CHAPITRE V
Ui SOCIÉTÉ DES MISSIONS-ÉTRANGÈRBB PEND/iNT LE XVIII^ SIÈCLE
a Le sel de la terre s'était affadi, les lampes du Sel» « gneur s'étaient éteintes, et les pierres du sanctuaire « se traînaient sur les places publiques. » C'est Massil* Ion qui parle, il décrit le dix-huitième siècle; est-il nécessaire d'ajouter qu'à cette époque l'élan vers les missions se ralentit et que les apôtres sont rares? « Des « ouvriers, des ouvriers, je vous en prie, monsieur, nous « succombons et personne ne vient à notre secours ; « mais des ouvriers zélés, courageux, constants, morts « à eux-mêmes et au monde. » Ainsi écrit M. Corre au supérieur du Séminaire, ainsi écrivent tous les missionnaires. Mais Dieu veille sur son œuvre : il donne à ceux qui la soutiennent la vaillance et la sainteté pour suppléer au nombre. La Société des Missions-Étrangères subsiste, elle prospère, elle s'afifermit de plus en plus, et reçoit la seule consécration qui lui manque encore, celle du temps.
Mgr Fallu et Mgr de Lamothe-Lambert, nous l'avons dit, avaient fait triompher le principe de l'organisation des Missions par les évéques ; grâce à l'application que les Souverains Pontifes font de ce principe, le champ confié à la Société se restreint et ses limites se déterminent. La juridiction des premiers Vicaires Âposto* Uques s'était étendue à l'Indo-Ghine, excepté Malacca, à la Chine, à la Tartarie, à la Corée et au Japon; mais en 1658, il n'y avait pas un seul évêque missionnaire en Extrême-Orient. Trente-huit ans plus tard, en 1696, rindo^Chine comptait quatre évêques Vicaires Apostoliques ; la Chine, outre les deux évéchés de Péking et da Nanking, était partagée en huit vicariats apostoli* qnes, presque tous administrés par des évéques. La Société des Missions-Étrangères était chargée de Siam, de la Cochinchine, du Tong-King, et de trois provinces chinoises, leKouy-Tchéou, leYun-Nanet le Sut-Chuen.
Tel est le théâtre où la Société a déployé son zèle et où aujourd'hui encore ses enfants, dignes de leurs ancêtres, travaillent, souffrent et meurent pour la cause de Dieu et de l'Église.
Nous allons jeter un coup d'œil rapide sur l'état de ces missions pendant le dix-huitième siècle et les premières années du dix-neuvième, jusqu'à l'établissement de la Propagation de la Foi en 1822.
Nommé en 1696 Vicaire Apostolique du Sut-Chuen, Mgr de Lionne fut sacré à Canton le 30 novembre 1699.
Il se disposait à se rendre dans sa mission, lorsque de graves et pressantes affaires le rappelèrent à Rome; ses deux missionnaires, MM. Basset et de la Balluère,partirent seuls. A peine arrivés au Sut-Chuen, un ordre de l'empereur Kang-Hi les condamna à retourner à Canton. M. Leblanc, nommé supérieur de la mission du Yun-Nan, y pénétra en 1702 avec M. Danry ; ils trouvèrent quatre chrétiens ; au bout de cinq ans ils en comptaient mille.Lapersécutionleschassa,etM.Leblanc, qui venait d'être nommé évêque de Troade, mourut dans les montagnes du Fo-kien ^
La Chine tout entière était alors profondément agitée par les discussions sur la question des Rites. Nous n'en dirons rien, sinon que les membres de la Société des Missions-Étrangères se montrèrent toujours les défenseurs del'opinion que, le 11 juillet 1742, par la célèbre bulle Ex quo singulari, Benoît XIV déclara la seule vraie.
Au moment où cette question fut tranchée, Mgr Enjobert de Martillat était à la tête du Sut-Chuen. De sa trop courte administration, il resta le germe d'une œuvre précieuse, l'institut des Vierges-Chrétiennes. Toutefois, c'est à partir de 1765 et du sacre de Mgr Pottier que dat** véritablement l'existence de cette mission. Mais quels hommes aussi queceux qui pendant cinquante ans, de 1765 à 1818, travaillèrent à établir le règne de Dieu dans ce te contrée. Le premier par l'âge, par la
^ La province du Fo-kien,confiée pendant quelque temps à la Société des Missions-Étrangôres, fut, à la mort de Mgr Maigrot, donnée à l'Ordre de Saint-Dominique.
dignité, par le zèle, était Mgr Pottier, « un évêque d'or, t disait un de ses prêtres, quoiqu'il porte une crosse « de bois. » Il faisait douze lieues par jour, couchait sur la dure, mangeait à peine ; toujours doux, toujours poli de cette politesse que l'on a tant admirée dans le clergé de France. Les missionnaires étaient dignes de leur chef: c'étaient M. Alary, observateur judicieux, âme vraiment sacerdotale, qui reviendra au Séminaire de Paris enseigner les vertus apostoliques aux aspirants des missions; M. Gléyo, l'ancien supérieur de la petite communauté de Saint-Sulpice, si volontiers dédaigneux des moyens et des raisonnements humains, favorisé de visions merveilleuses et plongé dans une oraison continuelle ; M. Moye, esprit actif, fécond, toujours en éveil, pratiquant le bien, cherchant le mieux, à trente ans, simple vicaire de Metz, il fondait la congrégation des Sœurs-de-la-Providence, à quarante ans, au fond du Sut-Chuen, il donnait une nouvelle vie à l'Institut des Vierges-Chrétiennes ; MM. Delpont et Devaux, deux prêtres pieux, modestes et zélés; M. de Saint-Martin, intelligence ferme, «pour qui l'ordre et la mesure étaient la « pierre de touche de la sagesse » ; M. Hamel,qui dépensa quarante ans dans robscur,mais fécond et saint labeur de la formation du clergé indigène; M. Taurin-Dufresse, qui cachait sous un extérieur froid un coup d'œil sûr et%levé, une générosité de tous les instants et une inébranlable persévérance.
Le nombre des chrétiens du Sut-Chuen s'élève alors à quatre mille. Les missionnaires ont à lutter contre
toutes sortes de difficultés. M. Glévo reste huit ans en
prison ; à peine libre, il s'élance vers les régions inconnues du Yun-Naa pour y porter la foi. M. Moye est à plusieurs reprises chassé du Kouy-Tchéou. M, Delpont et M. Devaux meurent dans les cachots de Péking, M. de Saint-Martin, devenu évêque à la mort de Mgr Pottier, est exilé avec M. Dufresse. N'importe, l'œuvre avance : quarante millepaïenssontbaptisés,des écoles sont établies, des livres de prières et de doctrine sont composés, des catéchistes sont formés, dix-sept prêtres indigènes sont ordonnés; Mgr Dufresse succède à Mgr de Saint-Martin, et le synode du Sut-Chuen vient couronner tous ces efforts, consacrer tous ces résultats, et compléter l'organisation de la mission. Puis, lorsque le dernier des ouvriers a posé la dernière pierre. Dieu lui demande son sang comme un ciment précieux et fort qui donnera à l'édifice sa solidité, l'assurera contre les tempêtes de l'avenir, et le 14 septembre 1815, Mgr Gabriel Taurin-Dufresse, évêque de Tabraca, Vicaire Apostolique du Sut-Chuen, du Yun-Nan et du Kouy- Tchéou, est condamné à mort et exécuté au moment où l'Église catholique, exaltant la croix du Seigneur, fait retentir ce chant de triomphe: « Fuyez, troupes <î^ ennemies, le lion de la tribu de Juda, le rejeton de « David a remporté la victoire. »
Des succès de la mission du Sut-Chuen, il nous faut passer aux désastres de la mission de Siam.
En 1687, les missionnaires de Siam avaient conçu de
grandes espérances et obtenu de merveilleux résultats. La France était établie sur les bords du Meinam, ses soldats occupaient Bangkok, Mergui et l'île de Jongselang ; Mgr Laneau était le conseiller toujours écouté de Phra-Naraï, et la liberté religieuse avait été plusieurs ibis proclamée. En quelques heures, par l'ambition d'un mandarin, l'orgueil d'un ministre et la maladresse d'un oflScier supérieur, tout fut anéanti. Le roi fut détrôné, les Français chassés, l'évéque fait prisonnier, le catholicisme proscrit. Deux missionnaires, MM. Genoud et Jorret, firent alors une tentative d'évangélisation au Pégou: tous les deux furent massacrés. Ou et conunent? Nul ne le sait, et la Société n'a point la consolation de saluer de ses hommages le jour de la naissance au ciel de ses premiers martyrs.
Mgr de Gicé, de 1700 à 1727; Mgr de Kerlay, de 1727 à 1736, essayèrent de cicatriser les blessures faites à leur vicariat; ils se heurtèrent à une malveillance générale. A force d'inaltérable patience, de services rendus et d'inépuisable générosité, ils réussirent cependant à s'attirer quelque sympathie, et Mgr Brigot recueillait le fruit de leurs travaux, lorsqu'en 1765, une invasion de Birmans vint ruiner le royaume et la mission. L'évéque fut emmené prisonnier à Rangoon, en Birmanie, avec plusieurs de ses prêtres. Il avait pu sauver du pillage quelques objets; il les vendit l'un après l'autre pour nourrir ses compagnons de captivité. Mais un jour, il chercha en vain, il ne possédait plus (ju'une mauvaise soutane et un pantalon de toile; les malheureux allaient donc mourir de faim? Subitement
il se souvient qu'au moment du danger il a caché dans ses vêtements son anneau épiscopal, signe béni de son alliance avec l'Église de Siam ; il le prend, le baise une dernière fois et le donne pour quelques boisseaux de riz; maintenant, c'était bien fini: il n'avait plus rien.
Lorsque Mgr Lebon, le coadjuteur de Mgr Brigot, M. Gorre, M. Garnault et M. Coudé rentrèrent à Siam, des douze mille chrétiens baptisés par leurs prédécesseurs, ils en retrouvèrent mille. La mission était détruite, ils tentèrent de la rétablir. Le roi Phaja-Tak les arrêta, il fit jeter en prison MM. Garnault et Coudé. Ce roi Phaja-Tak avait de bonnes intentions : — Je voudrais conduire tout le monde dans le droit chemin, disait-il, les chrétiens refusent, ils se perdront, c'est leur affaire. Heureusement ses successeurs n'eurent pas un prosélytisme aussi ardent : sous la conduite de Mgr Garnault, sacré évêque de Métellopolis, les missionnaires purent reprendre leurs travaux. En 1809,une nouvelle catastrophe apporta le deuil parmi eux ; les Birmans reparurent à Jongselang. Ils s'emparèrent du missionnaire de ce poste, M. Rabeau : — Qui es-tu? lui demandèrent-ils. — Je suis un prêtre du Dieu vivant et je n'ai jamais fait de mal à personne, répondit-il Les Birmans le jetèrent à la mer.
C'était le dernier acte des tragédies multipliées qui depuis plus d'un siècle désolaient la mission de Siam Désormais la paix va régner et permettre aux ouvriers apostoliques de réparer les désastres du passé. Sur son lit de mort, Mgr Garnault, plus heureux que ses prédé-
cesseurs, pourra, de son dernier regard, saluer les signes précurseurs d'une résurrection prochaine.
Guerres entre la Gochinchine et le Tong-King, guerres de la Gochinchine contre Siam et le Cambodge, révolte des Chinois au sud, des tribus sauvages au nord, et enfin conquête de tout le royaume par les rebelles Tây- Son, tel est l'état politique de l'Annam pendant le dix-huitième siècle. Malgré ces bouleversements, les missionnaires continuent leur œuvre; s'ils ont des jours d'angoisses, ils ont aussi des heures de triomphe. En Gochinchine, sous Minh-Vuong, MM. Gouges, Detréchy, Sennemand, Ferret, Langlois, de Capponi, languissent pendant plusieurs années dans les fers. En 1745, sous le règne de Vo-Vuong, leurs successeurs, MM. Dupuy, Delacour, d'Azéma jouissent de la liberté la plus complète, ils peuvent déployer à travers les rues de la capitale toutes les magnificences du culte catholicpie, pendant que, des fenêtres de son palais, le roi admire les illuminations de la nuit de Noël ou écoute les hymnes de la Fête-Dieu.
Bientôt tout change : à son tour, Vo-Vuong devient persécuteur. En 1750, dans la nuit du 26 au 27 août, vingt-cinq missionnaires jésuites, franciscains, dominicains, prêtres de la Société des Missions-Étrangères et de la Propagande traversent entre deux haies de soldats les rangs pressés de leurs chrétiens en pleurs : ils partent pour l'exil. Le P. Koffler, médecin du roi, et quel-
ques prêtres annamites restent seuls pour tenir tête à l'orage. Mgr Leffevre, évêque de Noélène, meurt au Cambodge. Plus heureux, son successeur, Mgr Piguel, réussit à rentrer en Gochinchine.
Sans jouir d'une absolue tranquillité, la mission du Tong-Kingfut moins troublée. Son premier évéque, Mgr de Bourges, mourut le 9 août 1714 à Siam, loin d'un pays qu'il avait évangélisé pendant plusd'un demi-siècle et dont un caprice du roi Le-du-tong l'avait exilé dix-huit mois auparavant. Ses deux successeurs, Mgr Belot et Mgr Guisain, ne firent que passer. A Mgr Néez, évéque de Géomanie, fut réservé l'honneur de conduire la mission de 1723 à 1764. Il avait avec lui cinq ou six prêtres européens, une vingtaine de prêtres indigènes et gouvernait 120,000 chrétiens. Il eut à subir une seule persécution véritablement redoutable, en 1736. Dieu lui accorda la joie de voir ses chrétiens confesser courageusement leur foi et les prêtres formés et ordonnés par lui marcher fièrement au supplice, heureux de donner leur vie pour Jésus-Christ.
Mgr Reydellet lui succéda. Des jours de tristesse, de sang et de larmes allaient se lever sur l'Annam. Les Tày-Son apparurent. En quelques années, de 1772 à 1782, ils chassèrent les rois de CochinchineetlesroisduTongking, se rendirent maîtres du royaume depuis le golfe de Siam jusqu'aux frontières de Chine, et sur les ruines de tous les pouvoirs établis plantèrent le drapeau de la révolte et du brigandage triomphants.
Un évêque français brisa cette étonnante fortune et rendit à l'Annam la paix et la prospérité.
PENDANT LE XVIH* SIÈCLE. Ki
Mgr Georges Pigneaux de Béhaine, évéque d'Âdran, était de la race de ces grands missionnaires dont Mgr Fallu avait été le modèle. Travailler pour Dieu, pour* rÉglise et pour la France fut le but de sa vie. Nous avons sous les yeux son portrait peint en 1787. La figure est large, presque ronde, le front découvert, l'œil est gris, clair et vif, il attire et il domine, les lèvres minces et accentuées semblent laisser passer une ironie entre deux sourires ; ce qui frappe dans cette physionomie, c'est la dignité et la finesse. Le caractère a de la force, l'esprit de la souplesse, il voit vite et loin, plus lumineux, qu'enthousiaste» il reste maître de lui, il se livre quand il veut ou plutôt quand besoin en est, il sonde le terrain avant de s'y placer et il s'y tient en garde, il est patient dans les grandes choses et doux dans les petites ; en toutes, raisonnable, discret et judicieux.
n fuyait avec les élèves du séminaire la persécution allumée par les Tày-Son, lorsqu'il rencontre, proscrit et exilé comme lui, le dernier descendant des rois de Cochinchine, Nguyén-Anh.Il lui donne asile, et apprenant qu'il est question de demander le secours du Portugal, de la Hollande ou de TAngleterre, il offre celui de la France, le fait accepter et vient à Paris. Au nom des intérêts de la politique et du commerce français^ il obtient l'envoi en Cochinchine de quelques hommes et de quelques navires, signe un traité qui nous donne l'Ile de Poulo-Condor et le port de Tourane et repart aussitôt. A Paris tout avait réussi, à Pondichéry tout échoue ; le gouverneur refuse d'obéir aux ordres de Louis XVI, L'évêque ne se décourage pas, il demande
au patriotisme des négociants français de l'Inde de faire honneur à la signature du roi de France; ses paroles sont écoutées, ses projets applaudis, ses plans soutenus, et en 1790 il arrive à Saïgon avec deux vaisseaux chargés d'armes, de munitions et d'approvisionnements, montés par des officiers actifs, intelligents et dévoués.
Mgr de Béhaine mourut le 9 octobre 1799, sans avoir réalisé l'œuvre qu'il avait conçue. N'eût-elle eu qu'une chance de succès cependant, cette œuvre valait la peine qu'on y songeât et qu'un homme y consacrât sa vie. Elle avait un triple but : le développement du christianisme, l'extension de la France en Extrême- Orient et le rétablissement de Nguyêu-Anh sur le trône. Le dernier but et le moins important fut seul complètement atteint ; les deux autres iie le furent que partiellement. Le protégé de Mgr de Béhaine devint, sous le nom de Gia-long, souverain de toutl'Annam; la France fut crainte et respectée sur ces lointains rivages, mais ne s' j établit pas; l'Église annamite ne vit point un nouveau Constantin s'asseoir sur le trône, mais elle eut trente années do paix et de liberté pour panser ses blessures et préparer à de nouveaux combats ses dix missionnaires européens, ses soixante-dix prêtres indigènes, ses quatre cents catéchistes, ses cinq cents religieuses et ses deux cent mille chrétiens.
Ainsi marchait la Société, remplissant sa mission avec une infatigable persévérance sur toutes les terres qui lui étaient confiées. Depuis quelques années, son champ de bataille s'était agrandi.
Le 30 septembre 1776, un bref du Souverain Pontife, Pie VI, lui avait donné les missions des Jésuites dans l'Inde avec MgrBrigot, l'ancien Vicaire Apostolique de Siam, pour supérieur. Le fardeau était lourd, les difficultés immenses: outre les difficultés inhérentes à l'apostolat en général, il y avait des difficultés spéciales pour des Français, à une époque où l'Angleterre et la France se disputaient l'empire des Indes. La Providence pourvut à tout, elle donna aux missionnaires la prudence pour éviter les obstacles et le zèle pour les vaincre; sous la direction de Mgr Brigot d'abord, de Mgr Champenois et de Mgr Hébert ensuite, MM. Mathon, Jalabert, Serizier,Bourgoing, Grand-Mottet, Dubois purent, sinon donner à l'évangélisation une extension considérable et fonder de nouveaux établissements, du moins conserver ce qui existait, garder au cœur de leurs néophytes la foi vive et pure, soutenir leur séminaire et quelques écoles, entretenir la ferveur dans leurs communautés religieuses. Ils préparaient ainsi l'avenir. Viennent la paix, des secours, des prêtres, et ces œuvres si humbles, mais si précieuses, ces paroisses si rares, mais si fidèles, prendront le plus rapide et le plus brillant développement, comme ces arbres dont les branches sont d'autant
plus nombreuses, les fleurs plus parfumées, les fruitsplus savoureux que la semence a plus longtemps puisé, silencieuse et ignorée, les sucs d'une terre forte et d'un sol vigoureux*
Si, dans l'Extrême-Orient, la Société des Missions- Étrangères ressentait vivement l'influence de la Révolution française, si le nombre des missionnaires diminuait, si les ressources disparaissaient, en France, la situation était plus critique encore.
Pendant le dix-huitième siècle , les Directeurs du Séminaire avaient continué l'œuvre de leurs prédécesseurs'; ils avaient entretenu une correspondance suivie avec les évêques et les missionnaires, ils leur avaient donné et avaient reçu d'eux les conseils les plus propres à assurer la prospérité de la Société, ils leur avaient envoyé tous les secours que la charité leur offrait, ils avaient entretenu des procureurs à Rome, ils avaient préparé, dans le silence de la prière et de l'étude, de jeunes prêtres à l'apostolat: Dieu seul connaît toute l'abnégation et toute l'activité que demandent ces travaux si multiples et si féconds.
Les hommes les plus distingués s'étaient succédé au Séminaire: M. Tiberge y était mort en 1720, M. de Brisacier en 1736, M. de Montigny en 1743, MM. de Combal et GoUombet en 1746; MM. de Vig, Baugmain, Lalanne, Burguerieu avaient recueilli leur héritage pour
PENDANT LE XYII^ SIÈCLE. tt5
le laisser à d'autres prêtres non moins dévoués aux intérêts des missions.
Au commencement de la Révolution, le Séminaire des Missions-Étrangères comptait huit direc* tears : MM. Hody, Bramany, de Beyriès, de Bilhère, de Ghaumont, Àlary, Blandin et Descourvières. En 1792, trois d'entre eux partirent pour l'Angleterre, deux se rendirent à Rome et les autres restèrent en France, à Amiens, où de généreux chrétiens leur offrirent une héroïque hospitalité ; le Séminaire fut pillé et vendu ; mais, dispersés ou réunis,les Directeurs n'interrompirent pas leurs travaux; et lorsque, sur leur demande, le 23marsl805,undécretdeNapoléon rétablit le Séminaire, ils se retrouvèrent moins nombreux, car plusieurs étaient morts en exil, mais toujours unis dans une même pensée et prêts à tous les sacrifices. Leur premier soin fut de racheter le Séminaire. Ils cherchèrent ensuite de nouveaux ouvriers apostoliques. Volontiers ils se croyaient revenus aux beaux jours d'autrefois ; ils se trompaient, hélas I Quatre ans plus tard, Napoléon commençait sa lutte contre l'Église, et, par un décret du 26 novembre 1809, il supprimait le Séminaire. Après la chute de l'Empire, Louis XYIII, le 2 mars 1815, cassa le décret de 1809 et remit en vigueur celui de 1805.
Tel fut, pendant le dix-huitième siècle et le commencementdu dix-neuvième, l'étatdela Société des Missions- Étrangères: tels furent les travaux, les souffrances et les succès de ceux qui se faisaient gloire d'être ses enfants; en Chine, un triomphe complet et si solidement établi qu'il semble défier toutes les tempêtes
de l'avenir; à Siam, une ruine presqu 'entière suivie d'un relèvement lent et difficile; en Cochinchine et au Tong-King, une alternative de liberté et d'oppression terminée par une paix glorieuse pour l'Église; aux Indes, nouveau territoire à évangéliser, le maintien de toutes les œuvres fondées par les Jésuites ; en France, la continuation des travaux que n'interrompent pas même les horreurs de la Révolution.
Tout cela était le passé, les missionnaires pouvaient en être saintement fiers ; mais l'avenir restait sombre : à peine la Société comptait-elle trente prêtres en Extrême-Orient pour suffire aux besoins de trois cent cinquante mille chrétiens et tenter la conversion de cent cinquante millions d'infidèles, à peine le Séminaire possédait-il trois ou quatre aspirants à l'apostolat.
Les missionnaires avaient vu leurs pressants appels se perdre au milieu du bruit des armes et des fanfares de victoire; ils étaient tombés les uns après les autres épuisés par la fatigue et le travail, et, à leur dernière heure, ils s'étaient demandé avec angoisse, si leur œuvre, fruit d'un siècle et demi d'efforts et d'abnégation, allait disparaître avec eux, ne laissant de son passage qu'une traînée lumineuse éclairant des ruines.