L’'ORGUEIL
Il existe sur la terre un défaut qui est la propriété de presque tous les individus, un défaut qui les accapare, se joue d’eux, et fait tourbillonner autour de leur esprit une sorte de nuage éblouissant, en les empêchant de se rendre compte des difficultés de la route, des obstacles du chemin.
Ce défaut, ou ce vice, s'appelle l'orgueil. Il naît en même temps que l'homme. Dès les premiers actes de l'enfance il se manifeste avec impétuosité. Ignorant de tout, l'enfant veut déjà avoir l’air de connaître et de comprendre la vie ; 1l souffre à l'excès d’une humiliation, n’obéit qu'avec contrainte, parce que cette obéissance est encore un petit supplice infligé à son orgueil, et il faut l'éducation lente et patiente pour lui apprendre à le vaincre, pour arriver à lui prouver qu'il doit avoir moins bonne opinion de sa personne.
Si ce défaut est ainsi ancré chez l'enfant, c’est pour Îa raison très simple qu'il fait corps avec le lot d’infirmités morales qui est son triste apanage. Selon les caractères, les aptitudes et les situations aussi, 1] se manifeste différemment. L'ouvrier peut être orgueilleux de son corps, de sa force physique, tandis que l’homme du monde le sera de son esprit, de sa situation, et que la jeune fille des champs le sera de sa fraîcheur et de sa beauté. Mais, quelle que soit la façon
ou la manière par laquelle il se manifeste, l'orgueil a toujours tort ; car de quoi
pouvons-nous nous vanter, nous infirmes, nous misérables, qui n’avons eu ni la volonté, ni le pouvoir de nous créer et qui n'existons que parce qu'il y a eu une volonté souverainement supérieure à la nôtre, qui a tout présidé, tout décidé ?
S1 nous recélons en nous quelques mérites, à qui devons-nous les attribuer ? Uniquement au principe divin qui à permis que nous possédions quelques-unes de ses admirables qualités.
l'est vrai qu'on pourra objecter à cela que nous sommes également pétris d'un nombre considérable de défauts, pour lesquels nous ne devons aucune espèce de reconnaissance à la Providence. Mais ce sont Justement ces défauts qui devraient tenir notre orgueil en échec, car ils ne sont pas l'œuvre de Dieu, qui, étant parfait, n'a pu qu'engendrer le bien, mais bien notre œuvre personnelle, ou, si vous le préférez, celle de la matière grossière qui nous asservit à nos sens, et nous entraine dans les chutes morales, dont notre orgueil est un des principaux instigateurs.
En réalité, ce qui constitue le plus grand mal de l'humanité, c’est son manque d'équilibre. Tout ce que Dieu continue à répandre sur nos têtes avec la même prodigalité, dons et qualités, génie et aptitudes, se gâte, s’abime, se déforme, par l'abus que nous en faisons. Sommes-nous simplement habiles? Nous voulons devenir prodigieux. C’est au titre de génie que nous aspirons, c'est le qualificaüf de « remarquable » qu'il nous faut. Et c’est ainsi que l'orgueil, qui a pu n'être au début que le sentiment juste de la valeur et de la dignité, est devenu, dans la suite, l'excès de cette dignité. Puis il est arrivé fatalement ceci, c'est qu'il a pris par la transmission, par l’atavisme même, dirai-je, la force de la vitesse acquise ; tant et si bien qu’à l'heure actuelle nul n’en est indemne. Peu ou beaucoup, tout le monde possède ce défaut; et ce qu'il y a de plus étrange et de plus malheureux, c'est que personne ne cherche à s’en débarrasser, c’est que tout le monde l'accepte avec une bonne grâce parfaite et s’accommode à merveille de sa présence.
Et pourtant en elle-même la dignité est belle, elle est sainte ; elle vaut la peine d'être conservée et entretenue avec soin, car elle rapproche des grands Esprits, de ceux chez qui elle est devenue une vertu naturelle, inhérente même à leur état glorieux.
Conserver le sentiment de sa dignité, c’est conserver la notion de son devoir,
cest se créer une sorte de forteresse fluidique qui empèche les mauvaises
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