MISSIONNAIRE AU CAMBODGE
C'était un Breton de vieille race que le P. Guyomard, vigoureux et vaillant ; mais la mélancolie des landes solitaires et sauvages de son pays n'avait point atteint son âme; on eût dit qu'un rayon de soleil du Midi avait éclairé son berceau et fortifié sa vie; sa parole était vive, hardie, pittoresque, toujours prête à la riposte.
n naquit le 23 février 1838, dans la paroisse de Baud (Morbihan), et fit avec succès ses études au petit séminaire de Sainte-Anne-d'Auray. Dans cette antique et calme demeure, au milieu de ces landes sauvages, peuplées de souvenirs glorieux ou tristes, chrétiens ou profanes, sous la protection de la mère de la Vierge Sainte, il sentit grandir avec l'énergie de sa foi l'amour de la vertu. Cependant, ce fut seulement au grand séminair<i de Vannes qu'il entendit la voix douce et forte du divin
i86 NOS MISSIONNAIRES,
Maître l'appelant à la conquête des âmes sur une terre étrangère.
Lorsqu'il fut admis à la tonsure, en 1879, il écrivit à sa famille ces quelques mots, qui laissent deviner les aspirations de son âme : « Unissez vos remerciements à mes remerciements, vos prières à mes prières, ensemble bénissons Dieu de ce qu'il veut bien que je prenne part à son calice et à son héritage ; souffrances dans ce monde et gloire dans l'autre, voilà la part que la Providence me destine et que j'accepte avec joi^tr avec amour, avec reconnaissance. Samedi prochain, je placerai ma tête sous le ciseau de l'évêquc, il coupera quelques mèches de mes cheveux et j'aurai une tonsure, j'aurai une couronne; sera-ce une couronne d'épines, sera-ce une couronne de gloire ? »
L'année suivante, il entrait au Séminaire des Missions- Étrangères. En quittant sa famille il n'eut qu'un mot d'adieu, mais ce mot met à nu la bonté de son cœur, sa vive et tendre affection pour les siens. « Aie soin de mon père, aie soin de ma mère, dit-il à sa sœur ; veille sur leur âme, veille sur Ipur corps, écris-moi ce qu'ils pensent, ce qu'ils disent, ce qu'ils souffrent surtout. »
Pendant son séjour à Paris, il tournait de temps à autre ses regards vers ses amis de Bretagne; il leur envoyait quelques conseils où la poésie se mêle à la piété. « Si tous les laboureurs savaient prier, écrivait-il un jour, s'ils voulaient élever leur cœur et leur âme vers ce Dieu si bon, si miséricordieux ; si avant de se lever et de se coucher ils avaient soin de l'adorer, de le bénir et de
LE P. LAlGa£-FILLlATRAlS. 179
Ils doublaient le cap de Bonne-Espérance, et après avoir traversé le canal de Mozambique et l'océan Indien, ils entraient dans le détroit de la Sonde; bientôt Singipore avec sa luxuriante végétation tropicale,appaniiaait à leurs regards ravis.
La P. Laigre était arrivé au terme de son voyage, il leçut sa destination pour le collège général de Pinang.
L'Ile de Pinang appartient aux Anglais. Elle est atnée dans le détroit de Malacca et séparée du conti- Mot par un bras de mer d'une lieue environ. Elle a six lieues de long sur trois ou quatre de large. La ville principale, qui porte le même nom que Pile, compte environ vingt à vingt-cinq mille habitants, sur lesquels il y a douze cents catholiques. Les Anglais et les Malais s'y coudoient avec les Indiens et les Chinois. La mission 7 possède une école de garçons dirigée par les firmes des Écoles chrétiennes, et une école de filles confiée à la conmiunauté des Dames de Saint-Maur.
C'est dans cette ile, à quelque distance de la mer, que la Société des Missions-Étrangères établit son oollëge général en 1808. En le plaçant ainsi aux portes dç l'Annam et de la Chine et en même temps à l'abri des coups du paganisme, elle lui assurait le calme et le recollement nécessaires à des études sérieuses et en permettait Taccès auic élèves destinés au sacerdoce. Des jemies gens appartenant à toutes les missions confiées à la Société I viennent s'y former à la vertu et y acquérir la science, ils retournent ensuite dans leur paya enseigner à leurs compatriotes les vérités de l'Évangile et souvent sceller leur témoignage de leur sang.
i80 NOS MISSIONNAIRES.
< Dès qu'il eut touché le seuil du collège» le P. Laigre fut tout à son devoir et à ses chers élèves. Haintenant qu'il n'est plus, il est facile d'apprécier la grandeur du bienfait que Dieu avait accordé au Collège général eaa. lui envoyant un tel directeur. C'est bien de lui qu'on peut dire en toute vérité, que, s'étant une fois tout donné, il ne se partagea ni ne se reprit jamais, et ne s'exposa pas un seul instant à tomber sous le coup de l'anathème divin : Nemo mittens manum mam oA aratrum, et respiciens rétro aptus est regno Dei. Désormais le Collège de Pinang sera sa maison ; et aux jeunes élèves qui s'y forment à l'état sacerdotal, il donnera son cœur, ses travaux, sa bourse, son existence, tout ce qu'il est et tout ce qu'il a, sans trêve ni repos, jusqu'à son dernier jour. »
Les élèves étaient nombreux, et il n'y avait alors, en février 1848, que trois directeurs pour faire une besogne à laquelle évidemment ils ne pouvaient suffire: c'étaient les PP. Tisserand, Martin et Jourdain. Après une petite retraite de quelques jours, le P. Laigre se mit courageusement à l'œuvre. Toutes les différentes charges de la maison, il les exerça tour à tour : professeur dans les classes de latinité,puis de rhétorique, de philosophie et de théologie; préposé aussi aux cours secondaires de liturgie, d'Écriture sainte, de chant, de sciences physiques et mathématiques,économe pendant quelque temps : il jouissait d'ailleurs d'une robuste santé, et
LE P, LAIGHE-t'lLUATRAlS. 181
pouvait dans l'occasion prêter secours à un confrère moins heureux et l'alléger d'une partie de ses travaux.
En même temps, il prit une part active à la composition de divers ouvrages didactiques latins, nécessaires à l'enseignement.
Digne émule du P. Martin, il semblait doué, lui aussi, d'une aptitude naturelle pour l'étude des langues.
L'annamite et le birman lui étaient d'un usage quotidien : il possédait assez bien le siamois, et la langue mandarine ne lui était pas étrangère. De plus, lorsqu'à une certaine époque, NN. SS. Miche et Berneux envoyèrent au Collège général des élèves du Cambodge et de la Corée,ce fut encore le P. Laigre qui se mit à Tœuvre pour apprendre ces deux nouvelles langues.
Le cœur des élèves est habile à découvrir le dévouement et l'amour. Aussitôt que le P. Laigre fut connu, il fat aimé, et un très grand nombre vinrent lui confier la direction de leur conscience. Dieu seul sait combien de ces jeunes gens lui doivent la persévérance, le salut, et quelques-uns même la grâce de la fidélité à Dieu jusqu'au martyre.
D'ailleurs, il s'était donné, afin de pouvoir être plus tôt à leur disposition, une peine incroyable; aussi, dans les premières années, son tempérament vigoureux avait succombé à ces labeurs multipliés. Lui-même disait en plaisantant que le premier fruit de ses veilles prolongées avait été mie grave maladie, qui, pour jamais, lui enleva l'envie de se coucher tard.
Pendant qu'il se dépensait ainsi tout entier dans ses
travaux de professeur et de directeur, il vit encore i deux reprises ses occupations et sa responsabilité aug menter par la charge de supérieur intérimaire, lors d< l'absence du P. Martin, envoyé au pays natal poui rétablir une santé délabrée. Plus tard, à la mort de C4 digne et vénéré supérieur, le P. Laigre fut placé à la ièU du Collège général ; il devait y rester jusqu'à son der nier jour. Quant à sa classe de théologie, ce n'est qu'er 1881, après trente-trois années de professorat, et con traint par la fatigue, qu'il demanda à la céder à ui confrère plus jeune.
Dans l'exercice de ses fonctions de supérieur, 1< P. Laigre apporta la même constance et la même fidé lité que dans l'enseignement et la direction spirituelle et, soit que l'on envisage l'administration du temporel soit que l'on examine l'esprit qui règne au sein de lî communauté, on peut apercevoir qu'en effet d'heureuî progrès se sont réalisés.
Ainsi marchait le Colléi^e général, sous cette paternelle direction du bien-aimé et vénéré supérieur. Sam doute, avec l'âge, l'affaiblissement était arrivé; si constitution résistait cependant, et on espérait le posséder longtemps encore lorsqu'il mourut presque subitement dans la nuit du 15 au 16 avril 1885.
« Depuis quelques jours,écrit le P. 6uéneau,le P. Laigre était fatigué plus que d'habitude; nous l'attribuions aux grandes chaleurs; lui-même pensait comme nous et