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LA SOCIÉTÉ DBS MISSIONS-ÉTRANGÈRES PBNDANT LB DIX-NBUVIÉMB SIÈCLE

Au quatrième siècle, Dioclétien chantait l'hymne de mort de l'Église catholique, et le berceau de Constantin était déjà préparé ; au seizième siècle, Luther arrachait des nations à Rome, et Christophe Colomb lui donnait un monde ; à la fin du dix-huitième siècle et au commencement du dix-neuvième, les missions agonisaient sans ressources et sans ouvriers, et l'apostolat présente depuis soixante ans toutes les floraisons du zèle, toutes les ardeurs de la charité, toutes les sublimités de l'héroïsme. Les églises s'élèvent et les échafauds se dressent ; les évêques se multiplient, les prêtres abondent en même temps que les martyrs; les prisons regorgent de captifs, les couvents de religieuses et les séminaires de lévites; les chrétiens sont proscrits et les conversions augmentent ; d'immenses bonheurs et de prodigieuses infortunes, des triomphes insignes et des désastres inouïs : tout se précipite, se rencontre, se

heurte dans la rapide succession des faits les plus divers, des événements les plus inattendus et produit le développement des missions le plus éclatant et le plus merveilleux.

Plusieurs causes contribuèrent à ce développement. Nous ne parlerons pas de la grâce divine, qui est la vraie cause, et en un sens^ l'unique ; mais seulement de ces causes humaines dont Dieu se sert et que la raison peut saisir.

La première est la charité, qui s'exerce en faveur de l'apostolat par deux œuvres principales : la Propagation de la Foi et la Sainte-Enfance.

Fondée en 1822, la Propagation de la Foi a établi ett toute terre chrétienne là perception permanente de l'impôt volontaire qui paie la place du missionnaire sur le pont d'un navire, lui assure pendant quelques jburs le «manteau de l'apôtre et le pain noir du prophète » , lui prépare un asile et lui permet d'avoii* un tombeau. La pretnière année^ elle recueillit quarantedeux mille neuf cents francs quarante-sept centimes.

Près de la Propagation de la Foi, comtne une sœui* cadette venant aider une sfaeur aînée, l'œuvre de la Sainte-Enfance s'établissait en 1843 et recevait vingtcinq mille francs.

Les hommes dévoués qui dirigent ces œuvres travaillèrent avec une infatigable persévérance et un zèle véritablement apostolique à les établir solidement et à les

développer ; ils fondèrent les Annales de la Propagation de la Foiy les Annales de la Sainte-Enfance y les Missions Catholiques, qui font connaître les souffrances, les besoins et les succès des missionnaires.

Depuis lors, le budget de ces œuvres a considérablement augmenté; il est cependant resté bien audessous des besoins des missions.

Les secours ainsi recueillis sont partagés entre tous les missionnaires du monde ; chaque évêque de la Société des Missions-Étrangères reçoit douze cents francs par an, chaque prêtre six cent soixante. Le reste de l'allocation donnée à chaque mission est destiné à soutenir les écoles, à entretenir les catéchuménats^ à fonder des hôpitaux, à construire des églises.

Telle est la pi*ëmière cause du développement des missions : la seconde est la persécution.

Pendant le dix-septième et le dix-huitième siècle, les missions, nous l'avons vu, n'avaient pas joui d'une tranquillité complète; plus d'une fois, les prêtres avaient été emprisonnés et les chrétiens mis à mort; Mais jamais il ne s'^taîi élevé de persécutions aiissi longues et aussi violentes que pendant le dix*neuvièmë siècle.

Au récit des souflFrances et des triomphes des martyrs de la Cochinchine, du tong-King, de la Chine, de la Corée, il se trouva de nobles cœurs qui tressaillirent d'enthousiasme et d'envie : cela leur sembla si beau et surtout si bon de donner jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour Jésus, leur Roi, leur Dieu, le Crucifié du Calvaire ; ils vinrent nombreux et vaillants : à leur

tour ils tombèrent sous la hache du bourreau ; d'autres leur succédèrent, et l'on put dire en vérité cette parole, plus hardie que celle de TertuUien : Le sang des martyrs est une semence d'apôtres.

La charité avait donné de l'or, la persécution des missionnaires, la science fit disparaître les distances; elle réunit les Océans, elle facilita les communications; en quelques jours, elle jeta par centaines les prédicateurs de l'É vangile,sur les terres classiques du boudhisme et du brahmanisme.

Aux prédicateurs il fallait la liberté, la politique la donna.

Au nom de l'industrie, du commerce, de la science, de l'honneur national, de l'humanité, au nom même de la religion, l'Europe parut en armes dans l'Extrême- Orient. La Chine fut vaincue, l'Annam conquis, le Japon ouvert : les missionnaires sortirent des catacombes et les chrétiens des cachots. A la France, fille aînée de l'Église, échut l'utile et glorieux privilège de protéger la liberté de l'apostolat.

Telles ont été, en notre siècle, les causes générales de la puissante vitalité du christianisme et de son rapide développement dans ces contrées lointaines.

Ce développement s'est effectué de trois manières : par la division des anciennes missions, par la création de missions nouvelles et par l'établissement d'œuvres nombreuses.

La Société des Missions-Étrangères a eu dans ce développement sa grande et large part. Mais les faits qui remplissent cette période de son histoire, sont trop complexes et trop multipliés pour qu'il nous soit possible d'en faire un récit même succinct. Nous devrons nous borner à enregistrer presque uniquement des noms et des chiffres.

En 1822, la Société possédait cinq missions : une aux Indes, trois en Indo-Chine et une en Chine. En 1886, elle en possède vingt-cinq.

La partie des Indes confiée à la Société en 1776 est devenue, en 1836, le vicariat apostolique de Pondichéry, dont on a détaché le Coïmbatour en 1845 et le Mayssour en 1850.

Ces nouvelles circonscriptions, dans les Indes aussi bien que dans les autres pays, ont été faites à mesure que le nombre des missionnaires et celui des chrétiens augmentait. Elles ont l'avantage de concentrer sur un territoire moins vaste les efforts des ouvriers apostoliques, par conséquent, de leur donner une efficacité plus puissante d'abord, une plus grande expansion ensuite, de permettre à l'évéque d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble et les détails, de porter un secours immédiat aux points les plus faibles ou les plus menacés.

Les missions de l'Inde se sont rapidement développées sous l'action des Vicaires Apostoliques que la Pro-

vidence leur a donnés : Mgr Bonnand, Mgr GodelL Mgr Laouënan, à Pondichéry ; Mgr Charbonneaux, Mf Chevalier, Mgr Goadou, au Mayssour; Mgr Dépommie: Mgr Bardou, au Coïmbatour. La paix religieuse n' jamais cessé d'y régner, et le ministère du prêtre s' exerce en toute liberté. Les deux synodes de Pond chéry tenus en 1844 et en 1849, le Directoire, rédigé ps Mgr Laouënan> servent de base à l'organisation de a missions et aux travaux des missionnaires.

A plusieurs reprises, d'épouvantables fléaux, famim ou inondations, les ont ravagées. On n'a pas oublié 1 famine de 1877, où plus d'un million d'hommes moi irurent de faim. Les missionnaires donnèi ent jtisqu' leur dernier bol de riz, ils vendirent leurs livres i leurs vêtements afin de pouvoir offrir quelque soulage mfent aux aflFamés.

Partout, la souffrance et le malheur donnent l'accrois sèment et la ferveur aux Églises; en certains payse sont les persécutions; aux Indes ce fat la misère t^endant l'année 1878, les missionnaires avaient baptis deux mille cinq cent douze païens; pendant les an nées 1877 et 1878, ils en baptisèrent soixante-six mill sept cent six.

Par son histoire religieuse et politique aussi bien qu< par les races qui l'habitent, l'Indo-Chine se divise ei deux parties, l'Indo-Chine oc-cidentale et rindo-Chin< orientale.

C'est dans l'Indo-Chine occidentale que se trouve la mission de Siam, donnée à la Société en 1669. En 1841, cette mission fut partagée en deux vicariats apostoligues^ celui de Siam, dont les missionnaires prêchent et convertissent aujourd'hui les populations du Laos et dont un des plus illustres évêques, Mgr Pallegoix, composa ce dictionnaire siamois-latin-français-anglais qai fait loi à l'École des langues orientales et sur les bords du Meinam ; et celui de Malaisie, dont le premier supérieur, Mgr Boucho, écrivit pour servir de règle de conduite à ses prêtres, ces belles lettres pastorales si singulièrement louées par le cardinal Fransoni, Préfet de la Propagande.

A l'ouest et au nord de Siam est située la Birmanie, confiée à la Société en 1856, et en 1870 divisée en trois missions dont deux seulement appartiennent aux Missions-Étrangères, la Birmanie septentrionale et la Birmanie méridionale.

L'attention des missionnaires de ces contrées s'est portée principalement sur les écoles. L'Angleterre est maîtresse à Siam presque autant qu'en Malaisie et en Birmanie, et le protestantisme y travaille avec ardeur; il cherche à s'emparer de l'enfance, moins pour faire des adeptes que pour entraver l'action du catholicisme. La lutte est chaque jour plus vive, mais chaque jour aussi les missionnaires font des progrès ; les écoles de Rangoon et de Singapore font l'admiration de tous, celles de Bangkok les égaleront bientôt.

64 LA SOCIKTK DES MISSIONS-KTRANGKRES

L'Indo-Chine orientale comprend les missions de la Cochinchine et du Tong-King, dont la Société fut chargée en 1658. En 1844, la mission de Cochinchine fut partagée en deux, la Cochinchine orientale et la Cochinchine occidentale. En 1850, ces deux missions furent divisées en quatre : Cochinchine septentrionale, Cochinchine orientale, Cochinchine occidentale et Cambodge.

En 1846, le Tong-King forma deux missions, le Tong-King occidental et le Tong-King méridional.

Arrêtons-nous un instant pour contempler cette grande et puissante Église d'Annam. Sa tête est mutilée, mais elle resplendit de l'auréole des martyrs ; ses lèvres sont scellées, mais elles semblent encore murmurer une prière ou un chant d'actions de grâces ; son cœur est percé de glaives, mais il laisse échapper un sang généreux, véritable semence de chrétiens; ses pieds sont dans des entraves et cependant ils la soutiennent toujours debout, ferme et indomptable. Les uns après les autres, presque tous ses prêtres tombent martyrs de Jésus-Christ. Ce sont : M. Gagelin, le provicaire de Cochinchine, qui le premier entre dans la lice en 1833 ; en 1835, M. Marchand qui subit le supplice des cent plaies; en 1837, M. Comay qui doit, pour obtenir quelques grains de riz, chanter devant ses juges « les « vieux et touchants cantiques appris au petit séminaire « de Montmorillon » ; M. Jaccard,le héros de cette épopée

sublime, où il est tour à tour prisonnier, condamné à mort, gracié, interprète, géographe du roi, soldat, eiilé, maître d'école par ordre de Minh-Mang et enfin étranglé le 21 septembre 1838 ; Mgr Borie, qui se met è genoux devant son juge pour le remercier de lui avoir apporté sa sentence de mort ; M. Schœffler, un fils dç l'Alsace, décapité en 1851; M. Bonnard martyrisé en 1882 ; Mgr Charbonnier, MM. Charrier, Berneux, Miche, condamnés à mort et sauvés par un marin français ; M. Néron,pour qui Dieu fit des miracles,décapité en 1860; et trois mois après, c'est M. Vénard, le martyr aimé de tous, dont il a été dit « que les abeilles ont voltigé « sur ses lèvres et que l'aile des colombes a effleuré son « front. » A leur tête, le plus grand de tous, apparaît l'évêque d'Acanthe, Pierre- André Retord, qui mourra ie faim sur une montagne au milieu des tribus sauvages.

En Chine, le développement des missions avait été aussi rapide qu'en Annam, et les persécutions, quoique moins violentes, y avaient fait plus d'un martyr.

La mission du Sut-Chuen perdit, en 1840, la province du Yun-Nan et, en 1846, celle de Kouy-Tchéou qui formèrent deux vicariats apostoliques ; en 1858, elle fut elle-même divisée en deux et pendant l'année 1860 en trois, sous les dénominations suivantes : Sut-Chuen occidental, Sut-Chuen oriental et Sut-Chuen méridional.

(^d LA SOCIÉTÉ DES MISSIONS-ÉTRANGÈRES

Les deux provinces du Kouang-Tong et du Eouang- Si, confiées à la Société en 1848, formèrent en 18S6 une préfecture apostolique sous la direction de Mgr Guillemin; le Kouang-Si en fut séparé en 1878 et reçut MgrFoucard pour premier évêque.

La Corée, royaume vassal de la Chine, fut donnée à la Société en 1831 ; la Mandchourie en 1838. Pour que le missionnaire pût pénétrer dans ces immenses contrées, y confesser et y prêcher, il devait surmonter bien des obstacles, braver bien des périls et déployer une vigilance de tous les instants. Parfois la vigilance de la haine surpassait celle de l'amour, et les prêtres payaient de leur tête l'honneur d'enseigner le nom de Jésus-Christ.

Le 24 février 18S6, M. Chapdelaine fut arrêté au Kouang-Si. Au soldat qui lui ordonnait de le suivre : — J'achève ma prière, répondit-il doucement, va dire à ton maître que dans un moment je suis à lui. Cinq jours après il était décapité.

En Corée, Mgr Imbert écrivait à ses deux missionnaires : « Dans les cas extrêmes, le bon pasteur donne « sa vie pour ses brebis; si donc vous n'êtes pas encore « partis, venez avec le préfet Son-Kié-Huong, chargé « de vous arrêter, mais qu'aucun chrétien ne vous « suive. » Et le 21 septembre 1839, tous les trois obtenaient la couronne du martyre.

En Mandchourie, M. de la Brunière était massacré en 1846, M. Joseph Biet noyé en 1855.

Au Thibet, qui appartient à la Société depuis 1846, MM. Krick et Bourry tombaient, en 1854, sous 1

couteau des sauvages michemis, pendant que M. Renou était ramené de prétoire en prétoire jusqu'à Canton,

Le Japon, donné aux Missions-Étrangères en 1843, fermait ses portes, et Mgr Forcade en était réduit à se cacher dans les îles Lieou-Kieou.

Ce n'était pas d'ailleurs aux missionnaires seuls que l'on s'attaquait; les prêtres indigènes, les catéchistes, les religieuses, le.s simples chrétiens avaient à supporter les mêmes combats, à subir les mêmes épreuves. De 1830 à 1860, plus de quatre- vingt mille chrétiens furent exilés, emprisonnés ou mis à mort.

Mais lorsque les empereurs de Chine, les rois de l'Annam, les souverains du Japon eurent proscrit le catholicisme, tué ses prêtres, emprisonné ses fidèles ; lorsque, au silence de mort qui régna dans leurs États, ils crurent leurs efforts couronnés d'un plein succès, la France et l'Angleterre firent flotter leur drapeau sur les murs de Pékin, la France et l'Espagne s'emparèrent de Saigon. Ainsi tout arrive dans le monde par la volonté de Dieu, et Dieu n'a qu'un but, la formation de son Église; il y marche par des moyens incompréhensibles à notre intelligence ; il suit un plan dont nous ne voyons ni l'ensemble ni les détails : les années succèdent aux années, les luttes aux luttes, les désastres aux désastres ; puis un jour, devant l'univers étonné, resplendit, dans sa radieuse beauté et sa merveilleuse grandeur, le triomphe du droit, de la justice,

de rhonneur, de la vérité, et pour tout dire en un mot, de l'Église.

L'Europe réclama la liberté pour les prédicateurs de l'Évangile, et, parce qu'elle était la plus forte, les gouvernements d'Extrême-Orient la lui promirent.

Cette liberté jurée a-t-elle été donnée? N'est-elle pas devenue trop souvent une tolérance malveillante à l'ombre de laquelle de nouveaux Pilate peuvent en toute sûreté se laver les mains du sang innocent qu'ils ont laissé répandre, de haineux mandarins remplacer le sabre et les cachots par la fourberie et le mensonge? La protection promise a-t-elle toujours été efficace et puissante ?

Depuis le traité de Pékin et celui de Saigon, n'avonsnous pas eu à pleurer Mgr Berneux, Mgr Daveluy, MM. Aumaitre, de Brétenières, Petitnicolas , Beaulieu, Dorie, Huin, Pourthié, les martyrs de la persécution de Corée en 1866 ; en Chine, M. Néel , décapité en 1862, M. Mabileau, massacré en 1865, M. Rigaud en 1869, M. Hue en 1873; au Thibet, M. Durand en 1865, M. Brieux en 1878 ; en Cochinchine, M. Abonnel en 1872. Faut-il encore citer les noms de tous ceux qui viennent de tomber de 1883 à 1885 : M. Terrasse, au Yun- Nan ; M. Béchet, au Toiig-King occidental ; MM. Gélot, Rival, Manissol, Séguret, Antoine, Tamet, au Laos; MM. Satre et Gras, au Tong-King méridional ; M. Guyomard, au Cambodge; MM. Poirier, Garin, Macé, Guégan, Chatelet, Iribarne, Dupont, en Cochinchine orientale? Faut-il parler de leurs quarante mille chrétiens massacrés? Le passé avait vu de violentes persécutions; à nos

S, que Ton croyait des jours de liberté, de tranlité et de paix sous l'égide de la France, il était •véde voir cette extermination de toute une populacatholique, cet anéantissement de toute une Église, ipendant, si amoindrie que fût la liberté, les mislaires en profitèrent, ils fondèrent de nouveaux îs, évangélisèrent de nouveaux peuples, ils retrouit cette glorieuse Église du Japon que l'on croyait e dans le sang de ses martyrs ; si grands qu'aient Bs désastres, ils n'ont pas atteint toutes les mis- >; il reste intacts d'admirables résultats, des res nombreuses, des écoles, des séminaires, des •elles, des couvents où les chrétiens viennent truire et prier.

)us allons donner une statistique générale et come de l'état et des travaux delà Société des Missionstigères en 1822, en 1860 et en 1886.

1 1822, la Société comptait 6 évêques et 27 mislaires. Elle était chargée de 8 missions où l'on )tait 135 prêtres indigènes, 9 séminaires avec élèves, et 300,000 chrétiens. Chaque année, le t)re total des baptêmes d'adultes s'élevait en mne de 3,000 à 3,500, celui des enfants de païens is de 100,000.

1860, la Société avait 21 évêques, 230 missions qui dirigeaient 22 missions, 300 prêtres indiî, 11 séminaires avec 400 élèves, et 550,000 fidèles, Qissionnaîres baptisaient par an, en moyen ne, 7 à \ païens adultes et 140,000 enfants à l'article de la

En 1886, la Société est chargée de 25 missions où travaillent 29 évéques, 75! missionnaires, 424 prêtres indigènes, 1858 catéchistes, 3,000 religieuses indigènes, où sont établis 31 séminaires comptant 1523 élèves, 1081 écoles ou orphelinats avec 46,li93 enfants. Le nombre total des baptêmes de païens adultes s'est élevé à 19,705, celui des baptêmes d'enfants à 191,600. Appelées parles missionnaires, les Religieuses d'Europe sont venues sans craindre un climat meurtrier qui les décime : les Sœursde Saint-Paul de Chartres sont établies en Cochinchine, au Tong-King, au Japon ; les Dames de Saint-Maur enMalaisie, à Siam, au Japon; les Religieuses du Bon-Pasteur et de Saint- Joseph en Birmanie et dans les Indes; les Sœursde la Providence au Cambodge; les Religieuses du Saint-Enfant Jésus de Chauffailles au Japon; les Carmélites à Saigon.

Les Frères des Écoles chrétiennes ont pendant dixhuit ans possédé les plus belles écoles de la CochiU' chine, maintenant ils ont encore des établissements en Malaisie et en Birmanie.

On le voit, le personnel apostolique s'est accru, les œuvres se sont développées, les églises se sont fondées.

Cependant des chiffres ne sont pas tout, et ils ne disent pas si, dans les écoles, l'enseignement a quelque valeur, ni si les élèves font des progrès, ni enfin si les chrétiens sont véritablement fidèles à leurs devoirs religieux, s'ils ont une foi forte et une charité agissante.

On a le droit de poser la question ; nous allons y répondre.

Les Frères de la Doctrine chrétiennne pendant qu'ils étaient à Saigon ont présenté chaque année des élèves aux examens pour obtenir soit le brevet de capacité, soit l'emploi de piqueur au cadastre, d'agent des télégraphes, d'agent des ponts et chaussées; et en cinq ans, de 1878 à 1882, sur soixante candidats reçus, quarantehuit appartenaient aux écoles des Frères.

Dans la presqu'île de Malacca, à Singapore, l'école Saint-Joseph a eu, en 1888, 90 pour 100 dans les examens, elle a été la première des grandes écoles de toute la colonie. Le pensionnat des Dames de Saint-Maur a eu 92 pour 100; à Malacca, l'école des garçons a obtenu 71 pour 100 et toutes les élèves des religieuses ont été reçues.

En Birmanie, dans les villes de Rangoon et de Moulmein,les résultats sont les mêmes. « Aux examens faits « par les officiers du gouvernement, écrivait Mgr Bigan- € det en 1881, les élèves des Frères et des Sœurs ont € obtenu les plus grands succès et ont primé tous les « autres. »

Voilà pour l'enseignement.

Voici maintenant pour la pratique de la religion. Dans les missions confiées à la Société, le nombre total des chrétiens est, en 1886, de 830,000, les communions dépassent le chiffre de 1,300,000 et les confessions celui de 1,100,000.

Il reste à savoir si ces résultats sont sérieux et

olides. L'histoire des missions répond pour nous. Depuis deux siècles et demi, afin de conserver leur foi, les chrétiens ont perdu leurs biens, abandonné leur patrie, supporté la prison, enduré l'exil, subi de cruels supplices et souffert le martyre. Volontiers, autrefois, on croyait à la véracité des témoins qui se faisaient égorger : qu'aujourd'hui encore on veuille donc bien y croire. Jamais témoins n'ont été plus nombreux et plus héroïques et les Églises d'Extrême-Orient s'en glorifient avec une légitime fierté.

Pour acquérir le brillant développement que nous essayons d'esquisser, pour répondre aux besoins d'un si grand nombre de prêtres et d'œuvres, la Société des Missions-Étrangères dut développer ses principaux centres d'action. Ce fut la tâche du Séminaire de Paris.

Après avoir consulté les Vicaires Apostoliques, les Directeurs Ibndèrent de nouveaux établissements communs. Jusqu'alors il n'y avait eu qu'une procure, celle de Macao,maintenant il y en a quatre : une à Hong- Kong, une à Shang-haï et une troisième à Singapore. Le procureur reçoit les missionnaires, il leur facilite l'entrée dans leurs missions, il leur envoie des secours: en un mot, il est l'intermédiaire nécessaire entre l'Europe et l'Extrême-Orient. Une quatrième procure a été fondée à Marseille avec le concours d'hommes dont les missionnaires bénissent chaque jour le nom. Le Séminaire général établi à Pinang a été agrandi et le nombre des professeurs a plus que doublé. Un sanatorium a été créé à Hong-Kong, une généreuse chrétienne a aidé à en instituer un autre en France, à Monbeton, pour les

missioimaires épuisés par les labeurs de l'apostolat. Si les Directeurs ont songé aux besoins du corps, ils n'ont eu garde d'oublier ceux de l'àme, et ils ont fondé à HoDg-Kong une maison d'exercices spirituels oii tous les prêtres de la Société peuvent aller se retremper dans la ferveur sacerdotale et apostolique.

Au Séminaire de Paris, les aspirants viennent chaque année plus r^ombreux. En 1822, à peine étaient-il trois ou quatre; en 1860, cinquante à soixante; en 1886, ils sont deux cents. La progression est rapide et continue. Un séminaire de philosophie a été établi à Heudon ; la première année il compta quarante-cinq élèves cette année il en renferme soixante-dix.

Toutes ces œuvres étaient nécessaires ; sans elles, la Société ressemblait à un corps privé de plusieurs oi^anes ; mais pour les soutenir, il fallait des ressources; jusqu'alors la Providence les avait envoyées. Un jour cependant on se demanda si elles ne manqueraient point : le problème était redoutable, la solution en fut merveilleuse, comme toutes celles que Dieu donne. Une œuvre se fonda, je ne dirai point comment, elle est d'hier et n'appartient pas encore à 'histoire.

Une pieuse et noble femme trouva dans son cœur une inspiration semblable à celles qu'avaient autrefois Madame d'Aiguillon, Madame de Miramion, ou Mademoiselle Jaricot, et auprès de la Propagation de la Foi, de Ja Sainte-Enfance, de Fœuvre Apostolique, il y eut l'œuvre des Partants.

Le nom de cette œuvre dit son but : elle prend l'as-

pirant à Papostolat le jour oîi il reçoit le sacerdoce et connaît la mission vers laquelle il est envoyé; elle loi donne un modeste trousseau et se charge de tous les frais de son voyage. Ces frais, qui ne dépassent pas cinq cents francs pour les missionnaires de Siam ou des Indes, s'élèvent à quinze cents francs pour ceux du Yun-Nan ou du Thibet, et lorsque cette dépense doit se répéter cinquante fois par an, c'est une rude entreprise et une lourde tâche d'y pourvoir. Léon XIII, le grand Pontife, a béni cette œUVre, sa munificence a largement puisé dans le trésor de l'Église, en faveur des Associées. Le Cardinal-Archevêque de Paris, Mgr Guibert, l'a canoniquement établie dans la chapelle du Séminaire des Missions-Étrangères. La présidente, je devrais dire la fondatrice, dépense sa vie, toute sa vie, à son œuvre; elle a fait passer la flamme qui l'anime dans l'âme de généreuses chrétiennes, elle les a réunies sous la bannière de Marie la reine des Martyrs, de Joseph l'humble ouvrier de Nazareth,de sainte Thérèse la carmélite apôtre. Maintenant l'œuvre prospère par la triple bénédiction de Dieu, du Pontife et de l'Évêque par les soins des âmes ardentes et des intelligences d'élite qui s'y sont consacrées.

Tels sont en traits larges, rapides et trop inhabîlement esquissés, la naissance providentielle, la constitution et le développement de la Société des Missions- Étrangères. Toujours elle a suivi la voie que les Pontifes lui ont tracée; elle a marché à travers les contradictions, les obstacles, les proscriptions au salut des âmes et à la fondation des élises ; partout, elle a en-

Toyé des fils qui ont donné leur sang pour le Christ Jésus et sont tombés sur la terre lointaine, heureux de leurs travaux, de leurs souffrances et de leur mort; puisse-t-elle se maintenir à la hauteur de sa vocation sainte, et rester dans l'avenir ce qu'elle a été dans le passé, le soldat d'avant-garde de la Civilisation, de TÉglise et de Dieu*

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mS MISSIONNAIRES

M°» RIDEL

éVÊQUE DE PHILIPPOPOLIS, VICAIRE APOSTOLIQUE DE LA CORÉE

Mgr Félix-Clair Ridel naquit à Chantenay, diocèse de Nantes, le 7 juillet 1830.

Ce fut à sa mère qu'il dut sa vocation de missionnaire.

Un jour, encore tout enfant, il jouait près d'elle lorsqu'il aperçut sur la table un numéro de la Propagation de la Foi.

— Mère, demanda-t-il, est-ce qu'il y a des histoires dans ce livre?

— Oui, mon lils, c'est un livre qui raconte des histoires de missionnaires.

— Mais qu'est-ce donc que les missionnaires?

— Ce sont des prêtres qui s'en vont bien loin, chez

les peuples sauvages qui ne connaissent pas le bon Dieu, pour leur apprendre à sauver leurs âmes et à aller au ciel.

— Eh bieni je veux aussi aller le leur dire, afin qu'ils viennent avec nous en paradis.

La mère prit l'enfant dans ses bras, elle l'embrassa à plusieurs reprises, avec une sorte de tendresse effrayée : — Pauvre petit, dit-elle, pauvre petit diéri I

Peut-être en cet instant avait-elle le pressentiment de l'avenir.

Élève du collège des Gouets d'abord, du Petit Séminaire de Nantes ensuite, Félix Ridel s'y montra doué d'un caractère hardi, actif, entreprenant, d'où la témérite même n'était pas toujours absente. Quelques professeurs s'émurent : ces allures décidées, quoique alliées à une piété solide et à un grand amour du travail, les étonnèrent dans un séminariste. Ils consultèrent M. de Courson : — La physionomie de cet enfant m'a frappé, répondit le vénérable supérieur de Saint- Sulpice, il fera certainement un bon prêtre; n'ayez aucune crainte à cet égard.

Pendant les quatre années que Félix Ridel passa au Petit Séminaire de Nantes, on put remarquer en lui une maturité précoce et un éloignement de plus en plus accusé pour tout ce qui n'est pas droit, honnête et vertueux.

Son séjour au Séminaire de philosophie et au Grand Séminaire compléta cette sérieuse éducation sacerdotale.

« Pleinement assuré de sa vocation, il n'eut qu'une

MONSEIGNRUR RIDEL. Èi

p^sée : se déyouer corps et âme au service de Dieu et de l'Église. Rien ne lui paraissait au-dessus de ses forces. Il était prêt à tout quitter : une &mille de chré* tiens dont il était l'âme, des amis très chers, desquels, jusqu'à sa dernière heure, il ne perdit jamais le souvenir. Sous des dehors énergiques, il avait une âme très aimante, et le sacrifice de ses affections ne fut pas le moindre mérite de son apostolat. Depuis longtemps, la carrière des missions lui souriait; mais en même temps la solide piété, les vertus modestes, la vie cachée en Dieu du prêtre de Saint-Sulpice avaient fait sur lui une profonde impression. L'exemple d'un de ses cousins, M. Bonnissaut, sulpicien et missionnaire au Canada, le détermina à entrer au séminaire de Saint-Sulpice pour y étudier les voies de Dieu à son égard. C'était au mois d'octobre 1856 '. »

M. Icard, alors supérieur des Catéchismes, lui confia les jeunes filles qui se préparaient à la première communion. C'étaient celles de la deuxième division, presque toutes enfants d'ouvriers, d'artisans, de petits marchands, qui dans ce quartier de Saint-Sulpice, le meilleur de Paris, ont conservé avec une foi forte quelque chose de la vie austère des jours d'autrefois.

Le souvenir du catéchiste de l'année 1856 est resté vivant parmi elles; sa bonté les avait charmées, sa diucair conquises, sa vie a achevé ce que sa parole avait commencé. L'année suivante, il était prêtre et vicaire à la Remaudière.

Eêpérameê diu piupU.

Il avait demandé à partir pour le Séminaire des Mis* sions-Ëtrangères. — Attendez encore quelque temps, lui avait répondu son évêque.

M. Ridel accepta l'épreuve, résigné, calme, presque joyeux. 11 s'était dit que si toute vie nouvelle demande une préparation, la vie apostolique en exige une plus longue et plus étudiée. Pendant une année, il se prépara, s'imposant les plus dures privations, prolongeant ses jeûnes, faisant de longues marches, et le jour et la nuit, cherchant partout les fatigues, « essayant ses « forces, comme un lutteur avant le combat. »

Enfin, au mois de juillet 18S9, il put réaliser son désir, et le 26 juillet 1860 il écrivait à son frère :

« Demain je quitte la France, mais je veux encore une fois te dire combien je t'aime. Tu as dû comprendre quel motif m'entraîne, quelle voix m'appelle en d'autres lieux ; c'est la voix de Dieu, c'est Notre- Seigneur qui m'a parlé au cœur. »

Il lui fallut près d'une année pour arriver à Hong- Kong. Il y rencontra Mgr Pellerin, le Vicaire Apostolique de la Gochinchine septentrionale.

L'évêque voulut présenter les missionnaires au commandant du vaisseau français le Japon. — Ce sont, dit-il, avec son accent breton, deux missionnaires de Corée.

— Oui, commandant, ajouta M. Ridel avec un sourire, oui, décorés, mais sans pension du gouvernement. — « C'était bien vrai, continue-t-il dans la lettre oîi il rapporte ce fait, puisque tous les deux nous portions nos croix sur nos poitrines, en attendant qu'il plût à Dieu de la mettre sur nos épaules. »

MONSEIGNEUR RIDEL. 83

De HoQg-Kong les missionnaires partirent pour Shangfiaî, de Shang'Haï pour Tché-Fou^ puis ils mirent à la voile pour la Corée.

Us étaient quatre: les PP. Ridel, Calais, Joanno et Landre. L'île de Mérinto, près des côtes de la Corée, était le lieu du rendez- vous ; l'heure, les signaux, tout était déjà fixé.

Le 11 mars 1861, ils quittaient Tché-Fou sur une barque chinoise: « Notre barque a huit mètres de long sur deux de large, écrit le P. Ridel. Le dessous est plat et le pont sans rebord; la moindre vague peut y pénétrer. Ce voyage ne serait pas sans périls, si saint Joseph n'était à notre gouvernail. Nos cabines sont à l'arrière ; on y descend par une ouverture qui ressemble beaucoup à une cheminée ; c'est un exercice de gymnastique dont on s'acquitte assez bien avec un peu d'habitude. Pour communiquer entre nous, nous rampons, car il est impossible de nous tenir à genoux. C'est couchés sur nos lits que nous accomplissons nos devoirs de piété et que nous prenons nos repas. »

Le 21 mars, ils arrivaient en face de Mérinto ; le Jeudi-Saint, une barque coréenne les prenait à son bord et bientôt les déposait sur le rivage, à trois lieues de Séoul, la capitale de leur nouvelle patrie.

La Corée, située au nord-est de l'Asie, se compose d'une presqu'île de forme oblongue et d'un nombre assez considérable d'îles semées sur sa côte occidentale.

Partout s'élèvent des montagnes, des rochers, des collines tantôt nues et arides, tantôt couvertes de pins sauvages et de broussailles ou couronnées de gigantesques forêts. Çà et là apparaissent des groupes de pauvres cabanes en terre avec un toit de chaume et des fenêtres fermées avec du papier; quelques villes, où Ton aperçoit des maisons plus hautes, mais encore fort modestes, et dont tout le luxe est une toiture en tuiles.

Les Coréens appartiennent au type mongol, ils ressemblent plus aux Japonais qu'aux Chinois, ils ont k teint cuivré, le nez court, un peu épaté, les pommettes saillantes, les cheveux noirs. Le vêtement n'est ni riche ni élégant : un chapeau en forme de pain de sucre avec des rebords de soixante, centimètres de largeur, une veste courte en grosse toile et par dessus un habit à larges manches, fendu sur le côté et tombant jusqu'aux genoux; un pantalon large comme un pantalon de zouave; au lieu de bas en laine ou en coton, deux morceaux de toile, et pour souliers, des sandales en paille qui coûtent jusqu'à deux sous la paire.

L'histoire de l'Église de Corée a été écrite, il y a bientôt quinze ans, par le P. Dallet, de la Société da Missions-Étrangères. A Rome, pendant le Concile, dans une maison située non loin du Colisée, L. Veuillot a résumé ce long martyrologe.

« On sait, dit-il, que des Coréens, emmenés captifs au Japon, y reçurent et confessèrent la foi lorsque cette grande chrétienté fut noyée dans son sang. Quelques gouttes de ce sang ont-elles traversé le détroit, et

MONSEIGNEUR RIDEL. 85

TÉglise coréenne en est-elle née comme ces plantes qui gmnent sur un sol où elles étaient inconnues, de quelque graine jetée parla tempête? Quoi qu*il en soit, elle grandit sans prêtres, cultivée par le seul glaive du bourreau. Le pape Pie VI, prisonnier, apprit qu'elle existait et ne put que la confier à Tévêque isolé de Pékin ; mais l'évêque de Pékin mourut, et son si^e tomba dans le désastre de cette époque où l'Église catholique parut crouler partout. En 1811, TÉglise de Corée s'adressa à Pie VIL II était captif à Fontainebleau. On lui remit une pièce de soie sur laquelle était une pétition des chrétiens de Corée, qui lui demandaient des prêtres. Pour se faire reconnaître, ils lui disaient qu'ils avaient composé un recueil des actes de leurs martyrs, contenant plusieurs volumes, mais qu'ils ne pouvaient l'envoyer à cause du péril, et qu'ils écrivaient cette lettre sur la soie, afin que le porteur la pût cacher plus commodément.

« Pie VII, dans sa prison, entendit cette prière des catacombes. Il ne put l'exaucer aussitôt, mais Rome ne l'oublia point. Gr^oire XVI créa le vicariat apostolique de la Corée, et y nomma ce saint et dévoué Bruguières, qui s'offrit lui-même aux périls de cette mission inconnue. Il venait d'être sacré coadjuteur de Siam^ et le vieil évêque de cette contrée, dont il était le seul prêtre, le donna sans murmurer, quoique toutes ses espérances reposassent sur lui. Tout est grand et héroïque dans la fondation de l'Église de Corée ; elle repose sur tous les genres de martyre. Bruguières fraya la route et resta couché sur le seuil,

86 NOS MISSIONNAIBES.

Maubant, Chastan, Imbert franchirent ce seuil sacré, et le sang des prêtres commença à se mêler à celui des fidèles, qui coula avec plus d'abondance. »

A l'époque où le P. Ridel et ses compagnons pénétraient en Corée, les circonstances semblaient plus favO'

rabl^3.

Le gouvernement avait reçu la nouvelle de la prise de Pékin par l'armée anglo-française et de la fuite de l'empereur de Chine ; il se demandait avec une certaine anxiété si les soldats de l'Occident n'allaient point pousser plus loin leurs succès, et venir jusqu'à Séoul venger leurs compatriotes et leurs coreligionnaires. Sans rapporter les anciens édits qui proscrivaient le catholicisme, il laissait les missionnaires et les chrétiens en repos. Depuis cinq ans que Mgr Bemeux avait pénétré en Corée, jamais il n'avait joui d'une plus grande liberté, jamais les chrétiens n'avaient été plus fervents et les conversions plus nombreuses.

Malheureusement la maladie l'arrêtait parfois, ainsi que son coadjuteur, Mgr Daveluy, et ses trois missionnaires; aussi grande fut la joie de tous, à l'arrivée des nouveaux ouvriers que la Providence leur envoyait.

Ceux-ci se mirent courageusement à l'étude de la langue, et bientôt ils purent exercer le saint ministère. Mais, hélas I la mort ne tarda pas à faire des vides dans leurs rangs, le P. Ridel eut la douleur de fermer les yeux à deux de ses compagnons de route, les

MONSEIGNEUR RIDEL. 87

PP. Joanno et Landre. A deux reprises, lui-même tomba malade, la seconde fois on crut qu'il allait mourir, sa vigoureuse constitution le sauva et il continua ses tra* vaux.

Chaîné d'un vaste district, dont il lui fallait parcourir toutes les stations l'une après l'autre, il se mettait en route la nuit, faisait cinq, huit, dix lieues, et lorsqu'il arrivait au terme de son voyage, qu'il pénétrait dans la chaumière oii ses néophytes l'attendaient, sans prendre un instant de repos, il prêchait, confessait, communiait, baptisait : dans chaque station il restait un jour, deux jours, rarement plus, car l'ennemi était vigilant; puis il reprenait son bâton de voyageur et allait ailleurs recommencer les mêmes labeurs.

La première année, il visita en cinq mois les 68 chré« tientés dont il avait la charge

n parcourut environ trois cents lieues, pour évangé» User une population chrétienne de 3,229 âmes; pen* dant ce long trajet, il eut la consolation d'entendre 2,318 confessions, de donner le baptême à 72 grandes personnes et à 177 enfants, enfin de bénir 44 mariages.

En 1864, il fit avec son catéchiste le voyage de la capitale afin d'exposer à Mgr Berneux l'état de sa paroisse, puis il revint reprendre avec un nouveau courage ses travaux de chaque jour.

L'année suivante, son district s'était un peu augmenté ; il entendit 3,700 confessions ; il avait »5,000 chrétiens dispersés en 105 stations, sur un parcours de quatre centslieues ; il en commença la visite au mois de septembre pour la terminer au mois de mai.

Telle était la vie du P. Ridel, vie qui allait si bien à son zèle et à son énergie, et que Dieu se plaisait d'ail* leurs à bénir par des succès constants.

Elle fut, hélas I de courte durée.

Au commencement de Tannée 1868, les Russes établis dans la petite île de Ouen- San avaient demandé au gouvernement coréen la liberté du commerce. Le gouvernement s'émut, il connaissait par les Chinois la valeur des Européens et il la redoutait, mais suivant la politique habituelle des Orientaux, il essaya de temporiser : « La « Corée, répondit-il, est tributaire de la Chine, elle ne « peut faire aucun traité avec les étrangers sans Passen- « timent de la cour de Péking. »

L'anxiété cependant était grande dans tout le pays et les ministres ne cachaient pas leur inquiétude.

C'est alors que quelques nobles de Séoul, chrétiens assez tièdes, du reste, pensèrent que l'occasion d'obtenir du gouvernement la liberté de conscience, et de se faire du même coup une grande réputation de patriotisme et d'habileté, était trop belle pour la laisser échapper. Ils présentèrent au prince régent un long mémoire, dans lequel ils exposaient que l'unique moyen de se soustraire aux envahissements delà Russie était de faire un traité avec la France et l'Angleterre; ce qui, selon eux, serait mené facilement à bonne fin par l'entremise des évêques.

Le régent sembla les écouter avec plaisir et se rendre à leurs raisons, il fit prier les évêques de se tenir à sa disposition pour conférer avec lui sur cette grave affaire. Mgr Bemeux, évêque de Capse, Vicaire Apostolique

MONSEIGNEUR RIDEL. 89

de la Corée, et Mgr Daveluy, évêque d'Acônes, son coadjuteur, se préparèrent à une entrevue décisive.

Le bruit que l'heure de la liberté religieuse allait enfin sonner se répandit partout : les chrétiens étaient ivres de joie ; on parlait déjà de bâtir à Séoul une grande ^lise^ digne de la capitale du royaume.

Tout à coup ce beau rêve s'évanouit. Les Russes disparurent : la mort des missionnaires et la destruction complète de l'Église coréenne furent résolues.

Le 8 mars 1866, Mgr Bemeux, les PP. Ranfer de Bretenières, Dorie et Beaulieu furent décapités, après avoir souffert les plus cruelles tortures; le 11 du même mois, les PP. Pourthié et Petitnicolas périrent du même supplice, le 30, ce fut le tour de Mgr Daveluy et des PP. Huin et Aumaltre. Il ne restait plus que les PP. Ridel, Féron et Calais.

€ En apprenant le martyre de Mgr Bemeux, écrivait le P. Ridel à sa famille, je me mis en route avec quelques chrétiens pour gagner Tsin-pat. Il y avait une rivière à traverser. Un courrier du gouvernement se présente en même temps que nous pour passer. J'entre le dernier dans le bateau et me tourne à l'avant pour ne pas être reconnu. La conversation s'engage.

« — Moi, dit un païen au courrier, je reviens de Tieitcheu pour l'affaire de ces coquins d'Européens que l'on a pris à la capitale. Y en a-t-il aussi à Tiei-tcheu?

« — Oui, répond le courrier, il y en a deux, j'ai porté Tordre de les prendre, et ils ont été arrêtés.

« Et il se mit à les décrire si bien, que je reconnus facilement qu'il s'agissait des PP. Pourthié et Petitnicolas. Mes chrétiens effrayés ne soufflaient mot; j'essayais de faire bonne contenance.

« I^e premier interlocuteur ajouta :

« — A-t-on arrêté aussi leurs femmes ?

a — Ils n'en ont pas.

« — Et comment font-ils leur ménage ?

« — Ah I je n'en sais rien. Allez le leur demander.

« Cette réflexion fit rire les chrétiens et empêcha de remarquer leur tristesse trop visible. Arrivé à Tsin-pat, je donnai les sacrements à quelques personnes, je fis enterrer tous mes livres et effets, et je partis le 12 mars, pour aller, je ne savais où, chercher un refuge. André, mon maître de maison, m'accompagnait avec sa femme, ses enfants et un certain nombre de chrétiens. Le soir même, Tsin-pat était envahi par les satellites de la capitale, avec ordre précis d'arrêter l'Européen qui y résidait habituellement, et toutes les personnes à son service.

« Après avoir changé plusieurs fois de retraite, et dépensé tout ce que je possédais à nourrir les chrétiens qui m'avaient accompagné, j'ai été obligé d'en renvoyer le plus grand nombre, et je suis venu me réfugier dans un petit hameau au milieu des montagnes. J'ai couché quinze jours à côté d'un homme qui avait la fièvre typhoïde, et à la moindre alerte, à chaque visite que recevaient mes hôtes, je me cachais sous un tas de bois.

MONSEIGNEUR RIDEL. 91

C'est là que, le mardi de Pâques, j'ai appris la mort de Mgr Daveluy. Le soir, les enfants d'André causaient entré eux de cette triste nouvelle. J'entendis Anna, sa fille ainée, âgée de dou^e ans, qui disait à ses jeunes frères:

€ — On va bientôt venir prendre le Père avec papa et maman ; on nous emmènera, on nous dira aussi : Renonce à la religion ou bien je vais te faire couper eu morceaux. Que ferons-nous ?

-» Moi, dit le plus grand, je dirai : Faites comme vous voudrez, mais je ferai comme papa ; je ne renoncerai pas au bon Dieu, et si on me coupe la tête, j'irai ebez le bon Dieu.

« — • Et moi, ajouta l'autre, je dirai au mandarin: Je veux aller au ciel. Si vous étiez chrétiens, vous iriez au ciel; mais, puisque vous faites mourir les chrétiens, vous irez en enfer.

« Alors Anna, serrant ses deux frères dans ses bras, leur dit :

« — C'est bien, nous mourrons tous et nous irons au ciel avec papa, maman et le Père. Mais pour cela, il faut bien prier le bon Dieu, car on nous fera bien mal. On nous arrachera les cheveux, les dents, les mains ; on nous frappera avec un gros bâton, et le Père dit que, si l'on n'a pas bien prié, on ne pourra pas y tenir.

«J'aipassé près d'unmois et demi dans cette retraite, enviant le sort de nos martyrs, faisant pénitence pour mes péchés qui m'ont privé du bonheur de partager leur sort, et méditant surtout ces paroles : « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Enfin, le

9i NOS MISSIONNAIRES.

8 mai, j'ai eu des nouvelles de M. Féron, qui se trouvait caché à quelques lieues de moi, et le 15, après un voyage de nuit qui n'a pas été sans danger, j'ai pu me jeter dans ses bras. »

Au mois de mai cependant, il y eut un moment de calme ; une grande sécheresse désolait le pays et les païens eux-mêmes attribuaient les calamités publiques à la^persécution et à la mort des missionnaires.

Les PP. Ridel et Féron s'étaient réfugiés ensemble dans un petit hameau composé de quatre maisons, chez une pauvre veuve chargée de six enfants en bas âge. La retraite était sûre, et cette femme, malgré son dénûment, malgré le danger qu'elle courait en donnant asile aux missionnaires, les avait reçus et les gardait avec une cordialité si dévouée qu'ils y restèrent près de deux mois.

La famine régnait dans la contrée : les pauvres chrétiens du hameau coupaient l'orge encore toute verle et en faisaient leur nourriture. Les deux missionnaires essayèrent de ce régime, mais ils éprouvèrent aussitôt une indisposition si violente qu'il leur fallut y renoncer.

Les fidèles mirent en commun leurs dernières ressources, vendirent tout ce qu'ils avaient et parvinrent à leur procurer deux boisseaux de riz.

Vers le 15 juin, les PP. Féron et Ridel eurent des nou velles du P. Calais, qu'ils croyaient mort dans les mon-

iagues, et purent correspondre avec lui. C'est alors que, d'un commun accord, ils décidèrent que Pun d'entre eux devait gagner la Chine pour faire connaître les désastres de la mission, et travailler, s'il était possible, à y porter remède. Le P. Ridel fut désigné pour ce voyage, il obéit aussitôt et quitta en pleurant sa chère mission de Corée.

« Nous fîmes préparer une barque, écrit-il, ce qui nous coûta des peines extrêmes ; enfin le jour de la Saint-PieiTC je quittai de nouveau le P. Féron. Les satellites étaient de tous les côtés, gardaient toutes les routes; les douaniers étaient plus vigilants que jamais et les soldats de la capitale mettaient les barques en réquisition pour transporter les matériaux destinés à la construction d'un nouveau palais, tout autant de périls qu'il fallait éviter.

« J'étais caché au fond de mon petit navire, monté par onze chrétiens résolus, et nos craintes furent grandes pendant trois jours que nous naviguâmes à travers les lies qui bordent la côte; mais Dieu vint à notre aide, et le sang-froid de mon pilote nous tira d'affaire. Enfin nous gagnâmes le large; j'avais apporté une petite boussole: j'indiquai la route pour filer en pleine mer sur les côtes de la Chine. Mes pauvres marins n'avaient jamais perdu la terre de vue; quelle ne fut pas leur frayeur lorsque, le soir, ils ne virent plus autour d'eux que l'immensité des mers ? Un vent furieux se déchaîna ; nous essuyâmes une violente bourrasque et, pendant deux heures, nous eûmes toutes les peines du monde à maintenir notre navire.

« Figurez- VOUS une petite barque tout en sapin, les clous en bois^ pas un seul morceau de fer dans sa construction, des voiles en herbes tressées, des cordes en paille. Mais je Pavais appelée le &zm^/o$^A; j'avais mis la sainte Vierge à la barre et sainte Anne en vigie.

« Le lendemain, point de terre; le troisième jour nous rencontrâmes des barques chinoises ; le courage revenait au cœur de mon équipagCi mais le calme nous surprit. A la nuit, nous eûmes encore un coup de vent qui dut nous pousser foi^ loin dans la bonne direction; le vent soufflait par soubresauts de droite à gauche; la mer se gonflait et frappait les flancs de la barque ; oïl ne pouvait voir à deux pas dans l'obscurité, et il tombait Uiie pluie torrentielle. J'admirai le courage de mon pilote ; il resta toute la nuit au poste, ne voulant pas céder sa place avant (juS l'orage fût passé, et tenant fidèlement la direction que je lui avais donnée.

« Enfin le vent cesse, les nuages se dissipent; il ûè reste plus que le roulis ; bientôt l'orient en feu noiiê fait présager une belle journée. Oit étions-nous, où aviôns-nousété jetés par la tempète?Télleétâit la question que nbus nous posions, lorsqu'un matelot fait remar- ^uelr un point noir qui peu à peu grossit; c'est une terre dkns la direction que nous avions prise J plu^ de doute, c'est la Chine. Nous étions sauvés I

« Puis on signale un navire ; bientôt, à ses voiles, on reconnaît un vaisseau européen ; il vient vers nous. J'ordonne de passer tout à côté, et je fais hisser un petit drapeau tricolore que j'avais eu soin de préparer avant de quitter la Corée. C'était un beau trois-mâts; j'ai

MONSEIGNEUR RIDEL. 95

appris depuis qu'il était de Saint-Malo et venait de Tché-fou. En passant, je lui fais un grand salut. Le capitaine^qui nous regardait avec attention, très étonné de voir flotter un drapeau français sur une si singulière embarcation, qui n'était même pas chinoise, me répond de la manière la plus gracieuse; puis, sur son ordre, on met le di*apôâU. J'attendais avec anxiété; c'était le drapeau de la France ; trois fois il s'élève et s'abaisse pour nous saluer. Impossible de vous dire ce qui se passa dans mon cœur. Pauvre missionnairei depuis six ans, je n'avais pas VU de compatriotes! Et, en ce moment, perdu au milieu des mers, sans connaître la route^ j'aurais voulu rejoindre ce bâtiment, mais ses voiles enflées par un vent favorable l'avaient déjà emporté â une grande distance.

« Bientôt, je reconiius la côtej c'était le port de Wei-haï, d'où j'étais parti six ans auparavant. Notis étions sur les côtes du Chan-tong, dans la direction de Tché-fou, oii je voulais aller. Nous arrivions par conséquent en droite ligne, aussi bien que l'eût pu faire le meilleur navire avec tous ses instruments nautîques- Que la sainte Vierge est un bon pilote! Il ne nous restait que quelques lieues, mais le vent contraire ne nous permit pas d'aborder ce jour4à.

« Le 7 juillet au matin, nous vîmes le port, et à midi, nous jetions l'ancre au milieu de navires européens. Aussitôt nous fûmes environnés de Chinois curieux de voir les Coréens qu'ils reconnurent de suite; je descendis et fus immédiatement entouré d'une foule qui me faisait cortège et regardait avec curiosité mon étrange costume.

Les nouvelles que j'apportais firent sensation parmi les membres de la colonie européenne. Je me rendis sans l'etard à Tien-tsin, où je rencontrai le contre-amiral Roze^qui commandait la croisière française sur les côtes de Chine. Il me fit un accueil bienveillant et me promit son assistance. »

Une expédition eut lieu, en effet. Le 10 septembre, la corvette le Primauguet, Paviso le Dérotàède et la canonnière le Tardif quittèrent la Chine pour aller reconnaître la route de Séoul. Le P. Ridel faisait partie de cette expédition, trois de ses chrétiens devaient servir de pilotes. La route reconnue et les sondages exécutés, la flottille regagna les côtes de Chine. Le 11 octobre, l'escadre quitta le port de Tché-fou et se dirigea vers la Corée. Elle était composée de la frégate la Guerrière, des corvettes à hélice le Laplace et le Primauguety des avisos le Déroulède et le Kien-Chan, des canonnières le Tardif et le Lebrethon.

Les troupes françaises s'emparèrent d'abord de la ville de Kang-Hoa, où elles trouvèrent des armes en très grand nombre: arcs, flèches, sabres et environ quatre-vingts canons ; quelques officiers parlaient de marcher sur Séoul. C'était l'avis du P. Ridel et des chrétiens qui servaient de pilotes. L'amiral Roze en jugea autrement. Il écrivit une lettre au gouvernement coréen, dans laquelle il déclarait « qu'il était venu au nom de Napoléon, souverain du grand empire de France ; que Sa Majesté, dont la sollicitude s'étendait sur tous ses sujets, en quelques lieux qu'ils fussent, voulait qu'ils fussent partout eu sûreté et traités comme il

MONSEIGNEUR RIDEL. 97

convenait à des citoyens d'un grand empire; qu'ayant appris que le gouvernement de Corée avait mis à mort neuf Français, il venait demander réparation : qu'on eût donc à lui remettre les trois ministres qui avaient contribué le plus à la mort de ces Français, et qa'on envoyât en même temps un plénipotentiaire pour poser les bases d'un traité ; sinon, il rendait le gouvernement de Corée responsable de tous les malheurs qu'entraînerait la guerre. » Cette lettre resta sansréponse.

Les Coréens continuèrent à se réunir sur tous les points voisins de Kang-Hoa, trois cents soldats s'enfermèrrat dans la pagode de Trieun-tong-sa, à trois ou quatre lieues au sud de la ville. L'amiral envoya une colonne pour les déloger, le soir la colonne revint sans avoir pu réussir , le combat lui avait coûte trente-deux soldats blessés.

Quelques jours plus tard, l'escadre reprenait la route de Chine. Cette expédition n'avait abouti qu'à aggraver la situation des néophytes et à précipiter la ruine de la mission.

Le P. Ridel quitta l'escadre à Shang-haï; pendant dix ans, il devait attendre l'heure qu'il plairait à la Providence de lui indiquer pour rentrer dans la Corée.

€ Neuf de nos confrères, écrivait-il à cette époque, ont remporté une palme glorieuse et sont maintenant couronnés dans le ciel. Que n'ai-je obtenu une semblable grâce ? Peu s'en est fallu, mais j'en étais encore indigne. »

« Dès lors, chassé, poursuivi, je devenais inutile, el maintenant que la porte de notre mission nous sembk fermée d'une manière si cruelle, je suis tout prêt attendant Tarme au bras, avec le même plaisir que h actionnaire qui n'attend que l'heure où Ton viendn le relever. »

Ce fut alors que le Saint-Siège le nomma évéque d( Philippopolis, Vicaire Apostolique de laCorée.LenouYe! élu vint à Rome pendant le concile et reçut dasu l'église du Gésu la consécration épiscopale. •

Il avait désiré être sacré par un évêque français e( s'était adressé au cardinal de Bonnechose.

— je veux bien vous sacrer, avait répondu l'éminent prélat^ mais peut-être la cérémonie laissera-t-elle â désirer, car je n'ai encore sacré personne.

— Que Votre Eminence ne craigne rien ^ répondit Mgr Ridel en souriant, car c'est aussi la preniière fois que je serai sacré.

Apres le toncile, il se hâta de retourner en Chine; il s'établit dans la petite paroisse de Notre-Dame-des- Neiges, une des résidences de Mandchourie, la plus proche de la Corée, et chercha pendant plusieurs années, sans y réussir, à pénétrer dans sa mission.

Dans une tentative qu'il fit en 1875 avec le P. Blanc, aujourd'hui évêque d'Antigone et son successeur, il faillit même périr. Monté sur une jonque chinoise, il était parvenu au lieu du rendez-vous ; mais la barque

M0NSEI6NEUB RIDEL« 99

coréenne qui devait venir le recevoir ne parut point,

la jonque étrangère fut bientôt remarquée, elle essaya

de fuir, on se mit à sa poursuite ; la situation deveni^it grave; à la côte» les satellites surveillaient scrupuleu* 8^ent ceux qui débarquaient ; au large, la tempête grondait avec violence. Les éléments parurent moins ndouiables que les honmies, le navire vira de bord, en quelques instants il fut emporté avec une rapidité vertigineuse; la mort était imminente, les missionnaires s'adressèrent à celle que l'Église invoque sous le beau nom d'Étoile de la mer, ils firent un vœu. Le vent tomba aussitôt, la mer redevint calme et la jonque put regagner le port d'où elle était partie quinze jours au-» paravant.

Aujourd'hui une grande plaque de marbre, dressée dans une des chapelles de la basilique de Notre-Dame de Lourdes, rappelle à la fois le péril que coururent les missionnaires, leur confiance en Marie et le secours (ju'ils en obtinrent.

Ces tentatives, plusieurs fois réitérées et toujours sans résultat, ne découragèrent pas le vaillant évêque.

Enfin, Dieu exauça ses vœux. En 1876, il put faire entrer en Corée deux de ses missionnaires, et au mois de novembre de l'année suivante, il eut l'ineflable consolation de les y rejoindre, avec deux autres prêtres.

«Mais, hélas I s'écrie-t-il, dans quel triste état j'ai trouvé cette pauvre mission ! Des milliers de fidèles ont disparu, victimes de cette cruelle persécution que nos chrétiens disent être la plus terrible de toutes celles qui ont sévi jusqu'ici. Les uns sont morts dans

^' < ^^iji^

iOO NOS MISSIONNAIRES.

les tourments, égoi^és, étranglés, etc. ; d'autres sont morts de faim, de froid, de misère ; d'autres, surtout les jeunes filles, ont été vendus comme esclaves et emmenés on ne sait où. Ceux que nous voyons sont dans le plus misérable état, et pour le corps et pour l'âme. Obligés de fuir, de se cacher, ils ont perdu tout ce qu'ils possédaient : leurs champs, leurs maisons; ils n'ont plus rien pour vivre. J'ai vu un chrétien qui, avant la persécution, était trèsriche, il avait une grande maison et vivait dans le luxe. A la persécution, il a tout perdu, il s'est retiré sur une montagne, et, depuis douze ans, vit de pommes de terre qu'il cultive luimême. Une jeune fille de douze ans voit les satellites entrer dans sa maison, prendre ses parents, les lier et les emmener pour les faire mourir; effrayée. eUe s'enfuit avec son frère âgé de huit ans. Tous deux, bientôt fatigués de la marche, souffrant de la faim, souffrant du froid, s'arrêtent sous un arbre. Quelques jours après, on les a trouvés : la petite fille tenait son jeune frère dans ses bras, comme pour le réchauffer et le défendre de la dent du tigre ; tous deux étaient morts gelés. Et de cette façon sont mortes des centaines pour ne pas dire des milliers de personnes.

« Ici, je me tiens caché, entouré de païens de tous côtés ; je ne puis parier qu'à voix basse, et quand je sors pour administrer les chrétiens, ce n'est qu'au milieu des ténèbres de la nuit. Jusqu'ici, aucun accident ne nous est arrivé : la divine Providence nous protège d'une manière sensible. Que la sainte volonté de Dieu soit faitel Si je suis jugé digne de souffrir pour

MONSEIGNEUR RIDEL, iOl

son saint nom, en ce moment je me souviendrai de mes amis et, comptant sur l'appui de leurs prières, je prierai aussi pour tous. »

Ce jour de souffrance, entrevu par Mgr Ridel, ne devait pas tarder.

Trois mois à peine s'étaient écoulés depuis l'entrée de Pévêque en Corée, lorsque les chrétiens, qui apportaient le courrier d'Europe, furent arrêtés à la frontière. Sous les coups, ils firent quelques révélations. [L'ordre de saisir tous les missionnaires fut donné.

Mgr Ridel fut arrêté le 28 janvier, à quatre heures du soir; il fut traîné à travers les rues de Séoul et conduit au tribunal. Il a raconté son prender interrogatoire, ses souffrances pendant les longs mois de prison, sa délivrance, son retour en Mandchourie ; il n'a mis dans son récit ni emphase, ni poésie : tout [y est simple, vrai et dur comme la réalité, bon et doux conmie lui-même :

< Connaissant la susceptibilité des Coréens pour ce qui est de l'étiquette, j'avais résolu d'employer toujours dans mes réponses la forme polie du langage entre égaux ; aussi, dès le début, je dis à mon juge :

— Mon intention est de vous parler selon les règles du langage ; mais comme je suis peu expert en la langue coréenne, il peut m'échapper quelques expressions peu correctes : je vous prie de n'y pas faire attention.

Les assistants me regardent ébahis et le juge me

demande :

« — Gomment t'appelles-tu ?

« — Je m'appelle Ni.

« — Ton prénom ?

« — Pok-Myeng-y (ce qui veut dire Félix-Clair).

« — Depuis quand es-tu venu ?

a — Je suis venu à la septième lune.

« — Par quelle route?

« — Par Tchang-san (cap le plus à Pouest de la côte de Corée).

« — Pourquoi es-tu venu ?

« — Pour prêcher la religion catholique et enseigner aux hommes à se bien conduire.

« — As-tu instruit beaucoup?

t ■— Arrivé depuis si peu de temps, je n'ai pas eu le loisir d'instruire beaucoup de personnes.

« — Quels sont ceux qui t'ont amené ?

« — Comme la réponse à cette question pourrait causer du dommage à plusieurs personnes, c'est pour moi un devoir de n'y pas répondre.

« — Où sont ceux que tu as instruits?

« — Je connais peu le pays, j'ignore où habitent ceux que j'ai pu voir ; de plus, par le même motif que j'exposais tout à l'heure, vous comprenez que je ne puis vous donner le nom d'aucun de ceux qui ont eu des rapports avec moi.

« — Es-tu Père?

« — Oui, et, de plus, je suis évêque.

« — Ah ! c'est sans doute le Père Ni d'autrefois, qui, s'étant échappé, est devenu l'Évêque Ni ?

« •— Vous avez dit vrai : c'est ainsi qu'il en est.

MONSEIGNEUR RIDEL. 103

« — Eh bien! ajouta-t-il, qu'on remmène et qu'on le

traite bien« »

Après avoir quitté le tribunal, Mgr Ridel fat mis aux ceps. Les ceps se composent de deux pièces de bois superposées, longues d'environ quatre mètres et larges de quinze centimètres. A la pièce inférieure se trouvent des échancrures dans lesquelles on place le pied à la hauteur de la cheville; lorsque les pieds du patient sont ainsi placés, on abaisse la partie supérieure, qui se meut au moyen d'une charnière posée à l'une des extrémités, tandis qu'à l'autre elle se ferme par un cadenas. Cet instrument s'appelle en coréen « tchak-ko ».

Le 31 janvier, l'évêque entendit une conversation secrète: on parlait d'exécution pour le lendemain. Il crut que sa sentence de mort avait été portée. Sur son Ordo^ à la date du V^ février, se lisent ces lignes : « Récité l'office jusqu'à none; dans quelques instants, je vais probablement mourir : je suis tout à Dieu. Vive Jésus f Dans quelques instants, je vais être au ciel ! »

Il se trompait. La brillante couronne des martyrs ne lui était point réservée. Dans le conseil des ministres, il avait été question de lui, cependant, et Ton s'était demandé « ce qu'il convenait de faire de l'Européen. » Les uns voulaient le renvoyer en Chine, les autres voulaient le mettre immédiatement à mort. Un commis aux écritures lui dit un jour: — On a envoyé en Chine pour consulter le gouvernement à votre sujet, et ce qu'il ordonnera de faire, on le fera.

Le 16 mars, au matin, on plaça une chaise à porteurs devant sa porte: — Évêque, commanda le chef des satel-

è04 NOS MTSSIONNAIRES.

lUes, monte là-dedans! — Pour aller oh? — Tu le sauras bientôt, monte vite. On le conduisit au tribunal. Deux mandarins siégeaient. Ils étaient en grand uniforme : des bonnets ou mitres en crin avec des volants pendant de chaque côté, de grands habits de soie bleue retenus par une ceinture richement ornée d'écaillés de tortue ou de pierres précieuses.

c Celui de droite s'appelle Kim, dit Mgr Ridel, je l'avais déjà vu ; il a une figure ronde, réjouie et parait avoir de quarante à cinquante ans; celui de gauche, Ni-Kyeng-ha, le juge de Mgr Bemeux et de nos autres confrères, célèbre par ses nombreuses exécutions en 1866-1868, paraît avoir soixante ans ; il a des yeux de tigre, une figure allongée, sévère et féroce qui indique le mépris et la cruauté ; ilne rit jamais, n'écoute aucune supplication, aucun conseil, et veut seul décider par lui-même : caractère dur et tranchant. »

Après plusieurs questions adressées au prisonnier sur son nom, son âge, son séjour en Corée :

« — Quel est ton pays ? demanda le juge.

« — Poul-lan-sya.

< — Écris cela.

« On me fait passerdu papier et un pinceau, et j'écris Poul'lan-sya en coréen.

« Le juge regarde et dit : — Écris-le aussi en ta langue.

« J'écrivis France. Alors je sentis comme un nuage me passer sur le cœur : pauvre pays î pauvre France ! Et tout à la fois j'éprouvai un sentiment de tristesse et de fierté.

« — As-tu une dignité dans ton pays?

MONSEIGNEUR RIDEL. i05

c — Je n'ai pas de dignité, je n'exerce aucune fonction.

« — Quand tu retourneras, ton gouvernement te donnera de grands emplois, une haute dignité?

i — Quand je suis venu en Corée, c'était pour y vivre et y mourir; j'avais l'intention d'y rester jusqu'à la mort. Quand bien même je retournerais dans mon pays, je n'aurais aucun emploi.

t — On m'a fait voir ton passeport, d'oîi l'as-tu obtenu?

« — Je l'ai obtenu de la cour de Pékin, qui en donne à tous les missionnaires, afin qu'ils puissent circuler sans être arrêtés ni inquiétés.

« — Quel est le cachet qui est dessus?

« — Je pense que c'est le cachet du gouvernement chinois.

t — Est-ce le cachet du tribunal des Rites ou d'un autre ?

« — > Je ne puis répondre, ne le connaissant pas.

€ — Est-ce toi qui l'as demandé au gouvernement chinois ?

« — Non, c'est le ministre de France résidant à Pékin qui l'a demandé pour moi.

« — Gomment s'appelle ce ministre ?

t — n s'appelle Louis de Geofroy.

t — Gomment dis-tu ?

« — Louis de Geofroy.

« Alors tous les assistants, prêtant l'oreille, essaient de répéter, et j'entendis les plus habiles qui disaient, en pinçant les lèvres, avec force grimaces : — Nui te So-poa.

<K — Qu*es-tu venu faire?

« — Prêcher une belle doctrine.

« — Quelle doctrine ?

« — La religion catholique qui enseigne à honorer le

Maître du ciel (Dieu). »

Trois jours plus tard, Mgr Ridel fut jeté dans un cabanon oîi se trouvaient plusieurs chrétiens et un païen. C'était une sorte de hutte de quelques pieds carrés, n'ayant qu'une porte pour toute ouverture; sur le plancher, on avait étendu une couche de paille pourrie, qui servait de lit aux captifs; les murs solides étaient recouverts de planches de tilleul disjointes. Les prisonniers sortaient pendant quelques minutes chaque jour, ils portaient des vêtements sales, usés, déchirés, ils n'en changeaient jamais ; ils mangeaient deux bols de riz par jour avec un peu de sel et quelquefois des légumes. Mgr Ridel devait rester trois mois et demi dans ce cachot.

— Quelle est la règle de la prison? demanda-t-il en entrant.

— La règle, la règle, répondit le païen, c'est de s'asseoir sur la paille et de rester tranquille.

Parmi les captifs, il y avait une jeune femme à peine âgée de vingt-six ans et mère de deux enfants dont le dernier n'avait pas plus de six mois. Mariée à un païen, elle l'avait converti; mais au moment de la persécution, elle avait apostasie. Malgré cela, elle avait été jetée en prison. Le souvenir de sa faute ne lui laissait aucun repos. Profitant d*un moment de distraction des satellites, elle fit le signe de la croix et s'inclina du côté de

MONSEIGNEUR RIDEL. 107

i evêque en versant d'abondantes larmes.Il était impossible de la confesser. A un moment convenu, 'Mgr Ridel prononça, de sa place, la formule d'absolution et la jeune femme rassérénée, forte, désormais heureuse, retrouva, avec le calme de la conscience, toute Ténergie de sa foi.

En vérité) sommes-nous bien à Séoul, dans la petite capitale d'un royaume inconnu ou à Rome la souveraine du monde? Est-ce un évêque français du dix-neuvi^e siècle qui console et absout d'humbles enfants de la Corée, ou Paul qui bénit des matrones et des chevaliers romains, ses compagnons de captivité ?

A côté de ces joies intimes, profondes et singulièrement suaves, Mgr Ridel en avait d'autres ; il nous les 91 redites et l'âme du prêtre, le cœur de l'apôtre se peignent trop fidèlement dans son récit pour que nous le passions sous silence

« Si j'ai souffert beaucoup pendant ces jours de captivité, j'ai été consolé bien souvent par la vue de nos chrétiens. Doux, patients, dociles, saisissant l'occasion de rendre service à tout le monde,il ne leur échappait jamais une injure, ni une mauvaise parole. Dès le matin, ils commençaient leur journée par la prière, ils priaient et méditaient pendant le jour, et le soir, quelquefois pendant la nuit, ils faisaient encore de longues prières. On prie bien en prison. Dieu semble plus présent et l'on connaît mieux son propre néant. Pour employer mon temps, je m'étais fait un règlement, et ainsi je pouvais faire tous mes exercices, ordinairement sans être dérangé. Je disais la messe eu esprit ou j\y

assistais de la même manière ; je n'avais pas de bréviaire, j'y suppléais par le rosaire, ayant bien soin de cacher mon chapelet, que l'on aurait pu m'enlever. J'aimais à me transporter dans quelque église pour y faire une visite au Très Saint-Sacrement. Dans le cours de la journée, je pouvais facilement faire plusieurs méditations, et mon temps était réglé comme pour une retraite de huit jours ; elle s'est prolongée bien au delà. Un exercice que l'on fait fort bien en prison et qui rapporte beaucoup de consolations, c'est le chemin de la croix. Que de grâces le Seigneur me prodiguait dans ces jours de recueillement I »

Le 5 juin, anniversaire du sacre de Mgr Ridel, le chef du poste se présenta dans la prison. — Prenez votre grand habit, dit-il à l'évêque, et suivez-moi. Mgr Rîdel obéit, le soldat le conduisit dans un coin éloigné et lui donna de l'eau pour se laver.

« Le soleil paraissait, a écrit le captif, je caressai quelques brins d'herbe qui poussaient là; il y avait si longtemps que je n'en avais vu; je contemplai le ciel. Je pus même voir des montagnes dans le lointain; tout me paraissait nouveau, tout me paraissait beau. »

Le cœur bat plus vite et les yeux se mouillent de larmes en lisant ces lignes.

Que s'était-il donc passé ? et quelle était la cause de k clémence des Coréens à l'égard de Mgr Ridel ?

Le ministre de France à Pékin avait prié le gouvernement chinois de demander au gouvernement coréen la délivrance de Tévêque missionnaire. On était loin des jours oii, après la mort de Mgr Berneux, le régent

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faisait à la Chine cette orgueilleuse réponse : « Ce n'est pas la première fois que des Français sont tués en Corée et jamais leurs compatriotes n'ont réclamé ; du reste, personne n'a rien à voir dans les affaires de notre pays. » La demande du gouvernement chinois eut cette fois un plein succès. Le prisonnier obtint la liberté, ce ne fut cependant que la liberté de l'exil. Il fut conduit de bourgade en bourgade jusqu'à la frontière. Lorsqu'après avoir traversé le fleuve Ap-nok-ang, il mit le pied sur la terre de Chine, il se retourna pour contempler une dernière fois ce pays, où il avait tant souffert et qu'il aimait d'un si ardent, si vrai et si profond amour.

«Quel beau panorama! s'écrie- t-il dans le journal de sa captivité. C'est comme un sourire de la Corée que je suis forcé de quitter. Du fond de mon cœur embrassant tout le pays, je lui envoyai ma plus tendre bénédiction en disant : Au revoir I que ce soit bientôt I »

Vin

Quoique éloigné de sa mission, le vénérable confesseur de la foi s'en occupa activement, multipliant ses démarches, soit à Pékin, soit à Tokio, cherchant avec le concours de nos représentants à intéresser les gouvernements chinois et japonais au sort de ses chrétiens persécutés. En même temps, il mit la dernière main à un travail considérable qu'il avait entrepris depuis longtemps ; et rédigea, avec la collaboration de ses missionnaires,une granunaire et un dictionnaire coréens.

ilO NOS MISSIONNAIRES.

Le dictionnaire comprend une partie lexicographicpii riche de vingt-huit à trente mille mots coréens et deux appendices. Le premier donne, par ordre alphabétique la conjugaison d*un verbe modèle ; le second est un dictionnaire géographique de la Corée actuelle, acoompagné d'une carte du pays.

Pour facilita Tétude et se mettre à la portée de tous» le dictionnaire présente, à côté de chaque mot coréen, sa prononciation figurée en caractères europé^ois.

La composition de Touvrage entier n'a pas duxé moins de dix ans, durant lesquels, aux résultats de h veille, venaient patiemment s'ajouter ceux du lendemain.

C'est le fruit, non d'un travail isolé, mais d'une active et attentive collaboration, oii les découvertes particulières ne furent enregistrées qu'après avoir suIh répreuve du contrôle commun et d'une critique sévère.

« Une telle publication, conclut M. l'abbé NicolS démontre, une fois de plus, que les missionnaires ne se désintéressent nullement de ce qui touche au progrès bien compris, et savent même, sur le sol le moins hospitalier et au milieu des difficultés de tout genre, consacrer une part de leur temps à doter la science de trésors ignorés.

« Les deux ouvrages étaient faits en coréen et en français. Les missionnaires protestants de Chine offrirent à Mgr Ridel de les faire traduire en anglais, de payer tous

< M. Tabbé Nicol a publié dans la Semaine religieuse de Vannes, une très remarquable notice biographique sur Mgr Hidel.

MONSEIGNEUR lilDEL. 111

leB'firais d*impression et de lui donner pour éa mission une large rémunération de son travail. Les Allemands lui firent des offres encore plus séduisantes.

€— Non I jamais,répondit-il, je ne consentirai à vendre aux antres le travail de quinze années de ma vie. Je suis Français et je veux que les Coréens apprennent la langue de la France et non pas celle des nations étran* |[Qres* ^

Cependant, dans ses voyages et au milieu de ses travaux, Mgr Ridel appelait sans cesse de ses vœux le jour où il pourrait rentrer dans sa chère mission. SHl n'avait consulté que son cœur, il eût bien vite sur* monté tous les obstacles, bravé tous les périls et pénétré de nouveau dans ce pays obstinément inhospitalier. Mais il savait qu'il était trop en vue pour espérer de pouvoir reparaître sans être aussitôt remarqué, et il craignait, non sans raison, que son retour ne compromit la situation et lie ramenât la persécution. Dans cette perplexité, il consulta le Saint-Siège qui, tout en le félicitant de son zèle et de son courage, lui conseilla de différer Texécution de son généreux dessein.

Ce conseil fut pour lui un ordre, mais un ordre qui frappa douloureusement à son cœur de missionnaire et d'évéq[ue. L'espérance en des jours meilleurs le soutenait oepoidant. On parlait déjà des tentatives que les gouvernements des États-Unis, d'Angleterre et d'Allemagne Élisaient pour entrer, à la suite des Japonais, en relation avec les Coréens. On pouvait espérer que les barriteesqui fermaient ce pays à la civilisation et à l'Évangile allaient bientôt tomber.

Quand vint cette liberté si ardemment désirée, Mgt ^ Ridel ne pouvait plus en profiter. ^

Sa santé avait été profondément affaiblie ; ses che- ^ veux blancs, son visage amaigri, rappelaient éloquem- :* ment les longues souffrances de la prison. Pendant r un voyage au Japon, il fut IBrappé de paralysie; et - Mgr Petitjean lui administra les derniers sacrements. ■

Contre toute attente,un mieux sensible se manifesta; " il se rendit alors au sanatorium de Hong-Kong, mais la f science fut impuissante à triompher du mal, et Mgr Ridd fdut, en 1882, prendre la route de la France.

Les soins dévoués qu'il reçut dans sa femille et an Séminaire de Paris lui procurèrent quelque soulagement, mais non la guérison. Le 20 juin 1884, en la fête de l'adorable Cœur de Jésus, une seconde attaqae t de paralysie se déclara, et l*âme du pieux et vaillant . r évêque alla vers Dieu, recevoir la récompense de vingt- ' cinq années de souffrances héroïquement supportées.

Sa vie tout entière, en effet, est une vie de luttes et d'oppositions. Jeune prêtre, il doit retarder son entrée au Séminaire des Missions-Étrangères; missionnaire, il est deux fois, en cinq années, arrêté par la maladie; la sixième année, il est chassé par la persécution du pays auquel il s'est dévoué; évêque,il essaie à plusieurs reprises d'évangéliser son peuple, il en est empêché par les hommes et par les éléments; enfin, au bout de dix ans, il réussit, mais pour combien de temps? Trois mois s écoulent dans le labeur auquel son âme aspire depuis si longtemps et il est jeté en prison. Lorsque, rendu à la liberté, il recommence à travailler par d'autresmoyens

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m bien de sa mission, une maladie incurable le saisit et le ramène en France,où il meurt. C'est la croix toujours, partout, la croix dans ce qu'elle a de plus lourd, de plus douloureux, dans le renoncement continu à la lédisation du désir le plus intense et du vœu le plus aident.

Un jour peut-être les missionnaires trouveront sur le sol de Corée une moisson abondante et facile ; qu'ils jMMigent alors,que parfois les fils obtiennent la gloire et le bonheur qu'ont mérités leurs pères, qu'ils aient un souvenir et une parole d'actions de grâces pour ceux qui avant eux ont prié, pleuré, souffert dans l'obscurité et dans la douleur d'une attente sans fin ; pour l'évêque qui, pendant de longues années, a ?écu humble et ignoré dans la paroisse de Notre-Damedes-Neiges et dont le corps repose au bord de l'Océan, dans un modeste cimetière de Bretagne.

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