‹ Nos missionnairesChapitre 13 sur 34 · INTERCALAIRE (8 JUIN · texte numérisé non relu

INTERCALAIRE (8 JUIN

« Quoique la secte des chrétiens ait été, il y a déjà plusieurs siècles, très rigoureusement persécutée par le gouvernement de Bankfon, elle n'a pas été totalement exterminée. C'est pourquoi, le nombre des disciples de la doctrine chrétienne, ayant récemment pris un accroissement considérable dans le village d'Ourakami, près de Nagasaki, village dont les habitants y adhèrent secrètement, après mûre réflexion, il a été ordonné par la plus haute autorité que les chrétiens seraient mis en prison. »

Au mois de novembre, cent chrétiens furent enlevés de File de Firando ; on les plongea dans l'eau glacée pour les déterminer à apostasier, la plupart demeu* rèrent fermes dans la foi.

D'octobre 1869 à janvier 1870, 4,500 chrétiens fiirent enlevés d'Ourakami et des îles Goto.

Des navires furent chargés de prisonniers, toutes les familles furent divisées; les hommes transportés isolément ; les femmes et les filles vendues pour l'esclavage et le déshonneur ; le produit de cette vente fut destiné au payement des indemnités dues aux Européens.

Les enfants qui ne pouvaient suivre leurs parents étaient foulés aux pieds jusqu'à la mort (trampled to death) : leurs parents n'avaient pas la permission de les relever et de les emporter (Chenese Télégraphe 4 août 1870).

Les prisonniers recevaient à peine le quart des aliments nécessaires à leur nourriture.

La vallée d'Ourakami fiit changée en désert.

Mais ce n'était pas en vain que les chrétiens avaient pour ancêtres les martyrs du dix-septième siècle ; leur courage ne faillit point, et le Souverain Pontife Pie IX, répondant aux lettres des fidèles de la vallée d'Ourakami et des élèves du séminaire, pouvait en toute vérité écrire ces paroles à Mgr Petitjean. <

< Ce n'est pas sans un transport doux à notre cœur que nous avons reçu ces lettres. Il y brille, en effet, une foi si ferme, un si puissant amour de la religion, des sentiments si vifs de reconnaissance pour le bienfait de la doctrine évangélique, tant de soumission à cette chaire de Pierre, tant de gi'andeur d'âme, que non seulement Taffliction causée à notre cœur par Vos infortunes en est effacée, mais que nous sommes encore forcé de rendre grâces à Dieu pour le grand don de force fait à ces chrétiens. Nous félicitons donc ces bien-aimés fils de ce qu'au début même de leur entrée publique dans la foi, ils ont été jugés dignes de souffrir l'opprobre pour le nom de Jésus ; nous les félicitons de ce qu'ils ont parfaitement compris que là vie de l'homme sur la terre est un combat; de ce qu'ils se sont souvenus que leur divin Maître a dit à ses disciples î « S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi, » et qu'il leur a prescrit à chacun de porter sa croix et de le suivre ; mais surtout nous les félicitons de ce qu'ils sont bien persuadés que ceux-là sont heureux qui sont persécutés par les hommes pour le nom

du Seigneur, de ce qu'ils sentent qu'ils doivent se réjouir parce que leur récompense sera grande dans le del. »

L'orage ne se dissipa qu'en 1873. A partir de ce moment, le gouvernement japonais se montra disposé à la tolérance. Mgr Petitjean sut profiter de ces bonnes dispositions. Il s*empressa d'organiser la mission, d'établir partout des prêtres, de construire des églises, d'ouvrir des écoles; la tâche était rude, la mission était à son début, les missionnaires, presque tous, étaient des nouveaux venus, les ressources man* (}uaient. L'œtivre de la Propagation de la Foi alloua d'abondants secours et le Séminaire de Paris envoya de nombreux ouvriers pour faciliter l'administration et l'évangélisation de cette mission si importante et si étendue. Afin d'aider les prêtres dans leurs œuvres de charité^ Mgr Petitjean appela au Japon des religieuses de Saint-itaur et des religieuses du Saint-Èiifant-Jésus de Cihauffidllesi

Vers la fin de l'année IStB, îl vint en Europe demander au Saint'Siége la division de sa tnission en deux vicariats. Le Japon méridional lui échut en partage i c'était là qu'était son œuvre par excellence, c'était là qu'il avait passé les années les plus belles et les plus fécondes de son apostolat.

A son retour, il se fixa d'abord à Osaca, ville très importante^ la deuxième de Tempire, et dont le

nom rappelle des pages glorieuses de l'histoire du christianisme. Grâce aux secours abondants que la piété des fidèles d'Europe lui avait donnés dans ce but, il y construisit une église magnifique, la plus belle du Japon. Puis les circonstances ou plutôt la Providence le ramena à Nagasaki : c'était là qu'il devait finir sa carrière à Tombre de ce sanctuaire témoin du plus grand bonheur de sa vie, entouré des regrets, de l'aflFection et de la reconnaissance de ses enfants spirituels.

Mais avant de mourir, Dieu lui accorda la joie d'im* poser les mains aux premiers prêtres de l'Église ressuscitée du Japon.

Son œuvre était accomplie sur la terre, le moment de recevoir la récompense était arrivée. Une maladie de foie, dont il était atteint depuis de longues années, faisait des progrès effrayants; elle se compliquait d'une maladie de cœur et d'une anémie profonde. Cependant, le vaillant évêque n'écoutant que son zèle, continuait ses travaux.

Il avait rêvé de revoir avant de mourir les îles de Lieou-Kieou et d'y fonder un poste de missionnaires. Traversant à pied une partie de la grande île Kiou- Chiou, il était arrivé à Cazochima, où il devait s'embarquer, lorsque tout à coup il tomba gravement malade. Ramené à Nagasaki, il reçut les derniers sacrements ; pourtant il se releva contre toute attente ; mais dès lors sa vie ne fut plus qu'une longue suite de souffrances, au milieu desquelles sa patience et sa résignation no m démentirent jamais.

\. Le 21 août 1884, il eut une crise terrible ; il y sur-

v&ut, mais il demeura paralysé. A partir de ce jour, tout espoir était perdu, missionnaires et chrétiens attendirent dans la douleur et la prière le terrible moment qui devait leur ravir un père bien-aimé.

t Mardi 7 octobre, écrivait Mgr Laucaigne, qui pendant plus de quarante jours ne quitta pas le malade, Mgr Petitjean a rendu le dernier soupir. Il était entré en agonie dès le S au soir, fête du Saint-Rosaire : la nuit précédente, il avait peu reposé ; mais en revanche il avait été toute la nuit occupé du bon Dieu, tantôt invoquant le Sacré-Cœur, tantôt recourant à Marie, tantôt parlant de sa fin prochaine, comme s il avait connu que le dernier jour n'était pas éloigné.

t Le dimanche matin, on lui rappela l'objet de la solennité : — Oh ! oui I dit-il, je vais m'unir à tous les chrétiens qui prient la bonne Mère aujourd'hui. Pédant toute la journée, il fut très fatigué. Il se rendait compte de la gravité de son état : — Je sais, dit-il, qu'on fait neuvaines sur neuvaines pour obtenir de Dieu une guérison ; je m'unis volontiers à ceux qui prient dans cette intention ; je ne doute ni de la puissance ni de la bonté de Notre-Seigneur et de Notre Dame, mais je ne pense pas que ceux qui demandent ma guérison soient exaucés ; il faut que je disparaisse pour que le bien se fasse ; une fois que je serai près du bon Dieu, je ne vous oublierai point. »

Le 7 octobre, il expira doucement. Les travaux, les luttes^ les souflFrances étaient finis, le bonheur étemel commençait.

A son entrée au Japon en 1863, Mgr Petitjean avait

trouvéquatremissionnaireseuropéens célébrant la saini messe dans une chambre de leur maison tranformée ei oratoire; il n'y avait alors ni évêque, ni église, ni sémi naire, on n'y connaissait pas un seul chrétien japonais Quand il mourut, l'empire était divisé en deux vicariat apostoliques comprenant 30,530 chrétiens; chaque année dou2e à quinze cents adultes recevaient le baptême; i y avait i évêques, 83 missionnaires européens, 3 prêtre indigènes, 282 catéchistes, 84 chapelles, 2 séminaire avec 79 élèves et 68 écoles comptant 2,331 élèves.

Tel était le merveilleux résultat de vingt-quatre an nées d'apostolat.

A la nouvelle de la mort de leur père bien-aimé, le catholiques accoururent de toutes parts pour conten pler encore une fois ses traits, prier auprès de s couche funèbre, et lui payer le tribut de leurs regrôi et de leur douleur. Les obsèques du vénérable préla eurent le caractère d'une véritable manifestation laquelle prirent part les Européens de toutes nations lités et de toutes croyances, et plusieurs milliers d chrétiens indigènes. Aujourd'hui, les restes mortels d Mgr Petitjean reposent dans le sanctuaire de Nagasaki au pied de l'autel où, il y a dix-neuf ans, l'Église d Japon est sortie du tombeau.

Page 1