‹ Nos missionnairesChapitre 23 sur 34 · L£ P. MAGE · texte numérisé non relu

L£ P. MAGE

observatoire oublié, que ce chrétien assista à toutes les scènes d'horreur dont le séminaire et le couvent furent le théâtre ; il fut témoin de la mort du missionnaire.

« Soit que le Père n'ait pu résister à son affreux supplice volontaire, soit, je crois plutôt, d'après sa grande délicatesse de conscience, que n'ayant rien entendu d'extraordinaire dans l'évasion de son servant et en concluant qu'il avait pu se sauver, il jugea de son devoir de tenter la fuite, il franchit une fenêtre. Mais il avait été vu. Un des égorgeurs l'atteignit bientôt,et d'un coup de serpe, emmanchéed'un long bambou, il le frappa sur une épaule et l'abattit. L'ex-chef de canton accourait aussi; il cria de loin au bourreau : — Coupe-lui la tète ! coupe-lui la tète ! Et c'est ainsi que le cher P. Henri Macé, après avoir subi le supplice du feu, répandit aussi son sang pour la gloire de Dieu et le salut de ses frères, ayant refusé de se sauver avant que le dernier des chrétiens fut parti, ainsi qu'il m'avait affirmé qu'il le ferait. C'était le dimanche 2 août, en la fête de saint Alphonse- Marie de Liguori, probablement entre deux et quatre heures du soir. »

n est des hommes dont la mort ressemble singulièrement à la vie ; le P. Macé est de ceux-là. Il meurt comme il a vécu, debout, à son poste et sur un champ de bataille; il obtient ce qu'il a si longtemps et si ardemment demandé, ce qu'il a entrevu au milieu de ses jeux d'enfant et de ses rêves de jeune homme ;* la mort sanglante pour Jésus-Christ ; Marie le traite « comme une mère son enfant, comme une reine son soldat. »

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pt années de travaux incessants, douze cents baps de païens adultes, près de dix mille baptêmes ants, une mort héroïque : telle ftit, la carrière ;olique du missionnaire que la Société des Mis- -Étrangères a l'honneur d'enregistrer au nombre s martyrs.

^ndré-Marie Garin, fils de Claude Garin et de Clau- Voutiers, est né à Chevron, diocèse de Tarentaise, mai 1854. Il était âejé de neuf ans lorsqu'il perdit )ère et sa mère.

les débuts au petit séminaire de Moutiers ne furent leureux, soit à cause de sa grande jeunesse, soit à 3 de son caractère peu flexible au joug de la règle, ir suite d'une insouciance naturelle qui le rendait

aussi indifKrent aux punitions qu'aux récompenses. — Je changerai plus tard, répondait-il à toutes les remontrances. C'était un bois dur, diflBdIe à fiiçonner, mais apte à des œuvres solides ék durables. »

C'est en ces termes que le vendable oncle de notre martyr nous trace le tableau de la première partie d'une vie où nous verrons briller les plus beaux exemples d'humilité, de foi et de dévouement.

Le changement si souvent demandé et si souvent promis q>parut enfin. < Envoyé au petit séminaire de Saint-Pierre d'Albigny, ék arrivé en classe de troisiëmei André travailla sérieusemmt à cultiva les vertus solides, et son application à l'étude ne se démentit plus. Le départ de quelques-uns de ses condisciples pour les missions lointaines lui inspira dès lors le désir de les suivre plus tard dans cette carrière de dévouement généreux. Ce désir ne fit qu'augmenter pendant le cours des classes supérieures.

« Rentré au petit séminaire de Mputiers en 1863 pour faire son cours de philosophie, il étonna ses anciens condisciples par le changement total opéré dans ses allures et ses inclinations. Il était devenu studieux, dévoué, aimant à rendre service, plein de courage et de générosité dans les sacrifices. »

Ses supérieurs ne tardèrent pas à voir en lui les marques non équivoques d'une vocation apostolique. Une de ses tantes voulut un jour le détourner de son projet, en lui exposant les dangers qu'il aurait à courir dans les missions. — Qu'importe ! répondit-il, moi je veux imiter saint André, mon patron.

LE P. CrARTN. S4r

Au mois d'août 1874, André Garin entrait au Séminaire des Missions-Étrangères. Ceux qui l'y ont connu se souviendront toujours de son ardeur à l'étude et de l'aimable douceur que de persévérants efforts lui avaient fait acquérir. — • Je désire être doux comme saint François de Sales, disait-il parfois.

n fut ordonné sous-diacre au mois de février 1877, et, quelques jours plus tard, tout rempli de la ferveur de l'ordination, il écrivait : « Voici plus d'un mois que j'ai fait à Dieu l'oflfrande de tout moi-même ; il ne s'agit plus maintenant que de ne pas reprendre ce que j'ai donné. Oh ! si le bon Maître me conserve toujours dans les dispositions qui m'animent, il est certain que je lui serai fidèle. Mais puis-je répondre du succès, à la vue de ma faiblesse? J'ai grande confiance en Celui qui m'a pris dans la boue pour me placer cum pnnctpibus populi sui. Et puis le saint office est là qui me console abondamment : il y a de si belles choses dans ces prières que l'Église impose à ceux qui se sont mis pour jamais au service de notre unique Maître... Dans un an, si le bon Dieu en dispose ainsi, je serai prêtre et aussi missionnaire. » n fut en effet ordonné prêtre l'année suivante, le 16 mars 1878, et destiné à la Cochinchine orientale.

La mission de Cochinchine orientale est située dans cette partie de l'Indo-Ghine qu'on nomme aujourd'hui l'Annam. C'est, une longue et étroite bande de terre

tantôt montagneuse et boisée, tantôt couverte de dunes de sable, presque partout coupée d'une multitude de petites rivières conduisant à la mer des flots ignorés.

Elle comprend six provinces: Quang-Nam, Quang* Ngai, Binh-Dinh, Phu-Yen, Khanh-Hoa, Binh-Thuân, et elle renferme environ trois millions cinq cent mille habitants, sur lesquels on comptait, avant les derniers massacres, quarante et un mille deux cent trente-quatre chrétiens. Ce pays est habité par la race annamite. L'Annamite n'est pas dépourvu de qualités, mais iî a aussi de nombreux défauts. Il est reconnaissant envers ses bienfaiteurs, généreux jusqu'à la prodigalité, doué d'un esprit vif, d'une mémoire heureuse, d'un savoir^ faire fort remarquable lorsqu'il s'agit de se tirer d'un mauvais pas ; mais il est trop souvent inconstant, léger, dissimulé, et, en certaines circonstances, cruel jusqu'à la férocité.

Sa frugalité est extrême : un peu de riz, quelques poissons secs, du thé ou plus ordinairement de l'eau, suffisent pour sa nourriture.

Voici en quelques mots le tableau des différentes religions qui se partagent le royaume annamite :

Au premier rang est le culte du ciel, dont le roi est le seul adorateur ; ensuite le culte de Confucius, dont les principaux partisans, les lettrés, n'adorent pas Confucius comme un dieu, mais seulement le révèrent comme un saint ; c'est le nom qu'ils lui donnent. Il existe des temples élevés en l'honneur de ce philosophe. Dans les écoles, ainsi que dans les salles d'examen, on attache une tablette de Confucius, que panois on salue et

devant laquelle on brûle de l'encens. Enfin, à certaines époques de l'année, déterminées par la coutume ou par Tordre du roi, ses fidèles font des sacrifices en son honneur.

Un culte beaucoup plus général, et qui existait déjà dans les âges les plus reculés, est celui des esprits tutélaires : c'est le culte pratiqué par les villages ; il consiste à se réunir, le 1*' et le 15 de chaque mois, dans la pagode du village, pour y faire un festin, et offrir à Vesprit protecteur une partie des mets que Ton dépose devant la tablette où est écrit son nom.

Le culte des ancêtres, professé par les Annamites, consiste à honorer les ancêtres défunts, par des offrandes et des prostrations, aux funérailles et à certains jours anniversaires. Ce culte n'est guère qu'un souvenir de piété filiale entaché de superstitions et est observé dans l'intérieur des familles.

Le bouddhisme compte un petit nombre d'adeptes. Tels sont les différents cultes professés par les Annamites. 11 reste à chercher quelles sont leurs idées religieuses.

Parmi les différents cultes que nous venons d'énoncer, le culte du ciel s'adresse au ciel matériel ; le culte de Gonfucius est purement cérémoniel ; le bouddhisme et le culte des esprits ne conduisent pas leurs sectateurs à l'idée d'un Être suprême, créateur de toutes choses. On peut donc conclure que les Annamites n'adressent directement à un Être suprême, considéré comme tel, aucun hommage d'adoration et de respect. Mais il est facile de susciter en eux l'idée explicite de

Dion, et dès que cette idée vivifiante s'est fait jour dans leur intelligence, la logique des dogmes chrétiens triomphe de leurs superstitions :1e culte des bons anges et des saints se substitue à celui des esprits ; le culte des ancêtres fait place aux prières pour les morts et aux cérémonies de l'Église pour les défunts. En un mot, le christianisme, sans être obligé de tout renverser de fond en comble pour élever un édifice entièrement nouveau, n'a besoin que de compléter et d'épurer les croyances de ce peuple. D'autre part, les Annamites aiment les fêtes et les pompes extérieures, et, sous ce rapport, les cérémonies catholiques les attirent et les ravissent. Du côté des mœurs, les obstacles sont loin d'être insurmontables. La polygamie est fort peu en usage : on la rencontre seulement dans la classe riche ; or, la grande majorité de la population est pauvre et mène une vie sobre et frugale. Mais auprès de ces dispositions qui peuvent faciliter la diffusion de l'Évangile, il en est d'autres qui Tarrêtent. De nombreuses difficultés sont suscitées aux nouveaux convertis par les mandarins et par les chefs de village.

Les mandarins, parce qu'ils ne trouvent plus dans les chrétiens cette souplesse, cette facilité de concessions que la conscience ne permet pas et que, grâce au christianisme, leurs administrés catholiques comprennent ce qu'est la justice, le droit, la loi ; les chefs de village, parce que les chrétiens ne peuvent plus subvenir aux festins donnés en l'honneur des génies protecteurs, travailler aux pagodes et prendre part aux cérémonies païennes.

Malgré ces obstacles, les conversions sont relativement faciles à obtenir. Des frontières du Cambodge à celles de Chine, on compte six cent mille catholiques que les plus sanglantes persécutions pnt toujours trouvés inébranlables, prêts à mourir plutôt qu'à renier leur foi.

Tel était le peuple que le P. Garin allait évangéliser.

A peine était-il arrivé en mission que la maladie le visita, n ne s'en eflfraya pas. « Je ne suis pas venu ici pour vivre longtemps, écrivait-il, mais pour travailler à l'œuvre de Dieu et y mourir quand il le voudra. »

n devait, avant d'arriver à ce moment suprême, avoir la consolation d'étendre le royaume de Jésus- Christ.

Après quelques mois de séjour à Lang-Sông, résidence du Vicaire Apostolique de la Cochinchine orientale, le P.Garin fut envoyé dans la province du Quang-Ngai, située dians la partie septentrionale de la mission.

Cette province est partagée en deux parties par la route mandarinale qui court du sud au nord. La partie occidentale s'étend jusqu'aux frontières du pays des sauvages ; elle était habitée par de nombreux néophytes et possédait environ une vingtaine de chrétientés; la partie orientale, qui va jusqu'à la mer, ne renfermait presque que des païens. Le district tout entier comptait environ cinq mille fidèles dispersés sur une étendue de six cent vingt-cinq kilomètres carrés.

Pour Taider dans sa tâche, le missionnaire avait deux prêtres indigène^ et quelques catéchistes.

Les débuts furent difficiles. La famine ravageait alors le pays, portant partout la désolation et la mort. A la famine se joignit la plus forte inondation qu'on eût vue depuis cinquante ans. Riches et pauvres furent réduits à la dernière exl^émité. Le gouvernement annamite essaya de secourir les malheureux, mais au bout de quelques jours les fonds manquèrent.

Le P. Garinne perdait pas courage. « Mes maux, écrivait-il, mes tristesses ne sont rien;jen'aiquece que mon cœur a toujours désiré. » — Et plus loin, il ajoutait : « Je donnerais volontiers mon sang pour l'amour de mes pauvres enfants, afin d'obtenir la cessation du fléau; volontiers, aussi, j'irais mendier de porte en porte, afin de leur trouver quelque secours. Mais mon devoir me retient près d'eux pour les aider à bien souffrir et à bien mourir, »

D'ailleurs, au milieu de toutes ces misères, le missionnaire avait une consolation, la seule qu'il demandait : il pouvait faire avec plus de succès l'œuvre de Dieu. « Au moment où j'arrivai au Quang-Ngai, lisons-nous dans une de ses lettres, je n'avais que cinquante orphelins à nourrir; aujourd'hui j'en ai trois cents, et si j'osais en aller chercher, j'en aurais certainement de sept à huit cents. Mais le riz manque pour ceux que j'ai déjà reçus, et chaque jour je compte par vingt et trente ceux que l'on abandonne aux portes de l'orphelinat. » Dans cette seule année, le P. Car in baptisa plus de quatre mille enfants de païens à l'article de la mort.

Les angoisses et les travaux des débuts de son apostolat ne lui permirent point de s'occuper, selon ses désirs, de la conversion des infidèles.

Ce fut en 1880 seulement qu'il tenta de fonder un poste dans la partie de son district, restée jusque-là inabordable aux missionnaires, faute d'un pied-à-terre, et ani» faute de relations entre les chrétiens et les païens*

Ce n'est pas chose facile de fonder une chrétienté nouvelle ; à ne parler que des qualités de l'ouvrier, le lèle ne suffit pas; il faut la douceur pour ne froisser ancun o^ueil, la patience pour ne décourager aucune Irateur, la fermeté pour imposer à des esprits fermés une attention soutenue, l'adresse pour s'insinuer dans Aeê cœurs rebelles, l'initiative persévérante pour chcnrcher et employer les moyens de réussir.

LeP.Garin choisit le village deVan-Bân,àsept heures de marche de sa résidence ordinaire, afin d'y établir une première station.

Van-Bân est un gros village situé dans une position très favorable pour être un centre d'action, et d'où Ton peut diriger l'œuvre de la prédication de l'Évangile, soU au nord à une distance d'un jour de marche, soit an sud sur un parcours d'une demi-journée. Au milieu d'une vaste plaine fertile s'élève une colline boisée au bas de laquelle se trouvent les maisons des habitants. Du sommet de cette colline, on aperçoit à l'est la mer; au sud, les hautes montagnes de Ben-Da, qui servent de limites aux deux provinces du Quang-Ngai et du Binh-Dinh; à l'ouest, de vastes rizières, et, dans le lointain, les montagnes habitées par les Moïs (sauvages);

au nord, une autre colline boisée, puis le port appelé par les Annamites Cua-Dai (grand port).

LeP.Garinse rendit àVan-Bân dans le courantdu mois de mars : une curiosité importune, mais bienveillante, Paccueillit ; les Annamites de cette contrée n'avaient jamais vu d'Européen. Pendant la journée et la nuit suivante,plusieurs centaines de personnes entourèrent le missionnaire,admirant la blancheur de son teint, sa haute taille, sa longue barbe, s'étonnant de Pentendre parler leur langue : — Comment se fait-il qu'enFrance on parle Pannamite, disaient-ils, tandis que les Chinois ne le peuvent pas, eux si voisins de l'Annam. Le matin, une foule énorme remplissait encore la maison. « Mes hommes étaient impuissants à la chasser,dit leP. Garin, je dus me mettre en frais d'éloquence, ce fut à peu près inutile. A bout d'expédients, je dis à mes chrétiens de me suivre, et je traversai la population en écartant avec les coudes tous les obstacles qui se présentaient : ce ne fut que par ce procédé peu parlementaire, je l'avoue, que je pus sortir de ma prison. »

Deux mois plus tard, le l^^ juin, un catéchiste se rendait à Van-Bân atin d'y instruire vingt-deux catéchumènes. Sur ces vingt -deux catéchumènes, trois moururent pendant le temps de l'instruction: un jeune enfant de huit à neuf ans, un riche propriétaire atteint d'une maladie de poitrine et une pauvre femme infirme depuis de longues années. Quelques minutes avant sa mort, cette femme recueillit ses dernières forces, elle appela ses enfants : — Que celui d'entre vous, qui aime sa mère et qui veut la revoir, leur dit-elle, se souvienne

que sans le baptême il n'y a pas de salut possible ; celui qui voudra me revoir doit se convertir à la religion. Telles furent les prémices de la chrétienté de Van-Ban.

Au commencement de l'année suivante, le P. Garin écrivait :

« J'ai baptisé cent neuf adultes à Van-Bân, et les conversions ne cessent pas d'être nombreuses. »

Le district tout entier semblait prendre une vie nouvelle sous l'influence du zèle ardent de son missionnaire. Le P. Garin baptisait deux cent soixante-cinq adultes et trois mille enfants en 1880 ; deux cent quatrevingt-seize adultes et deux mille sept cents enfants en 1881. Il multipliait les stations, dont le nombre, en 1882, s'élevait à quarante ; il faisait bâtir ou restaurer plusieurs églises et fondait un hôpital à Phu-Hoa ; il établissait deux fermes « qui, par leur position très bien choisie et par l'étendue du terrain qu'elles occupaient, fournissaient les moyens d'exercer au travail manuel les orphelins de la paroisse et étaient une précieuse ressource pour établir les nouveaux chrétiens. »

A deux reprises, l'évêque divisa son immense district, il lui laissa les paroisses du nord, qijjj^ comprenaient deux mille huit cents à trois mille chrétiens. Le travailne laissait pas d'être encoreconsidérable. « Malgré tous mes efforts, écrivait le P. Garin, la besogne me dépasse et je n'arrive pas à la faire tout entière. Je suis presque toujours en tournée d'administration : du

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eommoioeinent à la fin, mon année seipisse an saint tribunal : confesser, c'est toute ma vie en missîM. Poissé-jé ne pas perdre les occasions d3 mMter un pra pour lé ciel et faire toujours que le rèigne de INeo s'étende sur les âmes qui me sont confiées I »

LeP. Garin se trompait: confesser pouvait être sœi travail principal, ce n'était pas toute sa vie. Les oeuvres qu'il avait fondées demandaient pour prospérer une vigilance soutenue ; les puens qui se convertisjsaient avaient un besoin pressant d'instruction. Le missionnaire ne manquait à aucun de ses devoirs, et partout la throvidence comblait ses désirs et réalisait ses espérances < La gerbe de 188 V, écrivait-il à son oncle, ne sera pas trop pauvre, malgré les bruits de persécution, qui osA arrêté nombre de païens. Les baptêmes d'adultes atteignent le chîfire d'environ trois cents. Je crois que l'année prochaine sera plus féconde encore en fruits de salut pour les âmes ; je veux de tout mon cœur étendre le règne de Dieu en ce pays d'Annam ; je consacrerai à cette œuvre toutes mes forces pendant l'année 1885, et J'espère en Dieu pour les résultats. »

Malgré cette confiance qu'il semblait montrer en l'avenir, le P. Garin avait, dès le commencement des hostilités, envisagé les événements sous leur véritable aspec#Il écrivait : « Nous sommes sur un volcan que la présence de la France empêche d'éclater. Jusqu'à quand cette présence suffira-t-elle ? C'est le secret de Dieu, en qui nous devons nous confier. D'ailleurs, la mort d'un homme n'est pas la mort de la religion. Des catacombes et des prisons, la religion est sortie

LE i>. GAHiN. ibo

victorieuse, comme victorieux aussi notre divin Sauveur est sorti du sépulcre. »

Hélas I on peut se demander maintenant si laCochinchine orientale goûtera jamais ces jours de triomphe que l'inébranlable foi du missionnaire croyait voir se lever au lendemain de la persécution.

Dans le mois d'avril, le P.Poirier fut maltraité par les notables du village de Van-Bàn. A peine le P.Gariu l'eûtîl su, qu'il prit avec luileP.Guégan et se rendit chez le gouverneur de la province : « Là, dit-il, je réclamai une escorte qui nous protégerait et nous conduirait jusqu'à notre confrère, ou telle autre mesure que le gouverneur jugerait suffisante. » — Celui-ci promit tout et ne fit rien.IjC lendemain, à midi, les deux missionnaires par* taient pour Van-Bàn ; mais ce ne fut qu'au milieu delà nuit, et à la faveur d'ud déguisement que le P. Garin put pénétrer près du P. Poirier, lui donner des soins, le confesser, et, 'quelques minutes plus tard, lui apporter la sainte communion. « Dès le grand matin, continuet-il, j'envoyai des chrétiens près du mandarin pour lui demander la mise en liberté de mon confrère et réclamer l'arrestation de vingt-huit chefs de la révolte, car c'en était une. Le mandarin s'exécuta sans trop se faire prier. Le lendemain, je pus partir et conduire le cher confesseur delà foi dans une chrétienté plus populeuse. C'était le 24 mai 1885, fête de la Pentecôte. » En ce même jour, sept ans auparavant, le P. Garin avait été reçu à son arrivée en Annain ])ar le P. Poirier, résidant à Qui-Nhon.

Le 29 juin, le P. Garin écrivait ces lignes, les dernières

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que nous ayons reçues de lui : « L'orage menace toujours, mais le bon Dieu nous garde. Les Français viennent de s'emparer de Hué, mais la surexcitation n'en est que plus grande. Malgré tout, confiance en Dieu I »

Un mois à peine s'était écoulé, et le généreux apôtre donnait son sang pour Jésus-Christ dans cette même province du Quang-Ngai qu'il avait évangélisée avec tant de zèle et de succès.

Yoici les seuls détails que nous ayons sur sa mort glorieuse. Nous les empruntons à une lettre de M. Dépierre, missionnaire de la Cochinchine occidentale» qui les a recueillis de la bouche des chrétiens réfugiés à Saïgon.

« Aussitôt après la prise de la citadelle de Hué par le général de Courcy, la province du Quang-Ngai se souleva la première. Deux missionnaires, les PP. Poirier et Guégan, avec ut^ grand nombre de chrétiens, furent d'abord massacrés par les lettrés. Le P. Garin, sur les instances de ses chrétiens, s'était retiré du côté des montagnes, pensant qu'on épargnerait son district. Mais c'était une guerre d'extermination qu'on voulait faire. Le grand mandarin de la province fit dire au P.Garinqu'il n'avait plus rien à craindre, qu'il pouvait rentrer à sa résidence, lui, grand mandarin, répondant de la paix. D'ailleurs les lettrés et tous les ennemis deschrétiens et des Français s'étaient éloignés. Le Père, trop confiant, rentra chez lui, il fut aussitôt cerné et tomba entre les mains de ses bourreaux. Après lui avoir fait subir toutes sortes d'injures et d'avanies.

on le condamna au supplice des cent plaies. Il fut solidement attaché à un poteau, et, à chaque instant de la journée, on venait, armé de crocs et de tenailles, lui arracher des lambeaux de chair palpitante. Rien ne manquait à ce nouveau prétoire : même rage dans les bourreaux, même résignation dans la victime. C'est à la fin du troisième jour de ce supplice atroce que l'àme du martyr s'envola vers les cieux. »

LeP.Garin avait tenu parole. Il avait imité son grand et saint patron, et comme l'apôtre de l'Achaïe, le missionnaire de la Cochinchine orientale dut s'écrier: bona Ctwo diu desiderata t

LE P. GUÉGAN

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