La Revtie des Deux-Mondes
toute sa sagacité, il ne parvint pas à se rendre compte d'une manière suffisante. Il ne comprit pas assez que, pour composer un roman, il faut un roman, c'est-àdire une fable intéressante et bien inventée qui nous "" tire autant que possible de l'ordinaire de la vie, une action émouvante, logiquement conduite et croissant en mouvement à mesure qu'elle se déroule, des passions en lutte et des caractères en contraste. Il crut, selon toute apparence, qu'il se tirerait d'affaire avec des descriptions et de la psychologie. Il se trompait ; la partie descriptive ne peut être dans un roman qu'un accessoire et un encadrement, et quant à la psychologie, si elle y est d'une importance de premier ordre, c'est à la condition de s'y présenter à l'état de faits et non à l'état d'analyses.
Dominique est un livre peu agréable, mais des plus singuliers. Je n'en connais pas qui donne plus complètement l'impression de ces glaciales journées de novembre où la nature est morte, où la lumière agonise, où le ciel trempe de ses bruines froides les squelettes décharnés des choses, où Tair alourdi par l'humidité a perdu sa transparence et se confond avec la brume ; le coloris en est chagrin, les sentiments en sont pâles, les caractères sans relief, la donnée générale subtile, obscure et triste. Cette donnée, qui vaut la peine que nous nous y arrêtions un instant, pourrait, ce nous semble, être formulée par cet aphorisme original, mais médiocrement gai, énoncé naguère par quelqu'un de notre connaissance : « Nous partons tous pour conquérir le monde et nous arrivons aux
Batîgnolles. :» Alphonse Daudet nous a donné dans JcLck le roman des ratés de la vie littéraire, pour employer son expression pittoresque ; il semble qu'en écrivant Dominique Fromentin ait voulu nous donner le roman des ratés de la vie mondaine. Il nous présente un groupe de personnages dont aucun n'atteint le but qu'il s'était proposé. Dominique, après avoir poursuivi sans résolution des ambitions sans objet précis et des passions sans ardeur, prend le parti de se marier et d'être tristement heureux pour en finir. Son précepteur Augustin , pour être de trempe plus robuste , n'a pas meilleure fortune ; après avoir rêvé les lauriers de l'auteur dramatique, il devance bourgeoisement son élève dans la voie du mariage, et se contente de la gloire modeste de l'homme médiocre et laborieux. Son ami d'Orsel, après avoir gaspillé sa jeunesse dans des aventures galantes, dont il nous est beaucoup pai*lé sans qu'elles nous soient jamais montrées, est pris un jour de la fantaisie de se suicider, alors qu'il a depuis des années déjà accepté la tristesse et l'isolement insé<« parables de l'emploi dangereux qu'il a fait du temps, manquant ainsi l'heure de son dénouement encore plus sûrement qu'il n'a manqué le drame de sa vie. Madeleine, la bien-aimée de Dominique, finit par se laisser toucher par une passion qu'elle n'a ni partagée ni encouragée à Torigine ; un instant, on la croit atteinte par la contagion de l'amour qui la poursuit, mais elle est trop honnête femme pour mettre un roman dans sa vie, et son rêve n'aboutit pas. Sd