un principe supérieur à la conservation de son être ; c’est l’esprit de sacrifice. Si vous ne voulez pas avoir une âme, ô hommes, dites-nous donc d’où vous vient ce sentiment qui commande en vous à ce principe de conservation de votre être, et dont vous faites une si haute vertu.

Et en effet, le sacrifice est la plus haute expressicm de la vertu dans l’homme ; elle est le lien virtuel entre

lui et Dieu. Mais si vous n’avez point une âme, le sacrifice n’a plus de raison d’ôlre, et cette vertu sublime n’est plus qu’une sublime folie. '

L’égalité donc est impossible, il faut choisir :

Ou l’homme a une âme, et il a une destinée supérieure à l’animal, ou il n’a pas d’âme, sa fin est la même que celle de l’animal, et alors il lui est inférieur, puisque les idées qu’il combine de plus que lui n’ont d’autres but que de l’entretenir dans de vaines aspirations, dans de continuelles erreurs, en faisant briller dans son qœur, comme de hautes vertus, des actions qui ne sont plus que de sublimes effets de sa démence, si la démence peut être sublime : oui, si ce que les plus grandes intelligences ont déclaré être la vérité n’est qu’une illusion, cette' illusion, dont il est la dupe, abaisse l’homme à l’égard de l’animal, qui privé de raison vit auprès de lui selon sa nature; sans préoccupations inutiles et dans une heureuse tranquillité. Si ce que j’ai de plus que l’animal me trompe, si ce n’est rien qu’un fantôme de lumière qui s’éteint avec moi, si je n’ai pas une destinée supérieure, j’en conclus logiquement que cet animal est plus parfait que moi; car l’être organisé pour vivre dans un continuel mensonge est assurément le plus imparfait.

Choisissez donc votre point, et je mets votre raison au défi de s’y établir solidement : je la mets au défi de me prouver sérieusement l’infériorité de l’homme sur l’animal ; et de môme, je la mets au défi de me

prouver sa supériorité vraie, si vous rejetez oette proposition : L’homme a une âme, et cette âme est immortelle.

11 y a dans quelque coin de la terre des hommes qui paraissent ignorer cette vérité de leur destinée; ma raison s’émeut, je l’avoue. Mais il y a des hommes que le danger trouve sans crainte et qui se dévouent à la leur porter ; je retrouve alors la voie de Dieu, et ma raison se rassure.

Oui, l’homme a une âme, et la religion, les sciences, les arts, lui sont indispensables, parce qu’en lui ils répondent à un besoin dont la noblesse seule perd dans les profondeurs de l’éternité la distance qui le sépare de la brute.

La première vertu de l’homme religieux est l’humilité ; pourquoi dites-vous que l’âme est une invention de l’orgueil?

Tu seras doux et humble de cœur.

Quand je médité ces paroles, j’y trouve la mesure de ma grandeur et de ma faiblesse, j^ sens que ce que cet enseignement a de grave et de sublime, n’est pas le produit de la sagesse humaine.

Tu seras fatalement ce que tu dois être; car tu n’es que le produit de tes organes matériels, et tout finit avec toi.

Quand je médite ces paroles, j’y trouve la mesure de cé que peut ma raison livrée à elle-même; je sens que ce que cet avilissement révèle d’ignorance, est le produit de la faiblesse humaine.

LA RAISON HUMAINE ET LA VÉRITlî. 443

Permettez que dans la simplicité de mon cœur je vous interroge : Pour rire de vérités aussi sérieuses, il faut être dans une disposition d’esprit bien malheureuse; pour les nier hautement, il faut avoir une bien grande hardiesse et une bien grande conviction ; mais pour être si hardi et si convaincu, il faut avoir une science assez forte pour que le doute ait entièrement disparu. Or, que savez-vous de science certaine pour vous prononcer si hardiment dans une question aussi considérable que celle de l’ûrae et de son immortalité?

Dieu m’a donné un corps composé de parties divisibles, parce qu’il a voulu que les trois phénomènes de ce corps, la naissance, la vie et la mort, s’accomplissent ici-bas ; le dernier phénomène accompli, mes organes restent un moment entiers, mais je ne vois plus, je n’entends plus, et mon chien de même. Voilà nos corps dans les mêmes conditions, je le vois clairement, comme je vois aussi clairement, pendant la vie, qu’il y a entre nous toute la différence de l’être intelligent à l’être brut. Je crois feftnement que tout est mort dans mon chien, car pendant la vie je n’ai rien vu, en lui, qui m’ait paru devoir lui survivre; mais quand j’affirme que la différence qui me distinguait, que j’ai si cl.airement constatée et que j’appelle mon âme, est maintenant ailleurs, si je me trompe, le savez-vous? pouvezvous nie le démontrer? avez-vous môme, pour le nier, des raisons aussi fortes que celles qui me déterminent à l’affirmer?

Vous avez beau crier que vous ne pouvez vous empêcher de rire, quand on vous dil que l’homme aura encore des idées quand il n’aura plus de sens, et que vous aimeriez autant que l’on vous dit qu’il boit et mange après sa mort, cela ne suffit pas môme à intimider ma raison. Je vois, en vous regardant rire, comment Dieu se joue de cette raison émancipée, et je demeure convaincu de son impuissance.

Si je n’ai point une âme, d’où me vient cette valeur intime qui me porte au respect de moi-même, d’où me vient cette chaleur sublime qui me rend capable d’enlliousiasme et d’élévation? d’où me vient cette ressource au moyen de laquelle je connais l’amour de Dieu et je conçois l’idée d’une autre vie? d’où me vient cette puissance que la honte humilie et tue, et que la gloire honore et vivifié? d’où me vient ce feu sacré qui échauffe le cœur de l’artiste et d’où sortent ses inspirations?... Le savez-vous?

Les animaux ont-ils la moindre chose de toute cette vie morale, de toute cette valeur secrète?

Si toutes ces choses ne sont qu’illusions, la vie morale n’existe pas. Dieu a fait combiner à l’homme quelques idées de plus que l’animal, pour qu’il glorifie, quoi ? un mensonge. Le beau principe, la belle philosophie, et le bel usage vous faites là de votre raison I... Et tout cela, pour arriver à cette conclusion : L’homme n’a pas une âme, mais il n’a pas de maître. Est-ce en

lui ouvrant cette voie que vous prétendez le conduire à la perfection que vous rêvez ? Mais si Thomme n’a pas une âme, quoi donc entendez-vous perfectionner en lui? S’il n’est que matière, il n’a rien de perfectible , et le but que vous vous proposez prouve contre vos afQrmations.

Encore un coup, que savez-vous donc de science certaine, vous qui êtes de si intrépides railleurs ?

Placez ce bel enfant sur vos genoux et le regardez attentivement : que de science dans l’organisation de ce petit être ! Réunissez toutes les forces de votre intelligence, inondez-les de toutes vos lumières, et dites-moi comment il a la vie... Vous ne le savez pas.

Essayez seulement de changer quelque partie de son

corps et de la placer ailleurs qu’où elle est; tâchez d’inventer quelque chose que l’on aurait pu y ajouter , ou de trouver quelque chose que l’on aurait pu retrancher, et vous allez en faire un monstre.

Observez ses mouvements et avec quelle précision il les exécute ; ils sont le résultat d’une volonté qui a son ' siège quelque part dans le cerveau : il veut aller à droite, à gauche, et ses jambes le portent là où il veut aller; en route, il veut difl'éremment, et à l’instant même ses membres agissent différemment. Quelle promptitude dans l’exécution de cette volonté ! Comment s’en rendre compte? Assurément cette petite créature ignore le mystère qui l’anime : vous, qui l’ex-

pliquez de diverses manières, au fond, l’ignorez-vous moins?... Quoi ! vous ignorez comment il a la vie, vous ignorez comment il a l’intelligence, et vous affirmez son néant. Vous dites : Il n’a pas une âme immortelle ! Quoi donc vous y autorise ?

Prenez encore l’un de ces épis de blé qui dorent la plaine : avec quel art chaque grain est groupé au sommet de cette faible tige, et comme chacun d’eux est coquettement enveloppé dans cette robe qui le protège 1 Cet épi est le produit d’un seul grain jeté sur la terre par un laboureur qui ignore comment ce seul grain lui en a rapporté cinquante.

Vous qui ôtes savant, pénétrez-vous le mystère qui est entre ce grain et les cinquante qu’il a produits ?

Quoi ! vous ignorez ces choses, et vous savez que l’homme intellecluel, moral, effectif, passionnel, n’est que la résultante du cerveau et des petites circonvolutions cérébro-organiques 1

Vous savez cela, dites-vous, et vous affirmez que l’homme n’a pas une âme ?

Vous l’affirmez contre l’autorité de la religion.

Vous l’affirmez contre Platon, qui l’a proclamée immortelle, et contre tant d’autres grands génies qui ont vécu dans le respect et dans l’amour de cette vérité.

Vous l’affirmez contre Descartes, qui l’a logée dans la glande pinéale, où j’apprends sans étonnement que vous ne l’avez pas trouvée.

Et cette science, que vous élevez au rang des sciences naturelles, vous l’appelez la phrénologie.

La phrénologie n’est pas, et ne sera jamais une science positive. Je veux lui faire, malgré cela , cette concession qu’il n’y a plus de secrets pour elle dans mon organisation ; point de protubérances, point d’élément organique, point d’artère, point de fibre, point de partie enfin dont elle ne connaisse précisément la mission, comme le plus ou le moins d’aptitude à la remplir : suis-je par là convaincu que l’homme n’a point une âme?

J’admire l’ordre qui préside à la classification des facultés enfermées dans cette petite enceinte appelée crâne, et, si vous le voulez, j’admets, avec les néophrénologues, que les puissances de l’homme ne sont pas seulement dans le cerveau, mais dans tout son organisme, et môme dans son milieu social.

Je m’explique très-bien, sans docteur, que le plus ou le moins de ces puissnncesj" en ce qui touche leur manifestation, vient de l’organisation de la matière , c’est-à-dire du plus ou moins de perfection dans les organes et de l’influence des temps et des localités, si vous le voulez ; rien de fout cela ne prouve contre l’âme. Je sens qu’il faut qu’il en soit ainsi, cela doit entrer dans le plan du créateur, qui a voulu que les hommes vécussent en société et que leur intelligence s’y développât sous mille formes différentes, sans s’écarter de la vérité, qui est une. Je comprends que pour

arriver à ce résultat, il fallait que ni les hommes, ni les siècles ne se ressemblassent absolument ; je comprends qu’il fallait qu’il y eût depuis des Charlemagne jusqu’à des Langeli.

Il y a là un but évidemment raisonné : chaque partie de mon être accomplit un travail nécessaire dans une sphère de puissance et dans un milieu donnés. Ma raison, messieurs, va droit à en conclure qu'il y a là une puissance qui a combiné, une intelligence qui a raisonné, et dont une parcelle qui m’est donnée agit en moi au moyen de ces organes si bien distribués; si cette puissance n’est pas Dieu, quelle est-elle ? et si ce n’est pas de cette intelligence suprême que je tiens ma propre intelligence, c’est-à-dire mon âme , d’où me vient-elle ? quelque effort que fasse ma raison pour s’éclairer, tant qu’elle ne s’égare pas, elle arrive à la même conclusion : L’homme à une âme immortelle.

Maintenant, cette âme que vous n’avez pas trouvée, et que vous ne trouverez jamais, me fait comprendre par où les hommes sont égaux et sur quoi doit s’exercer Injustice de Dieu; mais vous qui croyez savoir, à n’en pouvoir douter, n’ôlre que matière animée aujourd’hui et poussière demain, quelle amère déception que cette inégalité des facultés ! quelle cruelle injustice !

Si j’avais l’honneur d’être docteur, et si je tenais dans mes mains un cerveau d’homme, je me ferais à peu près ce raisonnement : La vie a animé ce cerveau ;

elle n’y est plus, je ne puis par conséquent l’y trouver. Entre ce cerveau et le mien, il y a visiblement une immense différence : celle de la vie à la mort. Si je pouvais établir la raison de cette différence, oh ! certes, je serais vraiment savant; mais attendu que je ne travaillerai jamais que sur la mort, il est certain que je ne saurai jamais ce que c’est que la vie. Ce cerveau ne pense plus et le mien pense, ses organes cependant sont au complet, au moins je le crois, mais ils n’agissent plus, ils ne pensent plus, pourquoi? De quelle nature était cette puissance qui le faisait agir et penser? Je l’ignore. Le saurai-j e un jour? Non. Je ne saurai jamais ce que c’est que cette puissahce; comment me convaincre qu’elle a péri? Puis-je même comprendre qu’elle soit d’une nature périssable? Non, Quelle serait la raison d’ôtre de cette puissance qui pense, si elle doit aboutir à n’être plus? Elle est en moi, je le sais; elle en sortira, je le sais encore ;,mais où ira-t-elle? Je l’ignore. Suis-je, en ma qualité de savant, autorisé à affirmer qu’elle périt? Non. Si la science ne m’apprend rien, en est-il de môme de ma raison et de ma conscience? sont-elles aussi incertaines et aussi muettes? Là-dessus je déposerais religieusement ce cerveau dans sa tombe, et avec une foi sincère je dirais : L’homme a une âme, et cette âme est immortelle.

TROISIIÈME PARTIE

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