‹ Nos morts contemporainsChapitre 9 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

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une abondahce brillante, sans aucune de ces hésitations ou de ces insistances qui trahissent un effort pénible de Tesprit pour traduire la pensée, nous dirions presque sans surcharges et sans ratures, tant ga causerie se rapprochait parfois du langage écrit par la précision des termes et l'heureux tri des mots. Un geste vif, divers selon les sujets, mais toujours mesuré avec élégance, accompagnait ses paroles sans les souligner; rien chez lui de cette pantomime hyperbolique, souvent amusante, mais plus souvent encore grimaçante ou désordonnée, qui distingue d'ordinaire les causeurs renommés. Très ouvert, il évitait cependant toujours avec un goût parfait de laisser saillir son être intime au dehors; ni boutades révélatrices, ni imprudente expansion, comme chez beaucoup de ses confrères. Aussi eût-il été difficile de se prononcer avec assurance sur l'existence chez lui de telles ou telles qualités morales, si la politesse, cette enveloppe extérieure qui suppose toujours et révèle presque infailliblement les plus essentielles, n'avait suffi pour dissiper tous les doutes à cet égard. Je le demande au lecteur attentif de Fromentin, cette silhouette rapidement tracée d'après nos souvenirs personnels est-elle bien différente de l'image qu'il a pu se former de lui en rêvant devant quelqu'une de ses toiles aimables et châtiées, ou au bout de quelqu'une de ses pages exquises en leur correction

recherchée?

Je viens d'insister quelque peu sur la personne physique, c'est qu'elle était essentielle pour com-

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prendre la nature du talent de Fromentin, Toutes ses œuvres, littérature et peinture à la fois, en étaient une très fidèle image. Gela est fin^ élégant, lumineux surtout, mais il y manque un certain degré de cha« leur. Le tempérament ne joue chez Fromentin qu'un rôle secondaire comparativement à celui qu'y joue rintelligence, ce qui peut paraître singulier chez un homme préoccupé avant tout du spectacle extérieur des choses. Le feu sacré est en lui, mais plutôt comme une lampe rayonnante faite pour prémunir contre toute impropriété de choix que comme un fluide ardent fait pour apporter la vie là où il abonde et circule. On peut dire que Fromentin comprend encore mieux qu'il ne sent. Ses sensations si vives n'arrivent presque jamais à s'objectiver d'emblée, d'un jet et avec une entière puissance, faute de force d'expansion ou d'impulsion intérieure qui les contraigne à se répandre au dehors comme une eau bouillonnante déborde du vase sous l'action de la chaleur. Tous les buts que vise son intelligence au contraire, elle les atteint avec une agilité et une sûreté merveilleuses. Il est coloriste, mais c'est par l'intelligence encore plus que par l'instinct, par les sagaces trouvailles de mots ou l'harmonie longuement préméditée des nuances. Toutes les qualités qui font les critiques éminents et les maîtres descriptifs, il les possède, sensibilité judicieuse, pénétration vibrante, bon goût à la fois difficile et conciliant, hardi dans ses préférences, ferme dans ses arrêts ; on lui voudrait, même au prix d'une perfection moindre, un peu plus

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de ces autres qualités inconscientes qui font les artistes vraiment créateurs, et volontiers on le désire* rait ou plus brutalement sanguin, ou plus âcrement bilieux, ou plus douloureusement nerveux.

On dit de certains hommes qu'ils sont les fils de leurs œuvres, on pourrait dire de Fromentin qu'il est le fils de son intelligence, tant son talent apparaît comme le produit exclusif de Texercice de ses belles facultés. Dans l'inspiration de la plupart des grands artistes, il y a presque toujours un élément que Ton peut dire impersonnel, qui s'est trouvé mêlé fatalement à leur nature sans qu'elle put s'en défendre ou songeât à s'y soustraire, quelque question d'origine, quelque génie de famille qui, las d'errer indécis dans le sang des générations successives, a voulu à un jour donné se reconnaître et se fixer, — plus souvent encore quelque influence souveraine d'éducation ou de paysage ambiant qui, saisissant l'âme à l'heure où elle est toute malléable, l'a pétrie à sa guise, ou gra* vée d'une de ces impressions premières qui ne s'effacent jamais, ou heurtée d'un de ces cho6s impérieux qui la mettent en mouvement et décident de sa direction pour la vie. On n'aperçoit chez Fromentin l'action d'aucun élément de ce genre. Pour ne parler que de celle de ces influences qui se rencontre le plus ordinairement, ce n'est pas à coup sûr au pays où il a passé son enfance et son adolescence qu'il faut demander le secret de la brillante carrière qu'il a parcourue. Si jamais génie d'artiste a été en désaccord avec le caractère de sa province natale, c'est

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bien celui de Fromentin. Vous seriez-vous jamais douté qu'il fût enfant de La Rochelle, et, si vous aviez eu à choisir la terre natale de cet enthousiaste de la lumière, ne l'auriez- vous placée dans quelque coin de ces provinces qui sont comme une initiation à POrient plutôt que dans cette ville à Taspect robuste, viril et sans élégance d'aucune sorte, assise au bord d'une mer triste et grise, environnée de plaines monotones, d'étendues plates et nues, arides au regard? Ces campagnes sans charme et ces horizons sans beauté, il les a décrits un jour pourtant dans son roman de Dominique ; mais, en dépit de son habileté descriptive, et quelque soin qu'il ait pris pour en parer l'indigence, il ressort en toute évidence que ce n'est pas dans ce paysage stérile qu'il faut chercher la préface de ses éblouissantes peintures du Sahara et du Sahel. Son intelligence semble donc être arrivée à parfaite éclosion vierge de toute empreinte profonde, et si quelques influences ont eu action sur elle, c'a été dans l'âge où elles sont acceptées, mais non subies, choisies librement, mais non imposées par la tyrannie des circonstances.

C'est par là que s'expliquent quelques-unes des qualités et aussi quelques-uns des défauts de Fromentin, par exemple son éclectisme, et aussi sa virtuosité, ou, si vous l'aimez mieux, son dilettantisme. Fromentin fut éclectique, comment ne l'aurait-il pas été? N'ayant subi aucune contrainte première, il n'avait contracté prématurément aucune habitude d'esprit, reçu aucun pli, conçu aucune prévention,

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et il entra dans le monde de l'art pur de préjugés et exempt de parti pris. N'ayant en lui rien de ce qui fait les systématiques, sa nature allait d'elle-même à l'impartialité. Son éclectisme fut des plus sagaces et des plus rusés, cherchant bien moins à combiner les qualités opposées qu'il voyait rayonner chez les représentants des écoles rivales qu'à éviter les erreurs dans lesquelles il voyait qu'ils étaient tombés. Cependant l'impartialité même a ses désavantages, et Fromentin ne fut pas sans les ressentir. A trop embrasser, l'âme s'émiette et perd de son unité et de sa force de direction, la satisfaction de tout comprendre tourne en dilettantisme, le plaisir de tout expliquer tourne en virtuosité. Et puis c'est une question que de savoir lequel vaut le mieux pour le talent, d'un violent parti pris, dût-il même dégénérer en préjugés, ou d'une neutralité judicieuse ; la seule réponse que nous y voulions faire pour llnstant est de dire que cela dépend des natures. Le parti pris aveugle est une manière de religion qui peut créer des artistes croyants et convient aux hommes de tempérament; rimpartialité est une réelle philosophie qui convient à l'homme d'esprit et au critique, et Fromentin fut Tun et l'autre à un degré éminent. Heureux les rares génies qui n'ont besoin ni de parti pris aveugle pour créer, ni d'impartialité laborieusement acquise pour comprendre, mais qui vont d'euxmêmes se placer dans l'harmonie et la lumière par la plénitude et l'équilibre de leurs dons !

Des influences acceptées librement par Fromentin,

la plus considérable à coup sûr fat celle de réoole littéraire qui régnait en souveraine et dont les arrêts faisaient loi pour les jeunes générations à Tépoque où, désertant la procédure, il entra dans Tatelier de Gabat, Fromentin fut un romantique de la dernière heure, à Tépoque où le romantisme, d'église militante qu'il avait été jusqu'alors, venait de passer à l'état d'église triomphante. Nous nous rappelons encore rimpression que produisait alors l'école romantique sur les nouveaux venus à la vie de l'esprit. C'était comme entrer dans un temple au moment où le service religieux vient à peine de s'achever; l'église, tout à l'heure si bruyante d'hymnes, est maintenant dépeuplée; seuls quelques fidèles se sont attardés À prier dans les chapelles, mais les derniers cierges brûlent sur Tautel, les guirlandes restent suspendues autour des colonnes, et l'odeur de l'encens emplit l'enceinte silencieuse. Quoique achevé, l'office continue pour ainsi dire par ses parfums et ses couleurs, et à ces vestiges les émotions de la piété peuvent encore s'éveiller. Telle l'école romantique entre les années 1840 et 1848, où Fromentin faisait ses débuts dans l'art avant de les faire dans la littérature. Les jours des luttes fiévreuses étaient passés, mais on se montrait avec une curiosité envieuse les combattants des vaillantes soirées d'jffernani et de Marion /)elorme^ et l'air était tout sonore de la grande symphonie poétique que tant d'illustres artistes avaient exécutée pendant quinze ans. Quelque chose de l'ivresse de la veille se prolongeait dans le lende-

main tout vibrant de si récents souvenirs; l'enthousiasme était donc encore possible, mais avec une mesure de recueillement que n'avait pas comporté la période de luttes précédente et qui permettait aux nouveaux prosélytes de ne prendre des doctrines de l'école que ce qu'ils en pouvaient accepter. Cet enthousiasme assagi de critique était certainement celui qui convenait le mieux à la nature de Fromentin à la fois brillante et prudente, et nul doute que c'e^t celui-là seul que le romantisme lui a fait ressentir.

Il a fait plus que ressentir de l'enthousiasme pour le romantisme, il a pris des leçons à son école, et c'est par lui qu'il a été initié à l'art d'écrire. On n'oserait trop dire quels ont été en peinture les maîtres véritables de Fromentin, tant ils semblent avoir été nombreux, et tant il a pris de soin pour effacer de ses œuvres les traces de ses études afin d'éviter d'être reconnu trop aisément comme disciple de quelqu'un; mais nous pouvons sans peine nommer le modèle dont il s'est inspiré en littérature. A l'époque des débuts de Fromentin, Théophile Gautier, sorti lui aussi des ateliers de peinture, travaillait à réaliser cette littérature pittoresque dont il avait conçu la pensée en maniant la brosse et le pinceau, et ses premiers récits de voyages, où les mots prenaient la valeur de nuances et les phrases la valeur de tons, faisaient rémerveillement de tous les jeunes artistes et de tous les jeunes écrivains. Cette tentative de parler à l'esprit par le moyen des mots, comme les

couleurs parlent aux yeux, avait de quoi séduire un peintre ambitieux d'écrire, et Fromentin ne chercha pas d'autre méthode lorsque, après un séjour répété en Algérie, il éprouva le besoin de traduire par la parole les impressions ressenties sur la terre d'Afrique. L'initié, comme il arrive souvent, a-t-il, en cette circonstance, surpassé l'initiateur? C'est affaire de goût personnel, et il est possible que, pour beaucoup, Théophile Gautier conserve la supériorité sur son émule. Les tableaux de voyages de Théophile Gautier ont peut-être plus de liberté; mais le peintre n'est pas parvenu à si bien y discipliner le littérateur que celui-ci ne s'y échappe en saillies nombreuses, et les dissonances y sont ainsi très fréquentes. Chez Fromentin, au contraire, le peintre n'a eu aucune peine à soumettre le littérateur. Entre ses mains, la plume continue l'office du pinceau, le lexique l'office de la palette, et les deux arts rivaux ont été ramenés, en dépit de la diversité de leurs moyens, à une unité si étroite qu'elle en est voisine de l'identité.

On voit par là combien Fromentin mérite peu l'éloge de n'avoir pas mis de peinture dans sa littérature, qui lui a été donné par un critique éminent. Tout au contraire, Fromentin a mis le plus de peinture qu'il a pu dans sa littérature, non seulement par habitude de métier, mais de parti pris, avec une hardiesse judicieuse^ et c'est là ce qui fait avant tout son originalité comme écrivain. 11 savait aussi pertinemment que qui que ce soit que les deux arts ont leurs domaines et leurs lois propres; mais il savait aussi

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qu'à leurs frontières il y a, pour ainsi dire, des terri* toires mixtes par où ils se rejoignent et que la des* cription est de ce nombre. On peint on paysage, on le décrit aussi; on colore un costume, on le décrit aussi; on dessine une attitude, on la décrit aussi* C'est sur ces territoires mixlcs que Fromentin prétendait seulement se placer et qu'il s'est toujours tenu, sauf dans son roman de Dominique^ où, ayant à entrer dans l'analyse de sentiments humains, il s^est écarté de son parti pris autant que le comportait le genre nouveau qu'il abordait. Ces points de rap* port entre certaines parties de la peinture et certaines parties de la littérature étant une fois reconnus, toute la question était de savoir si Ton ne pouvait pas utiliser plus largement qu'on ne l'avait fait jus* qu'alors les ressources de l'un des deux arts au profit de l'autre. Ce que le plus habile écrivain, qui n'est qu'écrivain, ne ferait pas sans gaucheries et sans fréquentes méprises, un peintre ne le pourrait*il pas, et même ne serait-il pas mieux préservé que récrivain, par les habitudes de son métier, contre le grand écueil de pareille tentative, l'impropriété des termes? Un livre de voyages, écrit dans un atelier,* n'aurait-il pas chance de posséder un tout autre éclat de coloris et une tout autre vigueur de rendu que s'il était écrit dans un cabinet d'étude? Lorsque Tartiste écrivain penché sur son lexique hésiterait entre deux nuances de langage, la palette serait là pour le conseiller; lorsque sa phrase rendrait avec indécision les lignes d'un paysage, l'esquisse prise sur la place serait là

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pour lui redonner fermeté et précision. Fromentin avait encore d'autres raisons de se décider à cette aventure, raisons qu'il nous a expliquées tout au long dans la préface de son Été dans le Sahara^ et qui peignent au vif sa nature adroite et sagace. Cette apparente témérité de T écrivain était le résultat de la prudente timidité du peintre. Il avait vécu sur la terre d'Afrique, il s'était rempli les yeux jusqu'à l'éblonissement des spectacles de sa lumière, il s'était enivré de son silence et de son immobilité jusqu'à Textase, et il désespérait de rendre par le pinceau les merveilles qu'il avait contemplées. Il lui sembla qu'il pourrait être plus exact avec les mots qu'avec les couleui*s, et c'est ainsi que sont nés ces deux cbefsd'œuvre de la littérature pittoresque, Un Été dans le Sahara et Une Année dans le SakeL

Je viens de relire ces deux livres ; au bout de vingt ans, ils conservent encore leur beau coloris des premiers jours. C'est vraiment le triomphe de l'image, de l'image, entendez bien, non de la figure de rhétorique, métaphore ou comparaison. Vous rappelezvous l'ingénieuse et profonde explication que le vieux Grec Démocrite donnait de la formation de nos idées? Les choses et les êtres de ce monde sont dans un perpétuel rayonnement; incessamment des corpuscules atomistiques s'en échappent, et ces atomes, pour si petits qu'ils soient, sont dans leur réduction un microcosme de l'être ou de la chose dont ils émanent et qu'ils représentent dans toutes ses parties. Ils n'atteignent pas seulement nos yeux ; grâce à leur

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finesse, ils y pénètrent et s*y logent, en sorte que nous avons en nous comme un magasin infini où tout Tunivers est enfermé en fait sous ce volume infiniment subtil, mais absolument complet, des atomes, et que nos idées des choses et des êtres ne sont que des visions intérieures. Cette vieille théorie n*a cessé de rester présente à notre esprit pendant la nouvelle lecture que nous avons voulu faire des deux livres de Fromentin sur TOrient. On dirait vraiment des molécules animées qui se sont détachées des choses et se sont harmoniquement assemblées au rythme du style pour en former une représentation vivante. Ces pages merveilleuses sur le silence du Sahara, Timplacabilité de sa lumière sans ombres et l'immobilité de ses horizons et de ses plans, c'est le désert même qui en a fourni la substance, je n'ose me servir de ce triste mot trop abstrait, le texte. Cette fête de noirs Algériens où les costumes des négresses sont peints avec la splendeur et la variété de coloris d'un Véronèse, est-ce une simple description faite d'après le souvenir, ou n'est-ce pas plutôt la réalité même qui, blottie en raccourci au fond de l'œil de l'artiste, selon la doctrine de Démocrite, a repris ses proportions premières lorsqu'elle en a été tirée par le vouloir de l'écrivain? Je viens de citer deux épisodes, mais d'ordinaire les pages de Fromentin supportent mal d'être isolées, tant elles sont étroitement enchâssées dans le tout à leur juste place ; c'est l'ensemble de ces deux livres qu'il faut considérer pour comprendre à quel point il a réussi dans cette entreprise d'évocation de

l'Orient. Afin de mieux le peindre, Fromentin en a pris, pour ainsi dire, la méthode de vivre pour méthode de composition. Peu de pensées, des sensations chaudes et vives, quelques rêveries, une vie morale léthargique, faite de silence et de repos, voilà tout rOrient, et voilà aussi ces deux livres faits à sa plus intime ressemblance. Lentement, nonchalamment, paresseusement presque, les feuillets se succèdent, variant les mêmes phénomènes, ou recommençant les mêmes peintures sans redouter la monotonie ou trahir un désir de l'éviter; des transitions tellement insensibles qu'elles semblent ne pas exister poussent le récit en ramenant sans cesse la description qui s'achève dans la description qui commence, comme un flot d'air en pousse un second en le pénétrant, comme une onde de lumière en pousse une seconde en s'y fondant. Je ne crois pas que jamais procédés littéraires aient été en pareille harmonie avec le sujet qu'ils étaient chargés de rendre.

Dans ce tableau, toujours le même par ses grandes lignes et ses caractères généraux, la variété n'est apportée que par les nuances, et c'est ici qu'éclate l'art consommé de Fromentin. 11 n'a que les ressources d'une langue qui n'a pas, à proprement parler, de mots pour rendre des phénomènes inconnus aux régions où elle s'est formée, et qui ne peut en conséquence lui présenter que de faibles et insuffisants équivalents. 11 faut voir cependant avec quelle sûreté il sait choisir parmi ces équivalents le plus expressif ou le plus rare, celui qui peut serrer et étreindre le plus étroitement

l'objet qu'il veut montrer. Pour la propriété et ïa justesse des termes, Fromentin est sans égal. Pas une expression vague, pas une épithète faible, surtout pas un mot abstrait. Fromentin a sacrifié quelquefois à la subtilité, quelquefois au bel esprit, jamais à l'a peu près. Cependant on a toujours les défauts de ses qualités, et, il faut bien le dire, ce scrupule de précision finit par engendrer parfois une certaine prétention comparable à ces excès d'ordre qui régnent dans les maisons trop méticuleuses, ou à ces soins minutieux de toilette qui dégénèrent en maniés. Un autre inconvénient plus grave, c'est une sorte de tyrannie grammaticale qui tient l'esprit si fortement attaché sur l'objet décrit qu'il en perd toute liberté. Il n'y a pas là de place pour la rêverie ou la méditation du lecteur, il n'y a de place que pour sa faculté d'attention, et cette attention doit être parfois tellement stricte qu'elle en devient pénible. Aussi la lecture de ces deux livres est-elle des moins suggestives^ c'est-àdire des moins faites pour stimuler l'être moral du lecteur et lui faire connaître les sollicitations généreuses qu'adressent à sa pensée tant d'autres ouvrages moins parfaits. C'est un art prodigue en apparence, mais qu'on pourrait presque qualifier d'égoïste, car tout le profit en est pour l'auteur, dont il laisse en vue la personnalité de la première à la dernière ligne, et qu'il ne permet pas d'oublier un instant.

Ces deux voyages une fois écrits, Fromentin ne renouvela plus la tentative, en quoi il fut bien conseillé par sa prudence habituelle. De pareils livres

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trop multipliés auraient facilement tourné à la manière et, le premier étonnement une fois passé, au* raient risqué de cesser de plaire par la répétition des mêmes procédés. Il est douteux d*ailleurs que d'autres pays se fussent prêtés aux mêmes méthodes de description que TOrient, et que l'écrivain en eût pu tirer des effets aussi saisissants. Sa réputation d'écrivain était faite cependant, et il s'agissait pour lui de la maintenir ; mais quels genres aborder et à quels sujets s'adresser désormais ? Quelques personnes dont la sympathie n'était pas douteuse lui suggérèrent, nous le savons, l'idée de tenir pendant quelque temps un journal de ses émotions et de ses réflexions quotidiennes d'artiste, et un instant il parut goûter à cette suggestion. Il ne donna pas suite à ce projet, dont la réalisation eût été aussi heureuse pour lui qu'instructive pour le public ; cependant il n'y renonça pas tout à fait, car c'est un peu la même idée, mais ramenée à des proportions plus étroites, qui fait le fond de son dernier livre, les Maîtres d'autre fois. l] crut préférable de s'attaquer au roman, et il écrivit Dominique, Bien que ce livre ait été publié dans le recueil même où paraissent ces pages *, nous en dirons franchement toute notre pensée : c'est une erreur d'homme de grand talent, commise avec talent; mais c'est une erreur manifeste. Avec le roman, Fromentin abordait un genre qui a ses lois exclusives et où la peinture ne pouvait plus lui être d'aucun secours, sauf pour la partie descriptive. Ce sont ces lois dont, malgré

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