IV
Vers le milieu de juillet, il fut prié par les mandarins ^ de s'occuper des démêlés de la France et de TAnnani. " H. Senez venait de faire sur le Bourayne son expédition ■ de Hà-Nôi; M. Dupuis afiSrmait son droit de remonter le fleuve Rouge jusqu'au Yun-Nan.
Le gouvernement annamite voulait se débarrasser de M. Dupuis et ne point avoir à subir la présence des navires français dans les eaux du Tong-King.
Une ambassade devait être envoyée à Saïgon ; le pre* mier ambassadeur, Lê-Tuàn, désira voir Mgr Croc. L'évêque se rendit au chef-lieu du Bô-Ghinh, il eut un long entretien avec le haut mandarin et le quitta après l'avoir éclairé sur le véritable état des choses et emportant l'assurance des bonnes dispositions du gouvernement pour les chrétiens.
Quelques jours plus tard, il recevait une dépêche du conseil royal, le pressant de se rendre à la capitale dans le plus bref délai. 11 se mit aussitôt en route et arriva à Hué le 2 août. On lui avait préparé un appartement à l'hôtel des ambassadeurs; il refusa, préférant
niumble^mais cordiale hospitalité de Mgr Sohier. Il eut trois Gonférenoes avec les ministres; de multiples questims loi forent adressées sur l'état de l'Europe et de la Jranoe, sur les moyens à prendre pour reconquérir les six proyinces de la basse Cochinchine, chasser M. Dupuis du Tong-King^ etc., etc. « J'ai tâché, en vue du bien général, écriyait-il ensuite, de satisfaire nos mandarins, et surtout de les amener à subir un traité qui semble leur tant coûter. Je me suis efforcé de leur faire comprendre que le sacrifice qu'on exige d'eux sera amplement compensé par les avantages qu'ils peuvent tirer, s'ils sont sages, d'une alliance sincère avec le noble royaume de France. Je leur ai expliqué que les difScultés présentes provenaient surtout de leur système d'exclusion de tout étranger, de la persécution suscitée par Kinh-Mang, fils de 6ia-Long, qui tiit replacé sur son ttàae, grâce au concours d'un grand évèque, dont le m<mument funèbre, près Saigon, a été jusqu'à ce jour entouré du respect des païens comme des chrétiens. Bref, j'ai essayé, dans mes rapports avec les dignitaires du royaume d'Annam, d'être à la fois patriote et misttonnaire, et je suis sûr d'avoir dissipé certains préjugés. »
On le pria instamment d'accompagner l'ambassade à Saigon. « Mais, dit-il, ayant appris de la bouche même du premier ambassadeur, qu'il n'était pas encore question de faire de traité, parce que le roi n'avait pas voulu accorder de pleins pouvoirs à ses envoyés, j'ai cru que mon devoir m'appelait au milieu de nos chrétiens. J'ai donc demandé à retourner dans ma mission,
après avoir fait comprendre aux ministres que lorsqnll s'agirait sérieusement de tiûre un traité à Saîgon, kl missionnaires seraient toujours disposés à prêter lev concours, pour aboutir à cette heureuse paix, si dësiiél de tous les amis des intérêts annamites. »
A peine Mgr Croc était-il de retour dans sa mlssiaÉ que les événements les plus graves venaient changer h face des choses. En quelques jours, on apprit au Tong* King méridional Tarrivée de M. Francis Gamier, b prise de Hâ-Nôi, de Nam-Dinh, de Ninh-Binh, etc., pdi la mort de l'héroïque commandant des forces françaises, enfin le traité signé par M. Philastre, qui livrait SSDS défense les chrétiens et les amis des Français à la YmoB des mandarins et des lettrés.
L'agitation fut bientôt à son comble; les lettrés pa^ coururent le pays, soulevant le peuple contre les missionnaires. Mgr Croc s'attendait à mourir : « Id, écrivait-il, nous sommes en très grand danger. Nous n'avons sans doute que quelques jours à vivre. »
Cependant sur les instances de l'amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine française, la cour de Hué prescrivit aux autorités de Ha-Tinh et de Nghê-An de protéger les chrétiens; les bandes de lettrés reçurent l'ordre de se disperser. Les lettrés refusèrent : ils ne pardonnaient point au roi Tu-Duc d'avoir traité avec les barbares d'Occident ; ils levèrent l'étendard de la révolte et en quelques semaines ils s'emparèrent de plusieurs citadelles; seule la citadelle de Vinh-Dinh, capitale du Nghê-An, resta aux mandarins du roi, encore était-elle à la fin du mois de juin investie par une armée de plus
MOKSEIONEUR CROC. 184
th Tingt mille rebelles. En même temps» on apprenait l*lq[>pioehe d'mimembre de lafamille royale, déjà célèbre par sa baine du nom chrétien et son hostilité contre les hançais, le prince Thuyét. A la tète de son armée, vietorieuse des Pavillons-Jaunes, Thuyét venait, disait-on, m joindre am rebelles, leur ouvrir les défilés des profinoea du Delta et renverser Tu-Duc.
La ffltuation était grave : les mandarins n'osèrent plna se fier à leurs troupes, ils demandèrent le secours dea chrétiens.
Les mandarins avaient souvent été les plus cruels ^«n^ffniw du catholicismc ; mais, en ce moment, ils combattaient pour la cause du droit et de la justice; les dirétiens n^héisitèrent pas : aussitôt ils sortirent de leurs retraites, ils enlevèrent le camp d'une bande de lettrés, tuèrent leur chef et une trentaine de soldats, puis ils marohèrentau secours de lacapitale. Quelques jours plus tard, Yinh*Dinh était débloqué; les mandarins oiFrirent à leurs libérateurs des armes et des munitions, et se joignant à eux, ils reprirent sur les rebelles toutes les autres places fortes de la province.
Lorsque le prince Thuyét vit les lettrés vaincus, il se toama contre eux : c'était plus commode et plus sûr.
Bientôt les ennemis du roi furent anéantis, les mandarins sauvés, le pays pacifié, et tout cela en grande partie grâce aux chrétiens. C'était l'heure sinon de les récompenser, du moins de leur rendre justice; leurs biens étaient encore au pouvoir des païens, leurs maisons étaient détruites, leurs champs restaient incultes; et c0pondant,malgré les services qu'ils avaient rendus à la
cause royale quand ils se présentèrent devant les tribunaux, les mandarins les chassèrent ou les firent jeter en prison. Mgr Croc dut se rendre auprès de Tu-Duc» afin de plaider leur cause et de faire la lumière sur ks événements.
« C'est le lieu, écrit M. Frichot, de rendre hommajjb au dévouement sans bornes de M. Rheinart, résident dd France à Hué. Esprit droit et sincère ami de la justice, il sut parler haut et faire valoir auprès des mandarins la légitimité de nos réclamations. Grâce à cette énergique intervention, Mgr Croc obtint qu'un commissaire royal fàt envoyé sur les lieux pour régler cette afEsdre. Ce commissaire, la chose est assez rare' pour le dire,homiiiB intègre et loyal, fit largement indemniser plusieurs de nos chrétientés. Malheureusement la mort le surprit avant que sa mission Ait terminée. »
L'année suivante, le vénérable Mgr Gauthier rendait sa belle âme à Dieu, et Mgr Croc devenait le seul chef du Tong-King méridional.
La mission comptait alors onze prêtres européens, cinquante-quatre prêtres indigènes, quatre-vingt-quinze catéchistes, cent soixante religieuses, trente et une paroisses et soixante-douze mille chrétiens.
Aux incendies et aux massacres, la famine, le choléra et la fièvre typhoïde vinrent ajouter leurs ravages. Plus de trois mille chrétiens et plus de soixante mille païens furent emportés en quelques semaines. Dans ces cir-
constances^ Mgr Croc montra toute la générosité de son cœur ; il donna sans compter aux païens comme aux chrétiens. La Providence lui rendit au centuple, car en échange des aumônes si largement distribuées aux malheureux, elle lui donna des âmes à baptiser. « Plus de quatre mille païens ont étudié la doctrine, écrivait-il, trois nouveaux villages de chrétiens ont été formés. Nous avons baptisé huit mille deux cent soixante-six eD&nts. Je ne pense pas qu'il y ait de mission 0(1 Ton puisse faire plus de bien si nous avions des ressources suffisantes. Mais force est de nous arrêter, nous n'avons plus rien. »
Alors, au milieu de tous ces désastres sans cesse renaissants, l'évêque tourna ses regards vers la toutepuissante Protectrice des affligés ; il promit, s'il recevait assez de secours pour aider ses chrétiens, d'élever à Marie une statue, sous le nom de Notre-Dame du Tong-Eing. Sa prière fiit exaucée ; la France, que nos pères nommaient avec tant de bonheur le royaume de Marie, se chargea d'être la trésorière de la Reine du ciel, elle envoya son or pour sauver d'une mort inévitable les affamés du Tong-King.
« Lorsque cette terrible épreuve fut passée, le prélat conçut le projet d'édifier à Xa-Doai, sa résidence habituelle et le centre de toutes les œuvres, une église plus magnifique encore que celle qu'il avait construite à Huong-Phuong, quelques années auparavant. Grâce au généreux concours des chrétiens, les premiers travaux Airent poussés activement. L'intérieur de l'église reste encoreà faireen grande partie,maislecorps de l'édifice est
achevé. Le monument est dans un style sévère et sobre d'ornements; le portail est dominé par trois dômes qui lui donnent un aspect imposant.
La mission saura encore gré à Mgr Croc de Pavofr dotée d'un collège, sinon magnifique, du moins solide et spacieux. Pour favoriser la santé des élèves, si nécessaire au succès de leurs études, il y a réuni, autant que possible, le confortable et Tagréable. Les bâtiments principaux sont terminés en grande partie. Les sinistres événements de ces derniers jours ont empêché dV chever les travaux.
« Il fit quelque chose de mieux que ces constructions matérielles : sous son administration, il resserra la. discipline dans le collège et dans le grand séminaire, grftoe à d'heureuses modifications, et rehaussa le niveau des études latines et théologiques. »
Enfin, il tenta la réalisation d'une œuvre à laquelle il songeait depuis longtemps : l'évangélisation du Laos.
Après avoir pris sur cette partie de son vicariat tous les renseignements désirables, il envoya trois prêtres avec un certain nombre de catéchistes. Au bout de quelque temps, le succès couronna le zèle des missionnaires, et déjà de nombreux néophytes venaient écouter les instructions, lorsque, pendant l'année 1882, les brigands dévastèrent toute la contrée. Mgr Croc eut la douleur de voir disparaître, en peu de jours, les premiers germes de la chrétienté laotienne. Cependant, ni son courage ni celui de ses missionnaires ne fut abattu par ce coup imprévu, et une nouvelle expédition allait être organisée lorsqu éclata la guerre du Tong-King.
MONSEIGNEUR GBOC. 155
L'évéqnedut porter son attention sur d'autres points. Les appréhensions les plus vives agitèrent son cœur pendant toute la durée des hostilités.
« Le Tong-King méridional va passer encore une fois par le creuset des souffrances, lisons-nous dans une de NS dernières lettres; les événements de Hué, la prise de BOD-Tày, et la défaite des Pavillons-Noirs font craindre k nos lettrés Tarrivée prochaine des Français. Ils ont juré de ne laisser que des ruines, et ne voulant pas que les chrétiass puissent se réjouir de leur victoire, ils Mmt résolus à nous exterminer.
« Quelle horrible situation f Les païens s'arment, s'assemblent, hurlent, menacent. Notre petit troupeau ;Mrie, offre sa vie à Dieu. Que faire?... A la grâce de Dieat..« Je vous écrirai après le dénouement qui ne peut tarder, si Dieu me laisse vivre. Si je suis pris, ma nort ne sera pas douce. Je Taccepte d'avance comme il )laira à Dieu de me l'envoyer. »
Cependant les craintes du vénérable évêque ne se ■éalisèrent pas complètement. Dieu sembla avoir pitié [e la mission du Tong-King méridional. Ce ne lut, lélasi pas pour longtemps, une autre épreuve la rappa.
Affidbli par trente années d'une vie de privations ontinuelles, Mgr Croc ne se soutenait que par l'énergie le son caractère; un jour,pourtant, il dut céder à la lOnfErance, ses missionnaires l'engagèrent à aller se ■^oser à Hong-Kong, il refusa; ils le lui demandèrent «mme une grâce, il fallut bien consentir, et Mgr Croc piitta, pour ne plus la revoir, sa bien-aimée mission;
il se rendît au Sanatorium; Dieu voulait lui donner quelques jours pour se préparer à l'éternité.
Au mois de novembre 1885, on recevait au Séminaire des Missions-Étrangères la lettre suivante, écrite par le P. Patriat :
« Il y a quelques jours seulement, le 2 de ce mois, fête des Saints-Anges, arrivait à Hong-Kong Mgr Croc, Vicaire Apostolique du Tong-King méridional. Son état de santé nous fit peine, et de prime abord je conçus les craintes qui viennent de se réaliser: hier, à quatre heures quarante minutes de l'après-midi, l'âme de sa chère et vénérée Grandeur a quitté sa dépouille mortelle pour entrer dans son éternité. Si le divin Maître éprouve parfois rudement ses élus, il leur réserve pour leurs derniers moments des grâces bien signalées. Tous les jours, l'état de monseigneur s'aggravait, mais nous ne pensions pas que la fin arriverait si vite. Samedi soir, sans doute guidé par son bon ange, et profitant d'un moment lucide, car notre vénéré malade délirait souvent, je lui demandai s'il ne serait pas bien content, pour mieux fêter la maternité de sa patronne, de se confesser et de recevoir la sainte communion aussitôt après minuit : — • Oui, merci, avec le plus grand plaisir, répondit-il. Il se confessa aussitôt avec toute sa présence d'esprit et la plénitude de sa raison, et je puis vous dire en toute sincérité que je voudrais pouvoir me confesser comme cela à l'article de la mort. — Quant à la communion,| ajouta-t-il, non, ce n'est pas une simple communion que je veux faire ; c'est le saint viatique qu'il me faut. Et comme je lui di-
sais que je ne croyais pas qu'il en fiit encore là» il me r^ondit : — Ceci» c'est mon affaire, je vous le demande comme une faveur, ne me refusez pas, je vous en prie. — Rassurez-vous, monseigneur, je le ferai du plus grand cœur. Il m'en remercia avec une fusion de charité difficile à exprimer et que je n'oublierai jamais. Après quelques instants de TqK>s, je lui donnai le saint viatique, qu'il reçut dans on profond recueillement et avec calme, malgré les souflBrances que lui causait sa maladie. Il était grand temps; à partir de ce moment, le bien cher et vénéré malade n'a eu que du délire jusqu'à sa mort ; mais dans son délire il bénissait le Seigneur: Te Deumt Deo gratiast Amen! et d'autres mots de la sainte liturgie, exprimant la joie et l'action de grâces, comme si sa belle âme, impatiente de voir Dieu dans sa gloire, eût voulu le louer avant de quitter son enveloppe terrestre, trouvant la mort trop lente pour venir lui ouvrir les portes de l'éternité. »
Certes, si jamais homme eut une vie bien remplie, c'est assurément Mgr Croc; il connut tous les labeurs des Missionnaires, ressentit toutes leurs angoisses, se mêla à tous leurs triomphes ; il prit part aux événements qui bouleversèrent ou établirent des empires et à ceux qui ramenèrent le calme et la prospérité dans la chaumière du sauvage; cependant, pour quiconque connaît les Missions, cette vie ne porte pas le cachet d'une extraordinaire grandeur. Dans son activité et par ses résultats, elle ressemble à la vie de la plupart ou même de tous les évêques missionnaires. Être ^vêque
168 NOS MISSIONNAIHËS.
dans les Missions n'est pas, en effet, une charge auaii IkcQe que parfois on se l'imagine : que les Vicaires Apostoliques, habitent au milieu des cités popu* leuses de l'Inde et de la Chine, ou dans les r^ons glaciales de la Mandchourie, leur existence tout entière se passe dans la pratique des œuvres les plus diverses et les plus ardues; œuvre d'apôtre pour prêcher et convertir ; œuvre de théologien pour enseigner et conduire leurs prêtres européens et indigènes; œuvre d'of^ ganisateur pour donner aux Hissions qu'ils fondent ou qu'ils développent la force et la stabilité; œuvre de dir plomate pour se faire tolérer par des gouvernements païens et servir les intérêts généraux de la civilisation; toujours et partout œuvre de véritables mfants de r£glisè et de vaillants disciples de Jésus-Christ.
Telles furent les œuvres pour lesquelles se dépensa Mgr Yves Marie Croc pendant sa carrière apostolique^ véritable carrière d'évêque missionnaire parcourue dans le travail et Thumilité, achevée dans la souffrance^ couronnée dans l'éternelle paix.
LE P. MATHEVON
raOTICAIRK APOSTOLIQUE DU T0NG-KIN6 OCCIDENTAL
Le P. Mathevon appartenait à ce riche diocèse de Lyon, qui a toujours du sang et de Tor à mettre au service de ses croyances ; il naquit en 1830 et entra au Séminaire des Missions-Étrangères à l'âge de vingt-deux ans. Uiie année plus tard, il partait pour le Tong-King.
Pénétrer au Tong-King était alors extrêmement périlleux : le jour du débarquement pouvait être celui de l'arrestation. Pour le missionnaire, être arrêté, jeté en prison^ chargé de chaînes, mis à mort, c'était un bonheur ardenmient désiré; mais, pour les chrétiens, Tarrestation d'un missionnaire était le signal d'un redoublement de pillages, d'exils, de confiscations, d'emprisonnements; pour la mission, c'était lamine, n fallait donc veiller avec l'attention la plus scrupuleuse, afin d'échapper à la haine toujours en éveil des satellites de Tu -Duc.
Le P. Mathevon trouva heureusement les chrétiens envoyés pour Tattendre, et, revêtu de la tunique annamite, coiffé d*un grand turban que recouvre un large chapeau, les pieds nus, le bambou à la main, il s'achemina en silence et par des sentiers détournés vers la résidence de son Vicaire Apostolique, Mgr Retord, « cet ardent Lyonnais,selon l'expression de MgrHavard,dont le sang bouillonne et dont les reins frémissent à la vue des idoles; apôtre que rien ne décourage, que rien n*efiBpaye, que rien n'étonne, que l'ennui même n'effleure pas dans les fosses souterraines où il s'ensevelit vivant. » C'était une joie et un honneur de travailler sous un tel maître.
« Le P. Mathevon, dit Mgr Puginier, alla d'abord exercer le ministère apostolique dans la paroisse de Eé- Bang, qui comprenait alors six mille chrétiens et relevait du district de Nam-Dinh, précédemment dirigé par deux missionnaires lyonnais, le P. Charrier, confesseur de la foi, et le Vénérable Bonnard, martyrisé le V' mai 18S2. Je puis dire en passant, qu'au Tong-King occidental, les Lyonnais ont vraiment de la chance. Outre les deux dont je viens de parler et le P. Mathevon, qui lui aussi a confessé la foi, quatre autres missionnaires du même diocèse : les PP. Gaspard Béchet, Etienne Rival, Eugène Manissol, André Tamet ont eu la tête tranchée dans ces derniers temps où les ministres du Seigneur et les chrétiens ont été poursuivis par le double motif de religion et d'amour de la France. »
Tu-Duc, qui au début de son règne avait semblé vouloir se montrer plus tolérant à l'égard des chrétiens,
LE P. MATHEVON. 161
n'avait pas tardé à marcher sur les traces de Minh- Mang et de Thieu-Tri. Des ordres impitoyables avaient été adressés à tous les gouverneurs de provinces, la tête des missionnaires était mise à prix, la peine de mort prononcée contre tout chrétien qui refuserait d'apostasier, des croix placées dans tous les carrefours pour être foulées aux pieds par les passants» des milliers de fidèles emprisonnés, torturés, exilés ou mis à mort. Malgré cette terrible persécution, TËglisedu Tong-King occidental progressait sous Pinfluencedela prodigieuse activité, du zèle industrieux, de la prudence consommée et parfois de l'heureuse audace de son évêque.
Des retraites, des fêtes religieuses avec toutes leurs q)lendeurs étaient oiganisées dans les paroisses; elles duraient un, deux ou trois jours, quelquefois une nuit ; puis, chrétiens, missionnaires, chapelles, tout disparaissait comme par enchantement; mais les faibles étaient fortifiés, les bons rendus meilleurs, et les égarés ramenés au bercail. Moins cruels que leur maître, les mandarins fermaient les yeux ou se faisaient acheter ; d'antres fois cependant une compagnie de soldats était signalée, alors il fallait fuir en toute hâte. C'est dans ces travaux, ces souffrances, ces joies et ces périls que le P. Mathevon passa les premières années de sa vie de missionnaire.
En 18S7, la situation devint plus mauvaise encore ; l'insuccès de l'ambassade française fut le point de départ d'ime persécution à outrance : il fallut céder à l'orage. LeP.MathevonrejoignitMgr Retord et le P. Charb<mnier, réfugiés au village de But-Son; ils n'y restèrent
que pen de jours : cinq cents hommes étaient à leur poursuite; ils s^enfoncèrent plus ayant dans les mon* tagnes; du 17 juin au 19 juillet.ils couchèrent dans les carêmes ou à la belle étoile. Le P. Mathevcm Ait pris de ht fièvre; heureusement les sauvages chrétiens arrl* ▼èrent bientôt, ils conduisirent les ftigitifs au milieu des forêts de Dông-Bàn.
Le P. Charbonnier malade, dut» sur l'ordre de son Ticaire Apostolique, s'éloigner de ces lieux malsains; le P. Mathevon, un prêtre indigène et quelques caté^ chistes restèrent seuls avec Mgr Retord. Hs s'installèrent dans des cabanes en feuilles < dressées sur un petit monticule, au milieu d'un épais massif d'arbres, de broussailles et de grandes herbes, tout entouré de marais infects. »
De temps à autre, au péril de leur vie, les chrétiens leur apportaient quelque nourriture. C'est là que, le 22 octobre 1888, les ftigitife eurent la douleur de voir mourir Mgr Retord, miné par la fièvre, par les priva« tiens et par les souffrances de tout genre, c Oh I comme je pleurais, s'écrie le P. Mathevon, dans la relation qu'il a faite de cet événement : quelles tristes journées j'ai passées là I Notre mission perdait Mgr Retord dans un moment oii elle avait plus que jamais besoin de lui I » Après avoir rendu à son évêque les derniers de* voirs de la sépulture, le P. Mathevon quitta, le cœur profondément attristé cet endroit où il laissait un tombeau, et alla rejoindre le P. Charbonnier.
LE P. MATHS VON. 169
Lt Teeradesoeneedela pers&mtion ne permit pas aux deux missioimaires de Tester longtemps dans le même Ban. Après avoir plusieurs fois changé de reftage, ils réso* hmnit, sur le conseil de Mgr Theurel, d'aller par mer chereher un abri sur les bateaux français, stationnés à Toorane. Ds y arrivèrent le 31 mars 1860> vers neuf heures du soir. Un profond silence régnait dans toute la rade; de vaisseaux, nulle part, mais, sur le rivage, un appontement construit par les Français, une barrique vide et une petite cabane oii l'on avait allumé du feu. Le P. Hathevon s'avance vers la cabane et se met à crier en français : — T a-t-il quelqu'un par ici ? Puis il r^arde à travers les fentes du treillis ; un homme était couché sur une natte, au-dessus de sa tète étaient suspendus un sabre et un chapeau de soldat annamite. — Prenet garde, fit le P. Charbonnier, nous sommes en pays ennemi! Pour s'en assurer, le catéchiste entre, et éveilhnt le soldat, il lui dit avec un accent de vérité tout à fidt annamite : —Je suis uïi marchand de sel ; je viens ici pour mon commerce, mais je ne trouve plus personne ; oh sont donc allés les Français? — Les Français, répondit le soldat, ils sont tous partis depuis le deuxième jour de la lune f On était au huitième ; ce fut xm vrai sauve-qui-peut.
Le corps expéditionnaire venait en effet de se porter sur Sa!^n.
Cette même nuit, les fugitifs repartirent pour le Tong-
Eing. Le vent était contraire, les matelots fieitigaés et découragés. — Sais-tu pour combien de temps nous avons encore du riz ? demanda le missionnaire au catéchiste. — Père, répondit celui-ci» en épargnant bien, nous en aurons peut-être pour trois ou quatre jours. Hs avaient] mis neuf jours pour veniryréqmpage et les passagers durent être rationnés; auboutdedou»^ jours» ils arrivèrent à Gua-Bang» chef-lieu de la paroisse la plus méridionale de la mission. Ils se réfugiera dans une caverne» mais il ne tardèrent pas à être tqp&t' çus par les païens du voisinage» et le 29 août» jour de la décollation de saint Jean-Baptiste» le patron du P. Mathevon» ils furent arrêtés. — C'est de bon augure» se dirent les deux missionnaires. Cependant ils allaient être relâchés moyennant six barres d'argent» lorsqu'une nouvelle troupe arriva. Ils furent conduits» la cangue au cou, au chef-lieu de la province de Thanh- Hoa ; partout,sur leur route,des attroupements considérables de païens se pressaient pour voir les Européens» « blancs comme des coquilles d'œuf. »
in
Nous empruntons à Mgr Puginier l'émouvant récit de la captivité et des souffrances du missionnaire.
« Les prisonniers rencontrèrent dans leurs cachots plusieurs prêtres indigènes» des catéchistes et de nombreux chrétiens détenus pour la foi. Dans cette paroisse, par suite de la méchanceté du mandarin des sentences» les chrétiens avaient à souffrir d'une manière toute
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{Murtteolière. Ds étaient entassés par centaines dans des graoiers à riz et on ne leur distribuait pas de quoi manger ; le peu qu'on leur apportait du dehors, en prolongeant leur vie, ne &isait qu'augmenter leurs souffirances. Lorsqu'un prisonnier venait à mourir, on laissait là son cadavre pendant cinq à six jours. Lorsque k paix fut signée et que l'on mit les chrétiens en liberté, on s'aperçut qu'ils avaient rongé les colonnes «Q bois de fer, et il fedlut reflEdre à neuf les greniers à riz qui leur avaient servi de prison.
€ Nos deux missionnaires eurent à subir les interrogatoires d'usage, et, comme de coutume, on leur proposa d'apostasier. Ces interrogatoires se faisaient avec un grand apparat d'instruments de supplice, sabres, lances, chaînes, rotins garnis de pointes de fer, bâtonnets pour écraser les doigts, tenailles froides et tenailles rougies. Le patient était à la merci du mandarin qui interrogeait et choisissait, selon son caprice, les instruments de torture. On appliqua à M. Mathevon le sup^ plice des tenailles, qui consiste à enlever au gras des cuisses le morceau de chair qu*a saisi l'instrument. On tourne lentement les tenailles et, de temps à autre, sans lâcher prise, on fait une question au patient. Lorsqu'après ce long supplice le morceau a été enlevé, on recommence selon la volonté des mandarins. J'ai rencontré un catéchiste auquel, dans une séance, on avait enlevé de la sorte sept gros morceaux de chair, dont quatre aux tenailles rougies et trois aux tenailles froides. Ces dernières sont beaucoup plus pénibles, parée que n'ayant point Taction du feu pour ronger les
chair, les muscles se trouyaut retirés lentocneiit et ce n'est qu'à force de tourner et de déchirer que le morceau est enlevé. Pendant ce temps, les mandarins boivent le thé et font sur la religion des plaisanteries impies ou obscènes.
« On fit aussi subir à notre confesseur de la foi un autre genre de supplice : on lui inséra entre les doigts plusieurs petits bâtoimets^ on pressa lentement,^ mais régulit^rement les delix mains, de ftçem.à écansiEfir les chairs et à broyer les os. Le patient, qui avait une corn* plôxion nerveuse et délicatesse sentit, par la force de la douleur, pris subitement d'une sueur froide et tomba évanoui. On le rappofrtst dans sa cage, car lui et le pro* vicaire, M. Charbonnier, n'étaient pas incarcérés comme les autres prisonniers : on leur avait préparé une cage faite avec des barreaux de bois et de bambous ; la porté était fermée par une clef que le capitaine préposé à la garde des prisonniers gaixlait soigneusement. Cette cage â claire- voie avait Un mètre deiiauteuri un mètre vingt de largeur et autant de longueur, de sorte que nos deux tnissionliaires ne pouvaient se tenir ni debout^ ni entièrement couchés ; ils devaient être Conthiuèlleinent accroupis ou étendus de façon à replier leurs genoux sur eux-mêmes. Ces cages leur ont servi d'habitation pendant plus de dix mois, sans qu*ils aient jamais obtenu la permission de sortir, sinon pour aller à l'interrogatoire. Elles étaient placées devant le prétoire du gouverneur de la province, face à face et à une distance d'environ quarante mètres l'une de l'autre. Les deux confrèà*es se voyaient et pouvaient se confesser mutuel-
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lement à très haute voix, sans crainte d'être compris des passants. liOrsqu'on leur demandait ce qu'ils disaknt, ils rendaient : — Nous parlons français.
c M. Mathevon eut particulièrement à soufifrir de cette vie de cage» à cause d'une forte dyssenterie ooca* sionnée par les mauvais traitements» la mauvaise nourriture et autres souffirances.
€ CSependant les deux missionnaires étaient impa* tienta de voir arriver le beau jour, le jour si attendu^ le jour du martyre. Tous les interrogatoires ordinaires avaient été faits^ la sentence était terminée^ elle avait été expédiée à Hué, capitale du royaume, pour être ratlfiée« Ce n'était plus qu'une question de jours : nos confesseurs étaient condànmés à avoir la tête tranchée; ils le savaient^ ils étaient sûrs d'être martvrs^ Cette pensée les soutenait, les fortifiait et leu^ donnait un avant-goût des joies célestes : ils coînptaient les jom^ rt les recomptaient; de temps à autre^ ils voyai^i passer des prêtres indigènes arrêtés avant eux ék tirés de la prison pour être conduits au supplice. Cette vue les enflammait et excitait l'ardeur de leurs désirs* Quand arrivait un courrier de la capitale, nos deux missionnaires s'informaient auprès de leurs gardiens s'ils n'apportait pas la ratification de leur sentence de mort. ITest-il pas permis à celui qui a confiasse son Dieo» dont la sentence est portée, ne lui est-il pas permis, dis-je, de désirer l'arrivée de ce jour où un coup de sabre brisera le dernier lien qui le retient à cette vie mortelle, et lui permettra de s'^voler vers ce Seigneur qu'il a servi et qu'il a aimé ?
< Un soir, ils aperçoivent un mouvement extraordinaire; ils entendent des conversations plus animées que de coutume et le mot < Européens » firappe leurs oreilles; ils sont au comble du bonheur : — C'est fini, se disent-ils mutuellement, la ratification de notre sentence est arrivée ; demain nous serons exécutés* Ds se préparent à la mort par une nouvelle confession; ils passent une bonne partie de la nuit en oraison, pour renouveler à Dieu le sacrifice de leur vie, lui demander le courage, la force pour le dernier combat ; ils prient pour la mission, pour la France, pour les parents et les amis.
< Le matin, ils étaient éveillés de très bonne heure ; ils aperçoivent déjà des soldats et certains préparatife. — L*heure suprême est arrivée, se disent-ils mutuellement, et pleins de courage ils font eux-mêmes leurs derniers préparatifs pour paraître devant Dieu. Les mandarins arrivent près d'eux avec leurs soldats ; ils font ouvrir les cages et ordonnent aux missionnaires de les suivre. Les deux confesseurs s'embrassent, leur cœur palpite ; ils se recueillent et prient.
a Mais, hélas t ils ne sont pas conduits à la mort. Après les vives sollicitudes et les angoisses qui ont précédé l'arrestation, après les épreuves de la détention et les tourments de la confession de foi, après la sentence de condamnation à mort, nos confesseurs ne devaient pas voir arriver le beau jour du martyre. Les mandarins leur annoncent que la paix est signée entre la France et TAnnam, qu'ils vont être embarqués sur un bateau du roi et conduits à la capitale, d'où ils seront
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raidiis aax Français à Saigon. pénible déception i Nos deux confrères se regardent et restent muets d'étonnement et de tristesse. Hais ce sont de vrais ^)ôtres pour lesquels la volonté de Dieu est tout ; et après un moment de pénible illusion, de regrets bien naturels, ils disent avec un accent de tristesse, mais du fond du cœur: < Fiat voluntastuaf »
En annonçant sa délivrance à ses amis de France, le P. Mathevon écrivait ces paroles où, sous la gaieté de la forme,on sent percer un amer regret : « J'ai cru pendant quelque temps qu'il ne me serait plus donné de vous entretenir ici-bas ; mais le bon Dieu me laissant encore vivre, je continuerai, pour ma consolation, de correspondre avec vous. Pour le moment, je n'ai pas lieu d'être satisfait. J'étais venu dans ce lointain pays pour y chercher fortime, la fortune du martyre, et voilà que je viens de manquer la plus belle occasion ; j'aspirais à un avenir brillant et à des richesses immenses; je croyais les tenir, et voilà qu'ils m'échappent, et il &ut me remettre à l'œuvre sans avoir peut-être les mêmes chances de succès. »
Les PP. Charbonnier et Mathevon furent ensuite conduits à Hué; arrivé en pleine mer, le mandarin, à la garde duquel ils étaient confiés, eut l'humanité de leur permettre de sortir de leur cage ; mais en approchant de la capitale, il les y fit rentrer. Ils restèrent un mois à Hué ; on leur ôta la cangue et la chaîne ; le roi leur fit
présent de quatre habits blancs, d'un cinquième de eov leurnoire et de deux autres en drap bleu et en velooi rouge: runifonne de colonel* Lorsqu'arrivèrentles PI CroCjEoyet Desvaux, qui venaient demander à rentre dans leur mission en vertu du traité, le roi profita de \ea barque pour envoyer à Saigon les deux captifs; il k fit accompagner de deux mandarins dont la plus grand crainte était que les missionnaires ne prissent la fuite ^ Prenez garde, leur disaient-ils, il y va de notre tête.4 Bientôt, le P. Charbonnier fut nommé Vicaire Aposto lique de la Gochinchine orientale, et le P. Mathevon dont la santé avait été fortement ébranlée, fui cou damné au r^os.
A la fin de 1865, il revint au Tong-Eing^ Mgr Jeante le choisit aussitôt pour provicaire et lui confia la direc tion du grand séminaire de tjbéologie. Une vie calme mais laborieuse, succéda aux agitations d'autrefois Outre sa charge de supérieur du séminaire, le P. Mathe von était professeur de morale, de liturgie, de chant; i devait aussi veiller au bon ordre de la paroisse d Ké-So, administrée par des prêtres indigènes* A lamor de Mgr Jeantet, le 25 juillet 1869, le P. Mathevon eut l direction de la mission jusqu'au retour de France d Mgr Theurel.
« Il professa la théologie jusqu'à la fin de 1873. De infirmités et des souffrances que lui avait occasionnée sa longue réclusion, le forcèrent alors d'aller chercher à Hong-Koncf et à Saigon, des soins qu'il n'avait pi trouver au Tong-King. Rentré dans la mission, il du en sortir de nouveau, en 1876, pour aller en Frana
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essayer de se guérir. Mais son mal ayant été déclaré incurable, il revint au Tong-King. Il voulait avoir la consolation de mourir là où il avait travaillé et souffert, » Depuis 1878, le P. Mathevon, dans l'impossibilité de remplir les fonctions du saint ministère, s'était retiré an petit village de Lan-Mat (lys frais), à quelques cen* taines de mètres de la communauté. En 1882, la para* lysiedes pieds et des mains ne lui permit plus de celé* brer la messe et sa vue s'affaiblit au point de l'empêcher de dire son bréviaire. La récitation du chapelet fut alors sa grande consolation avec la pensée de la mort ; mais plus son état s'aggravait, plus il devenait doux envers la souffrance : lui, autrefois si impressionnable, restait complètement maître de soi ; la joie de mourir inondait son cœur ; souvent il rappelait le nom de ceux qu'il avait vus partir: Mgr Retord, le grand évêque; les PP. Vénard, Néron, les vaillants martyrs; Mgr Charbonnier, le compagnon de ses luttes au prétoire, et tant d'au«tres qui l'attendaient au ciel. — Quelle fête nous allons faire là-haut ! disait-il.
Quand il vit les progrès de la maladie s'accentuer, il pria un de ses confrères d'entendre sa confession générale... — Tout est prêt, s'écria-t-il ensuite, je puis mourir, oh î il y a si longtemps que je le désire ! Le 30 avril, à une heure du matin, en l'octave du patronage de saint Joseph, Dieu exauça ses désirs, et le dernier des confesseurs de la foi de la grande persécution de 1858 s'endormit pieusement dans la paix du Seigneur, en la cinquante-cinquième année de son âge et la trente et unième de son apostolat.
LE P. LAIGRE-FILLIATRÀIS
SUPÉRIEUR DU GOLLÉQE GÉNÉRAL DR PINAN6
Tous les missionnaires ne sont pas envoyés au milieu des tribus sauvages ou des cités païennes prêcher la bonne nouvelle et la foi en Dieu, tous n'ont pas à soutenir les luttes du prétoire ou à supporter les souffrances de la prison, tous n'obtiennent pas la glorieuse palme du martyre ; il en est dont la vie reste toujours calme, il en est qui passent vingt ou trente ans dans un village ignoré de TExtrême-Orient, faisant une œuvre qu'à peu près personne ne connaît et dont tout le monde profite. Ce fut cette tâche qui incomba au missionnaire dont nous allons retracer l'existence.Il quitta la France à vingt-cinq ans, rêvant les cachots et le martyre, et il vécut pendant trente-huit ans de la vie tranquille du professeur.
Mais, pour avoir été paisible, son existence fut-elle moins utile, et pour avoir été en apparence plus restreinte, son action fut-elle en réalité moins étendue? 11
iO.
forma des prêtres, il les instruisit dans la science et dans la piété, il leur enseigna le prix des âmes et les moyens de les conquérir ; lorsqu'une génération sacerdotale ftit sortie de ses mains toute prête à faire l'œuvre de Dieu, il recommença pour une autre son obscur, mais incessant et fécond labeur.
Joseph-Michel-Mathurin Laigre-Filliatrais appartenait à une excellente Emilie de Saint-Denis de Gastines, dans le diocèse actuel de Laval. Il trouva dans les exemples et les belles traditions du foyer domestique les germes de cette piété et de ces vertus qui, dans le cours de sa longue carrière,devaient jeter un si brillant éclat.
De bonne heure, il se sentit porté à l'état ecclésiastique ; et même, à la mort de son père, ses larmes
triomphèrent de certains calculs humaine par lesquels on se proposait de le retenir dans le monde. Il acheva ses études à Précigné (diocèse du Mans) ; et, peu après, le diplôme de bachelier ès-lettres venait récompenser ses laborieux efforts.
Mais en même temps que sa jeunesse se développait sous les premières touches de la grâce divine, arrivaient de l'Église d'Annamles désolantes nouvelles de la persécution suscitée par le Néron annamite, Minh-Mang, et aussi les beaux récits du martyre de toute une légion d'apôtres et de fidèles.
Cachant sous des apparences tranquilles un caractère