‹ Nos missionnairesChapitre 25 sur 34 · LE P. GUÉ6AN. S · texte numérisé non relu

LE P. GUÉ6AN. S

Guégan s'arrêta tout à coup : — Vous ne savez pas? Je pars pour le Séminaire des Missions-Étrangères. — Vous plaisantez. — Non, je parle sérieusement ; depuis longtemps, la voix de Dieu m'appelle ; j'ai résisté. Voilà la cause des appréhensions dont je vous parlais l'autre jour. Aujourd'hui le sacrifice est consommé. »

Une dernière fois^ il alla voir Kerléano, mais sans annoncer son départ à sa famille, afin d'éviter les cruels déchirements de la séparation. « Je me vois encore monté dans la voiture, écrit un des témoins de ces adieux, considérant les embrassements de ces deux frères qui ne se reverraient plus. — Eh bien ! Louis, s'écria Georges, quand nous reviendras-tu? Je trouve que tes visites deviennent rares, à bientôt I — A bientôt ! adieu, répondit l'abbé d'une voix étranglée. Ce fut la seule marque d'émotion qu'il donna, et le cheval nous enleva au grand trot sur la route de Vannes. » Quelques jours plus tard le vicaire de Bignan entrait au Séminaire des Missions-Étrangères.

Lorsque Madame Guégan apprit la détermination de son fils, elle l'accepta en chrétienne. — Mes parents, disait l'aspirant à un de ses amis, sont soumis à la volonté de Dieu, et même, ils sont bienheureux de me voir missionnaire. Dieu en soit béni t

Quand il eut reçu sa destination pour la mission de Cochinchine orientale,il ne crut point devoir aller faire ses adieux à sa famille. Tous redoutaient trop vivement que la blessure de leur cœur ne se rouvrît à cette suprême visite. Le 26 novembre 1882, il s'embarqua à Marseille sans avoir revu « le doux pays d'Armor »•

tee NOS MiasioHHAifiis.

. A son arrivée en mission,. il fut envoyé avocfm catéchiste à Song-Gat, petite chrétienté de cent cinquante' fidèles, oii il passa quatre mois à ,étudier Tannamite; an hout de ce temps» il partit pour la proyinoe du Quang^Ngai» afin d'aider le P. Ganjp, qui sucooqAbait sous le poids d'incessants travaux^ Bientôt Mgr Yan CSamélbeke ayant divisé le vaste district du P. Garin, ep donna une partie au P. 6uégan,qui s*ébablit |i Phu-Hoa et se mit au travail avec ardeur.

< Ghers parents, écrivait-il le 23 juin 18^4, oette fois je ne vous envoie que quelques lignes parce que j*ai de la besogne par-dessus la tête : administration de mes chrétientés; affaires à juger entre païens et chrétiens; préparation à la première communion d'environ quatre-vingts entants; préparatifs pour la réception de Mgr Van Camelbeke, qui vient dans nos parages administrer le sacrement de confirmation. J'ai environ mille chrétiens qui n'ont pas été confirmés, parce que ce n'est pas tous les ans que le Vicaire Apostolique peut parcourir la mission. Vous voyez que, si vous ajoutez une église à bâtir, une autre à réparer, ce n est pas précîsém nt la besogne qui me manque. »

Et plus tar 1, dans un lettre à M. le Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, il donnait en ces termes le compte rendu des résultats qu'il avait obtenus et des souffrances qu'il avait endurées :

« Depuis neuf mois. Sa Grandeur m'a placé à la tête

LE P. 6UÉ6AN. S67

d'un district de seize cents chrétiens. Jusqu'à présent, je n'ai pu baptiser que vingt-quatre païens» mais j'ai eu en compensation huit cent deux baptêmes d'enfants de païens in arliculo mortis. J'espère que lorsque tout sera en paix dans le royaume, les païens finiront par ouvrir les yeux à la lumière de l'Évangile.

« Pour mes chrétiens, tout allait bien quand est venu ce terrible typhon qui a amoncelé les ruines parmi eux : quatre-vingt-quinze maisons ont été détruites entièrement, les autres sont endommagées. J'ai trois églises détruites; plusieurs ont subi de grands dégâts, une surtout, sous le vocable de Notre-Damedes-Victoires, et affiliée à rarchiconfrérie de celle de Paris. Pourvu que Dieu nous préserve d'une disette qui parait imminente I

« Enfin, la vie du missionnaire, comme vous me Tavez dit. Monsieur le Supérieur, est une vie de sacrifices... Aussi, quoi qu'il arrive, je suis prêt à me soumettre à tout ce que le bon Dieu voudra bien m*envoy^r. Que je puisse gagner beaucoup d'àmes et opérer moi-même mon salut, voilà mon seul désir I »

La charité de quelques amis de France lui permit de réparer les malheurs que la tempête avait causés.

« Grâce aux secours que mes amis m ont envoyés, disait-il, lesruinesde mon district se relèvent peu àpeu ; comme Joseph, sans cepen lant avoir toutes ses re /.sources ni toutes ses qualités, j'ai pu acheter du riz, en assez grande quantité, pour faire face aux premières nécessités d'une disette. Je suis donc en train maintenant de relever mes églises, d'élever des digues, de faire des

moulins à eau qui amèneront la fertilité dans les endroits arides jusqu'à ce jour. Bref I avec du travail et Taide de Dieu, j'espère que, dans quelque temps, mes chrétiens ne seront pas trop misérables. Ilsoot été bien touchés de la générosité de leurs frères de France. Aussi n'oublient-ils aucun jour de prier pour eux. »

Le P. Guégan partit ensuite pour visiter sesdifférentes paroisses. Ces visites, que le missionnaire fait une ou deux fois chaque année, lui imposent des fatigues considérables, mais elles lui font savourer des joies intimes et profondément délicieuses. Il y voit d'étonnants exemples de constance, de pureté, de charité; il touche, pour ainsi dire, toutes les merveilles que la grâce divine opère dans des âmes hier encore soumises au démon.

Le jour de son arrivée est pour les chrétiens un jour de fête. Revêtus de leurs habits de soie noire ou violette aux larges manches, de leurs ceintures multicolores, de leurs turbans verts ou bleus, les fidèles viennent par groupes séparés, les hommes, les femmes, les jeunes gens, les jeunes filles, saluer le prêtre et lui offrir, avec l'hommage de leur filial amour, les présents de leur pauvreté : des fruits, des œufs, parfois de petits gâteaux, sans parler du bétel, de Tarée, du tabac, du thé, condiments indispensables de toute bonne réception en Annam. Le missionnaire les remercie, leur adresse quelques paroles, puis il les congédie.

Les notables de la paroisse se rassemblent alors, ils font leur rapport sur l'état de la chrétienté et sur les principales difficultés qui ont été réglées en l'absence du missionnaire. Celui-ci se fait rendre compte de tout;

LE P. GUEGAN. 209

il donne ses décisions, rétablit la paix si par hasard elle a été troublée ; ensuite il se met au confessionnal,* où il restera quelques jours jusqu'à une heure avancée de la nuit. Pendant ce temps, le catéchiste parcourt le village, entre dans chaque maison, excite les retardataires, exhorte les pécheurs, instruit les catéchumènes et les enfants. Calme, bienveillant avec un certain air de dignité quinemessied point à sa position, le catéchiste est secrétaire, sacristain, maître d'école, juge instructeur, avocat, en un mot véritable factotum, s'il accompagne le missionnaire; il est pharmacien, littérateur, philosophe, baptiseur, quand il le précède et lui ouvre la voie au milieu des populations païennes; en un mot, il est toujours et partout un des premiers instruments de l'apostolat.

Lorsque le missionnaire a confessé tous les chrétiens, béni les mariages, baptisé les catéchumènes, réglé toutes les affaires de la chrétienté, il se dirige vers une autre paroisse où il recommencera les mêmes travaux.

Telle était la vie active et féconde du P. Guégan lorsqu'éclata la persécution. Que devint-il alors? Quelles ruses ou quelles violences les rebelles employèrent-ils pour s'emparer de lui ? Nul ne le sait. Tous ses chrétiens sont morts avec lui, pas un, pas un seul n'a survécu pour nous dire quel drame sanglant s'est joué le 18 juillet 1885 dans la paroisse de Phu-Hoa, quels

i70 NOS MISSIONNAIRES.

fut la rage des bourreaux, la résignation ^t Phéroïsme des victimes.

Le P. Guégan est mort martyr de Jésus-Christ, voilà tout ce que nous savons ; mai$ n'est-ce pas assez pour que nos cœurs bénissent Dieu de ses miséricordes et exaltent la gloire de Fapôtre qui a donné le témoignage du sang?

<i Faut-il, continue M. l'abbé Jobet, rapporter ce fait étrange, relatif à la mort de notre ami, et auquel je ne veux pas donner plus d'importance qu'il ne convient ?

« Si je le relate, c'est qu'il est absolument exact et digne foi; mais je n'entends pas en tirer des conclusions qui seraient pour le moins téméraires.

« C'était le soir de la mort du P. Guégan. Sa mère et sa sœur s'étaient retirées dans leurs chambres. Le sommeil ne venait pas. Dans la nuit, la mère entendit dans l'appartement qu'occupait l'abbé, pendant ses visites à Kerléano, un bruit inusité. Ou aurait dit les pas d'une personne qui rentre et qui prend ses dispositions pour reposer. A la même heure, la sœur entendait aussi comme des chants harmonieux, qui de la terre s'élevaient pour se perdre dans les cieux. Les deux femmes se rencontrèrent dans la même pensée : n'est-ce pas Louis qui nous fait ses adieux. Le lendemain, Madame Guégan demanda à sa fille si elle n'avait rien entendu dans la chambre de l'abbé. — Non, mère. — Eh bien! moi j'ai entendu du bruit, c'est Louis qui nous a quittées. A son tour, la fille raconta à sa mère qu'elle avait entendu des chants délicieux. Et

LE P. GUEGAN. 271

toutes deux se confirmèrent ainsi dans la pensée que le cher enfant venait leur faire ses adieux en quittant cette terre. »

MISSIONNAIRE APOSTOLIQUE DE LA COGHINGHINB OfiIBNTALE

Au nord de Cholet, sur un coteau qui domine la fertile et riante vallée du Beuvron, s'élève le bourg d'Andrezé. C'est là que naquit notre cher et glorieux martyr, le P. Honoré Dupont.

Il fit ses études au petit séminaire de Beaupréau où, comme le dit la Semaine reUgkme d'Angers : « Sa piété eut toujours ces trois caractères distinctifs: amour de la prière, amour de la sainte Eucharistie, amour du sacrifice, » et, pour compléter ce portrait, ajoutons, amour pour la Vierge sainte. « Dès ce temps, écrit un de ces condisciples, il communiait si souvent que nous en étions saintement jaloux. » C'est dans ces rapports intimes et fréquents avec Jésus que le P. Dupont sentit les premiers désirs de vouer sa vie tout entière à la conversion des infidèles.

Il n'hésita point ; se donner à Dieu, tout entier, au prix de tous les sacrifices et de toutes les douleurs, lui

MISSIONNAIHI^S.

t pas le

parut chose facile; d'ailleurs, sa vocation n'était pasT coup de foudre du chemin de Damas, mais bien plutôt l'épanouissement d'une intellige ce et d'un cœur purs aux chauds rayons de la giàce. Heureux ceux que Dieu choisit ainsi dès l'enfance et qu'il élève à l'ombre du tKDctiuirel

Le P. Dupent entra au Séminaire des Missions-Étrangères en 1881 et y resta trois ans. Au mois de scptanbre i88t, il reçut sa destination pour la mission de CochtàoiÙM m entale.

Avant 80D départ, il alla avec les jeunes missiounaires, ses compagnons de route, remercier de leurs lùenfails les Dames de rCEavre des Partants. J'ai d^ partéds eeHttcAaTTe, «is)a n'ai dil«âx*ii ngffjû/»' tiofi, ni ses Dâoyeti» d^f^Mi. PmB(^<iiumuÛet mV ramène, je les dirai.

L'CEuvre des Partants a un directeur; c'est un prêtre de la Société des Missions-Ëtrangères, directeur au Séminaire; elle a une présidente, une vice-présidente, une trésorière, une secrétaire, d^'s conseillères, des zélatrices et des associées ; elle aide les missionnaires par la prière, par l'aum6ne et par le travail.

La prière est permanente, l'aumône est de 5 francs par an ou d'un don unique de 110 &ancs, le travail consista d'abord à composer le trousseau des missionnaires ; mais la charité a des désirs insatiables et des exigences toujours renussantes ; les associées aidaient

ceux qui allaient partir, ceux qui déjà bouclaient leurs malles, ellesvoulurent aider ceux qui ne de^'aient partir que dans un ou deux ans, elles demandèrent qu'on leur confiât la lingerie du Séminaire des Missions-Étrangères. La présidente transforma ses appartements en un ouvroir ; à cet ouvroir elle donna le nom de Nazareth, n y a certains mots qui renferment un programme, à moins que ce ne soit une histoire, Nazareth est de ceuxlà, il dit : humilité, foi, prière et travail.

Le mardi de chaque semaine, les associées de rOEuvre des Partants travaillent et prient à l'ouvroir; il y vient des femmes dont les ancêtres furent les compagnons d'armes de Godefroi de Bouillon et de Tancrède de Hautevîlie; il en vient qui n'ont ni parchemins ni armoiries, mais à Nazareth on ne s'occupe point de ces choses de la terre ; les associées n'ont qu'un titre, le titre de fille de Dieu; qu'un blason, le blason de l'Œuvre des Partants: un navire, la voile au ventj voguant rapidement sur des flots calmes.

Ce fut un mardi que le P. Dupont et ses confrères allèrent à Nazareth. La simplicité est fille de la charité; ils n'eurent à admirer ni potiches de Chine, ni bibelots élégants, ni tableaux de maître, mais ils purent voir d'énormes paquets de chemises en grosse toile, de chaussettes grises, de tabliers bleus; au-dessus de ces paquets, éclairées par une lampe et entourées de fleurs, seul luxe qu'on se permette à Nazareth, parce que c'est un hommage bien plus qu'un luxe, les trois statues de la sainte Vierge, de saint Joseph et de sainte Thérèse. La visite fut courte, on parla des pays lointains,

des âmes à sauver, des soufirances à endurer; on se promit un mutuel souvenir devant Dieu, puis les missionnaires et les Dames de TOËuvre des Partants se mirent à genoux et la présidente prononça la prière suivante qui, à rouvroir,se récite à chaque heure de la journée :

« Dieu, qui désirez voir tous les hommes faire leur salut et parvenir à la connaissance de la vérité, envoyez, nous vous en prions, des ouvriers à votre moisson, et donnez-leur de prêcher en toute confiance votre parole, afin que votre Évangile soit propagé et glorifié, et que toutes les nations vous connaissent, vous seul vrai Dieu et Celui que vous avez envoyé, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui. Dieu, lui aussi, vit et règne avec vous en l'unité du Saint-Esprit dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il I »

Cette prière terminée, les missionnaires se retirèrent. Aujourd'hui leurs successeurs sont plus heureux : avant de quitter l'ouvroir, ils vont s'agenouiller un instant dans l'oratoire que le Souverain Pontife a permis d'ériger dans un des appartements de la présidente de l'Œuvre et où, jour et nuit, réside Notre-Seigneur Jésus- Chris

Cinq jours après cette visite le P. Dupont quittait la France.

« Je pars, écrivait-il de Marseille, pour me sanctifier, ou mieux pour gagner des âmes, car un des meilleurs

moyens d'entrer au ciel, n'est-ce pas de l'ouvrir aux autres, ou mieux encore pour faire la volonté de Dieu. »

La situation de la mission était loin d'être paisible. Déjà les mandarins et les lettrés essayaient de faire passer dans le peuple la haine dont ils étaient animés contre les missionnaires et les chrétiens ; déjà l'on avait eu à déplorer quelques pillages partiels.

Le P. Dupont fut envoyé dans une petite chrétienté voisine de 6ia-Huu, afin d'étudier la langue annamite. C'est là qu'il apprit la mort des cinq missionnaires, massacrés au mois de juillet et d'août, dans les provinces voisines.

Le P. Geflfroy, chargé du district, appela le P. Dupont près de lui. La position devenait chaque jour plus dangereuse ; les païens, enhardis par le succès et l'impunité, continuaient de porter partout le ravage et la mort. « J'offris alors au P. Dupont, dit le P. Geflfroy, d'aller à Hué exposer la situation au général de Gourcy; mais il s'y refusa, disant qu'il était trop jeune et que c'était plutôt à moi d'y aller. Il me promit de veiller à mon district pendant mon absence et de donner l'absolution à mes chrétiens quand toute résistance deviendrait inutile. »

Le P. Geflfroy partit, et le P. Dupont resta seul; quelques jours après, il écrivit à son frère cette lettre toute vibrante de foi et d'humilité :

MlSSiUNNAIKtS.

GJa-Huu, 33 juiUet ISSa.

* Bien aiiuii Félix.,

« Aurais-tu donc, dans ta dernière lettre, été prophète sans le savoir? Tu m'eshortais, avec toute ta charité de prêtre, de parrain et de frère, à me montrer toujours digne de ma vocation apostolique, fidèlf' jusqu'au sacrifice de la vie. Félix I peux-tu le ci-oire et l'entendre [ Le martyre est là, à ma porte. Eocoi'e quelques heures, et il est possible que je sois pris, c'est-à-dire brûlé, massacré, déchiré en mille pièces. Ah! quelle situation, frère! Quelle joie, d'une parti mais aussi quelles douleurs, quelles tortures du cœur !

a Coup sur coup, depuis neuf jours, les nouvelles les plus épouvantables nous arrivent ici. Trois missionnaires, les PP. Garin, Poirier, Guégan, cinq à six mille chrétiens massacrés avec une rage diabolique ; le reste en fuite sur les montagnes, où les bêtes et la faim surtout vont les achever ; églises brûlées, bûchers de chrétiens, orphelinats, couvents noyés dans le sang. L'épouvante est partout, le carnage est partout dans cette malheureuse province du Tu-Ngai. Et les Français?... Rien. Tous les cœurs soupirent après eux... Pas ombre de secours, il faut donc que tousnos pauvres enfants, toutes nos œuvres soient anéantis! douleur! ma maison est comme encombrée des petites afbires des chrétiens. Près de nous, ils ont moins peur, ils croient que nous les sauverons. Et que l'aire, grand Dieu? Nous m ourrons ensemble !

« A plus tard, frère bien aimé. Si j'en réchappe, je te donnerai les détails. Vraiment, il y en a qui sont d'une atrocité pour ainsi dire invraisemblable.

« Hais, est-ce possible I Je succomberais martyr I Ah t si c'était vrai I Bénis, mon âme, ah I bénis le Seigneur t

« Frère, chante avec allégresse le Te Deum; mais, auparavant, pleurons le Miserere, car j*ai été bien misérable dans ma vie. Si j y passe, oh I Félix, dis bien à tous, je ne puis nommer tout le monde, à toute la Ikmille, que je meurs en les conjurant tous de me par* donner offenses et ingratitudes, tous manquements envers eux.

« Et maintenant, vienne la mort. Aidé de Jésus et de Marie, me souvenant de maman, de Victor, d'Octavie, de tous nos bienheureux défunts, je ne faillirai pas. Mais pas de larmes au pays. Non I que les âmes exaltent la mîséri'^orde de Dieu! Souvent déjà j'ai imploré le Dieu des forts, la Reine des martyrs; je ne suis pas loin peut-être d'être exaucé.

« Merci t mon Dieu, merci t

« Enfin, frère, adieu et à Dieu ! J'embrasse tout le monde et vous étreins tous pour la dernière fois peut* être.

« Honoré Dupont. »

Quelques semaines plus tard, le P. Dupont avait consommé son sacrifice et reçu la récompense promise à ceux qui donnent leur vie pour la cause de Dieu et de l'Église.

Il aété missionnaire seulement pendant quelques mois,

uo

NOS M1SS[0SNAIRES.

mais en peu

de jours il a fait beaucoup; il

agi^néle

ciel et laissé à la lerre de nobles et saints

exemples.

Defunctus adhuc loquitur.

Jusqu'à c

e jour, aucun détail ne nous est parvenu

sur sa mort,

pas plus que sur celle des PP,

. Guégan et

Barrât. Les

anges du ciel ou les bourreaux

pourraient

seuls nous i

dire quels supplices ils ont endurés, quel

courage ils

ont déployé, avec quel Iwnheur ils ont

donné leur

vie pour Dieu, pour l'Église i

;t pour la

France.

LE P. BARRAT

missiounairb apostolique db la cochinghine oribntalb

Au mois d'août 1876, Lourdes voyait pour la cinquième fois se prosterner sur son sol béni de nombreux enfants du catbolique diocèse de Nantes. Pour porter la bannière de Marie Immaculée, dont M. de Sonis et H. Cazenoves de Pradines tenaient les cordons, on avait choisi un jeune séminariste dont le maintien modeste et grave dénotait un profond recueilement.

Au lendemain de ce jour solennel» le séminariste s'approchait d'un prêtre qui semblait lui témoigner une affection toute paternelle : — Monsieur le curé, lui dit-il, j'ai demandé quelque chose à la Sainte Vierge, maintenant tout dépend d'elle.

— Eh bien, que lui as-tu demandé?

— Je lui ai demandé ma guérison ou du moins de me donner une santé suffisante,

— Suffisante, pour quoi?

«» MOS MlftaiOHNAIlSS.

Le séoimariste iieTép<mdttiiiS»et teç^^ les diants d*aetioii8 de giâoes de ses nombmix oom* pignons» n'insista point.

Le jeune homme letoarna an séminaâre et lejpétre Testa dans sa paroisse; lorsque, ane année plus tard, tons les deux se retrouvèrmit : *- lto»ieur le e«é> M le steûnariste, j'ai promis à Notre-Dame de Lourdes d*étre mmioniulpi «l'eOe stô fiiAlssait, elle m'a guéri.

?-* Pan^men ik, si ic'est la vicdlimli^e Keu^^^amai soin de ta mère.

— Mon fils est parti, ajoute le vénérable prêtre de qui nous tournis oe récit, il est meurt pour Jésus-CSurist : gloire à Dieuj . , ,,

Le jeune séminariste qui, pour remplir la promesse faite à la Vierge de Lourdes, partait pour les Missions- Étrangères, se nommait Frauçois-Xavier-Louis Barrât. Il était né en la paroisse de Rougé, au petit hameau de la Grée-Pothin, situé sur le flanc d'un coteau aride et sablonneux, que la Bruz aux eaux limpides semble enserrer dans ses sinueux replis.

Son enfance se passa calme et douce au foyer paternel, jusqu'au jour où le supérieur du collège de Sainte- Marie, près de Chiteaubriant, charmé de sa piété et de ses bonnes dispositions, lui fit faire ses études. M. Barrât répondit dignement à la confiance du saint prêtre : travail assidu, conduite exemplaire, piété toujours

LE P. BARRAT. 383

vive, telle fut sa jeunesse. « Aussi, nous écrit M. le curé de Rougé, François était-il aimé de ses maîtres et de ses condisciples, et chaque année j'^avais la joie de le voir remporter le prix d'honneur. »

Jeune encore, il songeait à se consacrer aux Missions- Étrangles, mais sa constitution frêle et maladive semblait un obstacle insurmontable.

Nous avons vu comment Notre-Dame de Lourdes lui donna la santé.

Entré au Séminaire des Missions-Étrangères le 14 octobre 1877, il s'y montra plein de cette piété ardente qui, à Nantes, en avait fait un sujet d'édification. Nous citerons une de ses lettres, écrite en un moment de ferveur, et qui nous permettra de pénétrer jusqu'au plus intime de son àme :

« Je viens à l'instant de renouveler mes promesses cléricales ; prosterné au pied du Roi de gloire reposant sur son trône d'amour, en face de la cour céleste tout entière et surtout des saints clercs, en présence aussi de mes nouveaux mai res et de mes nouveaux confrères ; je me suis entièrement donné à mon Dieu. Pouvait-il être circonstance plus favorable pour une si grande action? Je me trouvais face à face avec mon Jésus, et jetant par la pensée un regard autour de moi, je n'ai vu que des visages naguère encore inconnus. Ce n'était plus le temple où l'eau sainte du baptême a coulé sur mon front, où pour la première fois le Dieu d'amour est venu habiter dans mon cœur; ce n'était plus le temple même, où j'avais reçu la sainte couronne cléricale, les premiers ordres

fil NOS MijliliOKIlAilKS.

dé U hiénurdiie eedésiartiqae. Qàe 8*e8t*i! ddoe pMtéf oh mib*je? Ah t monsirar le Tieaire, j*ai coèi|irii qjaè favais bien tout qiitté pour me mettoe tout à fitit ao flerviœ de mon dîTin Mattre : une mère A tmIÉtmiBat aimée» dée parents» des bienftitairs» dis përes qM je n'àoMierai jamais» des amis» mon pays natal» iMtt» êa un mot» et que maintenant» libre» d^nillé de tck^ je poayais dire k mon Jésus avee tonte Térité : IfMiàim pan kœredimis meœ etcaUm mei; tu es fui rmS^ tues hœredSieMm mwm nUU. 06l\ on!» avee qoiélfe confiance et qael amonr j'ai répété ces belles paroleit Je me suis donné tout ^tier à mm Dieu» je n'ai riin résenré pour la créature» afin qu'il se donn&t aniÉi tout entier à moi. »

Après deux années de séjour au Séminaire des Missions-Étrangères, François Barrai reçut sa destination pour la mission deCochinchine orientale. Le 22 novembre 1879, il quittait Paris: tout le monde connaît la cérémonie du départ ; les auteurs qui ont consacré leur temps et leur talent à raconter la vie de quelques missionnaires ont redit les chants, les prières, les joies, les douleurs de cette scène pleine d'une indescriptible émotion. Avant que la cérémonie ne s'achevât, le P. Barrât vint, avec ses compagnons de rouie, se prosterner au pied des saints autels et, en face de ses pères dans le sacerdoce et de ses frères dans l'aposiolai, il fit à Dieu la'promesse de consacrer sa vie entière

LE P. BARRAT. 385

à la conversion des infidèles. Voici la teneur de cet acte de bon propos :

« Moi, François Barrât, touché par l'exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de ses saints apôtres, voulant me consacrer uniquement au service de Dieu et désirant ardemment procurer sa gloire en propageant la vraie foi dans les pays infidèles; après avoir mûrement délibéré devant Dieu, dont j'ai imploré le secours; confiant d'ailleurs dans la protection de la Vierge Immaculée Mère de Dieu, de mon saint Ange Gardien, de saint Joseph et de saint François-Xavier, que je révère comme mes patrons, je déclare entrer dans la Société des Missions-Étrangères érigée par l'autorité apostolique, et je me propose d'unir irrévocablement ma vie à celle des missionnaires qui font déjà partie de la même Société.

« C'est pourquoi, avec le secours de Dieu, je me propose fermement d'observer le plus fidèlement possible les règles communes de cette Société et aussi celles de la Mission ou de la résidence qui me sera assignée. Je suis encore résolu à combattre le bon combat jusqu'à la fin de ma vie, et à mourir dans ma sainte vocation.

« Je prie donc le Dieu de mon cœur, lui que j'ai choisi pour être mon partage pendant l'éternité,de conserver et d'augmenter en moi l'esprit de charité dont il s'est servi pour m'inspirer ce dessein ! Qu'il daigne aussi, après m'avoir donné de vouloir, m'accorder de mener à bonne fin cette entreprise. Ainsi soit-il. »

de s'embarquer il éorirait à sa bmille :■ toq^aj r /: :.,\

« Je pars, faut-i! vous le redire, joyeux et conteoL Ohl que je suis heureux de la pari qui m'est échue en liéritagel II en coûte un peu ^ la nature, c'est vrai, mais que de consolations compensent ces petits sacritices! Et puis le ciel, le ciel pour y être toujours heureux, toujours, toujours! Comme cette pensée mo donne de la force et du courage t >

Le M DOifwpJyei il, qmtM^>;^INn«^ Bls^xjMiff

La 4 âéo«D»bre, il «trajit .ilu}^ 1« «Pd4' d»^iM> :?Am> ai^>le8 jauoei, des flaques d'eau de duupiB<Jtl9|ié et rimmeose sil^ice du dést^ qu'on ^Qt passer, sur stn; de temps à autre quelques caravanes d'Arabes conduisant de maigres chameaux, un navire qui revient d'Extrême-Orient et que l'on salue; en un jour le canal est parcouru et le navire entre dans la mer Rouge.

On était presque au milieu du mois de décembre, la mer était calme, le ciel ardent, mais la chaleur était assez supportable.

Les missionnaires se recueillent, ils songent aux grands et saints souvenirs que ces lieui leur rappellent : l'Egypte, la mer Rouge, le Siuaï; le navire marche toujours et Aden apparaît avec ses rochers abrupts et ses vallées arides, où ne grandit pas un arbre, oii ne croit pas une fleur.

De cette terre d'absolue stérilité, le P. Barrât passe.

LE P. BAHliAT. 287

après sept jours de na\igation, au pays des émeraudes et des rubis, Ceylan. Il a déjà parcouru 5,066 milles marins, il lui en reste encore près de 3,000. A Singapore et à Saigon, il est reçu par des missionnaires, enfants comme lui de la Société des Missions-Étrangères ; enfin, ^u commencement du mois de janvier, il débarque au port de Qui-Nhon.

Il est arrivé dans sa mission, il est chez lui.

Il fut d'aboixl envoyé à Xom-Chuôi, sur le bord de la mer, afin d'étudier la langue. « Rien de si pauvre que mon église, disait-il; quand, chaque matin, j'ofire le saint sacrifice, je ne puis m'empécher de songer à rétable de Bethléem. »

En 1881, il fut nommé procureur de la mission. « Cette position, écrit-il, n'est point celle que j'avais rêvée : j'en suis réduit à compter des sapèques et n'ai point la joie de donner des enfants à Notre-Seigneur; mais je suis là ob m'a placé mon évêque. »

Enfin ses vœux furent exaucés : il fut chargé du dis* trict de Thac-Da, dans le Binh-Dinh. Il commençait déjà à recueillir les fruits de son zèle lorsque la persécution éclata.

Le P. Barrât comprit de suite qu'il n'avait plusqu'à se préparer à mourir ; il écrivit au vénérable prêtre qui avait encouragé sa vocation apostolique une lettre dont nous sommes heureux de eiter quelques extraits :

iSS NOS MISSIONNAIRES.

c Monsieur le curé et vénéré père,

< C'est peu^ttre U dernière fois que je vous écris... P^nis une dizaine de jours, en eflbt, nous sommes sous le coup d'une persécution épouvantable ; ce sont des alertes continuelles. Enfin, il n'arrivera que ce que le bon Dieu voudra. Peut-être un de ces jours des bateaux vont-ils venir nous sauver : c'est le secret de Dieu. In manus tuas. Domine^ eommendo spkUmn meum. Bien que très ému, monsieur le curé, yespèste que le bon Dieu me donnera grâce et force pour supporter la mort avec courage pour la gloire de son saint nom. J'ai depuis quelques jours avec moi un bon vieux prêtre annamite : j'ai pu me confesser il y a une dizaine de jours, et j'espère encore le faire demain...

« Après cela, je compte sur la miséricorde de Dieu, la protection de la sainte Vierge et de saint Joseph, et ensuite sur les prières de toutes les personnes qui m'aiment en Noire-Seigneur. Si je viens à être massacré, qu'on n'aille pas dire : « Il est martyr, il n'a que faire de prières, » et pendant ce temps on me laisserait languir en purgatoire. Non, non! je demande des prières, et si Notre-Seigneur me reçoit dans sa miséricorde, je paierai alors mes dettes à mes bienfaiteurs.

« Je vous écris ainsi, monsieur le curé, mais en vous priant instamment de garder le silence sur toutes ces choses jusqu'à ce que vous ayez appris ma mort ou que le danger soit passé. Vous avez été toujours un père pour moi : un fils ne doit avoir rien de caché pour son père.

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