‹ Nos mandarinsChapitre 10 sur 17 · scène · texte numérisé non relu

scène

Quand V agnelle- poète a fini, Jeanne est arrivée sur la (Pour copie non conforme.)

Paul Bourget

L'Émigré

Les romans de M. Paul Bourget sont toujours attendus avec impatience. Us le doivent à la réputation de l'auteur du Disciple et de V Etape. Depuis sa conversion, ils le doivent surtout à la curiosité qui nous pousse à découvrir comment ses qualités d'analyste et de sociologue, s'appliquant à des sujets nouveaux, modifient et rajeunissent son talent.

La manière de M. Paul Bourget n'a pas changé. Comme autrefois il exposait des crises d'âmes, d'âmes féminines surtout, aux prises avec toutes les complications de la passion de l'amour, il développe et solutionne à présent des crises de famille. Les circonstances se pressent dès le début,

les situations s'enchevêtrent comme à plaisir, pour le plaisir du romancier qui évolue à l'aise en ce dédale tragique et garde toujours à la main le fil précieux qui aide à sortir des difficultés accumulées.

L'Emigré (1) est une crise. C'est la situation d'un noble isolé dans la société française de nos jours par ses idées d'autrefois ; la situation de son fils, le comte de Claviers-Grandchamp, officier de l'armée républicaine. Landri apprend soudain qu'il est de famille roturière, que son père n'est pas duc, mais un homme d'affaires, Jaubourg. Le duc se ruine par des dépenses exagérées, paice que ses propriétés de plus en plus deviennent improductives dans cette France à laquelle il n'appartient plus que de corps. Des usuriers l'exploitent ; des brocanteurs richissimes et israélites convoitent ses trésors artistiques ; son secrétaire Chaffin le trompe. Dans cette situation, Landri vient lui parler du mariage qu'il projette avec une veuve d'officier, une bourgeoise. L'«Emigré » proteste, s'y oppose en vertu de l'honneur du nom à respecter, de la race à sauvegarder. C'est alors que l'officier, qui déjà se sentait différent de ce monde noble où il vivait, découvre qu'il est fils de Jaubourg, un ami du duc et qui se meurt. Le duc de Claviers-Grandchamp, de son côté, reçoit une lettre anonyme qui lui dévoile l'aventure dont est né Landri. Et le voilà déshonoré, et voici éteinte la race dont il a vanté l'histoire dans un livre, jadis.

(1) Paul Bourget, L'émigré. Paris, Pion.

Cela se passe au moment même où Landri, après maintes hésitations, refuse d'exécuter sa besogne d'inventorieur, est frappé d'arrêt et mis en non activité. Le duc vient l'en féliciter. Mais l'acte a été peu réfléchi ; du moins, ce ne sont pas les scrupules religieux qui l'ont provoqué. Pour se séparer de celui dont il n'a plus le droit de porter le nom, Landri déclare son mariage nécessaire. D'où rupture. Tout se remet cependant pour sauver les apparences. Il est convenu que le jeune homme se mariera. On en prendra prétexte pour se séparer définitivement, quand Landri aura découvert l'auteur de la lettre anonyme en Chaffin. Et le jeune couple bourgeois s'en ira, sous un autre nom, s'installer au Canada. Pas avant toutefois que le duc, renonçant une minute à ses préjugés étroits d'honneur, ne vienne le saluer au départ du paquebot, à Liverpool, et ne reconnaisse un peu dans ce fils de Jaubourg qui l'a trahi son propre fils selon l'esprit.

Cette analyse succincte, trop incomplète, laisse voir peut-être ce qu'il y a de déplaisant dans la manière de M. Paul Bourget. Il est de ceux dont les défauts sont apparents. Il semble s'ingénier à les étaler. Ainsi éclate et se développe encore dans Y Emigré son plaisir, ou si l'on veut sa manie, de couper un cheveu en quatre, d'embrouiller les conflits psychologiques de mille complications, pour montrer une facilité de virtuose à les débrouiller ensuite, de multiplier les considérations philosophiques, les maximes, les aphorismes par .lesquels s'expriment les lois so^>^ré$voGe.rÇ|ù*iKv a de plus choquant peut-être pimr jdes, leetewsi qui sont

de leur temps et de leur pays, et qui ne vivent pas impunément dans une atmosphère de démocratie, c'est le goût exagéré du romancier pour le monde, pour un monde factice qui n'est vraiment pas, l'expérience le prouve, celui de notre admirable et vieille noblesse.

On raillait autrefois la puérilité de ses descriptions du high life, des five o'clock, quand il se promenait de préférence dans les boudoirs. On a beau jeu aujourd'hui de critiquer ses sympathies aveugles pour l'aristocratie moribonde. M. Bourget, fervent traditionaliste, regrette que la société actuelle détruise un peu plus chaque jour les vieilles familles. C'est son droit. Est-ce parce qu'elles représentent ce qu'il y eut de grand chez nous, ce qui contribua tant à faire la France d'autrefois ? Sans doute. Mais ne serait-ce pas aussi que c'est le milieu dont ses tendances personnelles le rapprochent davantage ? Peintre des élégances, il est charmé de les décrire, Les chasses à courre le ravissent ; l'automobile, véhicule princier, entrerait dans le roman grâce à lui, si elle n'y était déjà.

Tout cela ne serait rien si M. Bourget n'était amené à excuser ce qui est inexcusable. Il est plein d'indulgence pour le luxe des nobles. Leurs dépenses folles, hors de proportion avec leurs ressources, ne le choquent pas. Il les juge nécessaires. On le voit se pâmer d'admiration en citant des revenus de plusieurs centaines de mille francs, et qui sont insuffisants à alimenter un train de vie royal. Car le duc de Claviers-Grandchamp accumule dettes sur emprunts. Il faut croire qu'il gère mal sa fortune, ce qui n'est pas une qualité. Ou si

c'est son secrétaire qui le trompe, comment ne le sait-il pas ? Pourquoi ne pas restreindre ses dépenses ? Pour ne pas déchoir aux yeux de son monde ? Ce n'est pas une raison. Quelqu'un a-t-il le droit, s'il les peut éviter, de faire des dettes ? Un valet de Molière disait à un marquis qui lui donnait des coups en guise de salaire : « Est-ce ainsi que l'on paie les pauvres gens ? et votre qualité nous donne-t-elle à dîner ? » C'était le bon sens

même.

Cela tendrait à faire croire que M. Bourget comprend peu le temps où il vit. Il le connaît du moins. Et son dernier roman le montre de plus en plus désireux de faire de ses livres des livres actuels. On y surprend l'écho de nos douleurs, des luttes religieuses d'aujourd'hui. Il y a dans V Emigré tout le récit d'un inventaire. A coté de Landri, qui n'est catholique que de nom — est-ce parce qu'il est fils de Jaubourg ? et des roturiers ne peuvent-ils l'être ? sont-ils incapables de sacrifier leur situation à leur conscience ? — nous entrevoyons d'autres officiers troublés dans leurs convictions par les besognes dont on les charge, et l'armée divisée contre elle-même par la politique. On découvre ainsi nos divisions, et comment une nouvelle France, représentée par ce Jaubourg, dont Landri est le fils, s'oppose à l'ancienne, à celle qu'ont fondée et affermie les Claviers-Grandchamp. Il y a sans doute un peu d'exagération, et d'artifice, dans le contraste ; l'incarnation des deux Frances dans le bourgeois et dans le noble est systématique; mais l'opposition est nettement marquée cependant. Enfin, l'on constate dans

NOS M.WDAIUNS

V Emigré l'inaction des nobles, l'inanité de leur vie qui se consume en réceptions et en festins, l'intransigeance des préjugés traditionnels qui les isole de la France moderne, et les fait émigrer à l'intérieur. M. Paul Bourget ne désapprouve point ces préjugés, il déplore que ces bons Français soient inutiles à leurs compatriotes. Il ne les en rend point responsables.

Ainsi se précise et s'affirme dans VEmigré la théorie aristocratique de M. Paul Bourget. Ce n'est pas pour le rendre moins déplaisant à ceux qui ne l'aimaient pas. Il s'isole lui aussi, et perd contact avec le peuple qui lisait ses romans et sur qui il avait une action. C'est une raison sérieuse pour certains de regretter qu'il se soit engagé dans cette voie. Ce n'est pas la seule, malheureusement.

Les Détours du cœur

J'imagine volontiers un premier lecteur, ayant retrouvé dans le dernier livre de l'académicien, les Détours du cœur (1), l'ancien Bourget, qui se pâmerait de joie, et dont l'admiration s'exhalerait en un lyrique enthousiasme.

(1) Paul Bourget, Les Détours du Cœur. Paris, Pion.

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Il pourrait dire à peu près ceci :

Oh ! le beau livre que nous donne aujourd'hui l'auteur de V Etape et de V Emigré ! Le beau livre qui soutient une aussi forte réputation, et qui nous rappelle, en raccourci, toutes les qualités vigoureuses et profondes d'un grand écrivain ! On retrouve bien là le romancier toujours sérieux et qui fait penser ; le médecin qui examine les plaies de notre société moderne avec scrupule, avec rudesse parfois, avec force toujours et habileté ; l'analyste qui est allé au plus profond de l'âme humaine de notre temps.

Et que voilà un joli titre : les Détours du cœur ! Seul, M. Paul Bourget était capable de nous les montrer, lui qui a parcouru tous les sentiers que foulent nos illusions ou nos rêves. Seul, il avait la faculté, empruntant le titre aux psychologues du grand siècle classique, de nous étaler les faiblesses humaines, toujours les mêmes hélas ! et de les juger.

Oh ! le beau livre du grand romancier catholique! L'on retrouve avec délices l'ingénieux philosophe, revenu à des croyances perdues ou oubliées, et qu'il aime, qui montre le vide des âmes sans la foi, le mensonge de la comédie mondaine. Ce ne sont plus ici les thèses catholiques, comme celle de VElape, la nécessité de l'éducation religieuse au foyer, celle du Divorce, la bienfaisance du mariage chrétien, la seule base, l'armature indispensable de la famille, celle de VEmigrê, où le beau récit de V Inventaire, si actuel, nous montrait un officier brisant vaillamment son épée plutôt que d'aider aux démolitions irréligieuses de ce temps.

C'est toute la vie de nos jours, la vie des mondains et des riches, des cosmopolites et des oisifs, dans le décor brillant de Monte-Carlo, de la côte d'Azur ou de la capitale, de la Suisse sauvage ou de l'Allemagne pittoresque, la vie des bourgeois enrichis ou ruinés, la vie des habitués de la correctionnelle ou de la cour d'assises. Car M. Paul Bourget, cette fois, a étudié l'âme des criminels, dans de belles nouvelles comme V Expert ou YJndi catrice, l'âme des anarchistes même et des nihilistes russes, dans la Parole donnée. Grâce à la souplesse de son talent, dans ce champ inexploité par lui, il s'est — littéralement — renouvelé.

Tous ces virements de conscience, qu'il appelle si heureusement des détours du cœur, comme si le cœur cheminait dans la vie et prenait parfois des chemins plus obscurs et lointains pour accomplir ses voies, toutes les complexités de l'âme, de l'âme amoureuse surtout, ont été étudiées par lui avec le calme serein qu'il a accoutumé, et stimagtisées avec la tranquille sévérité d'un philosophe. Comme on est content de retrouver au cours de ces nouvelles si brèves pourtant, des considérations profondes comme celle-ci qui montre si bien la tristesse du deuil : « Ah ! comme on est las parfois, de survivre lorsqu'on songe à tel ou tel disparu et qu'on entend leur voix, qu'on retrouve leur regard, leur geste, leur façon de penser et de sentir. Et puis, rien !... » Et cette autre qui exprime en termes sans prétentions une idée si vraie, si ingénieuse : « Hélas ! continuer de vivre, simplement, c'est toujours trahir un peu les morts ! » Et cent autres semblables, qui sont de rares trouvailles,

et qui clairsèment les analyses minutieuses,, conduites avec tant d'art qui s'ignore.

Le thème est simple de ces nouvelles. Un mari qui se donne tous les torts pour légitimer aux yeux du monde ceux de sa femme, plus réels, et c'est le Brutus ; une demi-mondaine qui constate la supériorité de la jeunesse sur son âge mûr : la Vie est aux Jeunes ; un jeune homme de seize ans arrivé, à force d'intelligente affection et de précoce virilité, à empêcher sa mère de se remarier : le Fils. Le fond n'est rien. Une crise simplement, comme dans la tragédie de Racine. Du peu de matière l'art est précisément de tirer tout un drame de consciences. Le récit gagne en profondeur, en vérité, en vier ce qu'il perd en étendue. De rien M. Paul Bourget compose une nouvelle émouvante, passionnante, tragique. Les cas de conscience se posent lentement, se dénouent selon une logique impeccable dont il ne néglige aucune loi. La solution nous apparaît raisonnable, nécessaire, tant les arguments pour et contre, nous ont été exposés, tant est mise à nu l'âme des héros ou des héroïnes et ses fibres les plus secrètes. C'est pure merveille.

Et, dans le décor même de ces scènes, dans le cadre où il les situe, quelle habileté à faire connaître les moindres détails ! Rien n'échappe. M. Paul Bourget est le véritable arbitre des élégances mondaines. Il vous fait l'inventaire d'un salon avec la sûreté d'un commissaire-priseur. Il vous décrit une toilette avec la précision d'un grand couturier. Personne ne connaît mieux que lui le milieu où se meuvent ses acteurs, le luxe élég-ant

dont ils s'entourent, les frivolités dont ils s'amusent ou se distraient.

Rien de ce qui touche la vie mondaine ne lui est étranger. Voyez comme il sait décrire un éventail, par exemple, et comme il en fait voir le charme suranné : « En parlant ainsi, la charmante femme tirait de son étui et me tendait le petit éventail associé pour elle à ce joli et noble regret d'une charité refusée. J'ouvris les fragiles branches d'ivoire où se voyaient des pagodes et des oiseaux dans le délicat style chinois du temps de Louis XV. Les fleurs de dentelle s'ouvraient doucement sur le tissu de tulle jauni. Un fin arôme d'ancien parfum s'en dégageait... »

M. Paul Bourget est, par excellence, notre romancier mondain, notre peintre du grand monde contemporain. Mais il a cet avantage d'en être en même temps l'observateur et le moraliste.

Je ne parle pas du style. Il est admirable de clarté. A un degré inouï, Paul Bourget sait être simple, donnant une noblesse aux mots les plus ordinaires, les plus vulgaires. Sa phrase est forte et robuste : elle a la frappe nette et crue d'une médaille. Elle est imagée aussi. Aussi rares que délicieuses, les trouvailles de ce genre chez un romancier actuel : « Il y a toujours dans ces luttes intérieures, un instant où nous croyons entrevoir la solution conciliatrice, et nous nous réfugions en elle comme le pilote d'un vaisseau battu de la tempête entre dans un port, avec la sensation du salut. »

Voilà ce que dirait sans doute l'admirateur

des Détours du cœur, parmi beaucoup d'autres choses, et en citant d'innombrables exemples.

Et J'imagine alors un second lecteur que les mêmes Détours du cœur auraient un peu aigri, lui que les romans de Paul Bourget avaient depuis longtemps déçu, et qui exprimerait brutalement son mécontentement en des phrases violentes, lourdes et accablantes comme des coups de massue.

Il répondrait ainsi, où à peu près, à l'admirateur de M. Paul Bourget.

Vous avez eu tort, Monsieur, de parler d'abord de l'auteur des Détours du cœur comme d'un grand romancier. Cela n'a rien à faire ici, où il s'agit de nouvelles. M. Paul Bourget peut avoir écrit de beaux et forts romans. C'est une question discutable, mais qui n'est pas en tout cas à élucider pour le moment.

Vous avez eu tort et bien davantage de le signaler, à propos de son dernier livre, comme un grand romancier catholique. Voyez de près. Catholique, la thèse de Y Etape ? Allons donc. Aristocratique, antidémocratique plutôt : l'homme du peuple ne peut pas s'élever d'un coup à la dignité de l'homme de race ; il y faut le temps ; il y faut des étapes. Monneron n'est pas à la cheville de Ferrand : ses enfants seront des misérables, des criminels ou des déclassés. Catholique, la thèse de Y Emigré ? Vous voulez rire sans doute. Le noble peut se permettre tous les luxes. Il doit soutenir le rang, la race. C'est la société moderne qui le ruine, lui qui a des cent mille francs de revenus, qui le condamne à l'émigration à l'intérieur. La coupable,

c'est elle ! Vous avez parlé d'inventaire. Mais Landri, le fils de VEmigré, ne brise pas son épée par scrupule religieux. Il est incroyant, le jeune paladin. Il fait un geste qu'il avoue peu raisonné. Il veut plaire à sa belle qui unit la sensualité maladive au mysticisme équivoque des héroïnes de Paul Bourget. Vos exemples ne sont pas heureux, mon très cher.

Ne parlez pas de religion, je vous prie, à propos des Détours du cœur, de nouvelles qui ramènent M. Paul Bourget à ses chères et mièvres occupations d'autrefois, aux complications sentimentales, aux aventures dorées et d'amour sensuel. Ne voyez-vous pas que c'est le vieil homme qui reparaît en lui ?

D'ailleurs, ses romans ne sont pas en cause, encore une fois. Il s'agit de nouvelles. Je vous affirme, moi, que M. Bourget est incapable, tout à fait incapable d'en écrire de bonnes. Il y faut la brièveté, la vivacité, le naturel, l'agrément, — autant de choses impossibles à découvrir, avec la meilleure volonté du monde, chez un écrivain prolixe, lourd, artificiel et sermonneur.

Voyez donc comme il use de la nouvelle. Voulezvous que nous en analysions une, à nous deux ? Je serai bref, rassurez-vous : tous les analystes ne sont pas diffus, comme M. Paul Bourget. Prenons au hasard, la première, le Brutus dont vous parliez tantôt.

Deux pages, d'abord, pour exposer que les Guéneville tiennent au faubourg et au gratin, avec généalogies à l'appui, titres de noblesse, et rentes : qu'est-ce que cela peut nous faire ici, je

vous demande ? Deux pages pour dire l'étonnement que produit dans le monde la nouvelle de la demande en divorce des Guéneville, et le narrateur, il l'affirme, évite de rapporter sur cet incident les propos mondains qui seraient fastidieux, selon lui. Mon Dieu, que serait-ce si ?... Lui, narrateur, penche pour le mari qui mérite son ascension d'une classe : ci une page et demie. Il va au cercle où Joue Guéneville : — avez-vous remarqué combien il y a de cercles de jeux dans l'œuvre de Bourget ? Description du cercle et des joueurs : deux pages encore. Un de ses amis est là, un fêtard : caractère, tenue, description, une page au moins. Il déclare Guéneville un Brutus ; qu'est-ce qu'un Brutus, une page ; un homme qui joue un rôle grotesque ou vicieux pour donner le change à l'opinion. Le fêtard l'a appris de Guéneville même dont il visitait l'épouse : cela coûte un peu plus cher : trois pages. Remarquez que ce Langlois, le viveur, ne reparaîtra plus : que me font ses amours ? Je vous fais grâce du reste. Quinze pages sur vingtsept que compte la nouvelle pour dire à peu près rien, pour poser à peine et gauchement le sujet : quinze pages d'analyse ou plutôt d'ergotage et de digressions embarrassées pour introduire une déconcertante aventure de casuistique sentimentale ; c'est ce que vous appelez composer ?

Vous parliez de philosophie. Développer des idées générales ou plutôt banales, établir des thèses outrancières, émettre des idées roides et absolues, est-ce là de la philosophie ! Vous parliez de morale. Dans ce livre où il revient, encore une fois, à l'amour et à la passion qui firent ses succès ? Je

veux bien concéder d'ailleurs qu'il y a sous ce rapport un peu de progrès çà et là. Mais encore...

Dans les prétendues nouvelles bourgeoises. — bourgeoises, vous entendez bien, Paul Bourget ne descend pas au peuple, si ce n'est pour montrer des apaches ou leurs complices, comme dans l' Indicatrice, — ne voyez-vous pas comme s'étale ingénuement le dédain de ce qui est pauvre, humble, petit, en même temps que l'indulgence et l'admiration naïve pour ce qui est riche, noble, bien né. même dans le vice ? Est-ce de la morale cela ?

Vous me direz, vous l'avez déjà dit, que M. Paul Bourget est un psychologue averti, un analyste délicat. Je vous réponds. Sa psychologie est toute de surface. Ses héros sont des pantins : quel est celui des Détours du cœur qui vous est resté dans l'esprit, net, vivant ? Ce sont de pures abstractions. Bourget décompose des états d'âmes simples, limpides. Écoutez les découvertes où cela le mène : « Ce qu'il y a de particulièrement poignant dans les drames domestiques, c'est qu'ils se déroulent parmi des occupations si simples, si paisibles, dans un décor tout d'habitudes, à travers cette monotonie des choses que l'argot bourgeois définit par cette expression vulgaire, — mais qu'elle est exacte ! — le train-train de l'existence... » Vous ne vous en doutez pas un peu ? Il emploie un appareil pédant, en virtuose, ou en psychologue qui raffine, pour expliquer des choses transparentes comme le jour. Vous appelez cela de la haute psychologie ? Vous en avez le droit. Pour moi, cette psychologie consiste à couper des cheveux en quatre.

C'est de ces fadaises, de ces constatatipns faites mille fois le jour par Joseph Prudhomme, que M. Paul Bourget remplit le vide de ses nouvelles. Vous en vantiez la simplicité. Vous auriez pu dire la banalité. Ce sont des faits divers, des canevas pour fabricants de romans-feuilletons. Vous protestez ? Le fils d'une victime d'une bombe nihiliste sauve, avec douleur, une jeune fille coupable d'un attentat analogue : c'est la Parole donnée. Un divorcé veut enlever de force son enfant, confié par le tribunal à son épouse d'hier : il est arrêté parla vue de son appartement où, en bonne place, sa photographie demeure, vénérée visiblement : c'est l'Enlèvement. Un usurier qui trompe et vole X, le jeune décavé, est trompé à son tour et volé par l'ami de X. : c'est l'escroquerie à la perle, c'est le Piège. Une servante, amie d'un apache, ne peut se résoudre au dernier moment à se faire complice d'un vol aux dépens de sa maîtresse, et l'avertit : c'est l'Indicatrice. Vous ne vous souvenez pas d'avoir lu ces histoires à la troisième page des journaux ? Ne sont-ce pas là des aventures développées dans les feuilletons populaires, plus brièvement, avec moins d'affectation et de pédantisme ?

Vous exaltiez le romancier mondain. Si c'est l'être que de nous conter des liaisons ou des scandales du monde ou du demi-monde, M. Paul Bourget a droit au titre. Rappelez-vous le viveur et la comtesse, tous deux sur le retour, ce qui n'est pas plus propre, je suppose du moins, de la Vie est aux Jeunes ; et le Brutus ; et Complicité ; et la Menace ;

et le début de l'Enlèvement, et certaines pages de l'Eventail en Dentelles, presque tout le livre enfin. Et cela, entre parenthèses, n'est pas pour confirmer ce que vous disiez de Bouiget moraliste tantôt. S'il faut, pour écrire du monde, le goût du snobisme, celui du dernier travers, la manie du cosmopolitisme, et de ses pompes, et de ses absurdités, je vous le concède, M. Paul Bourget qui y excelle est un romancier mondain.

Par pitié, il pourrait nous faire grâce, cependant, de ses descriptions de costumier en verve. Rappelez-vous les toilettes détaillées, les déguisements du bal paré et masqué, les fracs de fêtard, analysés si souvent dans les Détours du cœur. Savourez-moi ces lignes, — pure merveille en style garçon de café: « Du même coup d'œil, je constatai que la longue salle n'avait pas changé : le même comptoir se développait avec la ligne des minces tonneaux derrière, et sur le marbre, tout l'appareil destiné à la confection des « Mahattan », des « Widow's Smile », et autres « drinks »... Les mêmes gravures de courses décoraient les murs et les mêmes portraits d'entraîneurs. Le même relent de gin et de tabac de Virginie saturait l'atmosphère. Au fond, une autre porte ouvrait sur une étroite salle. J'y allai tout droit, sachant que c'était l'asile des vrais habitués du lieu, de ceux qui s'intoxiquaient sérieusement, des heures durant... » Comptez les descriptions savantes, minutieuses, le bric-à-brac de l'hôtel de vente, le laboratoire de psychiatrie de l'Expert, sans négliger les dissertations indigestes, dans la même nouvelle, sur les maladies de la mémoire, sur les maladies du cœur complaisam-

ment et ridiculement étalées comme en un traité de thérapeutique dans la Menace. Combien d'affectations pédantes : pour n'en prendre qu'un exemple, ces gloses sur des mots étrangers, multipliés à dessein, sodalis, kind, striking, lampo, et déclarés intraduisibles pour que l'auteur ait le plaisir de les expliquer, quelquefois longuement. Toutes choses qui n'ont rien à voir avec la simplicité, j'imagine, pas plus qu'avec la psychologie.

Vous avez vanté le style nerveux et fort. Les phrases sont lourdes surtout, d'une lourdeur d'éléphant podagre ou rhumatisant. Goûtez-moi celle-ci prise entre cent autres : « La mère n'avait rien répondu, et la contagion de ce scrupule l'avait empêché de saisir une occasion tout indiquée pour modifier une habitude qui décelait une exaltation dans le regret, très différente de ses véritables sentiments. » Oh ! ma tête ! comme disait l'autre, et qu'est-ce donc que le jargon ? S'il n'était prétentieux de poser au grammairien, je vous ferais remarquer qu'il est incorrect de dire : « Du coup de son poing, qu'il eût soin d'envelopper d'un mouchoir au préalable, il fit voler en éclats la vitre apparue derrière le volet soulevé ; » et que la phrase n'est pas bonne que vous citiez tantôt : «... lorsqu'on songe à tel ou tel disparu et qu'on entend leur voix... ». Et j'ajouterais que ceci est d'une ingéniosité subtile, mais peu française : « Elle n'était pas plus loin du chiffre quatre que lui du plus pénible chiffre cinq » pour dire qu'elle approche de quarante ans, lui, de cinquante, ce qui est plus dur ; et cela d'un goût douteux dans la métaphore : « Elle n'était rien moins qu'une

Candale, de la branche cadette et pauvre, mais c'était de quoi soulever une vague énorme de cousinage entre la rue Saint-Guillaume et l'esplanade des Invalides. » Remarquez que je cite un peu au hasard et que je ne dis rien de la mièvrerie, des circonlocutions, des expressions guindées, des phrases languissantes et pâteuses, ou, plus souvent, alourdies de mots abstraits et de logogriphes.

Non, ne me parlez pas de M. Paul Bourget styliste !

Ainsi s'exprimerait celui que ne touchent plus les charmes de l'auteur des Détours du cœur. Et il multiplierait sans doute à loisir les accusations et les preuves.

Mais j'imagine, enfin, un troisième personnage, bien embarrassé pour répondre de façon précise à cette conversation à laquelle il a assisté, au lyrisme enthousiaste de l'un, à la critique acerbe et morose de l'autre.

Celui-là n'aurait pas lu le dernier volume de M. Paul Bourget. Il n'y perdrait guère, à vrai dire. Il n'en connaîtrait pas moins Bourget, ses idées et ses œuvres.

La Barricade, Chronique de 1910

La Barricade (1) est la meilleure pièce sans aucun doute de notre dernière saison théâtrale, et peutêtre d'une dizaine d'autres, la mieux tenue, la plus dramatique, la plus artistique. M. Bourget, mieux que dans ses romans, dont on sait la force et aussi les amples développements, y use de sa manière ordinaire. Sa psychologie se cache au lieu de s'étaler ; elle n'est jamais absente, pas plus que l'observation ; mais elle a l'air de se dissimuler toujours, soutenant chaque scène, chaque trait du dialogue.

Cette pièce de M. Bourget est moins traînante, moins prétentieuse, si je puis dire, que ses romans ; elle est aussi sérieuse pour le moins, le dilettante d'hier ayant repris l'habitude de ne plus écrire pour le plaisir, mais pour éclairer et instruire.

Souhaitons que la Barricade, qui n'inaugure pas chez nous, mais qui affirme le théâtre sérieux, fasse école, que M. Bourget poursuive encore cette voie pour le plus grand bien de notre littérature dramatique, et que ses succès bien mérités provoquent toute une floraison abondante et durable, beaucoup de pièces encore de la valeur de celle qu'il nous donna l'hiver dernier.

(1) Paul Bourget, La Barricade, chronique de 1910, Paris, Pion.

On connaît le sujet de la Barricade, Deux drames s'y mêlent, s'y unissent, s'y confondent, qui ne sont pas moins captivants, moins angoissants l'un que l'autre : le grand drame d'aujourd'hui, le conflit du capital et du travail, la forme que prend la guerre qui a passé de l'extérieur à l'intérieur, la dernière incarnation de la barbarie antique ; et les défaillances, et la faute dont souffre un patron qui a séduit une de ses ouvrières qui aime le contre-maître, l'amour de Louise, l'enjeu des deux protagonistes qui se défendent de chaque côté de la barricade. Ainsi se réalise, se fait plus précise, plus proche de nous, et partant plus émouvante cette lutte poignante entre les deux grandes forces qui divisent la société moderne, la patronale et l'ouvrière ; elle en devient plus vivante et plus vraie ; littéralement, elle domine la Barricade à la façon de la fatalité antique qui pesait, invisible, muette et tyrannique, sur les épaules d'Œdipe roi.

En quelques mots on écrirait difficilement l'argument de la pièce.

Breschard, le grand ébéniste d'art, a fait par son travail la fortune de sa maison. Ses ouvriers, la plupart anciens, et dont quelques-uns ont été formés par lui, lui ont été jusqu'à présent très attachés. Mais voilà qu'au moment où se lève le rideau on rapporte un meuble rare, maculé d'inscriptions injurieuses pour les capitalistes et les employeurs. Breschard n'en croit pas ses yeux. Tout finit par s'expliquer. Le contre-maître Langouët sait que le patron a séduit l'ouvrière Louise Mairet qu'il aime et qu'il tyrannise. La jalousie

et les idées avancées ont provoqué le sabotage et le reste. L'atelier va se mettre en grève au moment où s'impose une forte commande d'Angleterre. Le drame a commencé.

Cependant Philippe, le fils de Breschard, le jeune bourgeois que l'amitié de Langouët a fait socialiste, apprend la liaison de son père, et qu'il projette de se remarier. Ses fiançailles avec Cécile Tardieu sont brisées puisque Tardieu, en bon bourgeois, ne veut pas de mésaillance. Héroïquement, Philippe conseille à son père d'épouser celle qu'il a compromise. Breschard conserve l'illusion que ce mariage arrêtera le grève annoncée. Un moment à peine. Car arrivent les ouvriers et le délégué du syndicat, le citoyen Thubeuf. Le patron refuse de s'expliquer avec cet inconnu. C'est la grève inévitable. Mais les ouvriers demeureront au travail. Louise l'a promis.

Les espérances de Breschard tour à tour s'évanouissent. Personne n'est resté à l'atelier. Heureusement, il y a Gaucherond, le vieil ouvrier en chambre, si attaché à son métier et au patron. Il a réuni quelques amis sous sa direction, et dans un couvent désaffecté il a entrepris de travailler à l'exécution de la commande anglaise. Il sauve la maison. Nous assistons à la conversation des travailleurs. Il fait bon entendre leurs railleries et leurs invectives contre les grévistes. Mais tout change soudain. Thubeuf et Langouët ont découvert la retraite, et ils organisent la « chasse aux renards. » L'atelier improvisé est envahi en un clin d'œil. Les camarades de Gaucherond le lâchent tour à tour. Le vieil ébéniste est seul à défendre

les caisses de meuble, son travail. Il s'enferme après avoir menacé de brûler la cervelle au premier qui violerait sa retraite. Les grévistes s'exaspèrent. Thubeuf conseille de mettre le feu au couvent et il s'esquive. Langouët n'a pas peur de se compromettre, il écarte les ouvriers : il va commettre la sinistre besogne. Quand arrive Louise. Elle veut l'arrêter. En vain. Mais elle lui crie son amour. Et cela permet au commissaire et à Breschard, que Gaucherond avait fait avertir, d'arriver à temps pour empêcher l'incendie. Breschard a perdu une illusion de plus, Louise ne lui appartient plus. Au quatrième acte, la grève est terminée. Tout semble pour le mieux. La maison est prospère : les commandes affluent. Philippe épouse Cécile. Les patrons enfin solidarisés pour former une force à opposer à l'autre ont décidé de ne pas reprendre les meneurs parmi leurs ouvriers. Donc Langouët qui s'est mis en ménage avec Louise n'aura plus de travail. On les annonce précisément à Breschard. C'est Philippe qui les recevra, Philippe revenu de ses erreurs démocratiques et qui a repris sa place de l'autre côté de la barricade. L'entrevue est froide, mais tragique : on règle l'arriéré du compte des ouvriers et des ouvrières, Breschard cependant n'a pas encore vidé la coupe d'amertume. Louise revient, suivie bientôt de Langouët. Elle essaie d'implorer pour lui la pitié. Le travail l'arrachera à l'ivrognerie ; si Breschard voulait... Mais Breschard ne peut pas. Et c'est encore Gaucherond qui sera le sauveur. Le patron a promis de lui accorder tout ce qu'il demanderait. Il demande un petit capital, simplement. Langouët

qui n'en saura rien, continuera à être l'obligé de Breschard dans la coopérative qu'il va fonder.

On devine peut-être, par cette analyse succincte et très incomplète, comme il arrive, l'intérêt et le pathétique du sujet. Cette chronique de 1910, ainsi l'appelle M. Paul Bourget, n'est pas une série décousue d'événements, comme le ferait supposer le sous-titre, ni à plus forte raison un fait divers, mais un incident de tous les jours, singulièrement symbolique et représentatif. Les romanciers naturalistes parlaient volontiers de tranches de vie. La Barricade en est une, dans toute la force de l'expression, et des plus actuelles. Rien de plus douloureux que ces conflits dont nous sommes témoins si souvent. Et voilà, si l'on peut répéter le mot de Molière, de ces choses qui nous prennent aux entrailles.

Elles sont angoissantes, présentées par M. Paul Bourget en un drame charpenté de main de maître, très serré, sans arrêt, d'une force dramatique tout à fait remarquable. Une psychologie très avertie le soutient d'un bout à l'autre. Car ce sont les âmes, et leurs passions, et leurs appétits, qui provoquent successivement les péripéties. Un ressort intérieur anime ainsi les acteurs et les meut, selon une logique que M. Bourget doit avoir empruntée à l'esthétique classique. Certes, ce n'est pas tout à fait la formule de Racine étayant une tragédie sur un sujet chargé de peu de matière. Mais il se pourrait à coup sûr que ce fût celle du drame de demain. Et cela nous referait peut-être un théâtre.

Les personnages de la Barricade sont réels et

vivants, non pas des abstractions, mais en vérité des types, des hommes en chair et en os. Breschard est pris sur le vif avec son obstination, son égoïsme de patron qui a établi une maison, sa générosité,, et jusqu'à ses faiblesses d'homme mûr. Les ouvriers parlent la langue du peuple, un peu vulgaire, très imagée, sans qu'apparaisse jamais l'auteur qui s'exprime par leur bouche. M. Bourget a, pour la première fois à notre connaissance, consenti à s'abaisser jusqu'à user du langage populaire : ou plutôt il l'a élevé jusqu'à être un langage familier et littéraire, sans l'ennoblir, sans le déformer. Si le romancier distingué, l'aristocratique académicien a réussi à faire cette gageure qu'on eût crue invraisemblable, et à en triompher, ses lecteurs ordinaires devront de toute évidence l'en féliciter. Ce seul point prouverait son travail, et l'exactitude et le scrupule de sa documentation. Gaucherond, le personnage le plus sympathique, le seul ouvrier qui le soit à vraiment parler, est vivant avec son ferme bon sens, son esprit clair, son expérience et sa bonhomie. Langouët dans ses idéalistes rêves de société future, mais aussi dans ses îancunes personnelles et son amour jaloux. Thubeuf est une caricature réussie du meneur, volontiers gentleman, souple et ardent à la fois, ne voulant pas se compromettre, et mettant sa dignité à être conducteur d'hommes. Les autres sont pourtant moins poussés, ou, si l'on veut, moins existants. Louise est femme, bien femme, mais parfois un peu énigmatique : caractère trop flou pour être du premier rang. Cécile Tardieu est terne et quelconque. Son père est un conservateur

entêté : il n'est que cela. Mais après tout tous deux sont secondaires. J'ai laissé pour la fin Philippe, le fils du patron, qui a des idées humanitaires et qui se ressaisit lorsque éclate la grève. C'est le seul homme qui semble irréel, artificiel, préparé pour les besoins d'une cause : peut-être ici l'idée préconçue, ou, si l'on préfère, le but poursuivi par le dramaturge, apparaît trop, et fait tort à la sincérité de l'action. •

Il resterait à discuter la thèse et les idées sociales que M. Bourget a exposées dans la Barricade. Il l'a trop bien fait, et trop clairement, dans la préface dont il l'a inaugurée, pour qu'on s'y essaie après lui. Elles ne nuisent pas en tout cas à l'intérêt de la pièce. Elles l'augmentent plutôt, s'il est vrai que les fortes convictions font les fortes éloquences. A côté des théories, très discrètement exposées, je veux dire sans pédantisme et sans didactisme exagéré, viennent les exemples, les uns et les autres marchent de front. La Barricade est vraiment une pièce d'idées : ce n'est ni un prêche, ni un discours à tendances.

Ce n'est pas non plus une satire ou un pamphlet. On pourra trouver un peu dure et cruelle l'idée de la lutte nécessaire entre employeurs et employés. M. Bourget qui le regrette se croit obligé de la maintenir, comme la condition essentielle de notre société actuelle. Il explore ces plaies en savant, en médecin, non sans émotion à coup sûr, encore que l'émotion ne s'étale point, mais on dirait sans pitié. Il indique le remède : c'est que les adversaires se fortifient et s'unissent pour l'effort et le combat, chacun dans son camp, de l'un et de l'autre

côté de la barricade ; c'est que les patrons surtout deviennent conscients, comme le sont les prolétaires, et opposent une solide organisation défensive à la confédération d'appétits qui les assaille. Le remède est dur et cruel encore, M. Bourget a des idées scientifiques, positivistes, sur la société : les théories ne se plient guère aux suggestions du sentiment. On pourra protester contre la simplicité de ses conclusions, contre cette coopérative ouvrière, subventionnée par un patron, et où s'assagiront peut-être les plus bruyants et les plus militants des ouvriers : là encore, certains verront en lui un défenseur des capitalistes qui leur indique un moyen détourné, un peu féroce, de triompher et de se venger.

Mais on ne niera point sans exagération qu'il ait fait un effort visible, très méritoire, pour demeurer impartial, dans une des questions les plus épineuses qui soient. Ses ouvriers ne sont guère sympathiques. Mais les patrons le sont à peine davantage. Ils ne sont pas en tout cas sans défauts et sans torts. Le jugement de M. Bourget sur le syndicalisme et l'âme ouvrière n'est pas injuste. Sévère sans doute seulement, et pessimiste. Cela toutefois n'enlève rien à ses qualités, à ses talents, d'auteur dramatique, de dramaturge social. Nous avons dit qu'elles sont de tout premier ordre dans la Barricade.

Etudes et Portraits

M. Paul Bourget, comme M. René Bazin vide ses tiroirs. Il vient d'arriver à l'un et à l'autre de réunir en volume, pour nous faire attendre plus patiemment leur prochain roman, des études écrites au cours des dernières années. Coïncidence étrange, mais qui n'est curieuse qu'au premier abord — car elle trahit la préoccupation commune à tous les écrivains contemporains pour les hautes et graves questions de l'heure présente — le volume des deux académiciens se divise en deux parties : sociologie et littérature (1).

En tous cas, ce n'est pas M. Bourget qui doit nous étonner parce que nous le voyons étudier quelques-uns des problèmes sociaux qui se posent aujourd'hui. En faisant de longues analyses sentimentales, il a toujours prétendu demeurer moraliste ; disciple de Le Play, de Bonald et de Taine, il a voulu être sociologue. Il le veut de plus en plus, comme le prouve son dernier roman : Un divorce.

Voyons donc, guidés par ses études, quelles sont ses idées en sociologie.

Elles ne sont pas nombreuses. Il n'en est pas

(1) Paul Bourget, Etudes et Portraits, 3e série. Sociologie et littérature. Paris, Pion.

besoin, s'il est vrai que « les plus marqués, les plus originaux, non seulement parmi les hommes, mais parmi les écrivains, sont ceux qui ne comprennent pas tout, dont la science, l'intelligence, les goûts sont nettement délimités » (Jules Lemaître).

L'idée fondamentale du système de M. Paul Bourget, c'est le traditionalisme. Plusieurs de ses romans, comme il nous en avertit lui-même, mais Mensonges et Cosmopolis moins que le Disciple et VEtape, étayaient des aventures romanesques sur cette thèse. Il la démontre aujourd'hui en étudiant Balzac, M. Barrés, et surtout de Bonald. Car c'est un procédé cher au critique des Essais de psychologie contemporaine de ne voir dans ses maîtres que ce qui est le plus conforme à ses sentiments : c'est toujouis un peu lui-même qu'il analyse quand il cherche à disséquer leur conception de l'art, de la vie et de la société.

Nous sommes aujourd'hui furieusement individualistes. Nous le sommes devenus à la Révolution française. C'est pourquoi, par une contradiction qui n'est paradoxale qu'en apparence, mais que l'expérience des trente dernières années prouve surabondamment, l'on ne rencontre plus chez nous, comme autrefois sous la monarchie, d'individus. Cela tient à ce que nous n'observons plus les lois essentielles. Nous nous déracinons dans le temps et dans l'espace. On parle sans cesse de reconstruire notre monde mal fait sur table rase. Comme s'il n'y avait pas à la base de notre France quatorze siècles d'histoire, d'expérience. Le fait social de la vieille France s'impose à nous. Le négliger, c'est courir à la ruine. On ne bâtit pas

sur le sable, pas plus les sociétés que les demeures des hommes. C'est le faiie que s'isoler du passé. M. Barrés l'a compris, après de Bonald et Balzac, son maître. Lui, qui avait prêché le culte du moi dans la fièvre de sa jeunesse, s'apercevant que les traits de ce moi étaient déjà dans la lignée de ses ancêtres, il a voulu fixer et enraciner l'individu à la terre du pays. Il est devenu l'un des chefs de l'école traditionaliste.

Car le traditionalisme suppose l'attachement au sol natal. Il suppose aussi la persistance de la famille. La société est une grande famille, qui a besoin des mêmes lois pour vivre et se prolonger dans le temps. C'est parce que la Révolution a désorganisé la famille qu'elle a tant troublé notre France. Le droit d'aînesse était nécessaire pour la maintenir. Il constituait une famille d'élite, l'aristocratie, et, à la tête de celle-ci, la famille du roi.

Notre démocratie a bouleversé tout cela. Elle méconnaît ces grandes nécessités, elle s'y oppose. C'est elle qui fait les déracinés et les dévoyés. Elle oublie que l'unité sociale n'est pas l'individu, mais la famille. C'est pourquoi elle a produit tant de Monneron, trop tôt parvenus au sommet. Pour sortir de la classe où nous a placés la naissance, il ne faut pas enfreindre la règle inexorable. Natura non facit saltus, disait l'antique sagesse. L'ascension sociale nécessite l'étape.

Nul n'ignore que M. Bourget s'est de plus en plus rapproché du catholicisme depuis vingt ans. Il y est même rentré. C'était l'aboutissement logique du système que nous venons d'exposer

après lui. Car le fait religieux, comme le fait politique, est un fait premier, « incommensurable à d'autres. » On ne peut le négliger. Balzac avait dit déjà : « Le catholicisme est le plus grand élément de l'ordre social. » M. Bourget ne pense pas autre chose. Les arguments par lesquels il essaie de prouver que l'auteur de la Comédie humaine est avant tout catholique peuvent n'être pas convaincants pour tous. Ils sont ingénieux du moins.

M. Paul Bourget a été aussi habile, sinon plus véridique, quand, s'étant posé la question de savoir s'il y a eu deux Taine, celui d'avant les Origines et celui d'après 1871, il entreprend de nous faire un exposé des idées religieuses de son maître préféré. Dès les premières années, Taine avait perdu la foi, foi qui n'était guère appuyée d'ailleurs sur une dogmatique séiieuse. « L'orgueil et l'amour de la liberté m'avaient affranchi, » dit-il lui-même. En réalité, selon M. Bourget, s'il succomba si tôt à des doutes, c'est qu'il n'avait pas été face à face avec le vrai christianisme. La religion de la France lui demeuia longtemps inconnue, au lycée, à l'Ecole Normale, foyer de scepticisme ou plutôt d'indifférence, à Nevers, à Poitiers, partout où ses études ou ses fonctions de professeur l'avaient conduit. Nous pourrions objecter à M. Bourget que certaines pages de la Littérature anglaise et de Y Intelligence n'étaient pas seulement d'un indifférent, et que Taine y laissait quelquefois percer une hostilité notoire contre le catholicisme, contre ses doctrines et ses représentants. Il nous répondra que ces livres,

aussi bien Tite Live que La Fontaine et ses fables, ne sont « que des préparations pour aboutir aux Origines, œuvre capitale de psychologie sociale comme la Comédie humaine. » C'est peut-être sacrifier une bonne part de l'œuvre du maître. Cette suppression est-elle légitime ? Nous ne le pensons pas. Elle nous semble trop systématique.

Quoi qu'il en soit de l'opinion contestable de M. Bourget, il nous assure que Taine découvrit l'Eglise en travaillant à l'ouvrage gigantesque des Origines de la France contemporaine. Ici, il pourrait bien avoir tout à fait raison. Le savant et scrupuleux historien, malgré ce que ses conceptions avaient d'absolu, ne pouvait manquer, en effet, de rencontrer la religion en analysant les foi ces vives de la France dont il étudiait la décomposition et l'effondrement. Lui fut-il pour cela sympathique ? Ce serait trop dire. Il ne l'ignora plus, et à l'occasion il sut reconnaître son influence et ses bienfaits. Il resta en face de l'Eglise dans l'attitude sérieuse du savant, lui qui disait en 1890 : « Je n'ai pas à interprêter le fait religieux, j'ai à le définir. » C'est ce mot que M. Bourget est heureux de rapprocher d'un autre, du Taine de 1849, qui demandait un « élément empirique » pour connaître les idées, les mœurs et l'avenir de la France. Et s'appuyant sur la similitude de ces deux paroles il n'est pas moins heureux de conclure, avec plus de force que de vérité peut-être, qu'il n'y a pas eu deux Taine en vérité.

A la lecture, quelques-uns pourront juger que les bases sur lesquelles s'appuient ces argumenta-

tions sont fragiles. Il est aisé de rechercher et de trouver dans des œuvres aussi considérables que celle de Balzac et de Taine deux ou trois faits comme ceux que cite M. Paul Bourget. Il a gardé de son commerce prolongé avec Taine l'habitude des généralisations tranchantes et systématiques. Mais à coup sûr, s'ils attachent aux documents dont se sert M. Bourget autant d'importance qu'il fait lui-même, les lecteurs admireront la lucidité de son raisonnement, la vigueur impeccable de sa logique.

La seconde partie des Etudes et Portraits comprend une dizaine de chapitres consacrés à des romanciers et à des poètes modernes. Ils sont moins significatifs que les autres pour connaître les idées de M. Bourget. On ne fait donc que suivre sa méthode en leur attribuant moins d'importance.

Ces esquisses sont intéressantes cependant. V. Hugo romancier y est défini en deux mots : c'est un réaliste, mais avec une imagination et une facture épiques ; c'est un apôtre autant qu'un témoin. G. Sand et Musset se sont séparés un jour, dans une rupture qui fit beaucoup de bruit en son temps et dont on entend encore souvent l'écho aujourd'hui. Leur division tient à la divergence, à l'opposition de leurs génies d'écrivains : l'une était sœur cadette de Gœthe, l'autre petit-cousin de lord Byron. Musset est bien plus voisin de Henri Heine à qui M. Bourget le compare. Ils furent tous deux l'expression fidèle de leur temps, tous deux férus de littérature personnelle, tous deux troublés par la coexistence en leur âme de l'amour et du doute. M. Bourget est moins heureux peut-être

quand il essaie de réhabiliter Sainte-Beuve poète. Sainte-Beuve n'a pas eu de succès de son vivant. Il n'en avait guère mérité. Ses qualités, dont les procédés et les artifices n'étaient point absents, le coloris, la grâce virgilienne, le réalisme, ne peuvent faire oublier ses défauts, la volupté qui s'unissait ou prétendait s'unir au mysticisme dans celui qui toujours se souvenait d'avoir été carabin, la vague sensibilité maladive qui ne l'empêcha pas de manquer de cœur. Nous accordons que les Pensées d'août sont prosaïques. Mais nous refusons de dire que l'auteur de Jacques Delorme et des Consolations a droit à une grande place parmi les poètes de ce siècle, parce qu'il a noté quelques nuances nouvelles de sensibilité. Maupassant, de qui M. Bourget nous conte quelques souvenirs personnels, lui apparaît à la fois comme la fidèle expression de son temps et comme le continuateur de la vieille tradition française. Il a exprimé les tendances des générations dernières : il connut leurs malaises, leur pessimisme ; il observa la vie en expérimentateur consciencieux ; il prit grand soin de son style raffiné. Mais il les exprima dans un style accessible à tous cependant : c'est par là qu'il est classique. Barbey d'Aurevilly, cet aristocrate obligé de vivre de son métier d'écrivain, malade et pauvre, unissait à une sensibilité ombrageuse et farouche un goût extraordinaire du romanesque et du chimérique ; il prétendait être catholique, malgré les pages impures qu'il semait dans ses romans.

M. Paul Bourget est indulgent pour Maupassant, et surtout pour le dandy impénitent que fut

d'Aurevilly. C'est sans doute qu'on est toujours faible pour ses amis. Ceux qui liront les Etudes et Portraits que j'ai trop imparfaitement résumés ne m'accuseront, j'espère, ni d'indulgence, ni de faiblesse, si je dis que ce recueil de morceaux épars est intéressant, qu'il est suggestif, et qu'il fait honneur à l'auteur du Divorce et de VEtape.

Pages de critique et de doctrine

Les auteurs célèbres ont réellement pour nous des attentions délicates. Ils veulent que nous ne perdions rien de tout ce qu'ils ont écrit. Et comme ils éparpillent, selon la mode de notre temps, leurs appréciations et leurs théories, un peu partout et au hasard, dans les revues et les journaux, dans les académies ou les réunions publiques, ils ne trouvent rien de mieux que d'assembler de temps à autre les feuilles éparses pour les offrir à notre admiration toujours en éveil. C'est bien le cas de dire que, si à notre époque rien ne se crée dans la littérature, rien non plus ne se perd. Et les feuillets qui se détachent en toute saison des chênes, des bouleaux ou des peupliers des lettres, des arbrisseaux ou des arbustes, ne s'en vont jamais où vont la feuille de rose et la. feuille de laurier.

M. Paul Bourget vient encore de vider ses tiroirs (1). Et la moisson fut abondante. Il est des papiers qui datent des débuts de M. Bourget, 1872 ; il en est de tout récents, d'hier, Quelques-uns sont des discours, des panégyriques, d'autres de simples notes, d'autres des préfaces, d'autres des lettres. Ils traitent toute espèce de sujets, graves et solennels le plus souvent, à propos d'événements quelquefois des plus futiles. Et plusieurs y découvriront ce que l'on a déjà reproché aux romans de M. Paul Bourget, la tendance ou la manie, au sujet de détails minimes, d'échafauder de hautes théories ou d'exprimer des réflexions qui veulent être profondes : il semble bien que l'occasion ne soit jamais perdue, qu'elle soit plutôt provoquée, d'élargir à tout propos le débat, de philosopher ou de disserter.

Quoi qu'il en soit, il est sûr que ces deux volumes à qui ne se rebuteront pas de suivre page par page les pensées un peu capricieuses, — forcément capricieuses, puisque le lien qui les unit est factice et postérieur à la conception, — apprendront beaucoup de choses ; ils connaîtront les idées de M. Paul Bourget autant et plus que celles des hommes dont il parle, se rappelleront beaucoup de faits qui se rapportent à la littérature du siècle dernier et du nôtre, même pas mal d'anecdotes, et prendront une vue d'ensemble, un peu disparate, à la façon d'une mosaïque immense, avec des lacunes inévitables, et des détails trop poussés,

(1) Paul Bourget. Pages de Critique et de Doctrinet 2 vol, Paris, Pion.

de l'histoire littéraire et politique de ces derniers temps.

Ne pouvant discuter à loisir quelques-unes des idées émises ça et là, et qui appelleraient sans doute la discussion, il me plaît du moins d'essayer de montrer le contenu de ces deux volumes compacts où M. Paul Bourget a assemblé si scrupuleusement toutes les pages qui auraient pu sans cela nous échapper et qui nous sont utiles à connaître exactement sa pensée.

Pages de critique, cela veut dire une suite lointaine aux Essais de psychologie, et prochaine aux Etudes et Portraits. Taine romancier, à propos de son Etienne Mayran, pourquoi il entreprit un roman et pourquoi il ne lui donna pas de suite ; Barbey d'Aurevilly, le Connétable des lettres, que M. Paul Bourget prend à tâche de réhabiliter ; Théophile Gautier et son art de poète plastique qui fait de lui un « grand poète » ; Lamartine, les fluctuations de sa renommée, ses raisons actuelles de plaire, son nationalisme, sa religion, son rôle politique ; Octave Feuillet, et son roman à tendance psychologique, à idées, mondain et aristocratique à souhait ; M. Léon Daudet, le romancier à thèse, qui lutte contre les primaires, issus de l'infâme Révolution ; M. Maurice Barrés, l'auteur de Colette Baudoche, un autre roman à idées, cornélien nationaliste de doctrine et de portée ; M. Maurice Donnay, qui va du Chat Noir à l'Académie, de l'ironie au sentiment et à l'idée, qui écrit le Retour de Jérusalem, et qui succède à Albert Sorel, un autre ouvrier qui découvre que la force d'un pays est dans la race : tel est le contenu

de ce que M. Paul Bourget appelle : Notes de rhétorique contemporaine.

Et voici les Notes de critique psychologique, une série de portraits : une des énigmes de Balzac, et comment ses lettres à Mme Hanska le montrent plus singulier encore de caractère qu'on ne savait, prouvent qu'il était un anormal ; le roman d'amour de Spinoza ; l'enfance de Michelet, qui est bien alors ce qu'il sera plus tard, maladif et ardent, passionné et frénétique ; l'enfance de Henri Heine ; un jeune homme de la Restauration, le comte d'Haussonville, d'après ses souvenirs ; le maïquis de Beauregard, le soldat venu à la littérature, homme de guerre et homme du monde ; François Coppée, si délicat dans l'intimité, d'une activité de poète et de prosateur sans cesse renouvelée, toujours serviteur des plus nobles causes ; Ferdinand Brunetière, l'obstiné travailleur, l'homme de son œuvre, si probe et si droit, si énergique ; Charles de Spoelberch de Lovenjoul, le collectionneur d'autographes qui a rendu de grands services à notre littérature du xixe siècle ; Edouard Rod ; Alexandre Dumas fils. Les souvenirs personnels de M. Paul Bourget donnent aux derniers de ces portraits une documentation et un caractère de vérité qui n'est pas loin d'en faire le principal mérite.

Les Pages de doctrine exposent surtout les idées politiques et sociales de M. Paul Bourget. Il y revient à maintes reprises, comme il l'avait fait d'ailleurs dans le premier volume, sur les thèses traditionalistes qu'il défend avec la plupart de ses amis de Y Action française. Ses idées sont trop

connues pour qu'il soit la peine d'y insister. Elles s'expriment en une forme toujours solide, dans le style de la dissertation ou des discours, qui leur donnent une force de logique et une vie qui sont un charme pour le lecteur. Ces pages ne sont pas négligeables : elles aideront à faire connaître à ceux qui les ignoreraient les idées qui ont inspiré les romans récents de M. Paul Bourget, de V Etape à YEmigré, je veux dire plutôt qui en ressortent comme une conclusion.

La Vérité dans les romans de M. Paul Bourget

On me permettra de signaler, à l'occasion de ces deux volumes documentaires de M. Paul Bourget, une brochure très intéressante de M. F.-J. Lardeur : La Vérité psychologique et morale dans les romans de M. Paul Bourget, qui a paru ces mois derniers.

Pour beaucoup de lecteurs, même catholiques, le Paul Bourget de la seconde manière, puisqu'il est entendu qu'il en eut deux, est une façon de psychologue profond et de moraliste excellent. L'attitude qu'il a prise en ces dernières années, son retour bien connu aux croyances qu'il avait perdues ou négligées, y a été pour beaucoup. Les thèses qu'il soutient contribuent à reconstituer la famille, à rétablir en notre France actuelle l'auto-

rite méconnue, à aider au relèvement religieux de notre société. Il n'en a pas fallu davantage pour que beaucoup oubliassent la hardiesse de ses premiers romans, pour qu'ils ne voulussent même plus voir ce que certaines pages de Y Etape, pour ne parler que du plus connu de ses livres récents, avaient de risqué. M. F.-J. Lardeur, avec une grande netteté et une grande franchise, sans acrimonie, sans passion, — à part une ou deux lignes amères, — mais sans indulgence, a examiné les œuvres anciennes et les récentes, au point de vue de la vérité psychologique et morale.

Et voici à peu près, très résumée, son argumentation.

M. Paul Bourget est l'un des nouveaux évangélistes de la société moderne qui s'arrogent le rôle de dire leur fait aux mœurs et aux lois. Un peu partout, de façon très explicite, il a déclaré comment il comprenait son œuvre de romancier. Il a changé de méthode, d'objectif et de milieu à décrire, il n'a pas varié dans la double tâche qu'il s'est proposée dès le début : analyser l'âme humaine, tirer de cette analyse des conclusions morales. On a donc le droit de peser son œuvie pour se demander comment il s'est acquitté de cette double tâche.

Son œuvre psychologique est trouble. Peut-être le doit-il à l'antagonisme des influences qu'il dit avoir subies. Balzac et Stendhal différent de Constant et de l'abbé Prévost. Mais comme les philosophes dont il se réclame sont plus opposés encore ! Les évolutionnistes, avec Spencer, lui apprenaient que l'individu est subordonné à des influences de

race et d'hérédité. Il est vrai que M. Paul Bourget en parle souvent. Mais son souci d'observation intérieure est d'une philosophie toute contraire à l'évolutionnisme. Et, d'autre part, les positivistes, avec Taine et Ribot, s'opposent à cette introspection. M. Paul Bourget a donc été très infidèle à ses maîtres.

Mais qu'importe ? Il veut faire œuvre d'analyste ; il le peut, en dépit de ce que lui opposent les partisans de l'objectivisme, qui, faisant inconsciemment ce qu'ils reprochent aux analystes, ne peuvent que donner une interprétation individuelle des faits. Pourtant il y faut deux qualités : la puissance d'évocation qui fait l'œuvre vivante ; la critique exempte de préjugés qui fait l'œuvre vraie.

Or M. Paul Bourget a un grand art d'évocateur. Ses personnages de premier plan, même les plus factices et les plus artificiels, comme ceux du Divorce et de L'Emigré, donnent l'illusion de la vie : la mise en scène, l'anatomie minutieuse, les détails, les réflexions morales font croire au lecteur que ces personnages ne sont pas. des mannequins. S'il intervient à chaque instant dans le drame, ce n'est pas impuissance ou faiblesse, il pouvait être un Maupassant : c'est qu'il le voulait, c'est qu'il avait affaire à des personnages compliqués, choisis dans des milieux complexes, compliqués, parce que luimême précisément accumulait en les construisant les complications sentimentales. Sa méthode, étant donné cet objet, est parfaitement légitime.

Mais s'il sait ce qu'il veut, s'il est un artiste habile à évoquer la vie intérieure, est-il exempt des

préjugés qui faussent l'observation ? Non, répond hardiment M. Lardeur. Le snobisme et le romantisme ont vicié sa psychologie et l'ont rendue souvent artificielle et fausse.

Le snob, si superficiel, a attiré et retenu l'attention de M. Paul Bourget. Minutieusement il a décrit le décor du high-life entre deux drames angoissés. Il a dû en voir le vide, à preuve Cosmopolis. Il avoue lui-même, en effet, que le monde cosmopolite est composé d'âmes qui gardent l'empreinte de leurs races diverses, qu'il ne peut être soumis, pour être intéressant, qu'à l'inattendu des circonstances. Mais puisqu'il piouve lui-même que les circonstances ne changent rien aux âmes cosmopolites qu'il décrit, il prouve par le fait même qu'elles n'offrent aucun intérêt psychologique. Comment alors peut-il les étudier, si ce n'est pour provoquer entie elles des situations purement mélodramatiques ?

De même le romantisme l'a séduit, quoi qu'il en ait. Après Musset, son modèle plus que Stendhal ou Balzac, il n'a guère écrit que d'autres Confession d'un enfant du siècle. Le héros romantique se croit le centre du monde ; il se défend d'être criminel parce qu'il se dit exceptionnel ; dégoûté de la vie, dès sa naissance, il s'arroge le droit d'en abuser et il le déclare. Mais quel pauvre psychologue que cet orgueilleux ! Tel est le héros de M. Paul Bourget, tel est le Disciple, victime de sa grossièreté et de son orgueil, de sa passion impitoyable plus que de la philosophie d'Adrien Sixte dont on n'a point montré pas à pas, comme il eût fallu, l'emprise et la domination.

Le Disciple sent l'effort, le procédé ; la préface est grandiloquente. Par le romantisme s'expliquent les invraisemblances de la Terre promise et du Divorce, que M. Lardeur détaille avec complaisance, et c'est par lui que M. Paul Bourget est devenu un « psychologue artificiel doublé d'un dramaturge de mélodrame. »

L'ambition de l'auteur de L'Etape est plus haute encore. Il s'est expliqué souvent sur ses intentions de moraliste. On a donc le droit, et le critique sérieux, le devoir, de lui demander comment il a rempli ce qu'il considère comme une obligation très impérieuse.

M. Paul Bourget, répondant aux critiques que l'on fait à l'analyse psychologique du point de vue moral, n'a pas examiné celle qui lui reproche de développer l'égoïsme. Et pourtant, telle que l'entendent et que la pratiquent ses héros, elle a bien le tort d'être un peu ce que certains ont appelé la délectation morose. Tous ces personnages, qui ont le journal copieux et les confessions abondantes, sont des regardeurs ; ces monstres se mirent, et non pour s'amender, mais pour se contempler, mais par orgueil ; ils compliquent leur perversité. M. Paul Bourget n'était pas obligé, selon M. Lardeur. en composant ses romans, de se soucier de moralité ; mais puisqu'il s'est vanté qu'il le faisait, on a le droit d'examiner les cas de conscience qu'il expose, et comme il les résout.

On a voulu voir deux phases dans son œuvre : la première, jusqu'à L'Etape, où il aurait observé plutôt que conclu; la seconde, où le souci de prouver une thèse, de défendre une idée, l'aurait

préoccupé, i L'Etape, Un Divorce. L'Emigré seraient des romans de haute portée sociale. » ■ Nous croyons, déclare M. Lardeur, que ce jugement est superficiel... Nous croyons qu'esclave de cette fâcheuse méthode que nous avons signalée en étudiant sa psychologie. M. Paul Bourget a fait, depuis ses premiers romans jusqu'aux derniers, une œuvre moralement malsaine. ■

Cruelle Enigme (1884) et Cœur de femme (1890) sont une i insipide sophistique de l'amour. » Un Crime d'amour (1885), où M. Paul Bourget affichait nettement une prétention morale, prouve le contraire de ce qu'il devrait prouver : le séducteur est égoïste, mais la séduite le sera par fatalité de nature et de race ; le crime n'est pas leur crime, mais celui de l'hérédité. Ceux qui sont coupables, d'ailleurs, ne sont pas punis. Leçon de scepticisme digne de Candide. Mensonges (1887), une étude très hardie, ne fait pas davantage apparaître « la leçon profonde d'expiation secrète. » Cosmopolis (1893) montre l'individu victime de l'hérédité séculaire : i La vie n'est qu'une illustration des tares et des vertus nationales. > Terre promise (1893) : « L'étrangeté psychologique est en même temps une aberration morale. » Idylle tragique (1896) se présente comme une leçon de morale, même de morale chrétienne ; si la coupable est punie, c'est encore à cause de la race ; pourquoi faire intervenir dans la conclusion de cette triste histoire une providence ? « Idylle tragique semble d'une fâcheuse incohérence morale. »

Il y a plus. La trilogie fameuse, L'Etape (1902), Un Divorce (1904), L'Emigré (1907), ne diffère

guère moralement des œuvres antérieures. C'est une des conclusions des plus intéressantes et les plus suggestives auxquelles M. Lardeur nous fait aboutir. Le polémiste apparaît davantage dans cette défense de la famille. Mais le moraliste ? La thèse de L'Etape, qui n'est pas nouvelle dans l'œuvre de M. Paul Bourget, fait des forces aveugles de l'hérédité, de la race, le principe de ce qui est bon en nous. L'aristocratie ne crée pas seulement les amants supérieurs, irrésistibles, mais encore les familles, la patrie, la monarchie, l'ordre social. La sélection de la naissance assurerait une moralité meilleure. La vertu est-elle innée dans la race, impossible ou difficile dans l'individu isolé ? Et la religion est-elle comparable sous ce rapport à la vertu ? « La seule cause de différence entre le sort des Monneron et celui des Ferrand est dans la la pauvreté des premiers et dans la richesse des seconds. » La fortune fait les heureux et les forts, comme l'honnêteté des individus. Mais comment introduire cette thèse matérialiste dans un système moral basé sur la religion qui s'y oppose ?

Un Divorce ne montre pas Mme Darras sympathique, mais M. Darras. Les faits disposés par le romancier semblent conclure contre lui. Ils laisseraient croire que « le catholicisme contient des prohibitions absurdes et bien funestes aux ménages, ce qu'il ne fallait pas démontrer. »

L'enseignement moral de L'Émigré est aussi d'une bien cruelle ironie : il ébranle le prestige de la race, de la tradition, plus qu'il ne l'établit ; en ramenant ces forces morales à des forces économiques, il fait de l'argent la condition de la vertu ;

il nous prouve que la race est fragile, et même, par Landri, que c'est l'individu qui s'élève luimême à la moralité, « ce qui est absolument l'antithèse de ce qu'il s'agissait de prouver. »

Bref, l'œuvre de M. Paul Bourget est une œuvre d'ironie et de pessimisme. Il a multiplié l'enfant du siècle, s'est déclaré ou montré charmé par les vicieux distingués, a répandu la contagion de la pose morale. Il a abusé des appels à la morale, à la providence, les principes qu'il proclame sont bafoués par les faits. « C'est l'ironie voltairienne dramatisée par le romantisme de Musset, alourdie par la scolastique de Taine. »

Telle est cette étude qui a bien l'air de s'achever en réquisitoire. Quelque opinion que l'on ait, on doit avouer qu'elle est sérieuse, et qu'elle est à peine passionnée. Je l'ai montrée, en l'analysant, plus sévère peut-être qu'elle n'est. Mais elle a dû paraître aussi moins fouillée et moins solide. Il faudrait, en effet, beaucoup de place pour en signaler la portée, et pour la discuter en certains détails comme il conviendrait. Il serait étrange, par exemple, pour ne parler que de la question morale, que M. Paul Bourget se fût offert chaque fois le démenti de sa propre opinion en présentant et en faisant agir ses personnages. Il n'est pas possible qu'il soit aussi peu clairvoyant. En vérité, cela dépend un peu de celui qui lit. Comment se fait-il que tant de lecteurs trouvent ses conclusions si morales, si elles ne le sont pas du tout ? Il se peut, et cela me paraît certain, que M. Paul Bourget soit un moins bon guide que ne disent plusieurs. Mais de là à déclarer qu'il prêche le

scepticisme, ou qu'il démontre chaque fois, comme par hasard, le contraire de ce qu'il veut prouver, il y a un abîme.

On peut conclure de toute cette brochure que M. Paul Bourget n'est pas un analyste parfait, que sa psychologie n'est pas exempte de faiblesse, d'artifices ou de préjugés, qu'il n'est pas le guide moral que plusieurs voudraient dire, et qu'en tout cas, il lui est très difficile de l'être s'il veut exposer en détail les tares les plus secrètes et les plus profondes ; disons qu'il a été, surtout depuis V Étape, un peu dupe de l'habitude qu'il semble avoir prise et qu'il garde, pour éviter tout reproche de partialité et de parti pris, de donner aux adversaires de ses idées une grande droiture et une valeur réelle. Avouons qu'il a été victime du roman à idées où son tempérament s'impose si ouvertement. Ce n'est pas tout à fait ce que dit M. Lardeur. Mais ce qu'il établit, même si on ne l'accepte pas, peut conduire plus près de la vérité un lecteur, non prévenu, de M. Paul Bourget qui ne serait pas son admirateur passionné.

Jules Lemaître

Jean Racine

Les malins pourraient en ce temps jouer à M. Jules Lemaître un bien bon tour (1).

Ce serait de reprendre, par exemple, et de relever par le menu ce qu'il écrivait, il y a une vingtaine d'années, des conférences et du livre d'Emile Deschanel sur le Romantisme des classiques.

Ils pourraient dire à peu près ceci.

Du public accouru l'hiver dernier aux causeries que donnait M. Jules Lemaître à la Société des conférences — public de femmes désœuvrées ou de demoiselles férues de littérature — le premier tiers voit et entend, le second tiers, pressé dans les corridors, entend à peine et sans voir, mais est trop heureux d'être vu, l'autre tiers s'en va désespéré, sans avoir vu ni entendu, mais consolé un peu cependant qu'on l'ait remarqué à la sortie.

(1) Jules Lemaître, Jean Racine, Paris, Calmann-Lévy.

Ce n'est pas pour satisfaire ce dernier tiers, pour charmer ce qu'il y a de lettré en France, que le spirituel académicien a publié intégralement ses leçons sur Jean Racine. L'ouvrage est d'une lecture extrêmement agréable et facile. Mais, après l'avoir lu, chacun peut avoir la candeur d'exprimer un regret.

Nous aurions aimé que M. Jules Lemaitre ne retint de son cours que la partie neuve et vraiment personnelle. Le volume dût-il être mince, il serait exquis : au lieu que ce volume semble un peu trop écrit pour l'agrément des gens du monde. Il y a, nous le savons, des choses très connues, très ordinaires, qu'on est obligé de répéter tout au long devant un auditoire mondain et qui lui sont toujours assez nouvelles ; mais est-il bien nécessaire de les exprimer ? Est-ce devant les plus nombreux et les plus brillants auditoires que se font les meilleurs livres ? Nous imaginons ce bout de dialogue où il ne manque que l'esprit de M. Jules Lemaître.

«... Ce mandarin à trois globules parle si bien, reprit Liou-Zang-Ta, qu'il fait courir à ses conférences un peu plus que toutes les dames de Pékin. — Ce qu'il dit est done bien neuf ? demanda Candide. — Ou bien vieux ? demanda Pangloss. Mais, dites-moi, combien y a-t-il à Pékin, en dehors des mandarins lettrés, de gens qui sachent ce qui traîne dans les livres, et qui soient capables de voir ce que l'esprit du mandarin à trois globules y ajoute de nouveau ? — Une centaine, répondit Liou-Zang-Ta. — C'est peu, dit Candide. — C'est assez, dit Pangloss. Et combien de personnes vont aux leçons de votre docteur ? — Deux ou trois

mille, dit Liou-Zang-Ta. — Oh ! oh ! j'irai donc, s'écria Candide. — Je vous y suivrai, s'exclama Pangloss. »

Pangloss aurait raison. Il y a dans le volume de vulgarisation élégante qui reproduit le cours de M. Jules Lemaître de quoi instruire et charmer les jeunes Chinoises, et de quoi faire réfléchir les vieux mandarins.

Mais M. Jules Lemaître hausserait les épaules aux plaisanteries faciles des malins. Ou plutôt il y couperait court d'un mot :

« Si j'ai dit cela, ou à peu près, jadis, de M. Emile Deschanel, qui vous prouve que je le dirais encore ? Je ne crains point les palinodies. J'ai fait à mon auditoire bien des aveux de ce genre — pas si méritoires d'ailleurs si une chose vaut surtout par ce qu'elle coûte. N'ai-je pas fait amende honorable aux mânes du divin Racine de mes impertinences d'autrefois ? N'ai-je pas accordé qu'il y a toujours au fond et à l'origine de la critique l'émotion involontaire de notre sensibilité ? Et si ma sensibilité a changé ? Il me le semble bien un peu, à moi. Je trouvais jadis une grande discordance entre le temps où s'agitaient les personnages légendaires de Jean Racine et les mœurs et sentiments et langage du xvne siècle qu'il leur prête. Ne vous ai-je point dit que j'avais tort ? Et si j'ai emprunté pas mal à mes articles d'alors, n'ai-je pas montré aussi que la mode actuelle m'influençait qui me fait trouver Bérénice la plus racinienne des tragédies de Racine ? Vous être trop subtils, vous qui me reprochez d'avoir déclaré Bérénice une tragédie divine, et d'en avoir fait bon marché un peu plus

loin, quand je concédais : Comme si cela faisait quelque chose que ce soit ou non une tragédie. Je ne suis pas un abstracteur de quintessence. »

M. Jules Lemaître, en un tel sujet, ne visait point à l'originalité. II est bien vrai ; il n'y a rien de nouveau dans son Jean Racine. Mais tout y est de ce qu'on doit savoir. L'érudition de Paul Mesnard et des scoliastes ne lui a point échappé. Il a emprunté beaucoup aux critiques.

Recherchez par exemple, et si vous en avez la patience, ce qu'on a écrit des Plaideurs, de la composition, des circonstances historiques de la représentation, des mérites et de l'originalité de cette comédie. Prenez ensuite les pages que M. Jules Lemaître y consacre. Vous y retrouverez le tout, noté avec précision, résumé et concentré. Et vous le lirez jusqu'au bout bien qu'il n'y ait aucun renseignement, aucune remarque qui ne soient connus de vous et que vous ne soyez capables d'écrire. N'est-ce donc rien que de se faire lire encore, et avec charme, quand on décrit un fonds longuement visité et mille fois exploité déjà ? Où est le mal, ou plutôt, n'est-ce pas un bien, si M. Lemaître a renouvelé les données acquises, par un sentiment, une compréhension nette, une expression, ironique ou fine, ingénieuse ou naïve, toujours personnelle ? En réalité, il a écrit une œuvre de vulgarisation. C'est vrai. Mais le culte de Jean Racine qu'il a exalté, en le motivant, en sera propagé. Il a cédé à la mode. C'est vrai encore. Mais elle l'a bien servi. Félicitons-nous de la mode.

Il y a plus. L'analyse que fait M. Lemaître des

| tragédies de Racine lui est toute personnelle, ! l'interprétation qu'il en donne est bien du critique des Impressions de Théâtre. Ecoutons-le résumer son impression d' Andromaque et admirons son goût sûr, son tact et son ingéniosité. « En somme, antique et même préhistorique par ses origines, dont le poète conserve soigneusement la trace ; grecque par la simplicité, la netteté, l'eurythmie ; moderne par la connaissance et l'expression totale des « passions de l'amour, » Andromaque est la première de nos tragédies « où nous nous retrouvions tout entiers » (Brunetière), et avçc notre âme d'aujourd'hui, et avec nos âmes héritées, celles des ancêtres de notre race. Ah ! le pur chefd'œuvre que cette tragédie, que ce chaste drame d'héroïque piété conjugale et maternelle, entrelacé à ce terrible drame d'amour meurtrier ! Et puis Andromaque respire si bien l'ardente et charmante jeunesse du poète ! Il y montre l'audace et la sûreté d'un archer divin. — Pas un vers dans les rôles d'Hermione et d'Oreste qui n'exprime, en mots rapides et forts comme des coups d'épée, les illusions, les souffrances, l'égoïsme, la folie et la méchanceté de l'amour ; en sorte qu'on y trouverait la psychologie complète de l'amour-passion et de la jalousie. — Et, dans le rôle d'Andromaque, que de beaux vers simples et doux, qui traduisent, sous la forme la plus limpide et la plus noble, les sentiments les plus tendres, les plus fiers, les plus doulouieux ! Que de vers qui .semblent éclos sans effort, comme de grandes fleurs merveilleuses, comme des lis ! Phèdre sera plus complexe, plus macérée dans la

passion : mais nous ne retrouverons plus La fraîcheur de cet enchantement. »

Bérénice, Bajazet, et jusqu'à Mithridate lui ont inspiré des réflexions neuves. Mais l'on a toujours un peu le défaut de ses qualités. M. Jules Lemaître est original, même quand il croit ne l'être point. Et nous eussions gagné sans doute s'il avait un peu moins sacrifié, selon ses préférences, le théâtre sacré de Racine au profane. Ce qu'il dit d'Esther et d'Athalie est sans doute ce qu'il y a de moins nouveau dans son livre. Ou du moins cela nous apparaît ainsi. Il nous renvoie à Sainte-Beuve; e1 à M. Emile Faguel. Il l'avait fait déjà, sans le dire expressément, pour les autres pièces. Mais le faisant, il avait mieux montré peut-être que nous risquions d'y perdre notre temps.

Ajoutez à cela que M. Jules Lemaître a écrit des pages ingénieuses et très agréables sur la vie de Jean Racine. Il n'a pas craint de glaner beaucoup dans la correspondance du poète. Avec goûl toujours, cela va de soi. Avec un rien de sensualité, parfois, quand il s'aoit des lettres de jeunesse, pour piquer à coup sûr la curiosité du public qui venait se délasser du théâtre ou des salons à ses conférences. Va-; -il pas appuyé un peu plus qu'il ne convenait pour la vérité sur les juvenilia, les faiblesses et les erreurs ?

Mais il a réparé, s'il en étail besoin, en refaisant, après Sainte-Beuve, les portraits si légèrement brossés et si précis de ces Messieurs de Port-Royal ; en analysant les lettres contre ce même Port- Royal, ce qu'on pourrait appeler les Provinciale* de Jean Racine, ses articles «le journaliste, (lirait

M. Lemaître ; en étudiant suitout ses dernières années, bien plus brièvement qu'il n'avait fait les premières, et c'est là le défaut, avec tant de sympathie et d'admiration, sans rien laisser ignorer d'important de ses sentiments d'homme, de père et de chrétien.

Ce n'est pas le moindre charme de ce livre que de nous retracer le caractère, l'âme tout entière et l'auteur de Phèdre et d'Athalie. Et si nous devons au genre qu'il a choisi d'avoir intimement unies la vie et l'œuvre de Jean Racine, au point que l'une se confond avec l'autre, et que toutes deux s'éclairent et s'expliquent, nous n'avons pas le droit vraiment de médire et de nous railler des conférences, même de celles que l'on fait à l'usage des mondains désœuvrés.

Georges Courteline

Georges Courteline, ou comme on dirait plus prosaïquement, en oubliant le pseudonyme, Georges Moinaux, a commencé par écrire de nouvelles scènes de la vie de bohème, des études sur la bohème de Montmartre, dont le type pourrait être ses Fantaisies de Jean de la Butte.

Puis il descendit à Paris où l'attendaient d'autres spectacles réjouissants. Il les étala en vingt œuvres, variées et unanimes à la fois. Ayant abandonné le roman, il fit jouer des pièces sur toutes les scènes de la capitale des théâtres : il secoua d'un gros rire communicatif le public parisien, celui de l'Ambigu comme celui de la Comédie Française.

Fatigue, désillusion ou distraction ? Voici qu'il nous revient avec un roman, les Linottes. Il est remonté sur la Butte.

C'est l'occasion peut-être, après l'avoir retrouvé installé tout à l'aise à Montmartre, de marquer les étapes du chemin qu'il parcourut, vingt ou trente ans durant, dans la vallée.

On appelle linottes des êtres fantasques, comme il doit y en avoir autour de nous, comme il n'en manque point, paraît-il, là-haut, pantins sans cervelle, excentriques et falots, dont la tête tourne sur les ailes des moulins de Montmartre. On les pourrait définir des rêveurs, jetés dans la vie où ils ne comprennent rien, qui imaginent toujours rose et qui exécutent toujours gris, mais qui s'en consolent en recommençant d'imaginer rose.

Il m'est impossible vraiment de vous conter honnêtement ici, même en une analyse discrète, les avatars et les exploits de ces linottes. On se figure à peine les aventures dont sont capables les écervelés, les inconscients et les têtes folles que Courteline réunit dans cette galeiie.

Il y a le poète Cozal, un cœur sensible, à la mémoire courte, qui trompe ingénument ; Hour, prix de Rome, le type du raté qui se croit du génie, qiu traite les sujets graves en opérettes et les thèmes badins en opéras solennels et pompeux ; Hamiet. le gros bonhomme, inventeur à tous crins, qui porte des inventions baroques, invraisemblables, absurdes à faire mourir de rire, aussi naturellement que le prunier des prunes, qui trouve trois idées chaque matin où « il y a des millions à gagner, » toujours déçu, toujours inlassable ; Gûtlight, son bailleur de fonds, commanditaire abracadabrant d'impossibles entreprises, qui se ruine avec une sûreté et une sérénité dignes des plus grands philosophes ; Hélène, l'ex-midinette, l'ancien modèle, devenue actrice et qui se croit artiste sans égale; d'autres femmes aussi déséquilibrées et aussi peu édifiantes.

Leurs agitations créent une comédie invraisemblable où l'esprit se déverse sans fin, un esprit de tous genres et de toutes qualités. Il y a là, en particulier, une pièce que l'on monte sur un théâtre excentrique et qui est une merveille d'invention drolatique. Les personnages de ce roman sont des héros bizarres, des fantoches qui ne sont pas des hommes, mais qui ne sont pas le moins du monde des abstractions. La caricature grossit leurs gestes, mais ces gestes, le conteur a dû les observer. Sous la charge apparaît la vérité.

Ainsi en est-il de toutes les œuvres de Coui teline, romans et comédies. Il pouvait imiter son père, l'humoristique vaudevilliste que fut Jules Moinaux: il préféra suivre l'école de son expérience.

Un fait réel se pose, fourni par la vie quotidienne; l'humeur et l'optique l'exagèrent aussitôt et le déforment ; le f ai L prend des proportions singulières, des aspects de caricature ; reste à l'exposer avec une verve endiablée : et voilà l'œuvre achevée.

Les personnages sont bien choisis, dans le milieu approprié, dans leur atmosphère. Soldat, Courteline comme tous les Français, passa par la caserne ; bureaucrate comme beaucoup d'entre eux, il fut employé à l'administration des cultes : les tourlourous et les ronds-de-cuir seront ses héros de prédilection.

Les types une fois établis, il s'agit <le les étiqueter d'un nom baroque, symbolique : M. Saumâtre,

M. Badin, Lagoupille, Courbouillon, Mapipe et Foy de Vaulx, le soldat La Guillaumette et l'officier Hurluret. Les affubler- d'habits ridicules, trop glands ou ineffablement trop étroits ; les doter d'infirmités physiques, les faire gauches et maladroits à souhait rend la farce plus ahurissante. Il sera aisé et utile de les montrer ivres, — les ivrognes pullulent chez Courteline, — ou aveuglés par l'idée fixe, par la passion exclusive, par la colère. Ils deviendront des excentriques, des grotesques, des sots inconscients de leur sottise, qui accomplissent avec l'esprit simple de l'enfant les graves affaires des hommes. Ils parlent un argot mêlé de langage courant ; ils parlent sans se lasser, étalant naïvement leurs étranges pensées. Leurs actions ont l'inattendu des rêves inconcevables ; les méprises foisonnent : on se trompe d'étage ; on se bouscule sans se voir ; on ouvre, pour respirer l'air pur de la nuit, au lieu de la fenêtre, un buffet qui recèle un fromage à l'odeur forte. Et grâce à tout cela le rire fuse, irrésistible.

En négligeant l'étude de mœurs un peu à part qui a nom Boubouroche, et où il voulut montrer la perfidie ingénue de la femme, on peut dire que Georges Courteline a préféré trois champs d'observation, la caserne, le bureau, le prétoire.

Il n'ignore pas que les histoires de militaires ont toujours le don de réjouir ceux qui en furent témoins et les autres. La chambrée abrite beaucoup de bohèmes à l'âme primitive et fruste dont la fonction sacrée ne fait pas des héros. Ses troupiers, ses chasseurs sont par excellence les grands enfants naïfs qu'il rêve : habillés comme des paquets, ils

dédaignent toute élégance, leur joie est folle, exubérante, exempte de méchanceté, cousue de grosse malice. Supposons-les soumis à des officiers bizarres : les bouffonneries inénarrables naîtront nécessairement. Au premier rang des charges de cette façon brille le Train de 8 h. 47, odyssée burlesque, véritable épopée rabelaisienne.

Il a passé de longues années devant des cartons verts, parmi la poussière fade des paperasses. Il sait que l'immobilité assise, l'examen attentif des dossiers, la besogne monotone et régulière comme les battements des minutes, exaspèrent et déforment les cerveaux les mieux équilibrés. Les scribes ont des qualités de précision, de dévouement, de conscience poussées parfois jusqu'à la vertu. Il ne voit que les défauts, la minutie tatillonne qui prête au détail la portée d'une affaire d'état, l'importance que se donne un plumitif, la prétention ou la patience ridicule, la mauvaise humeur : le bureau est le royaume d'élection des maniaques et des grincheux. M M .les Ronds-de-Cuir est plus qu'une comédie particulière, un genre innombrable.

Comme tout Français, il a admiré les rouages compliqués de notre appareil judiciaire, sa lenteur proverbiale, ses contradictions et ses incohérences. Gloser là-dessus est un thème facile et suranné : il a affronté l'épreuve. Formalisme vide de sens, cérémonies qui cachent des riens, gravité qui dissimule des travers humains, bizarrerie des lois qui communiquent un peu de leur raideur à leurs interprètes, timidité, effronterie ou grossièreté des inculpés, naïveté, duplicité et bêtise des témoins,

hâblerie des avocats, arrogance des huissiers : aucun aspect de la comédie bigarrée ne fut épargné. Le tribunal forme une scène idéale où s'épanouit la sottise. Lisez le Client sérieux, l'histoire ineffable de i'avocat qui blanchit comme neige, puis soudain, une fois nommé substitut, noircit d'infamie le client-prévenu, acquitté finalement par le président, donfc l'unique préoccupation fut de ne point manquer son train. C'est le chef-d'œuvre de l'espèce.

Courteline est un auteur gai, le dernier ou l'avant dernier de nos auteurs gais.

Sa verve abondante, assaisonnée de pittoresque et de mots savoureux, s'épanche à flots et déborde, intarissable. Sa gaieté se débride, s'élance, s'emballe éperdument en galop furieux, comme un poulain impatient du frein qu'on lâche en liberté dans le pré qu'il écrase et dévaste de son sabot. Jamais d'allure paisible, ni d'amble, ni de trot^ toujours la course folle. Cette gaieté perpétuelle est sans nuances, sans douceur, sans pitié.

Devant les drôleries que lui suggère son observation des hommes, Courteline sourit rarement : il rit, il rit sans cesse, il exulte de bonne humeur, il s'esclaffe, il secoue d'hilarité. La comédie de la vie l'amuse, ne l'aigrit pas, ne l'irrite pas ou à peine, par accident, comme s'il était distrait, quelquefois quand il parle de la justice, plus volontiers quand il raille les ronds-de-cuir. Il est intelligent: sa plaisanterie n'est pas cruelle. Ne demandez pas de conclusion, de conseil, à ce pince-sans-rire.

Laissez-le s'égayer : c'est sa fonction naturelle. Achetez-vous du charbon à un minotier ?

Pourtant il ne manque point de tristesse. Quel critique paradoxal a donc trouvé que personne n'est aussi triste qu'un auteur gai ?

On dit que dans la vie de tous les jours Georges Courteline est un bourgeois plutôt maussade et toujours mélancolique. De savoir si l'on dit vrai, c'est affaire à ses familiers. Ne soyons pas indiscrets.

Mais regardez son portrait, la photographie que sa popularité a vulgarisée. Ce petit homme sec et nerveux a bien, en effet, les apparences d'un bourgeois. Son visage ne pétille ni de malice ni d'ironie. A peine pourrait-on signaler son regard oblique qui semble narquois. Voyons de plus pi es, et nous distinguerons sur ces tiaits, à fleur de peau, un certain air de vague souffrance, d'une souffrance très cachée qui aurait peur de se manifester.

Et cela est assez logique. Le ridicule jaillit d'un contraste imprévu. Personne mieux que Courteline n'a noté cette opposition qui provoque le rire entre l'idéal que nous imaginons et le réel qui en est la déformation, entre la situation et l'attitude, entre la fonction et l'homme. On peut dire comme un philosophe anglais que la cause du rire est toujours une dégradation ou avec Kant « une attente qui se résout à rien. » Déformation, dégradation, désillusion ne vont point sans douleur, quand on raisonne après la réaction physiologique et irréfléchie qu'est l'éclat de rire. Il y a longtemps qu'on a constaté le lien étroit qui enchaîne invinciblement le poète comique à la tristesse. Molière

était hypocondriaque, et non pas seulement par tempérament. Quand Harpagon a maudit son fils : « Je te donne ma malédiction, » et que Cléante répond : « Je n'ai que faire de vos dons, » on peut rire d'abord, et l'on rit. On devrait plutôt être choqué, être affligé. Molière, qui le sentait, glisse sans tarder à d'autres plaisanteries. Il veut effacer l'émotion provoquée en lui et en nous par ce jeu de mots qui était au fond pure insolence et grossièreté.

En réalité, Courteline, qui découvre l'humanité si falote et si bête, qui voit en noir son esprit et ses gestes, qui n'y distingue rien autre chose que défauts, travers, manies, phobies, folies, ne peut pas ne point la mépriser. Dans son âme, même quand il ridiculise, il doit y avoir une misanthropie et un pessimisme que l'exercice de son art accroît et développe. Conséquence inévitable de l'enquête spéciale qu'il poursuit parmi ses contemporains.

Et la morale ? C'est une éternelle absente dont on ne parle même pas. La comédie corrige les mœurs par le rire, dit-on. Ce serait en tous cas la seule veitu à laquelle puissent prétendre les romans et les pièces de Courteline. Ses personnages baignent dans l'amoralisme absolu, le plus inconscient, quand ce n'est point dans l'immoralité. Le gros sel, le piment sont les condiments ordinaires de sa cuisine. Il a parlé de choses lestes, de mœurs légères, lestement, légèrement, en riant. Mais ne doit-il pas naturellement s'attrister au spectacle de ces misères que n'illumine jamais un rayon d'en haut ? Ce qui est sûr, c'est qu'il attriste.

Ce serait le cas de répéter, s'il n'était banal, le vers du poète :

Quelle mâle gaieté si triste et si profonde

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer.

.Musset l'écrivait de Molière. Catulle Mendès, qui ne fut jamais un modéré ni un raisonnable, a comparé précisément Courteline à Molière. C'était sans doute beaucoup dire. On pourrait le rapprocher d'Alceste. On se souviendrait alors que l'auteur des Linottes se haussa, il y a quelques années, à la comédie supérieure en donnant dans la Conversion d'Alceste une brève réplique au Misanthrope. Il s'est réellement élevé, e1 très au-dessus de ses productions ordinaires, dans cet ingénieux pastiche d'un poète incomparable. Il a montré ce joui-là qu'il pouvait être plus qu'un amuseur : il avait compris l'âme de l'homme aux rubans verts. Cet acte le révéla hardi par une imitation qui n'était pas tout à fait indigne du modèle.

La Conversion d ' Alcesle est une exception dans son œuvre. Courteline, qui, de tous nos auteurs dramatiques, méritait le mieux de la concevoir, qui était le plus à même de la réaliser, n'a pas l'ambition d'être, toutes proportions gardées, un nouveau Molière.

Il lui suffit sans doute de demeurer un auteur gai.

Maurice Maeterlinck

L'oiseau bleu

On a joué enfin, il y a quelques mois, la pièce (1) qui était tant attendue dans certains milieux, et qui devait être un autre Chantecler. Car, après tout, l'œuvre de Rostand n'était qu'une féerie, une longue féerie mi-poétique et mi-satirique, — et elle a surtout déplu quand elle ne l'était pas assez. Celle-ci est autrement audacieuse : la hardiesse du Coq, de la Pintade et des Crapauds est timidité à côté de celle de la Nuit, du Pain, de l'Eau, du Lierre, qui conversent librement, longuement, précieusement, dans le style de M. Maeterlinck. La poésie n'y manque point. La philosophie même s'en mêle : ce n'est ni plus

(1) Maurice M.çterlinck, L'oiseau bleu, Fasquelle, Paris.

ni moins que les grands problèmes de la destinée, de la vie, qui ont leur solution dans cette féerie philosophique.

Donc, VOiseau bleu a été représenté à Paris. On ne lui fit pas la réclame insensée qui avait élevé si haut Chantecler avant de l'abattre brusquement. Il avait pour lui sa réputation. Joué à Moscou en 1908, il ne faisait à la France que l'honneur d'une reprise. Il avait même paru en volume dès 1909. Le texte en fut retouché. Mais il ne le fut pas selon les vues de Coquelin, qui sollicitait un jour qu'on l'adaptât au goût parisien. L'auteur, avec un geste noble et désintéressé de servant de l'art pur, avait répondu aussitôt : « Je jetterai plutôt mon manuscrit au feu. »

Et voici que, le souvenir des représentations n'étant pas encore effacé, l'actualité donne à YOiseau bleu un regain de vie. C'est à cause de cette œuvre surtout, dit-on, que le prix Nobel de littérature vient d'être décerné à Maurice Maeterlinck et le consacre désormais écrivain et poète international. On a exagéré, du moins. Au choix des juges Scandinaves, d'autres considérations ont dû imposer le nom de l'auteur de la Princes.se Maleine, de Monna Vanna et du Temple enseveli. Sa réputation, depuis des années, était mondiale. Ce n'est pas un paradoxe de dire qu'il était surtout admiré à l'étranger. On l'encensail en Angleterre, où j'ai entendu dire sérieusement qu'il était le plus grand nom de notre littérature actuelle ; on le célébrait en Allemagne, en Hollande, en Belgique où la chose était, après tout, naturelle, et jusqu'aux Etats-Unis où elle l'était moins.

MAURICE M.ETERLI.NCK 163

On le traduisait dans toutes les langues. Ses œuvres dramatiques essuyaient le feu de la rampe, et dans leur nouveauté, à BerHn aussi bien qu'à Moscou. Il méritait d'être apprécié d'abord dans les pays du Nord. Son inspiration et sa manière, ses qualités et surtout ses défauts ont un caractère tout septentrional. On a pu l'apparenter ainsi à Shakespeare, à Emerson, à Tennyson, à Carlyle. A qui ne l'a-t-on pas apparenté ? Et s'il y a exagération évidente à ces filiations littéraires, elles ont au moins une raison, ou un prétexte. Ce Flamand trapu, qui est un grand artiste et qui ne manque pas toujours de gaucherie, a une âme de rêve : la clarté du soleil méridional peut lui plaire : il est du pays des brumes grises et des calmes plaines baignées de vapeurs. Il a beau avoir habité longtemps Paris, y avoir épousé une artiste française, très parisienne, vivre à présent l'hiver à Grasse, l'été dans l'antique abbaye de Saint-Wandrille, qu'il arracha, dit-on, 'aux vandales après qu'elle eut été arrachée à ses propriétaires séculaires et légitimes : il demeure un Flamand de la bonne ville de Gand. La grâce latine ne l'a qu'effleuré. Il y avait donc une fois, sans doute au pays des légendes et des fées, deux petits enfants de bûcheron, frère et sœur, Tyltyl et Mytyl, qui, tandis que leurs parents les croyaient endormis, philosophaient sans le savoir. De leurs fenêtres, ils regardaient les enfants riches comblés des cadeaux du petit Noël, et ils les enviaient. Quand la bonne fée Bérulyne vient leur ordonner de partir à la recherche d'un oiseau, plus beau que la tourterelle que Tyltyl a en cage chez lui, et dont a besoin sa

petite fille qui est très malade. Elle leur apprend beaucoup de choses, qu'il fait aussi beau chez eux que chez les enfants riches, qu'ils reverront leurs grands-parents en suivant la route vers l'oiseau bleu, que le diamant du petit chapeau vert qu'elle leur donne fait voir l'âme des choses, du pain, de l'eau, du sucre, des heures, du chien et du chat, qu'il leur sera très utile pour trouver l'oiseau qu'ils cherchent. Et ils s'en vont, avec les âmes des choses familières que Tyltyl a évoquées, chez la fée qui leur donne ses dernières instructions. « Il est possible que l'Oiseau bleu se cache dans le Passé, chez les grands-parents... En tous cas, c'est une chance qu'il convient de ne point négliger. » C'est donc par le pays du Souvenir que commence l'odyssée : l'Elysée de M. Maurice Maeterlinck, la plus curieuse, la plus étrange de leurs étapes. Ils retrouvent grand-papa Tyl et grand-maman Tyl, tels que sur la terre, plus beaux, ne vieillissant plus, traînant encore leurs rhumatismes, mais dormant le plus souvent. « Chaque fois que vous pensez à nous, nous nous réveillons et nous vous revoyons. » Ainsi à la Toussaint : prier, c'est se souvenir. Mais ils ne savent pas, là-haut. Grandpapa Tyl trouve que « les vivants sont si bêtes quand ils parlent des Autres. » Toute chose étant, au pays du Souvenir, pareille à ce qu'elle était sur la terre, plus belle seulement, les grands-parents ont gardé leur vieux merle. Mais il est bleu. Tyltyl l'emporte dans la cage qu'il a apportée. « Tu sais, dit le vieux, je ne garantis rien, et s'il n'est pas bon teint... )> En effet, hélas ! à peine les enfants sont-

ils sortis que l'oiseau n'est plus bleu : « Il est devenu noir. »

Ainsi se poursuit le conte, ainsi cheminent les petits Chercheurs de trésor. La Lumière les guide obligeamment ; le chien, peut-être le Palléas que Maeterlinck a si bien célébré dans le Double jardin, est tout dévoué à son petit dieu ; le Chat, que Maeterlinck n'aime point, les trahit sans cesse. Le palais de la Nuit, où l'on arrive, ne connaît pas l'Oiseau bleu : c'est à tort qu'on le dit caché « parmi les oiseaux bleus des songes qui se nourrissent des rayons de lune. » Tyltyl ouvre toutes les portes. Il y a là les Epouvantes, les Maladies, les Fléaux que la Nuit a renfermés et qu'elle garde à grand' peine. Pas trace de l'Oiseau bleu. Si, pourtant. Une dernière porte s'ouvre qui découvre un jardin féerique où il y a des milliers, des millions d'oiseaux d'azur. On les piend comme on veut. Mais ils meurent dès qu'on les saisit. Cherchons donc dans la forêt. Les arbres, les animaux luttent, chacun à sa manière et selon son caractère, et attaquent Tyltyl qui veut prendre l'Oiseau bleu que la forêt recèle depuis les origines. Heureusement que le Chien défend l'enfant qui le battait, et qu'il le sauve. Mais l'Oiseau bleu n'est pas moins introuvable. Il n'est pas davantage au Cimetière où la Lumière conduit les deux petits. « Il paraît qu'un des morts de ce cimetière le cache dans sa tombe. » Tyltyl tourne le diamant du petit chapeau vert : les morts sortent par milliers, envahissent comme une vapeur le cimetière qui se transforme en un merveilleux jardin. On cherche

dans le gazon la trace des tombes. « Il n'y a pas de morts, » déclare Tyltyl.

Voici le huitième tableau, le plus important avec celui du Souvenir : c'est le royaume de l'Avenir. C'est là qu'attendent, sous leurs voiles bleus, les enfants qui vont naître. Ils dorment ils jouent, ils travaillent. Et à les interroger, et à les renseigner sur la vie de la terre, cependant qu'il converse en profond philosophe, Tyltyl oublie l'Oiseau bleu qui doit être là. Heureusement que la Lumière l'a caché sous sa mante.

Revenu ici-bas, après un an, de son lointain voyage, Tyltyl est bien obligé de constater qu'il ne l'a pas. « Celui du Souvenir est devenu tout noir, celui de l'Avenir est devenu tout rouge, ceux de la Nuit sont morts et je n'ai pas pu prendre celui de la Forêt... Est-ce ma faute à moi s'ils changent de couleur, s'ils meurent ou s'ils s'échappent ?... » Et la Lumière de répondre : « Il faut croire qu'il n'existe pas, l'Oiseau bleu ; ou qu'il change de couleur lorsqu'on le met en cage... »

Cependant, le matin les retrouve dans leur petit lit, à la maison paternelle. Ils racontent tout. La maman qui les a couchés la veille bien portants les croit perdus d'esprit et fous, quand ils se mettent à parler du pays du Souvenir, de la fée Bérulyne qui ressemble à la voisine, et de l'Oiseau bleu. Survient la voisine dont la petite fille est toujours malade et qui demande pour elle l'oiseau de Tyltyl : une idée qu'elle a, la petite, elle en meurt d'envie. « Tiens, c'est vrai, mon oiseau..., s'exclame Tyltyl... Où est-il ?... Ah ! mais voilà la cage !... Mytyl, vois-tu la cage ?... Tiens,

tiens !... Mais il est bleu !... Mais c'est ma tourterelle !... Mais elle est plus bleue que quand je suis parti ! Mais c'est là l'Oiseau bleu que nous avons cherché !... Nous sommes allés si loin et il était ici... Ah ! ça, c'est épatant !... » La petite voisine est guérie par prodige : elle vient remercier Tyltyl. « Est-ce qu'il est assez bleu ?... demande-t-il. J'en ai vu de plus bleus, tu sais, on a beau faire, on ne peut pas les attraper. » La petite miraculée en est contente. Mais voilà-t-il pas qu'elle laisse soudain échapper la tourterelle : elle se met à pleurer de désespoir. « Ce n'est rien, conclut Tyltyl Ne pleure pas... Je le rattrapeiai... (S' avançant sur le devant de la scène et s' adressant au public). Si quelqu'un le retrouve, voudrait-il nous le rendre? Nous en avons besoin pour être heureux plus tard... »

L'allégorie est transparente. L'Oiseau bleu, explique le Chêne quelque part, c'est-à-dire le grand secret des choses et du bonheur. Il y a longtemps que M. Maurice Maeterlinck le cherche. Peut-être était ce de l'oiseau déjà que parlait la chanson qu'il écrivait au temps où il s'exprimait en vers :

J'ai cherché trente ans, mes sœurs,

Où s'est-il caché ?

J'ai marché trente ans, mes sœurs,

Sans m'en approcher...

J'ai marché trente ans, mes sœurs,

Et mes pieds sont las, Il était partout, mes sœurs,

Et n'existe pas...

...Prenez mon bourdon, mes sœurs, Et cherchez aussi...

L'allégorie est ingénieuse, très bien menée. Elle est l'œuvre d'un poète qui colore et anime ses rêves, d'un méditatif qui songe beaucoup, mais d'un poète et d'un méditatif qui ne craignent ni l'étrange ni l'enfantin. On a beaucoup plaisanté jadis la conclusion de Maleine, le mot du vieil Hjalmar après regorgement de la poétique héroïne : « Y aura-t-il de la salade à déjeûner ? » Les personnage de V Oiseau bleu ont assez souvent de ces mots saugrenus, plus que vulgaires, parmi des scènes idéales. Ils peuvent être une faute de goût ; ils peuvent être une originalité. Mais il y a longtemps qu'on a remarqué qu'une des caractéristiques de la préciosité — la préciosité est toujours tourmentée et souvent puérile — est le prolongement, hors des limites étroites et nécessaires, d'une métaphore. Que dire de cette métaphore qui s'étale au long de dix tableaux, durant des heures ?

Est-il utile de noter brièvement l'idée qui se dégage de V Oiseau bleu et d'en apprécier d'un mot la valeur ?

Le bonheur est un oiseau bleu. Il est difficile de le mettre en cage, de le fixer. Il meurt vite, il change de couleur, il pâlit, il s'échappe quand on le tient. Cependant, l'homme ne songe qu'à ce faiseur de miracles. Il n'a qu'un rêve, s'en emparer. Ce n'est point la peine daller le chercher au loin. On le trouve partout. On ne le voit pas d'ordinaire où il est. Le plus simple est de le chercher chez soi.

Le bonheur, toutefois, n'existe pas, ni dans le passé, ni dans l'avenir : il est où nous voulons. L'oiseau que l'on trouve n'est jamais d'un bleu pur. C'est nous qui le faisons bleu, c'est nous qui le faisons être.

On croit déjà avoir entendu tout cela, sur d'autres lyres, et l'air était à peine différent. Tout cel# n'est pas bien nouveau. Il est vrai, les poètes s'efforcent depuis des siècles à couvrir des mêmes voiles les mêmes rêveries. Et on le leur a toujours permis, pourvu que le geste fût beau et qu'ils ne fissent pas prendre leur rêverie pour des oracles.

Mais n'est-ce pas alourdir une bulle de rêve, et la féerie n'est pas autre chose, au point d'en faire éclater le tissu gracile, que de la charger d'une si lourde conclusion ? D'autant qu'il y a cent idées de cette importance éveillées çà et là, dans Y Oiseaubleu. M. Maurice Maeterlinck aime philosopher. La pire injure qu'on puisse lui faire serait de ne le traiter qu'en poète, qu'en assembleur de nuages vains. Mais la philosophie, dont l'appareil est souvent pompeux et pesant, n'a-t-elle pas gâté déjà certaines de ses œuvres ? Telle cette délicieuse, si poétique et si exacte Vie des abeilles qui serait parfaite si elle n'avait pas la prétention d'être davantage, une théorie générale de la nature, du monde et de la vie.

Les thuriféraires de M. Maurice Maeterlinck, — et ils ne manquent pas, une part de snobisme et de cabotinage se mêlant souvent à l'admiration qu'on lui voue bruyamment en certains milieux, — ses thuriféraires plus que ses critiques ont exalté à chaque œuvre nouvelle, depuis quinze ans,

l'évolution merveilleuse et la philosophie de ce penseur profond et original. D'autres tiennent pourtant que le changement qui s'est opéré dans ses idées n'est pas si perceptible.

On entend dans YOiseau bleu bien des échos des déclarations de jadis. Il disait dans la Sagesse et la Destinée (1898) : « L'événement en soi, c'est l'eau pure que nous verse la fortune et il n'a d'ordinaire par lui-même ni saveur, ni couleur, ni parfum. Il devient beau ou triste, doux ou amer, mortel ou vivifiant, selon la qualité de l'âme qui le recueille. » Plus loin : « On n'a que le bonheur qu'on peut comprendre. » Et encore : « D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi heureux que possible si l'on ignore qu'on est heureux ; et la conscience du plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand bonheur que notre âme ne regarde pas attentivement. Trop d'êtres s'imaginent que le bonheur est autie chose que ce qu'ils ont... » Le pays du Souvenir nous expose la vie future selon M. Maurice Mœternck. Elle est aussi bizarre, aussi obscure, aussi négative que l'immortalité dont il parlait longuement, quand il détruisait les croyances religieuses, quand il accumulait les hypothèses vaguement échafaudées et incohérentes, dans ['Intelligence des fleurs (1907). Cette parole de la Sagesse et la destinée : « Leur destinée voulait ->;ui< doute qu'ils fussent opprimés par les hommes ou par les événements partout où ils se planteraient, dit un auteur en parlant des héros de son livre. Il en est ainsi de la plupart des hommes ; > et eelle-ri du Trésor

MAURICE M.ETEBLINCK 171

des humbles (1896) : « A mesure qu'on avance dans la vie. on s'aperçoit que tout a lieu selon je ne sais quelle entente préalable dont on ne souffle mot, à laquelle on ne pense même pas. mais dont on sait pourtant qu'elle existe quelque part, au-dessus de nos tètes ; » et tant d'autres où s'expose un fatalisme désolant, ne se retrouvent-elles pas dans Y Oiseau bleu ? Il y a dans le royaume de l'Avenir un dialogue significatif entre Tyltyl et les enfants qui vont naîtie. Chacun d'eux a d'avance l'invention qu'il doit apporter à la terre, le remède à la guerre, au mal, à la mort. « Et tous ceux-là qui dorment — comme il y en a qui dorment ! — est-ce qu'ils ne font rien ?... — Ils pensent à quelque chose... — A quoi ?... — Ils ne le savent pas encore; mais ils doivent apporter quelque chose sur la terre ; il est défendu de sortir les mains vides... — Qui est-ce qui le défend ? - — C'est le Temps qui se tient à la porte. > Tyltyl rencontre même un petit frère futur qui s'informe delà maison, des parents, de la nourriture. « Qu'as-tu là, dans ce sac ? demande Tyltyl... Tu nous apportes quelque chose ?... — J'apporte trois maladies : la fièvre scarlatine, la coqueluche et la rougeole... — Eh bien, si c'est tout ça !... Et après, que feras-tu ? — Après ?... Je m'en irai... — Ce sera bien la peine de venir !... — Est-ce qu'on a le choix ?... » Écoutons le monologue du Temps qui ouvre la porte aux enfants qui vont naître : « Holà, vous autres, là, ; pas si vite, pas si vite !... Et toi, qu'apportestu ?... Rien du tout ? Les mains vides ?... Alors on ne passe pas... Prépare quelque chose, un grand crime, si tu veux, ou une belle maladie, moi. cela

m'est égal... mais il faut quelque chose... » Au moment de passer, un enfant se ravise : « J'ai oublié, déclare-t-il, la boîte qui contient les deux crimes que je devrai commettre... » Et ils s'embarquent tous, avec leur vie entière, emportée comme une provision, sur la galère de l'Aurore qui cingle vers la Terre.

La philosophie de Maurice Maeterlinck est donc aussi peu consistante, aussi sombre qu'autrefois. L'un de ses amis le comparait jadis, voulant faire son éloge, à un voyageur qui traverserait la vie dans un train de chemin de fer, et qui, à l'écart, s'absorbant dans la méditation, ne regarderait à la vitre que de temps à autres, pour essayer de deviner d'où il vient et où il va, et n'attacherait que peu d'importance à toutes ces apparences fugitives, tandis que d'auties s'amusent à ses côtés, mangent et chantent, et que d'autres ne quittent pas des yeux le spectacle qui se précipite en arrière. Et il le félicitait de ne pas prendre l'une de ces aiguilles de cathédrales, de ces coupoles byzantines, l'un de ces minarets de mosquées pour le type uniforme d'architecture du monde.

La métaphore est longue et ingénieuse. On pourrait lui en opposer une autre plus brève, en esquisser une autre peut-être plus significative encore. M. Maurice Maeterlinck serait le pilote d'une barque légère. Sans phare ni boussole, prenant l'étoile changeante du ciel pour fanal, une ligne tracée à la craie sous ses pieds pour la direction de l'aiguille aimantée, il prétendrait, seul sur l'océan immense, dédaignant la route marquée sur la carte et méprisant ceux qui la consultent, arriver plus

vite et plus sûrement au but, au port, tandis qu'il flotterait au hasard. Mais, pour dissiper son ennui et distraire les heures monotones, il chanterait une jolie chanson, fluette, naïve, subtile, étrange, — toujours la même.

La Mort

Vous voyez sur la couverture d'un livre pimpant et flambant neuf ce titre inattendu : la Mort.

Et vous songez : « Voilà un sujet qui est bien vieux ! Reste-t-il encore quelque chose de nouveau à dire sur l'angoissante question qui préoccupe les hommes depuis qu'il y a des hommes ? Oui, sans doute, ce mot si simple, la mort, cache des choses si grandes, des soucis éternels. Voilà un sujet significatif. Oh ! le philosophe audacieux qui aborde de tels sujets ! Et comme il lui faut, avec du génie, pour affronter cette œuvre, une connaissance profonde des inquiétudes de l'âme, une philosophie sûre, une logique infaillible, une intelligence claire et puissante. Que M. Maurice Maeterlinck doit donc être un excellent penseur pour s'essayer à sonder de tels abîmes, après un Pascal, un Bossuet, ou seulement un Maine de Biran ! »

Et vous ouvrez le livre.

On y parle longuement, avec des détails minutieux, comme dans un rapport, des hypothèses théosophiques, néo-spirites, de toutes les expériences auxquelles elles prêtent, de médium, de tables tournantes et de correspondance croisée. Vous cherchez, à travers ce fatras, quelques conclusions. Et vous lisez ces phrases déconcertantes : « Il semble que la survivance avec notre conscience^ actuelle soit à peu près aussi impossible et incompréhensible que l'anéantissement. » « La survivance absolument dénuée de conscience ne serait possible que si l'on niait la conscience de l'univers. » « Nous voici donc devant le mystère de la conscience universelle. » Et tout cela finit par les mots incompréhensible, inconnaissable, infini. Par cette déclaration sans fard et ingénue : « Je n'ai rien ajouté à tout ce qu'on savait. » Et c'est tout. C'est peu. Etait-il nécessaire d'agiter de vains songes, d'assembler des nuées par centaines pour revenir à l'inconnu d'où on était parti ?

Vous direz : il y a une solution religieuse, chrétienne, consolante, sûre. M. Maurice Maeterlinck veut bien ne point l'ignorer. Mais les élucubrations des théosophes, des spirites, des rêveurs, les siennes, l'occupent deux cent cinquante pages durant. A la solution de la foi il accorde, en tête, et pour l'écarter en hâte à peine sept ou huit pages, dont la moitié est citée de Pascal. Dès le début, il nous découvre une pièce de théâtre où l'on « dit admirablement » : « Il n'y a de réalité, il n'y a de durée véritable qu'entre un berceau et une tombe. Le reste est grossissement, spec-

MAURICE M.ETERLIÏS'CK 175

tacle, optique vaine. » Lorsqu'on a de telles certitudes dès la première ligne, il semble bien inutile de couvrir d'encre près de trois cents pages pour aboutir à un peut-être. La cause est jugée.

M. Maurice Maeterlinck consent cependant à écrire le nom de Bossuet, « le grand poète du tombeau », et de Pascal « l'un des trois ou quatre génies les plus profonds et les plus lucides qu'ait possédés l'humanité » — grand merci ! — après Marie Lenéru, l'auteur des Affranchis, vous savez,

celle qui Ou plutôt vous ne savez pas. Moi

non plus. Mais le raisonnement de Bossuet et de Pascal n'est rien à côté de celui de Marie Lenéru sans doute.

En tous cas, après avoir déclaré d'avance ne pas s'attarder « à écarter de notre esprit tout ce qu'y ont laissé les religions positives », M. Maeterlinck, sûr maintenant de n'avoir plus à parler de Bossuet nommé une fois, se contente de prendre à Pascal une seule page. C'est le célèbre pari sur la vie éternelle. « Si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. » Et notre philosophe de déclarer sans autre explication ce pari monstrueux « qui est l'aveu suprême de la faillite et du désespoir de la foi ». « Près de trois siècles d'apologétique, remarque-t-il sans sourciller, n'ont pas ajouté un argument valable à cette page terrible et désespérée de Pascal. » Le tour est joué. Passez, muscade !

Pauvre philosophe qui prend un seul argument ■ — même nul, il ne prouverait rien contre cent autres — d'un des apologistes de la foi, et qui, oubliant ou ignorant Bossuet, Malebranche, New-

man, mille autres, conclut de ce seul argument, pris à contre-sens et déformé par le fait même, que la foi est absurde. Le premier pascalisant venu lui apprendrait que le pari, inspiré par Arnobe ou Montaigne, « ne constitue pas le fond ni l'essentiel de l' Apologie » ; qu'il n'est pas un argument théorique mais pratique à l'égard du seul libertin, qu'il ne prétend pas être une preuve, seulement une suggestion à l'usage des utilitaires ; qu'il s'adresse à un sceptique, à un pessimiste à qui il s'agit de démontrer — non pas la vérité de la solution chrétienne, hors de cause, et par hypothèse et à dessein — mais qu'elle est plus pratique, plus avantageuse, plus sûre si l'on s'y tient que toute autre. Que M. Maeterlinck interroge là-dessus ceux qui ont lu et étudié Pascal, même ceux qui ne partagent point ses croyances, et par exemple M. Brunschwig. Jamais peut-être Pascal n'a été plus mal compris que par ce philosophe auteur d'un livre solennel sur la mort, jamais il n'a été mieux trahi.

Franchement, voilà une manière aisée d'écarter une discussion, une solution gênante. O philosophie, dirait M. Prudhomme, que de crimes on commet en ton nom !

Ce n'est point la première fois d'ailleurs que la manie de philosopher gravement, obstinément, éperdument, joue un vilain tour à M. Maeterlinck.

Il flotte dans ses pensées pas mal des brumes indécises du pays natal, de la bonne ville de Gand

MAURICE M.ÏTERLINCK 177

qui eut l'honneur d'abriter son berceau, comme parlent les gens simples. N'étaient une subtilité quintessenciée, une mièvrerie morbide, une simplesse naïve dont on a souvent ridiculisé l'affectation, il eût pu ètie un poète estimable. Sa pensée se complaît aux contes de fées — l'Oiseau bleu, l'une de ses dernières pièces, n'est gmère autre chose. Son afféterie raffinée, précieuse, prétentieuse, se serait jouée entre deux rimes mieux qu'à la scène où elle fait si souvent sourire. Ses rêves vaporeux et inconsistants auraient gonflé des bulles légères, délicates, irisées, à merveille.

Du jour où cette imagination tourmentée a voulu doubler ses bluettes de science et de philosophie, elle a fait fausse route. Il y a longtemps que notre bon sens français a raillé les délicieux et ineffables fantoches qui s'appellent Joyselle, ou Maleine, ou Mélisande, ou le tragique pour rire de Monna Vanna. Le snobisme a pu s'en mêler, les caillettes cosmopolites, sentimentales ou névrosées, applaudir ; les cabotins se pâmer dans l'extase. Le théâtre de M. Maurice Maeterlinck a apparu à tous — à part peut-être cette scène curieuse d'Intérieur, et quelques autres semées çà et là — une adaptation sans grâce mais non sans fadeur des comédies fantaisistes de Shakespeare, d'As you like it ou du Songe d'une nuit d'été.

Cependant, la muse consciente qui chante en son âme voulut encore hausser le ton. Notre dramaturge, en nos temps de vulgarisation superficielle et d'improvisations alambiquées, se fit

une façon de pasteur de peuples, un guide, un directeur de conscience. Aucun sujet n'était trop grave ou trop élevé ou trop rebattu. Il faut admirer vraiment une candeur qui vaticine avec solennité sur tous les sujets de morale, de sociologie, de science, et sur quelques autres encore. On ne peut trop louer l'inaltérable patience qui dresserait des théories hautes comme des pyramides en accumulant les grains de sable du désert. Candeur et patience chez M Maeterlinck défient décidément les plus généreux enthousiasmes.

Il est le plus complet, le plus encyclopédique des penseurs modernes qui ont remplacé chez nous les prophètes d'Israël. Sans commentaire, livrons au hasard quelques-uns des sujets à qui échut l'heur de retenir un moment son attention clairvoyante. Le Passé, la Mesure des heures, c'est-à-dire le Temps, Sur la mort d'un petit chien, la Sincérité, le Suffrage universel, P Eloge de la boxe, Notre devoir social, la Poésie de l'automobile, l'Immortalité. J'en passe, et des plus caractéristiques, et des plus bizarres.

Tout cela pourrait être intéressant ou distrayant comme un film bariolé de cinématographe, si M. Maurice Maeterlinck savait parler avec abandon et facilité, avec le charme d'un Montaigne écrivant des Essais modernes, ou l'esprit d'un Jules Lemaître griffonnant un Billet du matin. Mais il ne parle pas, il ne s'abandonne pas, il ne sourit jamais, l'infortuné. Il disserte, il amplifie, il ratiocine avec la grâce légère d'un docteur germanique, il pontifie avec le sérieux inaltérable d'un bouddha. Si l'on n'était érnu par

tant d'indulgente supériorité, si l'on n'avait envie de rire au spectacle des efforts asthmatiques de cette sérénité olympienne, on serait tenté de crier grâce et de souhaiter un autre martyre.

Veut-on un exemple topique de sa manière ? M. Maurice Maeterlinck, qui aurait été facilement poète, j'y insiste, a cultivé les abeilles avant même d'aller abriter son âme pacifique de philosophe dans l'abbaye désaffectée de Saint-Wandrille. Il les comprend, il les aime, il les chérit. Donc, un jour, il s'avisa de dévoiler aux profanes les merveilles inouïes de la ruche. Quel beau thème pour un poète que celui-là : les filles de l'été qu'enchante la lumière, les petites âmes frêles enivrées des parfums des fleurs, l'insecte exquis nourri de la sève des corolles, lié par un inconscient et infaillible instinct au labeur aveugle, au dévouement, à l'abnégation, victime joyeuse d'une société parfaitement organisée où chacun s'oublie pour assurer un avenir obscur ! M. Maeterlinck a développé le thème avec un art laborieux, fait de scrupule, de patience, d'émotion et de tendresse. Il a brodé minutieusement le voile de rêve. Il a écrit la Vie des abeilles avec plus de science et autant d'amour que Virgile. Ou plutôt s'est ébauché sous sa plume un livre unique, tout à fait précieux. Mais il ne l'a point écrit. Au philosophe impénitent, quitte à se buter à chaque pas, quitte à aboutir au mur impénétrable du mystère, il fallut des théories pompeusement échafaudées, des explications qui n'expliquent rien, des conclusions qui ne concluent pas. L'esprit de la ruche, le génie de l'espèce, l'évolution, dix autres disser-

tations copieuses se sont glissées lourdement entre les descriptions si vraies et si poétiques à la fois du vol nuptial, de l'exode de l'essaim, de la minuscule cité des prodiges. Le poème s'est gonflé par endroits comme une baudruche que l'on a trop soufflée. La poésie des abeilles s'est alourdie du poids mort des gloses et des logomachies. Et ceci gâte cela irrémédiablement. La Vie des abeilles pourrait être le modèle des beaux livres manques.

M. Maurice Maeterlinck ressemble à ceux qu'il a représentés avec tant de condescendance avertie, dans l'une de ses pièces philosophiques, et qu'il enveloppe du sourire d'une indulgente pitié. Il cherche l'oiseau bleu très loin, alors qu'il l'a tout près, chez lui. Car il l'avait trouvé déjà avant le premier jour où il s'avisa de moraliser et de philosopher en mots éternels. Seulement, l'oiseau est de couleur terne, d'un gris incontestable. Et c'est le poète même — par une de ces illusions qu'il raille chez les pauvres chercheurs de bonheur — qui Le revêt des délicieuses et invraisemblables teintes de l'azur.

Aussi, pour oublier le long commentaire, si dégagé et si rapide parfois qu'il en paraît superficiel à faire pleurer, le commentaire prolixe, interminable, nébuleux, qu'il vient d'écrire péniblement sur la mort, je vais reprendre les pages admirables que Maine de Biran écrivit, en une méditation trop peu connue, le 23 juillet 1793 : « C'est de la mort que je veux m'entretenir. Sujet profond, instructif, que nous rendons triste par la manière dont nous l'envisageons, et qui ne

devrait être que consolant si nous savions apprécier la vie »

Je vais relire l'incomparable sermon de Bossuet sur la mort, si vieux, si connu, si simple et si grand, tout ensemble, qu'il en est immortel.

PRONOSTICS

Futuryl

M. Maurice Maeterlinck, continuant de donner des œuvres de pensée profonde et de style imagé, outre un volume d'essais philosophiques, d'une philosophie athée, nuageuse, bouddhiste, allemande, évolutionniste et vague, Le Langage des Pierres, publiera au cours de l'année prochaine une féerie philosophique.

Il avait pensé d'abord l'intituler L'Enfant de V Avenir. Mais après réflexion, ce titre étant trop clair et transparent, il a préféré cet autre : Futuryl. C'est d'ailleurs absolument la même chose : l'enfant de l'avenir s'appelle Futuryl.

Il va sans dire que. tenant ces détails et l'extrait qui suit de mon ami Durand, je ne puis me porter garant de leur authenticité.

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