‹ Nos morts contemporainsChapitre 12 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

Une amitié sincère est pour tout homme le bien précieux par excellence, mais plus encore peut-être pour un artiste que pour aucun autre. Tout artiste a besoin de l'amitié même au sein de la fortune et des succès, car, ne créant que par sympathie, il faut qu*il retrouve en autrui cette flamme d'amour dont il fait une si large dépense ; mais ce besoin est bien plus impérieux encore pour celui qui s'obstine avec une noble énergie à tenter des voies solitaires, ou dont les succès lents, incertains, intermittents, quand ils ne sont pas tout à fait tardifs ou même entièrement posthumes, n'ont pas en eux assez de force de chaleur pour réchaufl'er le pauvre cœur qui s'est appauvri de son feu à poursuivre ces tièdes résultats. Que de jours alors où l'artiste a besoin d'un secours moral qui le rafî*ermisse dans sa constance, le préserve des inspirations malfaisantes du dépit, ou le sauve de ce noir abattement, pire que le désespoir,

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dont l'âme prend si vite Ttiabitude, et d'où elle ne sort qu'amollie et détendue, sans ressort et sans accent, comme trempée de lâcheté et d'impuissance I Un tel artiste est évidemment toujours au bord de cette atroce situation morale que le grand poète anglais, Alfred Tennyson, a prêtée à Siméon le Stylite expirant, et qu'il a su rendre avec une si douloureuse éloquence, le doute de soi-même, l'inquiétude de s'être trompé sur la voie suivie, le cruel sentiment de l'inutilité des sacrifices accomplis pour atteindre un but qui demandait des efforts d'autre nature. C'est le noble office de l'amitié de rendre l'âme à cette confiance en elle-même sans laquelle rien n'est possible et qu'il est cependant si facile d'ébranler que le plus piètre sot y suffit, dangereux secret psychologique que les méchants et les drôles de tous les temps ont toujours su pénétrer, et dont ils ont trop souvent su se servir pour réduire au désespoir ou précipiter dans la ruine les hommes de génie. Tel est le rôle touchant que nous avons vu M. Charles Clément remplir auprès de Charles Gleyre pendant plus de vingt années, tour à tour sœur de charité, exorciste et homme d'affaires, forçant son ami malade à prendre soin de sa santé, conjurant et combattant les démons de son hypocondrie, lui ouvrant la voie tardive de la fortune, le disputant enfin sans relâche à l'injustice de l'opinion, à la maladie, à la tristesse et à la pauvreté. L'ardeur de cette amitié s'est accrue encore par la mort, si c'est possible, et, maintenant qu'il n'y a plus à sauver de Gleyre que sa mémoire.

M. Charles Clément a mis toute son âme à la garantir contre Toubli par une étude étendue qui restera comme un modèle de biographie critique. Nous connaissions depuis longtemps M. Clément comme critique d'art méritant; mais en écrivant cette belle étude, il vient de se conquérir un titre infiniment plus particulier et plus rare, car il n'a pas fait seulement un bon livre de plus, il a augmenté d'un chapitre nouveau la légende des amitiés célèbres, chapitre dont il est à la fois l'auteur et la matière. Désormais, quand on voudra dans l'avenir présenter des exemples de la parfaite amitié, on dira Charles Gleyre et Charles Clément, comme on disait dans l'antiquité Damon et Pythias,et chez nous Dubreuil et Pechméja, ou bien encore les amis du Monomotapa. J'essayais dans le précédent chapitre d'esquisser la silhouette d'Eugène Fromentin; je voudrais dans celui-ci faire pour Charles Gleyre œuvre de même nature en combinant mes anciennes impressions personnelles avec les renseignements si détaillés que nous fournit l'attachante étude de M. Clément. En parlant d'Eugène Fromentin, j'ai loué cet heureux équiUbre de manières par lequel il avait su se préserver de toute marque professionnelle tout en évitant de tomber dans aucun faux ton d'homme du monde. Ce n'était pas précisément un équilibre de ce genre qui se laissait remarquer en Gleyre. Sa profession l'avait gravé, lui, de l'empreinte la plus exclusive et la plus profonde; il n'y avait en lui qu'un seul homme, l'artiste, le travailleur, dont toutes les pensées et toutes les préoc-

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çupations sortaient de Tatelier et y retournaient. Toute sa personne physique et morale était telle qu'elle écartait comme d'elle-même les amitiés vulgaires et les curiosités banales, circonstance qui, tout en contribuant pour une bonne part au demi-isolement dans lequel s'est écoulée sa vie, peut être dite heureuse après tout, puisqu'elle le condamnait à n'avoir que des amitiés d'élite. Il fallait être eh effet de nature quelque peu exceptionnelle, et, j'oserai dire choisie, pour se plaire dans la compagnie de Gleyr^ ; les simples mondains n'auraient pas trouvé leur compte avec lui, car ce n'était pas une de ces connaissances qu'on aime à exhiber pour s'en faire gloire, ou près desquelles on va chercher des distractions équivalentes à la lecture d'un petit journal ou à la représentation d'un vaudeville. Nuls dehors, aucun clinquant, nulle prise pour la futilité, nuls sacrifices au désir de plaire ; Gleyre laissait» vraiment sans ressources la vanité de ses intimes. Physiquement ce n'était pas un Apollon. Au rapport de sa vieille amie, Mme Cornu, il avait été, parait-il, charmant et même beau dans sa jeunesse ; mais ceux qui ne l'ont connu que dans ses vingt-cinq dernières annçes étaient obligés d'accepter ce témoignage avec une foi aveugle, tant les duretés de la vie avaient effacé tout vestige qui pût en attester l'authenticité. La maladie et le soleil d'Orient avaient gonflé ses paupières et voilé son regard, les privations et les chagrins vivaient creusé, ridé, crevassé^ raviné son visage au point de n'en pas laisser une place qui ne fût un pli;

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rhabilude des pensées tristes avait comme plaqué sur sa physionomie un masque de douceur morose et de mélancolie sans fascination. Que de fois il m'est arrivé en rapprochant de me rappeler les paroles du philosophe Emerson sur les âmes simples et véridîques qui accomplissent sans bruit leur labeur en ce monde, et qui n'ont pas de teint rose, de beaux amis, de chevalerie et d'aventures 1 Ce n'était pas non plus un amuseur, et si c'est là par hasard un défaut, il y gagnait au moins de ne jamais donner envie aux méprisants ou aux malins de se rappeler quelqu'un des masques de la comédie italienne, et de murmurer entre leurs dents les noms de Scaramouche ou de Trivelin, comme il est arrivé plus d'une fois pour nombre de ses confrères.

Sa conversation, pleine de choses, instruisait par choc en retour, pour ainsi dire, car ce n'était qu'après réflexion et lorsqu'une occasion en rappelait le souvenir qu'on se rendait un compte exact de la justesse des opinions qu'on lui avait entendu émettre. La pensée chez lui valait en effet mieux que l'expression, qui d'ordinaire restait sans relief; son élocution était convenable sans rien de plus, et arrivait à la correction avec quelque fatigue et à la netteté avec quelque effort. Il savait moins bien communiquer son enthousiasme et ses admirations que ses dédains et ses rigueurs, et j'oserai dire qu'il était un peu à l'égard des choses qu'il préférait comme la timide Gordéiia, qui, tout en aimant trop, reste impuissante à manifester son amour. Sa parole

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n'avait réellement toute sa valeur que lorsqu'elle s'appliquait aux choses qu'il n'aimait pas, Il montrait alors beaucoup d^esprit, du plus caustique et du plus mordant ; un honnête cynisme s'éveillait en lui, s'y mettait en verve et trouvait, pour stigmatiser les choses et les hommes contre lesquels il s'indignait, des touches du plus véritable humour. Le mot cru, violent, populaire, obscène même, ne lui coûtait plus rien, et cependant sa conversation était d'habitude d'une retenue voisine de la pudeur. Cet esprit caustique aurait pu aisément le rendre redoutable, mais, — signe certain d'une nature foncièrement bonne et imperméable aux injustes outrages de la vie, — il savait le tenir en bride avec une probité qui se sentait d'un reste de son éducation protestante, et il ne s'en servait que rarement, ne l'employant que contre les hommes et les choses qu'il avait droit de niépriser absolument. Il avait aussi de la gaieté à l'occasion, mais cette gaieté était de courte haleine, quelque peu saccadée, discrètement ricaneuse plutôt que franchement et naïvement rieuse, et presque toujours avec un prompt retour de mélancolie, comme si l'âme, sur une réprimande intérieure, s'était ordonné de couper court à tout heureux abandon. J'en ai dit assez sans doute pour donner au lecteur le sentiment de cette nature solide sans brillant, droite sans fausse séduction, quelque peu fruste sans rugosités blessantes, d'une timidité qui n'excluait pas une mâle énergie, et d'une naïveté qui savait à l'occasion venger ses déconvenues par le mépris.

Je n'ai pas besoin de chercher longtemps pour trouver le mot qui résume tous ces traits de Tàme et du caractère. Gleyre fut un solitaire par nature et par choix, et toutes les circonstances de sa vie contribuèrent à développer cette inclination naturelle et à justiBer ce choix. Il fut solitaire par éducation, par mauvaise fortune persistante, par biais de caractère, par réaction contre les injustices du sort, par le parti pris d'échapper à toute influence d'école et la volonté de ne subir le joug d'aucune coterie. Ce fut là son malheur, mais aussi son originalité.

Né en Suisse de modestes cultivateurs, il garda toute sa vie l'empreinte de l'éducation honnêtement rustique qu'ils lui donnèrent. Cette éducation, qui est une des plus solides et des plus morales qu'un homme puisse recevoir, a cependant, lorsqu'elle ne peut être corrigée assez à temps, Tun ou l'autre de ces défauts, ou bien de prolonger chez l'individu une timidité sauvage qui l'éloigné du commerce social en le lui faisant redouter, ou bien de lui conserver un fonds de brutalité qui le met en antagonisme avec les manières du monde et le porte à les défier ouvertement sans souci de blesser ou de déplaire. De ces deux défauts, le premier seul est dangereux pour celui qui en est affligé; quant au second, c'est une arme de défense excellente, qui n'a d'autre inconvénient que de rendre celui qui en est muni parfaitement désagréable, inconvénient minime, car presque toujours la société le [subit sans résister autrement que par les armes légères d'une raillerie

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dont les résultais restent d'ordinaire inoSensifs. Ai-je besoin de dire que, de ces deux défauts, Gleyre ne connut que le premier, c'est-à-dire celui-là seul qui pouvait avoir pour lui des conséquences fâcheuses. Toute sa vie, Gleyre ne sut guère se défendre contre les hommes qu^en s'en éloignant. Le succès même ne pouvait l'encourager à affronter le jugement de la foule; dès 1848 par exemple, il prit le parti de ne plus exposer aux salons annuels^ et, quoiqu'il nous ait expliqué autrefois les motifs de cette abstention et que son biographe nous les répète aujourd'hui, nous avouons n'avoir jamais pu les bien saisir. Il avait exposé plusieurs fois^ et l'opinion était loin d'avoir été injuste à son égard. Son premier tableau, le Soir, avait été un succès incontesté et lui avait valu Funanimilé des louanges. Sa Séparation des apôtres avait été moins goûtée, mais un tel sujet sévère n'obtiendra jamais d'emblée sur la foule le même succès qu'un sujet élégiaque et gracieux comme le Soir, et les éloges tant du public éclairé que des juges compétents n'avaient pas d'ailleurs manqué à cette belle œuvre. Les expositions annuelles, disait-il, avaient le tort de contraindre les artistes à forcer la note et à hausser le ton, ce qui est vrai peut-être pour les œuvres de début et pour les artistes jaloux de popularité qui veulent à toute force un succès tous les douze mois, mais ce qui était faux pour lui, qui avait franchi de la manière la plus heureuse le redoutable pas du début, et qui, ne visant pas à la popularité bruyante, n'avait nul

besoin d'exposer chaque année. On ne put jamais vaincre son obstination, et il en résulta que Gleyre passa les vingt-cinq dernières années de sa vie à produire des œuvres superbes dont le public ne savait jamais rien et que les artistes eux-mêmes ignoraient. Quelques intimes seuls en avaient connaissance, encore fallait-il faire en bon temps sa visite à l'artiste solitaire; si par hasard on différait trop, on apprenait que l'œuvre était partie pour ne plus revenir après avoir été vue d'une dizaine de personnes, et qu'elle avait élu domicile à Cologne, à Bâle, à Genève, à Lausanne.

Il cachait sa personne comme son talent et fuyait les réunions mondaines à l'égal des expositions de peinture. « Pourquoi donc n'allez-vous plus chez Mme S...? lui demandait un jour devant nous une personne amie. — Parce que j'y rencontre des museaux qui me déplaisent », répondit-il avec cette crudité d'expression qui, nous venons de le dire, ne lui répugnait pas toujours. C'est qu'il lui manquait un peu de cette assurance qu'ont en trop tant de nullités et que son grand talent lui aurait donné le droit d'avoir. Il savait son prix sans doute, mais il ignorait l'art de se faire valoir, et la crainte d'être choqué dans ses sentiments faisait qu'il aimait mieux quitter la place que s'armer pour leur défense. Et puis il eut toujours une défiance secrète à l'endroit des mondains, des heureux et des gens en place ; le plus sûr moyen de lui plaire était d'être ou d'avoir été un peu éprouvé. Lorsque nous fîmes sa connaissance,

il y a quelque vingt-cinq ans, dans les bureaux de la Revue des Deux-Mondes pour laquelle il dessinait un beau portrait de Thomas Garlyle qui fut alors placé en tète d*un article de notre façon, il nous prit très vite en gré; mais nous avons toujours eu le soupçon que nous avions dû cette sympathie rapide à la modestie de notr« mise d'alors, modestie qui n'avait rien de précisément volontaire et qui disait clairement que nous ne revenions pas d'un voyage fructueux aux mines alors récemment découvertes de Californie. Une circonstance très particulière augmentait encore sa timidité; il n'avait pas reçu d'instruction classique, et cette lacune lui était une cause de profonde tristesse. J'entends encore le hélas! presque humble avec lequel il m'avoua un jour qu'il ignorait le latin, à quoi je répondis que cette ignorance, loin d'être un désavantage, était peut-être au contraire une condition heureuse, car elle le laissait assuré de ne jamais souiller de pédantisme ce sentiment de la beauté qu'il avait si complet, qu'on ne voyait pas ce qu'une plus grande érudition classique aurait pu y ajouter. Pour toutes ces causes, Gleyre vivait exclusivement dans son atelier, où on était toujours sûr de le trouver assis devant son chevalet, ou s'occupant à quelque lecture, à celle des journaux de préférence, car il était singulièrement friand de politique, et, bien qu'on ne pût s'empêcher parfois de remarquer qu'il y avait dans ce goût une légère pointe de manie, on n'avait cependant jamais envie d'en sourire, tant on le sentait respectable.

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Gleyre, en effet, appartenait à cette rare catégorie d'hommes qui peuvent bien se désintéresser d'euxmêmes, mais qui ne se désintéressent jamais des affaires générales.

A ce fonds de timidité native, la pauvreté avait ajouté tout ce qu'elle engendre d'habitudes taciturnes et d'ombrageuses méfiances lorsqu'elle se prolonge outre mesure. Pendant d'interminables années, la mauvaise fortune sévit sur Gleyre avec une persistance qui paraîtrait inexplicable s'il fallait l'attribuer au seul guignon. Hélas I nous portons tous la peine de notre nature, et c'est dans la nature de Gleyre qu'il faut chercher surtout le secret de cette longue mauvaise fortune; le récit détaillé que nous fait M. Clément du séjour de l'artiste à Home, où il se rendit en 1828, après quelques années passées dans râtelier de Hersent, ne laisse à cet égard aucun doute. Il y séjourna six années pleines, de 1828 à la fin de 1834, dans un état de gène presque continuel. Les initiations sont toujours longues, néanmoins les commencements de Gleyre furent réellement d'une longueur inaccoutumée. En comptant les trois années de l'atelier de Hersent, les six années de l'Italie, les trois années du séjour en Orient où il se rendit en quittant Rome, nous arrivons à un total de plus de douze années qui furent entièrement improductives. Gleyre était en pleine maturité et avait dépassé la quarantaine lorsqu'il put commencer à retirer de son beau talent quelques résultats lucratifs. Même heureux et riche, il lui aurait fallu beaucoup de temps

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pour se développer, car sa nature était lente à fixer sa route, scrupuleuse à Texcès dans ses moyens et difficile dans ses choix; elle n'était pas de celles pour qui tout est occasion de se développer et prétexte de produire. Gleyre avait une disposition à la contemplation studieuse qui lui faisait appréhender le moment de Texécution, lui en doublait les fatigues et Ten décourageait à peine commencée. Il croyait ne jamais assez savoir; la conséquence de cette modestie exagérée était qu'il n'osait presque rien entreprendre, et que, lorsqu'il entreprenait, sa science se retournait contre lui en lui faisant mesurer la distance qui existait entre son œuvre et celles qui étaient l'objet de son admiration. Gleyre, on le voit, n'appartenait en aucune façon à la race de ces audacieux qui se corrigent d'un faux système en le pratiquant, ou qui ne craignent pas de s'engager dans une voie quelconque, se disant qu'elle les conduira toujours quelque part et que tout est préférable à l'immobilité. De tels artistes ne pèchent certainement pas par excès de délicatesse; cependant, comme on apprend à servir même sous un mauvais maître, ils retirent au moins de leur audace le profit d'avoir mis la main à l'œuvre et d'avoir sollicité par le travail leur originalité à se prononcer. L'amour de la perfection et le désespoir de ne pouvoir l'atteindre, telles furent les rares fatalités qui poursuivirent Gleyre pendant la première moitié de sa vie et sous lesquelles faillirent succomber ses remarquables dons. Voilà pourquoi nous le voyons à Rome pendant de longues

années, vivant dans un état de flânerie besogneuse, étudiant toutes les écoles sans se résoudre à se fixer sur aucune; les modèles sont trop nombreux, les choix trop difficiles, les partis pris trop exclusifs et se sentant trop du charlatanisme, l'imitation trop servile, et pendant toutes ces hésitations la veine personnelle ne se prononce pas. Heureux et riche, on prend son parti de ces retards de la nature, et Ton se couche paisiblement en attendant Theure de Téclosion sous le soleil propice; mais il n'en va pas tout à fait ainsi lorsque la nécessité frappe à notre porte. Si tout se bornait encore à manger de la vache enragée trop dure et à porter des habits trop mûrs, comme il arriva trop souvent au pauvre Gleyrel mais il est d'autres conséquences plus redoutables. Nous sommes portés alors à traiter ces lenteurs de stérilité, et, injustes contre nous-mêmes, à appeler ingrate et impuissante une intelligence qui obéit simplement à ses conditions propres de développement. De là les découragements répétés et ce plus douloureux de tous les sentiments, le doute de soi-même. Aussi Gleyre, pendant presque tout le temps de son séjour à Rome , fut-il en proie à l'horrible maladie de l'çnnui, malgré les ressources de tout genre qu'il trouvait pour s'en défendre dans cette ville où il semble que la mélancolie philosophique serait seule à sa place. C'est que, par suite de ces dispositions de nature, la ville éternelle eut sur lui l'action directement opposée à celle qu'elle exerce d'habitude ; son charme bienfaisant, et que tout le monde a ressenti.

c'est de nous enlever à notre égotisme^ de nous faire oublier notre personnalité ; sur Gleyre, elle eut pour effet de le rappeler sans cesse à lui-même, pour écraser par la comparaison son humble moi et ses naissantes ambitions.

Les découragements de cette studieuse et improductive période de jeunesse avaient été si profondément sentis et si continus qu'il en garda toute sa vie quelque chose, même lorsqu'il eut acquis la pleine possession de son talent, et qu'on en trouvait comme un résumé dans une sorte d'aphorisme qu'il se plaisait à répéter r « Les anciens maîtres, disait-il, ont tout pris pour eux, et n'ont rien laissé aux nouveaux venus. » Dans cet aphorisme, il n'est pas défendu de reconnaître une ressemblance très marquée avec les théories pessimistes de M. Paul Ghenavard, dont Gleyre subit l'influence à Rome beaucoup plus peutêtre qu'il ne voulait l'avouer par la suite. Il y aurait beaucoup à dire sur cette opinion, qui, acceptée trop docilement, pourrait avoir les plus fâcheuses conséquences. Les anciens maîtres ont tout pris, cela est incontestable, mais il n'y a pas à se décourager pour cela, car ils nous ont laissé le pouvoir et le devoir de faire les mêmes choses qu'ils ont faites; Dire qu'il n'y a plus rien à faire dans l'art parce que tous les moyens d'expression ont été employés avant nous équivaudrait à dire qu'il n'y a plus rien à faire en morale, parce que les principes essentiels en sont fixés depuis longtemps. On recommence éternellement l'art comme la morale, parce que chaque génération

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exige une satisfaction particulière pour ses instincts du beau et du bien. .La nature humaine est ainsi faite qu'elle est touchée beaucoup plus fortement par les œuvres et les choses présentes, même imparfaites, que par les œuvres et les choses du passé, même irréprochables. Le sentiment du beau chez une génération dont toute Téducation esthétique se sera faite avec les chefs-d'œuvre du passé sera toujours beaucoup plus languissant qu'il ne le sera chez une génération qui aura eu à son usage un art contemporain même inférieur. La preuve en est dans l'Italie, qui, malgré

I l'école sans pair de ses admirables peintures, n'a plus

produit depuis des générations un seul peintre remarquable. Nous pouvons donc faire et dire les mêmes choses que nos devanciers sans nous préoccuper de notre infériorité outre mesure, car il est vain d'espérer que chaque génération aura un Raphaël pour professeur du beau pas plus qu'un Épictète pour maître de morale, et par conséquent il importe peu que les œuvres nouvelles soient inférieures à de plus anciennes; l'essentiel, c'est qu'elles rendent les mêmes services et enseignent les mêmes leçons. Après cela, elles vivront ce qu'elles pourront, et, lorsqu'elles auront fait leur office, d'autres viendront à leur tour doter les générations futures d'un art qui leur appàr-

' tiendra en propre et leur sera une initiation actuelle

1 au sentiment du beau.

♦ Nous sommes obligé de revenir un instant sur l'in-

clination de Gleyre à la contemplation studieuse, et nous ne craignons pas de trop insister, car, à notre

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avis, cette pente de sa nature a été pour beaucoup dans les déboires de sa vie. Rien n'indique mieux à quel point elle était irrésistible que la manière dont il entreprit son voyage en Orient. Vers la fin de 1834, Horace Vernet, alors directeur de l'école de Rome, fit rencontrer Charles Gleyre avec un Américain qui, se proposant d'entreprendre un long voyage en Orient^ voulait emmener un dessinateur avec lui. L'Américain s*engageait à défrayer l'artiste de toutes dépenses et à lui allouer une indemnité de 200 francs par mois. L'empressement avec lequel Gleyre mordit à l'amorce présentée révèle au vif sa nature. La proposition était tentante; était-il tout à fait prudent de l'accepter? Gleyre ne se dit pas un seul instant qu'il avait à ce moment trente ans, que son nom était encore inconnu, que les dix années qui venaient de s'écouler avaient été pour lui entièrement improductives, et que l'heure était venue de mettre un terme. à ce long apprentissage plutôt que de lui donner suite; il ne vit dans cette afPaiiie qu'une heureuse aubaine qui allait élargir le champ de ses études et reculer son horizon. Il croyait que la durée du voyage n'excéderait pas un an ; il n'en revint qu'au bout de quatre, et dans quel état et après quelles aventures! Le naïf artiste s'aperçut bientôt qu'il s'était donné un maître qui le traitait sans plus de ménagement qu'un couhe dont il aurait loué le travail. Il avait été convenu que Gleyre conserverait la liberté de travailler pour son compte ; mais il avait sans doute négligé de bien établir ses conditions à cet égard, car le Yankee, en

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homme pratique, trouvant de bonne prise tout ce que produisait son compagnon à gages, s'emparait sans façon de ses moindres croquis. Les rapports s'aigrirent, et, au bout de deux ans de voyage environ, il fallut en venir à une séparation. Elle s'opéra au Sennaar, c'est-à-dire en un point du globe fort éloigné de Rome, et plus encore de Lyon ou de Paris. Gleyre ne s'empressa pas pour cela de revenir. L'Orient avait mordu sur lui, et M. Clément, sur les dires d'amis plus anciens, parie quelque peu va^ guement d'une jeune Nubienne dont les charmes le retinrent près d'un an à Kartoum. Il y mena, au sein de la plus extrême pénurie, cette vie de flânerie contemplative dont il avait déjà presque abusé à Rome, et qui semble avoir eu pour lui l'attrait qu'ont pour d'autres l'opium ou le hachich, péché bien pardon*nable assurément chez un artiste^ péché cependant ^ puisque, en retardant indéfiniment l'époque de la production, il maintint jusqu'aux approches de la vieillesse la gène dont sa jeunesse avait souffert. A ce séjour en Orient prolongé sans prudence, Gleyre contracta une ophthalmie qui le rendit presque aveugle et lui fit perdre du coup l'amour de sa Nubienne. Il revint au Caire à demi guéri; mais, à peine arrivé, il fut affligé d'une seconde atteinte de son mal, et, la dysenterie s^ajoulant encore à cette rechute; il se décida à se faire conduire presque mourant à Beyrouth, où il fut soigné par les Lazaristes et d'où il fut embarqué pour la France. Il y arriva à la fin de 1837, les poches vides, le corps usé par la maladie et les

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privations, et la vue perdue pour le reste de ses jours.

Il avait à peu près trente-cinq ans, et sa jeunesse, irrévocablement enfuie maintenant, s'était écoulée, ignorante de tout plaisir sans que sa carrière eût encore bénéficié en rien des privations que la nécessité lui avait imposées. Il ne réalisait que trop exactement le triste portrait qu'il avait tracé de lui-même quelques années auparavant dans une lettre à un ami : « Rien de ce que j'avais osé espérer ne s'est réalisé. Voilà. J'ai parcouru une grande plaine grise semblable au désert que je crois voir sans que mes pieds y laissent la moindre trace. J'ai reconnu le néant de toutes choses sans en avoir possédé aucune. Maintenant sans désir, sans volonté, comme une branche morte, je me laisse emporter au gré du courant, sans me soucier trop où il me portera. » Quiconque sera saisi en pleine fleur par la pauvreté ou le chagrin en gardera toujours une ineffaçable empreinte de tristesse, et la personne de Gleyre portait témoignage de la douloureuse vérité de cette observation. On devinait en l'approchant quelqu'un qui n'avait pas joui de sa jeunesse, dont le printemps désolé par les bourrasques malicieuses de la mauvaise chance et les averses glaciales des mesquins déboires avait été à peine différent de la saison morose où la vie s'achève dans la mélancolie des souvenirs et l'amertume des regrets.

Après les rigueurs de la fortune, l'injustice et la malf aisance des hommes : il avait déjà fait quelque peu connaissance avec les aménités de notre nature

pendant son séjour à Rome et son voyage en Orient; mais c'est à son retour à Paris, au moment même où, après de si longues épreuves, il avait besoin de ne rencontrer autour de lui que sympathie et équité, qu'il lui fut donné d'en faire l'expérience la plus inattendue et la plus cruelle. Mis en rapport par Paul Delaroche avec le duc de Luynes, qui commençait alors la restauration de son château de Dampierre, Gleyre accepta comme une heureuse fortune d'orner de peintures l'escalier de cette riche habitation. Malheureusement pour le pauvre Gleyre, la décoration principale du château avait été confiée à M. Ingres, maître exclusif et jaloux, qui n'admit jamais qu'il y eût place pour un autre artiste la où il avait été une fois appelé, et qui ne pécha jamais par excès de confraternité. Les boutades de son intolérance sont restées célèbres, et une des choses qui nous ont toujours le plus étonné, étant donnée l'irritabilité bien connue des artistes, c'est la patience avec laquelle elles ont été supportées et l'impunité qu'elles ont invariablement obtenue. Les enfants perdus de l'art seuls ont parfois essayé quelques plaisanteries contre le vieux maître, mais aucun artiste, pour peu qu'il fût sérieux, n'a jamais cherché, même blessé, à prendre revanche de ses dénigrements. Rien ne témoigne mieux que ce fait de la haute autorité que s'était conquise l'illustre peintre. Notez que ces boutades n'étaient pas de simples railleries plus ou moins heureuses, c'étaient la plupart du temps de véritables dénis de justice ou des jugements agressifs pronon-

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