‹ Nos missionnairesChapitre 19 sur 34 · XI88IONNAIRB APOSTOLIQUE DU TONG-KING OCCIDENTAL · texte numérisé non relu

XI88IONNAIRB APOSTOLIQUE DU TONG-KING OCCIDENTAL

€ La mort vient de faire un grand vide parmi nous, écrivait Mgr Puginier, le 22 juillet dernier. Le P. Pierre Pinabel, le seul missionnaire échappé miraculeusement aux massacres du Laos, a succombé à la fièvre le 3 juillet. Après tous les malheurs qui ont affligé cette mission naissante des Ghaû et Laos, il me restait encore un espoir : je comptais sur le P. Pinabel pour réunir de nouveau les néophytes dispersés, encourager et instruire les nouveaux catéchumènes qui n'avaient pu recevoir le baptême avant les désastres, en un mot pour rétablir les chrétientés et composer de nouveau les ouvrages de religion et les dictionnaires qui ont tous été perdus dans les pillages et les incendies de 1884. Yoilà que dans un moment je viens de perdre ce dernier espoir, et je dois répéter une fois de plus : Que les desseins de Dieu sont impénétrables! Que sa sainte ^volonté soit faite! »

Le P. Pierre-Charles-Louis Pinabel naquit au Quesnay, petit village dépendant de la commune de Gonneville, située près de la grande route de Cherbourg à Valognes, dans cette petite vallée qu'au pays de Normandie on nomme le Val-de-Saire.

Il fut dès son enfance ce qu'il devait être toute sa vie, très doux, très pieux, très conciliant et grand travailleur. On nous a raconté ce trait : en 1851 ou 1852, M. l'abbé Grosville, nommé curé de Gonneville, alla, à son arrivée, visiter les écoles : — Voyons, mes amis, demanda-t-il, quel est celui de vos camarades que vous aimez Je mieux ? Les enfants hésitèrent un Instant, puis ils tournèrent les yeux vers un petit garçon de sept à huit ans qui se tenait modestement au bout d'une table : — Pinabel, monsieur le curé, c'est Pinabel. — ' Et quel est celui qui travaille le mieux ? continua M. le curé. — Pinabel, monsieur le curé, c'est Pinabel.

Ces heureuses qualités ne firent que se développer avec l'âge. Au petit et au grand séminaire, le P. Pinabel se montra toujours d'une régularité exemplaire et d'une affabilité qui ne se démentait jamais.

\\ était déjà prêtre lorsque, le 7 septembre 1869, il entra au Séminaire des Missions-Étrangères.

En 1870, le P. Pinabel était envoyé dans la mission du Su-Tchuen ; mais à son arrivée à Hong-Kong, la situation des missions de Chine n'étant pas rassurafnte, sa

. LE P. PINABEL. i9S

destination fut changée. Il fut désigné pour le Tong- King occidental» et le l""" janvier 1871» il mettait le pied sur la terre annamite, accompagné de dix autres confrères, dont cinq pour la même mission, deux pour le Tong-King méridional et trois pour les vicariats des Dominicains espagnols. Dès leur début, ces jeunes apôtres eurent à subir les vexations dont les missionnaires étaient victimes depuis 1868. Leurs passeports durent être envoyés à Hué pour être vérifiés par la cour, et il leur fallut en attendre la réception pendant un grand mois avant d'entrer dans leurs missions respectives.

En 1872, le P. Pinabel fut chargé d'un vaste district, situé dans la province de Ninh-Binh, et comprenant cinq grandes paroisses oii Ton comptait près de 15,000 chrétiens.

n s'y dépensait tout entier au service des âmes, lorsqu'eut lieu l'expédition de Francis Garnier.

On a gardé souvenance de cette prodigieuse campagne de 1873 oh, avec 212 hommes, un lieutenant de vaisseau faisait, en quelques jours, la conquête du delta du Tong-King.

Le 20 novembre, Garnier s'emparait de Ha-noï et, le 21 décembre suivant, il tombait victime de son impétueux courage sous les coups des Pavillons-Noirs. Son œuvre, hélas I disparut avec lui. A peine était-il mort que les troubles éclatèrent partout avec violence.

C'est dans le district du P. Pinabel que commencèrent les massacres et l'incendie, le 23 décembre. Trois prêtres indigènes , entre autres le curé de la paroisse

oh il se trouvait, plusieurs catéchistes et un grs nombre de chrétiens furent subitement massacrés les lettrés soudoyés par les mandarins. En un insta une trentaine de villages chrétiens étaient en î le P. Pinabel se trouvait sur le théâtre des malheu poursuivi par l'ennemi, il eut le temps de gagner, i tombée de la nuit, une grotte du voisinage; mais fut entouré par une bande d'ennemis. Heurei meut les brigands n'osèrent pas entrer, mais fouillèrent avec leurs lances dans l'obscurité de grotte, plusieurs fois le fer rasa et même toucha poitrine du Père, qui se blottissait contre les parois rocher. Vers le milieu de la nuit, suivi d'un catéch et d'un chrétien, le missionnaire réussit à gagner 1 térieur de la forêt où il passa deux jours, et put suite se réfugier à Ninh-Binh, où commandait al M. Hautefeuille. Il y resta plusieurs jours, et fut aj heureux pour convertir et baptiser quelques pin condamnés à mort.

Pendant les années 1877-1878-1879, le P. Pinabel r< plit successivement les fonctions de procureur de lar sion et de professeur de rhétorique au collège de Ph Nhac. C'est alors qu'il traduisit la deuxième pa du cours de liturgie de Falise (la première partie a^ déjà été traduite par Mgr Theurel) ; il annota une c cordance des saints Évangiles, traduite parle P. Véna traduisit quatre volumes de sermons, revit la i duction de VMroduction à la vie dévote. Cer le P. Pinabel restait digne de l'éloge que lui avai décerné les écoliers de Gonneville.

LE P. PINABEL. 197

En 1880, à la nouvelle des succès apostoliques du P. Fïot dans le Laos, Mgr Puginier envoya deux autres missionnaires pour recueillir la moisson qui s'annonçait si abondante. « Je fis choix, dit le prélat, de deux sajets capables, déjà formés, les PP. Thoral et Pinabel qui, à une expérience de dix ans dans le ministère, joignaient toutes les qualités nécessaires pour rendre de grands services à la Mission naissante. »

Le Laos est cette immense région sans limites bien précises, qui touche,aunord, laChine ; àPest, la Cochinchine et le Tong-King ; au sud, le royaume de Siam ; à Touest, la Birmanie. C'est un pays de montagnes peu élevées mais nombreuses, coupées çà et là dans toutes les directions par des torrents et des rivières, couvei*tes de forêts oîi Tœil du sauvage peut seul distinguer quelque sentier mal frayé. Les habitants appartiennent à plusieurs tribus, ils sont insouciants, apathiques, paresseux, hospitaliers et doux. Les femmes travaillent pendant que les hommes dorment, causent et fument. Leur vie n'est pas luxueuse, leurs besoins sont aisément satisfaits, un peu de riz pour nourriture, quelques centimètres de cotonnade pour vêtement; si le vêtement manque, ils s'en inquiètent peu ; si le riz fait défaut, ils se contentent de manioc ou de pousses de bambous ; au point de vue religieux, ils ne sont partisans ni de Boudha ni de Confucius; ils croient aux esprits, aux génies, et ils les redoutent.

i98 NOS MISSIONNAIRES.

Tel était l6 peuple que le P. Pinabel allait évaugéliser.

Parti de Kê-So le 13 janvier, il arrivait vers la mifévrier à Naham. Situé au milieu des montagnes, éloigné de toutes les grandes voies de communication, sillonné de nombreux cours d'eau, le pays de Naham était habité par 700 à 800 personnes dont un certain nombre avaient déjà demandé le baptême.

Au mois d'août 1880, SOO personnes étaient baptisées, 300 catéchumènes sur le point de l'être, et dans les villages voisins, un nombre beaucoup plus considérable atteniait qu'on pût les instruire. Mais, quand elle lie précède ou n'accompagne pas les succès apostoliques, la croix les suit toujours. Au mois de septembre, commençait pour les apôtres du Laos une série d'épreuves, suite inévitable de la guerre civile qui éclata entre deux populations de race différente.

Arrivés non loin de la chrétienté de Naham, les ennemis s'arrêtèrent quelque temps, craignant que les missionnaires ne fussent munis d'armes et de munitions; ils envoyèrent une lettre au P. Pinabel, le priant de leur permettre de s'emparer du pays; d'ailleurs, disaient-ils, ils respecteront les chrétiens. — Je suis maître de religion, et ne m'occupe pas de politique, répondit le Père; puis il invite les chefs ennemis à venir le trouver, ceux-ci refusent et entrent en pourparlers avec le P. Thoral.

Au milieu de tous ces troubles, l'évangélisation avançait cependant; le 9 octobre, le P. Pinabel baptisait une trentaine de catéchumènes à Pha-Phung. A peine avait-il achevé la cérémonie, que des chrétiens de

lE p. PiNABEL. i99

iVabam se précipitaient vers lui ; — Père» s'écrient-ils, ayea; pitié de nous^ venez à notre secours, car les guer* fiers sont sur le point d'arriver ; ils viennent de sacri* fier à leur drapeau neuf buffles et deux femmes enceintes , pour savoir s'ils peuvent se rendre chez nous* Le père se mit aussitôt en route ; les ennemis n'étaient pas encore à Naham, mais quelques jours plus tard ils y arrivèrent. Afin d'éviter le pillage, les missionnaires leur versèrent une somme de 1,400 francs et les bandits s'éloignèrent; ce n'était que partie remise. Le 27 octobre, le P. Pinabel écrivait : « J'apprends que les guerriers ont envahi Naham une seconde fois. Le P. Nghi s'y trouvait encore, mais ils ne lui ont pas fait de mal ; ils se sont contentés de livrer le pays au pillage. Tous les effets de la mission et les miens sont perdus : pour ma part, mon petit bagage apostolique valait environ 1,000 francs. Le bon Dieu me l'avait donné, le bon Dieu me l'a enlevé, que son saint nom soit béni 1 1»

Heureusement, d'autres postes étaient déjà fondés. Le missionnaire se réfugia avec quelques chrétiens à Luc-Na; là, à la limite des combats, il put continuer, dans une tranquillité relative, à gagner la confiance des populations et il implanta la foi dans plusieurs villages.

« Au mois de janvier, écrit Mgr Puginier, la tribu des Mûong-Déng, appartenant à une sous-préfecture plus rapprochée de la plaine, ayant entendu parler des missionnaires, envoya des députés pour les prier de venir prêcher la religion. Le P, Pinabel partit, laissant

iOO NOS MISSIONNAIRES.

le P. Thoral chargé seul du district supérieur ; mais leur isolement ne devait durer que quelques jours, car, après la mort du P. Fiot, j'avais envoyé le P. Perreau avec le titre et les pouvoirs de provicaire de la mission des Chàu et Laos. Le nouveau supérieur était accomplie de trois autres missionnaires, ils furent rendus à destination quelques jours après le départ du P. Pinabel.

€ Ce dernier conft*ère, arrivé chez les Mùong-Dêng, fat fortement éprouvé par la fièvre, qui le conduisit aux portes du tombeau et le laissa aveugle pendant plusieurs mois. Cependant, grâce aux soins du missionnaire le plus voisin, le P. Hébert, notre cher malade reprit peu à peu le dessus et finit par se rétablir complètement.

« Malgré les nombreuses difficultés qu'il éprouva de la part du sous-préfet, excité par le gouverneur de la province (Thanh-Hoa) à empêcher la prédication de la foi, le P. Pinabel sut assez bien gagner l'estime et l'affection des populations pour se maintenir dans le pays, y acquérir une influence bienfaisante et convertir plusieurs centaines d'habitants. Au mois de septembre de la même année (1881), il vint m'entretenir de sa chrétienté naissante, des espérances de nombreuses conversions et me demander du renfort. Je lui adjoignis un missionnaire, le P. Séguret, et lui accordai une dizaine de nouveaux catéchistes. Au bout de quelques mois, le Père baptisait près de 500 infidèles et le mouvement religieux se développait rapidement. Dans l'année 1882, la foi était implantée dans une vingtaine de villages et

LE P. PINABEL. 901

de nombreuses tribus demandaient encore des catéchistes pour les instruire.

« Le P, Pinabel, après avoir élevé dix-huit églises dans les nouvelles chrétientés, laissa le P. Séguret soigner les néophytes des Mûong-Dêng et il vint s'établir dans un endroit plus rapproché de la plaine, afin d'y fonder une chrétienté et un poste pour y faciliter les relations avec l'extérieur. Il réussit à exécuter son projet, et à la fin de l'année, le 1" décembre 1883, sa nouvelle maison donnait l'hospitalité à trois jeunes missionnaires et à une vingtaine de catéchistes, envoyés pour renforcer la mission des Chàu et Laos. Le P. Antoine était destiné au district du P. Pinabel, et les PP. Rival et Manissol se rendaient dans le district supérieur.

« L'arrivée des nouveaux missionnaires fut une vraie fête ; on chanta la messe de saint François-Xavier, en actions de grâces, afin de mettre sous sa protection le reste du voyage. Hélas ! qui aurait pensé qu'un mois plus tard, les missionnaires du Laos seraient massacrés avec 80 catéchistes ; que 80 chrétientés environ seraient ou détruites ou dispersées, et que cette mission naissante n'existerait plus que par ses néophytes, dans rame desquels a été implantée la foi et a été imprimé le signe ineffaçable du baptême? Mais, au Tong-King, les événements marchent vite et les désastres éclatent avec une rapidité telle qu'il est souvent à peine possible de les prévoir. »

â02 NOS MISSIONNAIRES.

Le 20 décembre, le P. Pinabel recevait d'un prêtre annamite un billet ainsi conçu : « Père, les mandarins se remuent , dans trois sous-préfectures ils se sont réunis, les cantons et les communes lèvent des troupes. Est-ce pour massacrer vos chrétiens? Est-ce pour dévaster mon quartier ? Je n'en sais rien. »

Cette lettre disait vrai, une bande était chargée de détruire les chrétientés de la sous-préfecture de Chau- Hoa, une autre, celles de la sous-préfecture de Long- Ghanh. Les néophytes laotiens se préparèrent à fuir ; le P. Pinabel essaya de les encourager, ils Fécoutaient en silence et avec respect, puis ils s'éloignaient en branlant la tête : ■— Nous sommes tous perdus, c'est chose certaine, murmuraient-ils. Le missionn aire n'était pas plus rassuré qu'eux : « Je faisais le brave pour maintenir le moral, a-t-il écrit, mais je passais mes nuits sans sommeil et, selon le proverbe annamite, je ne trouvais pas la nourriture bonne et le sommeil n'était pas paisible. »

Les craintes des uns et des autres n'étaient que trop justifiées. Le 26 décembre, on apprenait que deux catéchistes venaient d'être pris et décapités; le P. Pinabel aurait pu fuir encore, il préféra rester auprès de ses sauvages : — Nous avons vécu avec vous en temps de paix, leur dit-il, je ne veux pas vous abandonner dans le malheur; comprenez par là qu'à la vie et à la mort, nous sommes avec vous : le pasteur n'abandonnera pas son troupeau.

LE P. PINABËL. 203

11 donna alors aux plus vaillants l'ordre de tenir leurs armes toujours prêtes, il plaça des sentinelles aux alentours du village. Le 1" janvier, à midi, un coup de fiisil retentit : c'était le signal qui annonçait l'arrivée des brigands : « Aux armes, aux armes ! » crie-t-on de tontes parts, et le combat s'engage : résistance inutile, les brigands étaient vingt contre un. Au bout d'une demi-heure, tous les sauvages prenaient la fuite, le missionnaire dut les suivre; heureusement, le pillage arrêta les vainqueurs.

Égarés au milieu de la forêt, leô fugitifs ne savaient de quel côté tourner leurs pas ; la nuit se passa dans des appréhensions continuelles. Au point du jour^ ils découvrirent quelques racines, deux ou trois fruits l ils n'avaient pas tnangé depuis vingt-quatre heures | racines et fruits disparurent en un instant, puis l'on se remit en marche.

Après ùhe heure de route, ils aperçut*eni une misérable hutte ; cette fois la Providence les avait heureusement conduits; le maître de la cabane était un chrétien queleP.Pinabel avait baptisé. Mais leur joie futde courte durée, le lendemain matin ils se trouvèrent seuls ; la crainte avait éloigné leur hôte. Que devenir? où aller? Dans la forêt? on mourrait de faim; dans la plaine? les brigands y étaient : ce dernier parti fut cependant adopté. Tantôt suivant les sentiers battus, tantôt essayant de traverser d'impénétrables fourrés, tournant les postes des soldats ou les villages ennemis, ils marchèrent pendant plusieurs jours. A la fin, ils trouvèrent un petit torrent dont le cours indiquait la route; ils

204 NOS M18S10NNA1HËS.

voulurent y descendre. Pendant qu'ils tentaient de se frayer un passage à travers les broussailles, ils entendirent des voix au-dessous d'eux ; aussitôt ils se courbèrenty immobiles, anxieux, retenant leur respiration. Ils regardèrent qui passait : c'était une escouade de brigands qui escortaient une dizaine de prisonniers; ils se réjouissaient hautement de leurs succès: — Depuis que je suis né, disait l'un d'eux, je n'ai jamais passé une aussi heureuse journée qu'aujourd'hui.

Le lendemain, les fugitifs rencontrèrent un païen qui consentit à les recevoir dans sa barque. D éjà ils se croyaient à l'abri de tout danger, ils voguaient rapidement et joyeusement lorsque, à un détour du fleuve, ils aperçoivent une cinquantaine de soldats et un mandarin. Impossible de remonter le courant, plus impossible encore de descendre à terre sans éveiller l'attention du poste. Il faut essayer de passer; mais le mandarin a vu la barque : — Aborde ici, crie-t-il au patron. Missionnaires et chrétiens se réfugient dans la cale. Tentative inutile, les soldats les découvrent et les garrottent. « Le mandarin voulait nous couper la tête immédiatement, dit le P. Pinabel, et je crus le moment suprême arrivé. Je donnai une absolution générale à tous mes hommes et offris mon sang à Jésus-Christ pour ma mission. » Un chef subalterne les sauva. — Mandarin, fit-il, si ces gens sont coupables, le gouverneur de la province les condamnera, mais il n'est pas bon de les tuer ici sans jugement.

Le mandarin se laissa persuader, il détacha trente soldats avec ordre de conduire les prisonniers à la

LE P. PINABEL. 2US

sous-préfecture située à trois Jours de marche ; mais, auparavant, il les fit charger d'une lourde cangue.

A mesure que le missionnaire s'avançait vers la plaine, des consolations venaient alléger ses souffirances. A Ke-Va, toute la population chrétienne, hommes, femmes, enfants, à genoux, au milieu des champs, se prosternèrent sur son passage. «Je pleurai, dit-il, mais mes larmes étaient des larmes de joie et je n'aurais pas changé ma cangue pour un collier d'or. »

Le dévouement apostolique a ses traditions toujours vivantes. En 1840, au milieu des horreurs de la persécution, Mgr Retord s'écriait : — La faim vaut mieux qu'une montagne d'or. Quarante-cinq ans plus tard, sur cette même terre du Tong-King, le P. Pinabel parlait comme l'évèque d'Acanthe.

Enfin, le 9 janvier, ils arrivèrent à la sous-préfecture et partirent aussitôt pour le chef-lieu de la province : — C'en est fait, disait-on sur leur passage, ils vont être décapités. Le mandarin de la justice les fit appeler à son tribunal; il invita le P. Pinabel à s'asseoir, lui offrit le thé, déclara les mandarins complètement innocents de tous les massacres, accusa les brigands, annonçant qu'il allait les faire saisir et les punir selon toute la rigueur des lois.

Autant de paroles, autant de mensonges ; mais que répondre ? Le missionnaire demanda seulement l'autorisation de partir pour le collège de Phuc-Nhac, dans la province de Ninh-Binli ; le mandarin y consentit et lui donna un sauf-conduit. M. Tricon vniîiit d'arriver à Hue, et, dans la crainte do voir <'cliouer Ir^ i:'.Vcn'îa-

à06 NOS MISSIONNAIRES.

tiens et punir sa pcriidie, le premier régeni avait ^ donné l'ordre de surseoir aux massacres ; ce fut à cette circonstance que le P. Pinabel dut la vie.

Il n'eut pas, comme ses frères d'armes, les missionnaires du Laos, l'honneur et la joie de rendre son sang pour Jésus-Christ; mais il y a d'autres souffirances que celles du martyre. La maladie n'est pas chose douce, il ne s'agit pas alors de descendre une seule fois dans l'arène et de mourir, c'est plus long et partant plus dur, le corps est frappé, l'âme aussi, lentement, mais sans cesse, un acte d'héroï^ne ne suffit pas^ il faut une succession d'actes de patience, de douceur^ de résignation, cette dernière vertu de ceux qui sem-' blent ne pouvoir plus rien. Ce fut la part du P. Pinabeh

Il fut envoyé par son évêque au Sanatoriuîn de Hong-Kong. Il y resta près d'une année; peu à peu les forces lui revinrent et il repartit pour le Tong- King. La gtuerre né lui permettait pas de retourner chez les sauvages, il s'établit dans une paroisse voisine des montagnes afin de pouvoir plus facilement renouer des relations avec les chrétiens échappés au massacre.

Au mois de juin, il fut repris par la maladie ; il put encore la vaincre, mais c'était la dernière fois ; quelques semaines plus tard, il sentit un engourdissement des bras et des jambes, la lièvre ne le quitta plus. Dans la nuit du 2 au 3 juillet, Dieu le rappela à lui. — Prions pour son àmc et pour le Laos.

LE P. POffiDSR

IfISSJOiniAIBK DB LA C0CHI5GHINB ORIBNTÂUS

« C'était par une belle soirée du mois d'août 1884, nous 'étions assis à notre porte, respirant la douce brise qui venait rafraîchir l'atmosphère embrasée; après quelques instants de tranquillité, mes deux petites sœurs s'éloignèrent et nous restâmes seuls, Jean^Marie et moi, causant de nos projets d'avenir :

« — J'ai un projet àte confier,me dit monfrère àvoix basse, mais il faut que tu me promettes de le garder JQsqu'h ce que je te donne la permission d'en parler; me le promets-tu? — Oui, lui répondis-je. — Eh bien, petite sœur, je serai missionnaire, oui, je m'en irai bios loin, bien loin pour gagner des âmes au bon Dieu. •^ Mais les prêtres de notre pays ne gagnent-ils pas des ftmes eux aussi, pourquoi ne veux-tu pas rester ici? •^ Parce que c'est-là bas qu'il faut que j'aille. Et il ajouta, avec un accent que je n'oublierai jamais de ma vie:— Oh! si tu savais, petite sœur, ce quej'ai lu l'autre

jour et quelle est la beauté d'une àmel Dussé-je n\ gagner qu'une, j'irai, coûte que coûte. »

Tel est le récit que nous a transmis la sœur dtJB

martvr Jean-Marie Poirier.

Le P. Poirier, né le 23 juin 1848, à Sainte-Colombe (Illeet -Vilaine), avait alors seize ans, et c'était la première fois qu'il parlait de son projet de vie apostolique.

Six ans plus tard, Mademoiselle Poirier prenaitPhabit religieux au couvent des religieuses de l'Immaculée- Conception, et quelques heures après, l'abbé Poirier, accouru du grand séminaire de Rennes, se promenait avec sa sœur dans les jardins de la communauté.

— Te souviens-tu, petite sœur, lui demanda-t-il, de ce que je t'ai dit au sujet de ma vocation? — Oui, répondit-elle. — En as-tu parlé?— Non, jamais. — Eh bien, maintenant tu peux le dire: dans trois mois je partirai pour Paris.

Ainsi que M. Poirier l'annonçait, au mois de septembre il entra au Séminaire des Missions-Étrangères. Ce premier sacrifice ne se fit pas sans déchirement. « Arrivé à Paris, écrivait-il, je n'en pouvais plus. Je crus même un moment que j'allais succomber dans le terrible combat que le démon me forçait de soutenir. Bref, sui cotnpos n'était plus une épithète convenable à l'abbé Poirier. Cependant, grâce à la puissante protection de la Reine des Apôtres et des Martyrs, de nos saints anges et saints patrons que nous ne cessons

d'invoquer, j'ai réussi à remporter la victoire. Le mal du pays est cicatrisé, la douleur que je ressentais d*être à jamais séparé de mes parents n'est plus aussi vive; pour l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je soufifre tout cela avec plaisir. »

Bientôt la prière et l'oraison firent goûter non seul^ent la paix, mais le bonheur à l'âme du jeune aspirant; M. Poirier savait d'ailleurs comprendre les eoseignements de tout ce qu'il voyait autour de lui. Après avoir dit les sentiments de foi et de piété que lui inspiraient les leçons de ses directeurs, il ajoute : « A rOratoire, un autre sujet de méditation se présente à l'intelligence et au cœur ; la bonne Mère nous apparaît déversant dans nos âmes toutes sortes de bénédictions. Il nous semble la voir nous apprendre les vertus d'humilité, de charité et de zèle t Nous courons ensuite à la troisième école, à l'école de l'amour de Dieu et des âmes mis en pratique. Prosternés devant les précieuses reliques de nos vénérés martyrs, nous les prions d'avoir pitié de notre faiblesse et de nous apprendre le chemin de la perfection en nous obtenant la communication de leur vive foi, de leur charité brûlante^ de leur courage et de leur sérénité au milieu des supplices. On peut alors entendre leur réponse : L'absence de la croix est l'absence de la vie, dit l'un. Un autre : Souflfrir pour Dieu est désormais ma devise. Un troisième, d'accord avec saint Paul, veut que nous aimions le divin Maître comme des fous. Quels enseignements et quels docteurs I Récite chaque jour un Ave Maria afin de m'obtenir la palme sanglante et

fie N09 MISSIONNAIRES.

glorieuse des triomphateurs. Quel benreui sort que celui du martyr f La cohle, le sabre, la hache ou les tenailles lui ouvrent immédiatement la porte de la Jérusalem céleste, le font aussitôt participer au yraî bonheur en lui donnant pour toujours la possession de Celui qui réjouit les anges et les saints. »

Au jour du sous^diaconat, il demanda de mourir. € J'ai soupiré ardemment, éerivalt^il, et j'ai demandé avec instance de mourir en ce jour de ma consécration perpétuelle. Cette grâce ne m'a pas été accordée : je n'en étais pas digne. »

Lorsqu'arriva le moment du départ, il lui sembla plus généreux de ne point aller revoir ses parents. € Je voudrais, disait-il, imiter saint François-Xavi^, qui Infusa de visiter sa famille avant de partir pour les Indes. »

La famille du P. Poirier ne se résigna pas à ce dernier sacrifice et le missionnaire dut retourner en Bretagne. Il sanctifia son voyage en allant prier à la basilique de Sainte-Anne d'Auray et au sanctuaire de Pontmain, le pays aimé de Notre-Dame d'Espérance.

Arrivé dans la mission de Gochinchine orientale, il fut placé à Trung-Tin, dans le Quang-Ngai, afin d'ap' prendre la langue.

Au bout de quelques mois, il fut envoyé chez les sauvages Ba-hnars.

Les Ba-hnars habitent une région montagneuse et

boisée située au 14'' latitude nord et au 104'' longitude est ; les montagnes sont peu élevées et les forêts ne renferment que des arbres de grandeur ordinaire.

c On n'admire pas ici, écrit le P. Combes, ces sites pittoresques qu'on trouve, dit-on, à chaque pas dans les forêts vierges d'Amérique; l'aspect du pays est presque partout uniforme : pas de cascades retentissantes, pas de précipices affreux, pas d'arbres aussi antiques que le monde, comme l'imagination aime à s'en figurer dans tout pays habité par des sauvages. Aussi le seul plaisir que nous éprouvions dans nos oourses pénibles, c*est la pensée que nous marchons au nom de Dieu, c'est l'espoir de lui gagner quelques ftmes* Ce motif seul ne suffit-il pas du reste pour encourager le missionnaire à supporter les fatigues et môme pour leur donner du charme ? »

Le sol est assez fertile, mais les habitants sont trop paresseux et leurs instruments de culture trop primitifs pour qu'il puisse y avoir d'abondantes moissons.

Le Ba-hnar défriche quelques arpents au milieu de la forêt ; avec un bâton, il essaie de remuer la terre, il y jette la semence ; ce sont là ses plus savants procédés de culture. Au bout de deux ou trois récoltes, la terre est épuisée, et le sauvage va faire ailleurs un nouveau défirichement pendant que les arbres et les hautes herbes repoussent dans l'endroit qu'il vient de quitter.

La langue que parlent les Ba-hnars n'a rien de com* mun avec la langue annamite ; elle est riche en expressions relatives aux choses usuelles, au commerce, aux

2i3 NOS MISSIONNAIRES.

travaux des champs, mais fort pauvre dans tout ce qui a trait aux choses intellectuelles.

L'écriture est absolument inconnue ; les sauvages ne comprennent pas qu'on puisse exprimer sa pensée autrement que par la parole. < Aussi, écrit un missionnaire, quand ils nous voient regarder un livre, ils font mille questions des plus curieuses. — Que te dit le € labaar^ demandent-ils (c'est ainsi qu'ils appell^t c le papier). C'est inintelligible I c'est vraiment mystéc rieux! Comment, il te parle! tu l'entends I tandis que < nous ne saisissons pas un seul son de sa voix! » Puis ils nous interrogent sur l'avenir, persuadés que rien n'est inconnu à quiconque possède la connaissance du labaar. Plusieurs fois, surtout dans le principe, on venait consulter ce fameux papier, comme une des plus célèbres sibylles de l'antiquité. « J'ai perdu « tel objet, disait l'un; demande au labaar où je « pourrai le retrouver. — On m'exige une dette de « mes aïeux, disait l'autre; vois si mon père ne l'a « point payée jadis. »

Les sauvages se groupent par villages de vingt à cent maisons; au centre de chaque hameau, ils dressent un vaste hangar où ils tiennent leurs séances, célèbrent leurs fêtes et offrent leurs sacrifices.

Les habitations sont grandes, bien aérées, et ne manquent pas, dans leur agreste simplicité, d'un certain degré d'élégance, surtout quand elles sont encore neuves. Deux rangs de colonnes en bois les supportent et le plancher inférieur, formé de lattes de bambous bien tressées, ou seulement aplaties et fortement unies

ensemble, s'élève à cinq ou six pieds au-dessus du sol; un autre treillis moins serré tient lieu de mur. La toiture, fort mince et bien élancée, est ajustée avec des pailles très longues, que les femmes choisissent une à une ; le rotin remplace partout les clous. L'intérieur est divisé en autant d'appartements qu'il y a de familles ; on en réserve un plus grand que les autres pour recevoir les étrangers; quelques jarres destinées à contenir du vin en font tout l'ornement.

Après avoir dirigé pendant quelque temps la chrétienté de Ro-haï, le P. Poirier passa à Kon-trang, dans la tribu des Cédans. Il y tomba bientôt malade.

« Dans nos libres montagnes, écrit le P. Dourisboure, le fondateur de la mission des Ba-hnars, dans ce pays d'absolue indépendance, il est une reine tyrannique, implacable, au joug de laquelle personne n'échappe. Cette reine, c'est la fièvre. Les indigènes eux-mêmes lui paient tribut de temps en temps. Quant aux étrangers, pas un n'échappe. La plupart y succombent, et ceux qui ont la force de survivre se relèvent bien différents de ce qu'ils étaient d'abord. Je dis ceci surtout à nos futurs successeurs, non pour les décourager, — un vrai missionnaire ne se décourage pas pour si peu, — mais pour les avertir et les consoler d'avance. Un jeune missionnaire caresse toujours, plus ou moins, au fond de son cœur, l'espérance du martyre. Eh bien, à tous ceux qui seront envoyés chez nos sauvages, je promets le martyre, martyre sans éclat, sans cangue et sans rotin, sans torture et sans effusion de sang, mais martyiTe non moins douloureux, beaucoup plus pro-

914 NOS MISSIONNAIHES.

lODgé, et, je Pespère, également agréable au Dieu que nous prêchons, au Seigneur Jésus erucifié. >

Ce fut ce martyre qu'endura le P. Poiriar ; il y aurait suooombé si son év6que ne l'avait rappdé en pays annamite.

Pendant trois ans, il exerça les foneticms de procuanir de la mission, et en 1880, il M chargé du poste de Phu-Tuong, non loin de Tourane, dans la province du Quang-Nam, Ce district comprenait douze chrétientés : An-Ngai, Tung-Son, Hoa-Mi, Hôi-Yen, C<ki-Soi, Buu- Son, Loc-Hoa, Phu-Ha, Tach-Nham, Dông-Mon, An- Ghjàu; on comptait 2,670 chrétiens; Hiu-Tuong possédait un couvent ou étaient réunies cinquante^eux religieuses annamites et un orphelinat avec quatrevingt-quinze enfants.

Les chrétiens étaient pauvres, leurs besoins considérables, le bien à faire immense; le P. Poirier n'hésita pas à tendre la main à ses parents et à ses amis; une généreuse charité répondit presque toujours à ses pressants appels. On le connaissait si bien, on savait qu'il se dépensait tout entier au service de ses chrétiens, les ohiifires d'ailleurs étaient là pour prouver son zèle. En 1881, il baptisa cent huit païens. « Mais, hélas i disaitil, tout cela était trop beau pour durer. » En effet, la maladie devait bientôt arrêter ses travaux et ses suocès. Au mois de février 1883, il était à Saïgon. «En arrivant à l'hôpital, dit-il, le {[docteur en chef.

après m'avoii* bien ausculté et eKamiiié, a écrit sur le grand registre ce qui suit : Le Père Pcririer, missionnaire apostolique, est atteint d'une cachexie extrême, d'une anémie profonde ; il a de plus Fascite et la rate congestionnée. »

« Cependant, ajoute le courageux malade, je retourn^ai dans ma mission, et dussé-je mourir, je mourrai plutôt que d'être infidèle à ma vocation. Certes, je ne désire ni la mort, ni la maladie : je désire la santé, je souhaite travailler, mais avant tout, à la Providence I»

n dut partir pour le Sanatorium de Hong-Kon^, où il resta ptès d'une année ; lorsqu'il revint^ il fut envoyé dans le district de Yan-Bân, province du Quang- Ngaî.

« J'étais heureux dans mon nouveau district, écrivait-il le 30 juin 1888, tout marchait avec entrain, surtout il y avait autour de moi un mouvement de conversions admirable et vraiment extraordinaire. Depuis le premier de l'an jusqu'à Pâques, j'avais baptisé cent cinqusrnte catéchumènes ; un grand nombue de païens demandaient à se convertir, plusieurs communes étaient sur le point • d'abandonner le culte des idoles pour se faire chrétiennes. Tout cela* était de nature, n'est-il pas vrai, à réjouir le cœur du missionnaire? j»

Le P. Poirier ne devait pas goûter longtemps cette joie profonde qu'éprouve tout apôtre à voir prospérer l'oeuvre de Dieu. « Les mandarins et les lettrés, raconte-t-il lui-même, jurèrent de m'empêcher à tout prix de prêcher la religion chez eux. Us mangèrent, selon l'expression annamite, le serment du sang, c'est

tlB NOS HlftSIONHAlEES.

L'enlrarw fat d«t plus <oudiantâi« A^^ ptiivn^ niib^ih oroyvii ta fin wne^ iirofita <to eatta visite pourstomkmriûpai même T^nmfl^mi^

LslaodMiiia» aspendsBt, k P« P^iiier ftit ifviif w lib«té;liélast MMdifaîtpas4t|f pow l««g^^

i^xte U lisnatura da la paix «vefi UCbin^ls faillir ffX de Gonroj psrti pour Hué avae UM vonibfmm fsoorto» ayait 4ti attaqué la nuit Bitaie di» son aimifp par UM aroéa de tiwte mjlla Anpaïnitis;prip^r<ft»ipi^ UM habileté infeniali^ cette trahison avaii iobionét gràoe au courage de uob troupes.

Mais le lendemain, le roi réoemmeui élevé au trône, et le deuxième régent, Thuyêt^ prenaient avoQ leufs aoldats la route de Gani^IA Le premier rég^tnguïén* van-Tuong, restait à la capitale, comptant sur sa fourberie, qui jamais ne lui avait fait défaut, pour trompsr les Français.

Alorsy sur Tordre de Thuyêt, auquel obéissaient las mandarins et les lettrés, le pays tout aitier se lava ooatre les chrétiens ; des milliers d'hommes, aidés dus 90ld#8 de Parmée régulière annamite, enveloppèrent les villages catholiques* 11 n'y eut plus ni iuges, pi bourreaux, ni condamnations : mais deségorgeyrsyijkas ^M^4«sîres et des victimes. Ce n'étaient plus quelques '^)M^ Qp^n^i isfilép^ <m^fe un po;.}'. détern^lté:

Le p. POIRIËH. 219

c^étaient des milliers et des milliers de bandits, frappant partout saDS distinction d'amis ou de parents, de fumaies ou d'enfants, de fugitifs ou de combattants.

Plus d'une fois, on s'est demandé la cause de ces pillages, de ces incendies, de ces massacres qui, des bords do golfe de Siam aux rives du Fleuve Jaune,ont ruiné et, ensanglanté des Missions naguère tranquilles et florifr* santés? Quels sentiments de cupidité^ de vengeance ou de haine ont armé le bras des égorgeurs?

A c^te question, il n'y a qu'une réponse, mais elle bit pénétrer jusqu'aux profondeurs les plus intimes du paganisme ; elle montre la base de sa doctrine, en révèle l'auteur et en dévoile les conséquences. La cause de tant de ruines, ce fut la haine ; le sentiment qui a soutenu et excité les bandits dans leur sinistre besogne, ee fut la haine.

CSette haine e%,isi/a depuis des diècles, elle est double*

D y a la haine que tout pid^ porte aux chrétiens, qui le trouve partout ettoujours^ et peut se définir d'ud mot : c'est la haine de Satan contre Dieu.

n y a la haine contre l'étranger. Chez les nations dlSxtrême-Orient} la patrie n'est pas, comme eu Occident, la réunion en un seul Corps, d'un noml^e plus ou moiiis cônâidérable de provinces, liées par des souvenirs glorieux ou tristes; peut-être serait-elle quelque chose cûmme dans les sociétés antiques, un territoire que la religion nationale a consacré ; à coup sûr et de prime abord, on peut dire que la patrie est surtout la terre des ancêtres, et l'ensemble des lois, des institutions, des coutumes. Les peuples d'Extrême-Orient détestent

iSO NOS MiSSlONNAiRES.

l'étranger, moins parce qu'il commande au nom d'uu nouveau maître que parce qu'il s'empare du sol où reposent les aïeux, impose de nouvelles lois, change les coutumes et se rit des usages anciens.

Souvent ces deux haines se réunissent et retombent de tout leur poids sur la tête des chrétiens. Il faut cher cher la cause de ce fait dans la confusion du pouvoû civil et du pouvoir religieux.

« Les Français sont chrétiens; tu es chrétien ; dow tu es ami des Français ; donc tu trahis ton pays. » L mandarin qui parlait ainsi, il y a peu de mois, tradui sait exactement l'opinion générale; il trouvait son argu ment irréfutable, et tous les raisonnements, toutes le affirmations, toutes les preuves du contraire s'y seraien inévitablement brisés.

Aussi partout où un cri de mort s'est élevé contre le Français, le même cri a été poussé contre les chrétiens « Exterminons les Français du dedans, disent les lettré annamites ; nous exterminerons ensuite les Français di dehors. »

C'est dans ce sentiment, qui existe aussi bien che l'Indien que chez l'Annamite et le Chinois, qu'il fau chercher la raison dernière des récents massacres. Le chrétiens d'Extrême-Orient ont été tués en haine de l religion et de la France, et voilà pourquoi ils ont droi au respect de tous les Français et de tous les catho liques, non pas à ce respect stérile qui salue et pass€ mais à ce respect d'où naissent la pitié pour le malheu et la protection pour le droit méconnu de la faiblesse

Le 14 juillet, le P. Gefiroy, qui résidait à Gia-Huu, chrétienté la plus voisine du Quang-Ngai, recevait ces trois lignes que le P. Poirier adressait à l'évêque :

« Monseigneur, obtenez qu'un navire de guerre arrive au Quang-Ngai, vite, vite, avec deux cents soldats. Peutêtre trop tard. Adieu!

€ Votre missionnaire,

« Jean-Marie Poirier. »

A ce billet, dont le laconisme sonnait comme un glas d'agonie, il joignait une lettre assez détaillée, dans laquelle il donnait les nouvelles qui lui étaient parvenues de plusieurs points de la province. « Les lettrés, disait-il, avaient levé l'étendard de la révolte, ils s'étaient emparés de la citadelle du chef-lieu, avaient élu pour roi un prince que Tu-Duc y avait jadis exilé, et se préparaient à exécuter le massacre général des chrétiens. »

Le 15, les deux catéchistes du P. Poirier arrivaient dans la matinée à Gia-Huu. « Le Père les avait contraints à fuir, racontèrent-ils au P. Geflfroy, tandis que lui restait avec ses chrétiens, pour les préparer à mourir et mourir avec eux, puisque la fuite générale était devenue impossible. »

Voici les détails qu'ils rapportèrent ensuite sur le P. Poirier et sur ses chrétiens. Des quatre cents fidèles

Ml NOS MISSIONNAIRES. ^

que omiqitait Bâu-Oôc, une douzaine seulement avaies pB Muipp» au massacre. La paroisse avait été cera^ (Uns la nuit du I4 au (S, avant que personne ne s'e «{terti^t. Dès. que l'alanne fut donn^ le P^ p>aa%) E^MteâelaDnit 4 confeuer ainsi quetdnlaU j<W|^ du tô, ^iilNKai^ U.l^ 0<ÛTwtttK^>r^iteA îî peu«^ toDps âe manger. tJo f 8, l&te de Nobre-Damé da H(mJ Cwmcil».il eéUbraU^ sa dernière inewiejk. lieia beures c y cogimuainit toos at» ebrétiens : cr^ te viatique <le nuuiyrs. .^w6s l'action de grftces, oii.ee|itiBaalee prière dans l'attente de la mort, car on CK^HÛt que le» ^gt» gMirs eantùaâeat, l%p«roi88e à Taube du jour.

Le misti(mnaire était rentré dans sa maison, procb de l'église; et aw iduétima étaioit réunia dans la ooa ' quand, au petit jour, ntentirent les hurlemMits de bandits et le son lugubre des tambours et des tam-'tan battant la guerre. Tous les chrétiens se jetèrent à ge DOUX et s'écrièrent : — Aht Père, les voilà quimnnen nous massacrer... Mon Pieul Jésus t Marie t Joseph Le prêtre leur donna une absolution générale ; pui il se mit à genoux, se tourna vers son petit autel et les yeux levés vers l'image du Sauveur, il attendi en priant.

Lesëgoi^eurs font irruptiondanslejardin de l'église en poussant de sauvages clameurs. Les chrétiens » sauvent de tous cdtés ; partout ils sont repoussés, alor ils se précipitent dans l'église. Les païens vont droi au presbytère, sans toucher aux chrétiens. Le Père es toujours à genoux, tourné vers l'autel ; il ne fait aucui mouvement et son regard reste attaché à l'image

sainte. Deux coups de fusils le font tomber ; aussitôt on se précipite sur lui, on lui arrache la barbe ; un bandit lui tranche la tête d'un coup de sabre, un autre lui fend la poitrine : l'âme de l'apôtre était déjà devant Dieu.

Page 1